Bien le bonjour !
Oui, oui, c'est encore moi. Je dois dire que je m'épate. Avec un peu de chances, toutes mes fics auront été updatées deux fois en juillet...
Disclaimer : tous les personnages appartiennent à Hidekaz Himaruya.
Note: C'est donc avec ce chapitre que le passé est révélé... Et que l'avenir se profile. Un chapitre charnière donc!
Encore une fois, merci pour votre soutien, vos reviews, vos mises en follow/favoris, vos tweets... Vous me rendez heureuse à un point que vous n'imaginez peut-être pas ;)
J'espère que vous aimerez ce chapitre, bonne lecture!
Chapitre VI
Ainsi donc, c'était cela.
Le deuil. Le chagrin d'avoir perdu un être cher.
Et c'était ça qui frappait le château.
Cette douleur et cette tristesse, ce deuil, c'était cela que Roderich percevait dans les yeux de Gilbert.
-Racontez-moi, Feliciano. demanda à nouveau le pianiste d'une voix douce.
Le violoniste prit une grande inspiration, et enfin, il commença.
oOo
J'ai grandi ici.
A la mort de mes parents, mon grand-père nous a recueillis, mon frère et moi. C'était un excellent ami de Monsieur le Comte Ulrich, et lorsqu'il s'est installé ici, Lovino et moi l'avons suivi.
Bien sûr, nous n'étions que des roturiers. Mais nous avons été traités comme des enfants de la maison. Mon frère s'est découvert une passion pour la cuisine, et moi… J'ai plongé à corps perdu dans l'apprentissage de la musique.
J'avais le même âge que le deuxième fils du Comte Ulrich. Il… Il s'appelait Ludwig. Enfant, je l'ai tellement harcelé et poursuivi à travers le château qu'il a finalement accepté que nous devenions amis.
Et nous avons grandi ensemble.
Il était très timide, Ludwig. Il détestait se mettre en avant. Or, il était très doué pour le piano, et son père appréciait de donner des concerts lors de réceptions et de dîners. Ludwig avait un don. Mais il refusait de jouer seul. Il avait bien trop peur de ces regards posés sur lui, et lui seul.
Alors il me demandait, pour ne pas décevoir son père en refusant de jouer, de me produire avec lui. Nous étions toujours deux.
Inséparables, même en dehors de la salle de musique.
Et tout allait pour le mieux.
Jusqu'à ce que nous atteignions l'âge de dix-huit ans. Oh, c'était il y a longtemps déjà, malgré mon apparence. Cette année-là, le Seigneur voisin, qui est mort depuis longtemps maintenant, a repris ses attaques. De tous temps, sa famille a convoité notre comté. Il lui arrivait souvent de faire des incursions sur nos terres, mais elles se soldaient toujours par des bains de sang. C'était déjà ainsi du temps d'Ulrich, mort l'année de mes seize ans, paix à son âme. Durant les deux années qui ont suivi son décès, le Comte Gilbert a repris le flambeau, et il menait l'attaque lui-même. Il a plusieurs fois mis l'armée de son rival en déroute, mais il n'a jamais eu l'occasion de le tuer jusque là.
Gilbert, donc, avait l'habitude des batailles. Il y avait suivi son père pendant dix ans! C'était un fier combattant, un puissant guerrier et un noble seigneur, respecté par-delà les limites de son fief.
Cette année-là, puisqu'Ulrich était décédé et que Ludwig avait atteint l'âge de combattre, Gilbert a proposé à son frère de l'accompagner pour tenir tête à leur ennemi.
Il fallait voir Ludwig! Grand et fort comme un arbre! Je l'ai toujours trouvé fascinant. Il pouvait tantôt faire preuve de la plus grande douceur lorsqu'il jouait du piano, tantôt il pouvait montrer la hargne la plus tenace s'il avait une épée en main.
Mais malgré ses aptitudes de soldat, Ludwig n'avait pas envie de partir, Gilbert le savait bien, il le voyait bien. Il ne voulait pas aller se battre, surtout parce que j'avais peur pour lui. Mais… Il a craint de décevoir son frère.
Alors il a accepté.
Il a suivi son frère, son seigneur.
Ils sont partis se battre ensemble.
Et Ludwig n'en est jamais revenu.
Mon grand-père avait sombré dans la folie à la mort d'Ulrich, et il est mort alors que les deux frères livraient bataille. Lorsque nos troupes sont revenues, nous avons eu un deuxième corps à inhumer. Cette funeste année a emporté deux des personnes qui comptaient le plus pour moi.
Pour Gilbert… La perte de Ludwig représentait la fin du monde. La chute de son monde.
Il s'en est voulu. Il s'en veut encore. Il est toujours convaincu que son frère est mort par sa faute. Il se sent encore aujourd'hui terriblement coupable. Son cadet lui manque… Terriblement. Sa mort l'a brisé.
Il n'a jamais vraiment terminé son deuil. Malgré les années, nous sommes tous encore très affectés par les événements. Depuis la mort de Ludwig, je… Je ne parviens pas à peindre autre chose que des anges blonds, aux yeux aussi bleus que le ciel, car son image me pourchasse en pensée, sans que je ne parvienne, sans que je ne veuille m'en défaire. Et… Je n'ai plus jamais réussi à jouer. Gilbert lui-même se sentait incapable d'entendre à nouveau le son du piano. Alors il l'a mis sous clef. Et le château est devenu silencieux.
Quelques mois plus tard, les attaques ont recommencé. On ne s'en était pas aussi bien tirés que les autres fois, le jour où… Vous comprenez, bien sûr.
Mais ce jour-là, Gilbert a affronté son rival en combat singulier, et il l'a tué. Il s'est vengé, il a vengé Ludwig… Et il a vanté ses exploits parmi les nobles du royaume afin que nul ne remarque sa peine. De là découle le mythe de son incommensurable orgueil. La suite, vous la connaissez. C'est là que commence la légende.
oOo
Roderich dévisagea Feliciano, effaré. Toutes ses nouvelles informations… C'était comme plonger dans la tête de Feliciano et dans le cœur de Gilbert.
-Vous voulez dire que… Le Comte de la légende dont on ne mentionne pas le nom… Il n'a pas disparu. Il s'est transformé, et c'est le Gilbert que nous connaissons.
-C'est exact. confirma Feliciano.
En d'autres circonstances, si le récit ne l'avait pas autant ébranlé, Roderich se serait montré satisfait de lui-même: ce qu'il avait jusque là supposé se révélait vrai.
-Les légendes sont parfois très éloignées de la vérité. continua Feliciano.
Ses yeux brillaient encore de larmes retenues, mais sa voix, au début si hésitante, s'était posée au cours du récit.
-D'ailleurs, la meute que les livres pour enfants mentionnent n'a rien à voir avec nous. Elle est arrivée peu après les tragiques événements qui nous ont accablés, mais a élu domicile dans la forêt. Gilbert n'a jamais fait de mal au moindre paysan. Les meurtres qu'on lui attribue ne sont que les œuvres de la meute. Et ainsi le mage brisa la confiance et l'affection que le peuple portait au Comte, et ainsi il nous coupa du monde.
-Vous aussi, vous êtes victimes de la malédiction, n'est-ce pas? demanda Roderich, hésitant. Vous ne vieillissez plus…
-En effet. Nous étions tous loyaux envers Gilbert. On nous a punis en nous enchaînant à lui pour l'éternité. A lui… Mais aussi à notre chagrin.
Roderich eut un sourire triste, mais reconnaissant.
-Merci de m'avoir raconté, Feli. Je ne pensais pas découvrir une histoire aussi tragique, et ayant une telle influence sur toi en particulier. Je suis désolé…
-Ne le soyez pas. le coupa le violoniste. Comme me l'a dit mon frère, ce n'est pas honorer la mémoire de Ludwig que de taire son histoire. Vous étiez le parfait prétexte pour parler de lui. Peut-être est-il temps que le village apprenne ce qui s'est réellement passé… Avant qu'il ne soit trop tard.
Feliciano sembla immédiatement regretter ses derniers mots.
-Trop tard? répéta Roderich. Trop tard pour quoi?
-Je ne suis pas censé en parler. C'est une chose que Gilbert garde secrète également…
Le cerveau du villageois commençait à établir des liens entre différentes informations.
-Est-ce que ce secret a un rapport avec l'atelier de peinture qui est fermé? Gilbert garde la clef sur lui en permanence…!
Feliciano hésita.
-C'était l'atelier de mon grand-père. avoua-t-il.
-Qu'est-il caché là-bas?
-Je ne sais pas. Ses plus belles œuvres sont exposées dans la galerie de peinture. Nous n'avons pas le droit d'aller dans son atelier, mais… Lovino a pu y aller, une fois. Il cherchait un tableau que mon grand-père avait peint de lui et Antonio… Il est inachevé. Gilbert l'a surveillé durant toutes ses recherches, et il l'a défendu d'enlever le voile protégeant une certaine toile. Mais Lovino a posé des questions à Antonio qui est le meilleur ami de Gilbert et qui, ah… Ne peut rien refuser à Lovino.
Feliciano marqua une pause, le rouge lui étant soudain monté aux joues pour une raison que Roderich devinait à peine. Peut-être s'était-il brusquement remémoré les moyens de pression utilisés par son frère pour obtenir absolument tout du maître d'armes.
-Là-haut, reprit le peintre, Gilbert garderait un tableau.
Roderich ne put s'empêcher de remarquer, sarcastique:
-Dans un atelier de peinture, ça a du sens.
Il regretta ses paroles lorsqu'il constata que Feliciano le regardait avec sérieux et qu'il paraissait même légèrement outré par ses propos.
-Antonio a affirmé qu'il a vu ce tableau, et… Apparemment, ce n'est pas une toile ordinaire. Il serait apparu suite à la malédiction.
-Que représente-t-il? demanda le pianiste, désireux de faire oublier son imprudence.
-C'est difficile à dire. A l'origine, il représentait Gilbert sous sa forme actuelle, mais… Ce n'est plus le cas à présent. Il se modifie au fil des années. Les détails s'altèrent, et il tend désormais à effacer les traits bestiaux de Gilbert pour le représenter tel qu'il était… Avant…
-Un tableau… Magique?
-Prenez ça comme un cadeau d'adieux du Mage qui lui a infligé tout ça. Un cadeau empoisonné…
-Pourquoi?
-Il est presque achevé. rétorqua simplement Feliciano.
–Et? Que se passera-t-il quand il sera terminé?
-Gilbert va mourir.
-Qu… Quoi?!
-Lorsque le jeune homme sur la toile aura entièrement l'aspect humain de Gilbert, il va mourir. Ou plutôt, il deviendra un loup à part entière. Sa conscience, sa mémoire… Tout cela s'effacera. Il sera un animal, sans une once d'humanité. Il sombrera dans la bestialité la plus totale.
-Ca équivaut bel et bien à la mort…
La gorge de Roderich s'était nouée. Gilbert… Mort? Pourquoi? Qu'avait-il donc fait de si terrible? Quel acte avait-il accompli pour mériter un sort si horrible? Une mort à petit feu, une lente torture qui se solderait par une agonie inconsciente. Il serait toujours là sans plus y être, comme ces vieillards du village dont les esprits malades ont déserté les corps, rien de plus qu'une enveloppe vide. Personne ne méritait cela. Aucun homme. Aucun homme aussi noble et digne de respect que Gilbert…
-Mais il doit bien y avoir un moyen! hoqueta Roderich d'une voix soudain désespérée.
Il ne voulait pas que Gilbert meure. Qu'il parte, ainsi… Qu'il les abandonne, qu'il l'abandonne.
Pas seulement parce que le Comte ne méritait pas de mourir de cette façon, pas seulement parce que ce n'était pas juste… Mais aussi parce qu'il ne le voulait pas. Lui, Roderich, ne voulait pas le voir partir. Peut-être égoïstement, car au fond de lui, il savait que cette disparition lui causerait une souffrance dont il n'avait aucun besoin.
La réponse, c'était qu'il ne voulait pas que Gilbert meure, parce qu'il s'était attaché à lui.
-D'après Antonio, le personnage du tableau est entouré de phrases peintes qui disent qu'il évitera la mort s'il réussit à gagner à nouveau la confiance du peuple et à laver son honneur.
-Comment?
-Il faudrait qu'il accomplisse un acte héroïque. Pour et en présence du peuple. Pour que le village se rende compte, se souvienne que l'homme qui a toujours défendu sa liberté et l'homme-loup qui hante soi-disant les bois ne sont en fait qu'une seule et même personne. C'est difficile, n'est-ce pas? Les Humains sont tellement portés sur les apparences. Ils ne reconnaîtraient pas un ange s'il se tenait devant eux dans un manteau sale. Imaginez une créature qui ne tient plus tout à fait de l'Homme, et qui n'est pas tout à fait un loup… Imaginez à quel point ce sera difficile pour lui de laver son honneur, de montrer sa bravoure, de regagner la confiance des Hommes, d'être aimé par un Humain à nouveau…
Roderich fronça les sourcils. Ainsi donc… L'amour entrait aussi en ligne de compte. C'était peut-être pour ça que Gilbert s'était aventuré dans les bois et qu'il avait noué des liens de profonde amitié avec Lili. Peut-être qu'il espérait se faire aimer d'elle… Mais alors, pourquoi l'avoir gardé, lui, au château? Quelque chose ne collait pas.
-Quand… Quand le tableau sera-t-il achevé?
-Francis a étudié son évolution au cours des années qui ont suivi la découverte du tableau… Pendant un temps, ils ont envisagé de me mettre dans la confidence pour que je retravaille le tableau et freine la progression, mais… Ils ont essayé, et il s'est avéré que chaque goutte de peinture apposée sur la toile est comme avalée par le tableau. Il est entouré d'un puissant enchantement qui le protège de la destruction, des affres du temps, et de l'altération par une main étrangère. D'après les estimations de Francis, le tableau terminera sa métamorphose dans un mois, tout au plus.
Feliciano se tut et laissa Roderich à ses réflexions. Au bout de quelques minutes de silence, le violoniste prit congé de son partenaire et le villageois fut seul dans la vaste salle de musique, qui était redevenue silencieuse.
oOo
Roderich n'en revenait pas. Ca avait été tellement simple!
Il serra un peu plus la clef de métal grossier dans sa main.
Son cœur cognait contre sa poitrine à un rythme effréné. Roderich gagna rapidement la porte cadenassée de l'atelier de peinture.
Il n'en revenait pas. Il l'avait fait.
Depuis son entretien avec Feliciano deux jours plus tôt, l'idée de contempler le tableau ne l'avait pas quitté. Il voulait voir Gilbert sous son apparence humaine. C'était plus fort que lui. Et ça l'avait empêché de dormir deux nuits de suite.
Il savait bien qu'il ne pourrait rien faire pour sauver Gilbert. Il savait bien que cet acte aussi inconsidéré qu'inutile ne changerait pas le destin que le Mage avait écrit pour le Comte.
Mais il avait trouvé un moyen de briser l'interdit et d'aller jeter un œil sur la toile.
Tout avait fonctionné à merveille. Maintenant, il ne lui restait plus qu'à déverrouiller l'entrée et se faufiler dans l'atelier, trouver le tableau et satisfaire sa curiosité. Avant de replacer la clef où il l'avait prise et de n'en dire mot à personne.
Il s'était étonné lui-même de concevoir un plan déloyal si facilement.
L'idée lui était venue lors d'une lecture en solitaire dans le jardin d'hiver, le matin même. Il s'était remémoré une discussion avec Antonio, qui avait eu lieu dans ce même endroit, et lors de laquelle ils avaient inévitablement abordé la botanique. L'ancien maître d'armes avait montré à son visiteur les plus surprenants spécimens présents dans le jardin, et en était arrivé à cette fameuse plante aux feuilles si pâles qu'elles paraissaient d'argent, et dont les fleurs odorantes avaient la couleur du rubis.
-S'il y a un élément qui rend cet endroit aussi paisible, c'est cette petite merveille! avait fièrement déclaré le jardinier. C'est un puissant sédatif. A forte dose, elle est même mortelle. On l'employait souvent comme poison au siècle dernier. Malgré le danger qu'elle représente, je ne peux m'empêcher de la trouver magnifique. Ses couleurs sont fascinantes. Fort heureusement, son parfum est inoffensif. Il apaise les esprits et calme les humeurs. Mais évitez toutefois de les respirer de trop près, Roderich.
Antonio lui avait, sans le vouloir, donné la clef de l'atelier. Une fois que le pianiste s'était remémoré cet éloge de la plante, il ne lui avait fallu que quelques minutes pour se décider et se mettre au travail. Il avait cueilli une fleur en prenant garde aux épines effilées qui ornaient le végétal, puis il avait patiemment attendu que la cuisine soit déserte pour dégoter un pilon et réduire la fleur en fine poudre. Jusque là, il n'imaginait pas que ses longues conversations avec Lukas, l'apothicaire du village, lui serviraient un jour: tandis qu'ils papotaient de lecture et de musique, il observait son ami préparer différentes substances, et il l'avait vu faire ça des dizaines de fois.
Roderich avait récupéré la poudre dans un petit bol qu'il avait pris soin d'aller cacher dans sa chambre, avant de littéralement s'enfermer dans la bibliothèque.
Parce qu'il n'avait définitivement pas envie de tuer Gilbert, et que par conséquent, il avait besoin d'informations au sujet de la plante.
Il ne connaissait pas bien les rayonnages traitant de sciences et de médecine, aussi avait-il peiné à trouver l'ouvrage approprié. Il avait finalement mis la main sur un livre intitulé "Remèdes et Poisons" et avait enfin trouvé la description de la plante. Comme Antonio l'avait assuré, elle était mortelle si on en ingérait trop. Si l'on désirait seulement profiter des bienfaits d'une sieste, la moitié de ce que Roderich avait conviendrait. Les effets du somnifère se manifesteraient d'autant plus vite si Gilbert l'ingérait mêlé à du vin.
Une fois rassuré, le pianiste s'était rendu à l'implicite rendez-vous quotidien dans le jardin d'hiver. Arthur n'avait pas tardé à le rejoindre, suivi par Gilbert.
Mais Roderich était enivré par son plan, et il ne tenait pas vraiment en place. Une fois le thé savouré et les pâtisseries dégustées, il avait proposé un petit tour dans le parc.
Il n'était plus sorti depuis longtemps, et ce jour là plus que les autres, il avait besoin de respirer et de se dégourdir les jambes.
Gilbert avait accepté après une vague hésitation.
Seuls dans le vaste parc enneigé, le silence les avait enveloppés. Roderich s'était tourné vers Gilbert, un sourire un peu gêné aux lèvres. Ils avaient échangé un long regard. L'instant avait semblé durer une éternité. Roderich s'était noyé dans le regard rubis.
Mais Gilbert, à regret, avait fini par mettre fin à l'échange. Ils avaient alors marché dans le parc, en se taisant. Et ce n'était pas désagréable, au contraire. Roderich avait apprécié cette simple promenade. Il avait regardé Gilbert du coin de l'œil, et quand leurs regards en coin s'étaient croisés, ils avaient ri. Le rire du Comte avait quelque chose d'étrange et de chaleureux.
Il aimait l'entendre.
Mais ils avaient dû rentrer au château et se préparer pour le dîner, qu'ils prenaient tous les soirs ensemble désormais.
C'était là que Roderich avait vraiment mis son plan à exécution. Il arrivait toujours avant Gilbert dans la salle à manger, et ce soir là, il avait attendu qu'Arthur et Francis disparaissent dans la cuisine pour déverser la poudre dans le verre de Gilbert, et verser le vin rouge sucré qu'ils affectionnaient par-dessus.
Lorsqu'il était arrivé, Gilbert avait levé son verre et bu une longue gorgée du breuvage "amélioré". L'effet ne s'en était ressenti qu'à la fin du repas, après le dessert, lorsque tout fut débarrassé. Gilbert avait piqué du nez.
Roderich en avait profité pour s'emparer de la chaîne ornant la nuque de l'homme-loup.
Et il n'avait plus eu qu'à s'encourir vers la porte interdite.
Le cadenas céda sans un grincement. Après une volée de marches, Roderich parvint dans cette pièce étrange plongée dans l'obscurité. Dans un coin, un décor antique qui avait probablement servi de fond à un tableau, avec des chevalets et des palettes de peintures. Le reste de la pièce était jonché de tableau exposés, inachevés, qui attendraient indéfiniment qu'une main les termine.
Il n'y avait qu'une seule œuvre qui était recouverte d'un drap blanc. Elle se trouvait à l'opposé des fenêtres, et la lumière blafarde de la lune se répandait sur elle comme pour appeler au crime.
Roderich inspira profondément et posa les doigts sur le morceau de tissu. D'un vif mouvement du poignet, il le fit glisser au sol pour découvrir l'œuvre la plus saisissante qu'il avait jamais vue.
Le décor était celui de l'atelier lui-même, dans son état de délabrement et de désolation actuel. Les fauteuils défoncés, les piles de tableaux, le vieux décor… Tout y était. Entrelacées dans cet amas de meubles et de bibelots, les fameuses phrases mentionnées par Feliciano brillaient, calligraphiées, en lettres dorées.
Mais le plus fascinant, c'était ce protagoniste.
Roderich avait en face de lui un jeune homme d'une noblesse transparaissant jusque dans sa posture. Il se tenait droit, avec un doux et large sourire sur les lèvres. Habillé à la mode aristocratique, il portait une chemise blanche assortie à une lavallière nouée de façon compliquée, ainsi qu'un haut-de-chausse et une longue veste d'un rouge sombre que Roderich connaissait bien, pour les avoir déjà vus dans la garde-robe de sa chambre. A ce moment, il comprit que le précédent occupant de la pièce n'avait été autre que Gilbert.
Gilbert… Gilbert dont la représentation le laissait sans voix. Une épée à la main, il y avait dans le regard sanguin une légère étincelle de conquérant, une note de fierté mais pas d'arrogance. La pâle lumière faisait danser ses rayons sur les mèches argentées, la peau était plus lisse et plus immaculée que le marbre. Il était magnifique.
Roderich recula de quelques pas pour discerner les traits de loup, mais n'eut pas le loisir de les trouver.
Une main avait fermement agrippé son poignet, ce qui lui arracha un cri de stupeur, et le força à se retourner.
Gilbert, le vrai cette fois, lui jeta un regard furieux. Roderich n'avait jamais prêté tant d'attention aux dents plus acérées que la moyenne de son hôte, mais il avait désormais la chance de les admirer de près. De très près.
-Qu'est-ce que vous faites ici? tonna la voix grave qui sembla résonner dans toute la pièce. Je vous avais interdit de franchir cette porte!
Roderich ne trouvait plus ses mots. Il resta muet, à quelques centimètres du visage de Gilbert déformé par la colère. Sa bestialité se révélait au grand jour.
-Je… Je voulais seulement voir…
L'homme-loup écarta violemment son hôte, qui fut projeté contre un mur.
Gilbert se plaça devant le tableau, comme pour le protéger de la vue.
-C'est ça que vous vouliez voir? Et pour quoi? Pour m'humilier? Hein? Qu'est-ce que ça peut vous faire?
Il se rapprochait dangereusement de Roderich à présent, et ce dernier put distinctement ressentir la peur des proies lorsque le loup prédateur s'approchait d'elles.
-Je vous faisais confiance! s'écria Gilbert avec colère.
Le villageois vit un poing se lever, et protégea son visage instinctivement. L'étincelle de folie et de fureur dans les yeux du Comte lui faisait peur.
Mais la main ne s'abattit que dans le mur, juste à droite de la tête du pianiste.
-Gilbert… Je suis… Je suis désolé… Je ne voulais pas…
-Hors de ma vue. murmura Gilbert d'une voix faible.
Roderich ne se le fit pas dire deux fois.
Le cœur battant, le front en sueur, les idées à l'envers, Roderich s'enferma dans sa chambre.
Le jeune homme ouvrit la garde-robe de Gilbert et respira la manche d'une redingote. C'était bien la même odeur… Il s'empara d'une chemise et enfouit son visage dedans.
La curiosité était un vilain défaut. Il le savait, pourtant! Il regrettait amèrement de s'être laissé emporter.
Parce que sa curiosité avait probablement détruit l'amitié qui avait finalement éclos entre lui et Gilbert.
Parce que sa curiosité ne leur laisserait probablement aucune chance de rebâtir quoi que ce soit.
Bientôt, la belle chemise de Gilbert fut trempée de larmes qui coulaient sans que Roderich n'en connaisse vraiment la raison.
Mais cette nuit-là, malgré la fureur de Gilbert, dans les rêves du prisonnier, l'image d'un beau jeune noble s'imposa à son esprit. Le monstre n'avait plus sa place dans le cœur du pianiste. Seul l'Humain occupait toutes ses pensées. Et il ferait n'importe quoi pour qu'il lui pardonne.
Nous y voilà... J'espère terminer cette fic avant septembre...
Les choses s'accélèrent dès le prochain chapitre!
En effet, Roderich peut-être une sarcastic little bitch quand il veut...
A l'origine, le chapitre s'arrêtait à l'annonce imminente de la mort de Gilbert. Bam, comme ça, avec les explications dans le chapitre suivant. Mais bon, j'ai été gentille et compréhensive, donc j'ai allongé le tout (aka le chapitre aurait été trop court...) ~
J'espère que vous avez aimé!
N'hésitez pas à laisser une review!
A bientôt~
