Le chemin des amants
Le trajet de retour vers Condéa se déroula sans guère d'encombres. Tout au plus croisèrent-ils quelques brigands gobelins cachés dans un bosquet – comme quoi cette sale engeance avait pullulé partout – mais ils ne leur posèrent guère de difficultés et s'enfuirent à toutes jambes quand Bibi lança son premier sortilège. Quand ils arrivèrent dans le village des nains, et après les salutations d'usage, ils demandèrent sur-le-champ à être présentés au grand prêtre du Bato-Sanctuaire. Le nain de garde à l'entrée doucha quelque peu leur enthousiasme en leur indiquant que ce dernier était « en promenade » mais, sans se laisser abattre, ils se mirent à sa recherche. Ils finirent par le trouver près de la salle commune, où il venait de discuter avec des habitants. Sa petite taille et sa barbe blanche, soigneusement entretenue, lui donnaient l'air d'un très vieil homme, pourtant sa démarche était alerte et son visage à la couleur d'une pomme verte ne présentait guère de ride. Djidane l'interpella alors qu'il retournait à son temple.
— C'est vous, le grand prêtre ? demanda-t-il de but en blanc.
— Oui, mon garchon, je suis le prêtre Katz. Que puis-je pour vous, vijiteurs ? J'avions cru comprendre que vous cherchiez noj'amis noirauds ?
Ce fut Bibi qui répondit.
— En fait, on leur a déjà rendu visite.
— Et maintenant, on voudrait aller de l'autre côté du village, à travers la montagne, ajouta Djidane.
Le prêtre leur sourit avec bienveillance.
— Nos tradichions cherions claires à che chujet. Cheuls cheux qui ont chédlébré la Chérémonie de la Chacradlijachion pouvions che rendre en Terre Chacrée.
— Et c'est quoi, cette cérémonie ?
Djidane jeta un regard en coin à la princesse. Il avait cru deviner de quoi il s'agissait, par certaines conversations précédentes.
— Ch'est la bédnédikchion par les dieux de l'union d'un couple. Ils font enchuite un pèdlerinage en Terre Chacrée.
Djidane se gratta la tête, un peu gêné.
— Donc, un mariage et une lune de miel, quoi ?
— J'idgnorions ches mots, mais je chuppoje que vouj'avions compris.
La princesse s'avança.
— Donc, nous pourrons passer uniquement si nous effectuons cette cérémonie, c'est ça ?
Djidane leva une main comme pour l'arrêter.
— On dirait bien, Dagga. C'est assez embêtant.
— Faisons-le !
Le jeune brigand se figea, les yeux écarquillés. Le prêtre haussa un sourcil.
— Vous voudlez vouj'unir, donc ?
Il se remit en route et, d'un geste, les invita à le suivre.
— La chérémonie, elle est réservée aux nains. Enfin, je croyons que ch'est churtout que le cas ne ch'est jamais préjenté. Et nouj'avions peu de nouveaux couples, de nos jours.
Il arriva aux marches montant au temple et commença à les gravir lentement.
— J'en cherions à quatre-vingts dijneuf couples depuis mon ordinachion, avec chelui d'avant-hier. J'avions trèj'envie d'unir le chentième, je dois l'avouer. Alors pourquoi pas ?
Quelques marches plus bas, alors que le groupe suivait le nain, Djidane tira la manche de la princesse.
— Mais enfin, Dagga, tu veux vraiment faire ça ? Il parle de mariage, là !
— Ah parce que ça te dérange, maintenant, de te rapprocher de moi ? lui répliqua-t-elle avec un sourire sarcastique.
A la lumière du temple réfléchie sur les pierres, le visage du jeune homme se parait de teintes rosâtres. Ou peut-être y avait-il une autre explication.
— Enfin, c'est… un grand honneur, mais c'est une solution un peu extrême, tu crois pas ?
La princesse cessa de sourire.
— Visiblement, on doit en passer par là pour avancer. Et puis… ce n'est pas une cérémonie officielle au sens des coutumes de nos pays, donc nous ne serons pas vraiment mariés, si ça peut te rassurer.
Elle se tourna vers Bibi qui les suivait.
— Qu'est-ce que tu en penses, Bibi ?
Pris au dépourvu, le mage noir se mit à bafouiller.
— Euh… je… je sais pas. Je suis pas très au courant de ce genre de coutumes, éluda-t-il.
Grenat se tourna à nouveau vers Djidane.
— Et de toute manière, nous allons être marié devant leur « dieu du soleil ». Tu crois en un dieu du soleil, toi ?
— Bon, vous j'étions intérechés ? intervint la voix de Katz qui était arrivé en haut de l'escalier.
La princesse, en tout cas, semblait décidée.
ooo
Grenat et Djidane se retrouvèrent bientôt debout côte à côte sur le riche tissu qui recouvrait le Bato-Sanctuaire. Face à eux, juchés sur l'oratoire, le prêtre et ses deux assistants les regardaient avec solennité en prononçant des paroles rituelles.
— Echprits de la forêt, echprits des bois…
Djidane écoutait peu, trop embarrassé par la situation pour se soucier de leurs élucubrations. Même pour de faux, ça restait un mariage. Entre lui et la princesse.
Qu'est-ce que je fiche là, bon sang ? songeait-il. On a besoin de la cérémonie pour passer de l'autre côté, je sais, mais…
Il jeta un coup d'œil à la princesse qui restait quant à elle concentrée sur la litanie des nains. Elle devrait s'énerver et dire que c'est hors de question !
— Dans la chanté et dans la madladie… psalmodiaient les prêtres.
Mais on dirait que ça la dérange pas. Peut-être qu'en fait, elle a vraiment le béguin pour moi.
Il repensa à la nuit passée dans le village des mages noirs, à leur discussion. Il s'était ouvert à elle comme jamais à personne. Même Frank, même Freyja ignoraient l'histoire qu'il lui avait alors contée.
Peut-être que c'est là qu'elle a commencé à vraiment m'aimer. Elle est tombée sous mon charme. Parce que j'ai été sincère avec elle.
Il fronça les sourcils, constatant une faille dans son raisonnement.
J'avais jamais parlé de ça à personne avant, donc… c'est elle ou c'est moi qui suis tombé sous le charme ?
— Que le ciel bénichions l'union de chet homme et de chette femme ! conclut Katz.
Djidane leva les yeux. Dans le temple un peu plus loin, deux jeunes nains poussaient des « Yao » enthousiastes. Il se tourna vers Grenat.
— Dagga ! Maintenant, on est mari et femme ! La tradition, c'est d'embrasser la mariée, non ?
Il avait dit ça pour détendre l'atmosphère et dissiper la gravité du moment, sans s'attendre à ce qu'elle lui réponde favorablement. Mais la réaction de la jeune femme, complètement à l'inverse, le désola un peu : elle se détourna simplement et descendit du navire, le laissant planté là.
En bas, Kweena et Bibi les attendaient. Le petit mage paraissait contrarié.
— Qu'est-ce qui t'arrive, Bibi ? demanda la princesse.
— Si les jeunes mariés peuvent passer de l'autre côté, ça veut dire que nous, on est coincés ici ?
Elle se figea un instant. Elle n'avait pas songé à ça.
Djidane les rejoignit à ce moment-là.
— Le prêtre dit qu'on doit annoncer notre mariage aux gardes jumeaux qui gardent la route vers la Terre Sacrée, annonça-t-il.
Il se rendit alors compte que quelque chose clochait.
— Euh, qu'est-ce qui se passe ?
— Je ne sais pas si on peut les emmener avec nous, dit la princesse avec dépit.
— Oh…
Il réfléchit quelques instants.
— Ils pourraient se marier eux aussi ! proposa-t-il avec enthousiasme.
Elle lui lança un regard lourd.
— Tu dis n'importe quoi, là.
— C'est vrai, quoi, s'entêta-t-il. Après tout, les kwes sont à la fois homme et femme, alors ça pourrait marcher.
Il songea également que, de par ses origines, Bibi n'était techniquement ni mâle ni femelle, mais il s'abstint de formuler ce commentaire à haute voix.
— Arrête de dire des bêtises, rétorqua Grenat. Déjà que le prêtre hésitait pour nous parce que nous ne sommes pas des nains…
Elle avança d'un pas et leur fit signe de la suivre.
— Allons déjà annoncer la nouvelle de notre union aux gardes à la sortie de la ville. On verra si on peut emmener des invités avec nous.
— Quoi ? Vous voulez gâcher notre lune de miel ? railla Djidane.
Elle se tourna vers lui. Aucun sourire ne venait égayer son visage.
— Que les choses soient claires : dès que nous sommes sortis du village, plus question de parler de ce mariage, c'est compris ?
Elle se mit en route vers le rez-de-chaussée sans aucune autre parole.
ooo
Les deux nains à la sortie de la ville apprirent avec une grande joie qu'ils venaient de s'unir.
— Ch'est très bien, cha ! Fédlichitations !
Un peu plus loin, les commerçants acclamaient également la nouvelle de leurs vivats. Kweena et Bibi se tenaient un peu en retrait, dans l'expectative.
— Et du coup, on peut passer ? demanda Djidane. Pour aller à la Terre Sacrée, je veux dire.
— Yao, bien sûr !
Ils s'écartèrent du passage et allèrent rejoindre l'échoppe voisine pour discuter avec les marchands. Une conversation animée démarra, où l'événement d'une union entre deux étrangers prenaient une place importante. Djidane se demanda s'ils pourraient profiter de ce moment d'inattention pour faire passer leurs deux compagnons en douce.
À ce moment, une cavalcade retentit derrière eux. Des voix vociféraient et se rapprochaient d'eux.
— Au vodleur ! Arrêtions-les !
Le jeune couple se retourna, juste à temps pour voir une petite fille qui courait à toute vitesse vers eux. Légèrement plus petite que Bibi, elle portait une chevelure bleue tirant sur le mauve, coupée en carré et rehaussée d'un ruban noué par un nœud volumineux. Son haut rouge aux manches bouffantes et sa large salopette mal attachée ne facilitaient pas sa course, et pourtant elle se déplaçait à une vitesse surprenante. Derrière elle, un mog voletait à sa suite.
— Vite, Moug, ils nous rattrapent ! s'exclama la gamine d'une petite voix flûtée.
Elle dépassa Djidane et s'engouffra sur la racine en direction de l'autre versant, avant même que les gardes ne puissent revenir à leur poste et s'interposer. Ceux-ci coururent à sa poursuite, mais elle se déplaçait avec une agilité surprenante pour une petite fille. Arrivés à mi-chemin du pont végétal, les deux nains s'arrêtèrent. Djidane, Grenat, mais aussi Bibi et Kweena les rejoignirent.
— On n'avions pas le droit d'adler plus loin, sur le chemin chacré, grommela l'un des jumeaux. Ch'est une jone interdite pour nous.
— Nous, on y va, et si on la rattrape on vous la ramènera, d'accord ? proposa Djidane. Mais vous devriez retourner surveiller au cas où elle repasse par ici.
Les deux hochèrent la tête et revinrent à leur poste. Perturbés qu'ils étaient par les larcins de la petite filles, ils n'avaient pas fait attention que Bibi et Kweena se trouvaient toujours là.
— Toujours saisir les opportunités ! sourit Djidane en regardant ses amis quand les deux nains se furent suffisamment éloignés.
— Elle était étrange, cette petite fille, dit Grenat avec une expression songeuse sur le visage.
— C'est vrai qu'elle était bien jeune pour voler à l'étalage. Quoique moi, à son âge…
La princesse secoua la tête.
— Ce n'est pas ça. Tu n'as pas remarqué ?
— Quoi ?
— Je crois qu'elle portait une corne sur la tête.
ooo
Ils se mirent en route et descendirent la racine jusqu'à l'autre versant du canyon. Au-delà, elle s'enfonçait dans la roche tandis qu'ils pouvaient rejoindre un chemin qui serpentait dans la montagne. Une terre rougeâtre disputait la vue à une végétation basse et souvent épineuse. Au sol, des colonies de fourmis s'égaillaient en tous sens. Ils avancèrent sur le chemin qui se divisait çà et là en plusieurs branches.
Ils entendirent alors un sanglot. Djidane leva un bras pour leur faire signe de s'arrêter et continua sur quelques pas. À ce moment, il vit la petite voleuse, la jambe coincée dans une anfractuosité du chemin. Devant elle, le mog battait frénétiquement des ailes avec l'air désemparé. Djidane le regarda plus attentivement : un mog petit et rabougri, avec un étrange collier d'épaisse fourrure.
— Coubo ! disait-il.
— Aide, moi, Moug, avant qu'on se fasse rattraper !
Le dénommé Moug leva les yeux et avisa le malandrin. Il frissonna.
— Cou… coubo !
Pendant ce temps, les trois autres compagnons rejoignaient Djidane. De peur, le petit être au pelage rose s'enfuit en voletant, au grand dam de la fillette.
— Attends ! Me laisse pas toute seule !
Elle se remit à sangloter.
— Trahie par mon amie mog, que vais-je devenir ?
Djidane s'avança suffisamment pour entrer dans son champ de vision.
— Et voilà que j'ai des hallucinations. C'est pas possible, cette personne a pas de corne. Mais elle a une queue, par contre.
Le malandrin à la queue de singe l'observa plus attentivement et constata avec stupeur que la princesse n'avait pas rêvé : la petit fille portait bel et bien une petite corne pointue qui fusait du sommet de son crâne. À part cet élément, elle ressemblait à n'importe quelle petite fille humaine. À ce moment, elle sembla avoir réfléchi et compris qu'elle n'hallucinait pas.
— À l'aide, au secours ! Ne me mangez pas ! J'ai un goût affreux !
Djidane gloussa et se tourna vers le kwe qui suivait.
— Tu entends ça, Kweena ?
— Dommage… Mais il y avait ce mog bizarre, miam. Je vais le poursuivre et le manger.
— Non ! vociféra la fillette. Touchez pas à Moug !
Djidane fit signe à Kweena de s'arrêter et assura que personne ne mangerait personne. Ensuite, il se baissa et dégagea la jambe coincée pour permettre à la petite fille de se libérer. Elle le regarda d'un air méfiant, recula de quelques pas puis s'arrêta. Elle secoua la tête, comme pour se raisonner, et enfin elle hocha la tête à l'attention de son sauveur.
— Merci, dit-elle d'une petite voix.
Grenat, qui rejoignait Djidane, s'avança vers elle.
— Tout va bien ?
— Oui, ça va.
— Pas de blessure ?
Elle avait déjà saisi son bâton de magie pour le cas où. La petite fille s'empourpra.
— Puisque je vous dis que ça va ! s'énerva-t-elle. Je suis pas un enfant, moi, pas comme ce gamin en bleu.
Bibi, ainsi apostrophé, écarquilla les yeux.
— Tu as pas l'air bien vieille, pourtant, dit-il.
— Arrête de plaisanter ! Et puis j'ai un nom, tu devrais l'utiliser, je m'appelle Eiko.
Décidément, la petite fille avait un sacré caractère, songea Djidane. Voler à l'étalage, tenir tête aux gens ainsi… Elle devait pourtant avoir huit ans, pas plus.
— Et tu pourrais te présenter avant de t'adresser à une jeune femme, continua-t-elle. Ça s'appelle la politesse.
La princesse salua d'un signe de tête, calmement, pour tenter de l'apaiser.
— Je m'appelle Dagga, lui c'est Bibi et lui Kweena.
Eiko se retourna vers Djidane.
— Et toi ?
— Moi c'est Djidane.
— Djidane ? D'accord.
— Pourquoi tu as volé dans le village, Eiko ? demanda le malandrin.
Il craignait de connaître la réponse. Il était bien placé pour savoir qu'une fille de cet âge-là ne vole pas sans raison. Elle devait en avoir besoin.
— J'avais faim, c'est tout ! se défendit-elle, confirmant ainsi ses conclusions.
Mais elle ne semblait pas vouloir s'appesantir là-dessus, aussi n'insista-t-il pas.
— Tu habites dans le coin ? intervint la princesse.
— Tout en bas du chemin. C'est un peu loin, mais on y sera bientôt. Moug a dû partir devant, je pense.
Grenat se tourna vers Djidane.
— Pourquoi ne pas la raccompagner chez elle ?
Le brigand lui adressa un sourire narquois.
— Je suis aux ordres de ma chère épouse, railla-t-il.
Eiko les regarda alternativement.
— Vous… vous êtes mariés ? hésita-t-elle.
— On vient juste de… commença Djidane.
— Non, on est juste des amis, coupa la princesse.
Le malandrin la regarda d'un air peiné, pas tant par les mots eux-mêmes, car c'était une évidence, que par la virulence avec laquelle ils avaient été prononcés.
— Et moi, je peux être votre amie ? demanda la fillette avec une pointe d'espoir dans la voix.
Djidane soupçonna qu'en plus du manque de nourriture, elle manquait peut-être aussi de compagnie. Il hocha la tête.
— Eh bien, en route vers la maison de notre amie, alors ! déclara-t-il en ouvrant la marche.
ooo
Ils avancèrent sur un sentier qui serpentait entre les collines. La végétation broussailleuse les paraient de toutes les teintes de vert imaginables, et malgré l'absence d'arbres à proprement parler, de petits oiseaux égayaient l'atmosphère de leurs pépiements permanents, voletaient en tout sens et grattaient le sol à la recherche d'insectes omniprésents. Des puluches bondissants, plus gros que ceux du continent de la brume, constituaient leurs proies les plus volumineuses. Kweena, fidèle à ses préceptes, ne manqua pas de prélever son dû à la faune locale pour garnir sa panse rebondie. La route vers la maison d'Eiko promettait pour le moment d'être tranquille.
— Il y a des risques d'être attaqués par ici ? demanda Grenat à la petite fille.
— Oh oui, répondit-elle, il y a des bandes de gnolls et de trolls qui vivent dans le coin. Il vaut mieux les éviter.
La princesse réfléchit un instant. Ces noms de monstres apparaissaient dans certains livres de la bibliothèque d'Alexandrie. De vieilles légendes d'anciennes peuplades sauvages semi-humaines, repoussées bien des siècles plus tôt.
— Cela dit, poursuivit Eiko, ils vivent plutôt du côté de l'Ifa, heureusement.
— L'Ifa ? demanda Bibi, curieux. C'est quoi ?
— Je vais vous montrer. On va pouvoir le voir bientôt.
Un peu plus loin, en effet, un détour du sentier passa le sommet d'une arête rocheuse et leur offrit un panorama vers les terres de l'ouest. Au loin, un immense arbre trônait au milieu d'une plaine noyée dans le brouillard.
— C'est l'Ifa, annonça Eiko.
Ils restèrent un long moment à le regarder, les yeux écarquillés.
— On dirait Clayra, murmura Djidane.
— En moins beau, quand même, objecta Bibi. Je le trouve… sinistre.
En effet, vu d'ici, le feuillage de l'Ifa semblait bien moins éclatant, plus décrépit que l'arbre de Bloumécia. On aurait presque pu le comparer à une immense pustule, plus qu'à un véritable arbre. Cependant, ils n'avaient pas pu admirer la beauté de Clayra avant d'avoir passé la tornade et monté au-dessus des sables. Ici, sans doute le brouillard masquait-il en partie la véritable magnificence de l'arbre.
— Il y a des gens qui habitent là-bas, miam ? demanda Kweena avec bon sens.
Eiko secoua la tête.
— Les nains y vont parfois pour écrire leurs noms sur une grande pierre près du tronc, mais ils vont pas plus loin. Ça m'étonnerait qu'on puisse y vivre. Mon grand-père le surnommait l'arbre de mort.
— C'est gai… plaisanta Djidane.
— C'est donc ça, la fameuse Terre Sacrée des nains ? demanda Grenat.
Eiko hocha la tête.
— Oui, c'est comme ça qu'ils l'appellent. Pour nous, c'est juste l'Ifa.
— C'est là qu'on va, dit Djidane.
Eiko se retourna et posa ses petits poings sur ses hanches, le regard énervé.
— Non, non, non ! Vous venez d'abord chez moi ! Vous avez promis ! Alors, il y a pas à discuter, vous venez avec moi. Non mais !
Elle leva un doigt.
— De toute façon, on peut pas y aller : il y a une barrière magique qui empêche de s'approcher. C'est pour ça que les nains vont pas au-delà de leur pierre sacrée.
Grenat fronça les sourcils.
— Ça, tu viens de l'inventer, n'est-ce pas ?
Les joues d'Eiko rosirent, mais ce n'était ni de la honte, ni de la confusion. Juste de la colère.
— C'est méchant de parler comme ça à une amie ! Non, je l'ai pas inventé, c'est une barrière dressée par les chimères !
La princesse se figea.
— Les chimères ? répéta-t-elle, interloquée.
À ce moment, un grondement sourd retentit et la terre trembla, coupant la conversation. Les cris affolés d'un mog suivirent.
— Moug ! s'exclama Eiko en se mettant à courir.
ooo
À la suite de la petite fille, ils continuèrent sur le chemin qui descendait en pente douce vers une dépression herbeuse. La source du bruit précédent leur apparut aisément : un immense être à la peau verte essayait d'attraper le mog qui battait frénétiquement des ailes pour s'enfuir. En notant le couleur du monstre, Djidane pensa tout de suite à un nain de Condéa pris d'une croissance particulièrement anormale.
— Un géant des collines ! cria Eiko. Vite, il faut sauver Moug !
Le malandrin se précipita à sa suite.
— Elle est folle, elle va se faire broyer !
Il n'avait pas vu la moindre arme dans les mains de la fillette, et de toute manière, il ignorait même si ses propres dagues pourraient entamer le cuir épais du colosse. Eiko se campa à une dizaine de mètres de l'être et, pour tout geste offensif, sortit de sa poche une flûte. Un bête instrument en bois qu'elle saisit entre ses doigts et porta à ses lèvres.
— Elle veut lui jouer une comptine pour l'endormir ? s'étonna Bibi qui courait derrière.
La fille entonnait quelques notes aigrelettes quand un nouveau grognement retentit derrière eux. Ils se retournèrent pour se trouver face à un autre monstre juché sur une crête. Un loup au long pelage blanc et mauve se tenait majestueusement là, les yeux rivés sur le géant.
— Un… gnoll ? murmura la princesse.
Parmi les créatures locales citées par Eiko, elle savait que le gnoll était une sorte de fauve, mais elle se ravisa bien vite : ces créatures humanoïdes formaient, si elle se souvenait bien, une peuplade vaguement civilisée. La créature qui venait d'apparaître semblait tout à fait sauvage. À ce moment, le ciel s'assombrit mystérieusement autour d'eux. Le loup hurla. La terre trembla et, soudain, une énorme tête de pierre émergea du sol devant le géant des collines. Un poing de roche fusa alors et frappa le monstre qui s'effondra sur son séant, assommé. Puis, en un instant, le ciel reprit sa couleur normale et le titan de pierre disparut, ainsi que le loup. Grenat resta comme hébétée. Elle se tourna vers Eiko, puis vers Djidane qui la regarda avec la même expression sur le visage. Le malandrin la devança.
— C'était… c'était une chimère ?
Elle hocha lentement la tête. Elle ne s'y connaissait pas assez dans ces créatures magiques pour la nommer, mais à l'évidence, la petite fille avait convoqué une chimère pour combattre le géant.
— Ce n'est pas possible…
Ils revinrent à la réalité suite à un nouveau cri d'Eiko.
— Il se relève !
En effet, le géant vert se redressait, nullement vaincu par l'attaque précédente. Il rugit et frappa d'un violent coup de poing le sol qui trembla de plus belle. Ils se retrouvèrent tous projetés au sol. Eiko, la plus proche de l'épicentre du séisme, tomba en arrière et se retrouva en grand risque de se faire écraser.
— Il est trop grand, je pourrai rien faire contre lui, s'affola Djidane.
Bibi s'avança d'un air décidé, son bâton en main, et commença à incanter. Djidane pensait que Grenat allait se précipiter pour aider la petite fille et, pourtant, elle demanda à Kweena de s'occuper d'elle à la place. Elle s'immobilisa et porta la main à son cou. Là, à côté de son pendentif habituel, elle avait fait enchâsser une pierre verte qu'elle avait presque failli oublier. Ramuh, le maître des orages, sa chimère que l'arrivée du loup merveilleux lui avait remise en mémoire. Elle caressa la pierre de ses doigts et ferma les yeux pour se concentrer.
— Ramuh, je t'implore, murmura-t-elle.
À nouveau, le ciel s'assombrit. Le tonnerre gronda et le vieil homme apparut, juché sur un nuage noir. Sa longue barbe blanche flottait dans les courants d'air et il descendit en flottant vers la princesse, les manches de sa robe de mage claquant dans le vent.
— Je commençais à me sentir à l'étroit, plaisanta le sorcier avant de reporter son attention sur le géant.
Il brandit son sceptre à la poignée biscornue et le pointa vers le monstre démesuré. Son bras brilla d'un éclat électrique et il projeta le bâton de toutes ses forces vers le monstre. La pointe se ficha à quelques centimètres des pieds du colosse. Tous crurent que l'orageux vieillard avait manqué son but.
Un éclair, plus puissant, plus lumineux, plus concentré que dans le plus tumultueux des orages, s'abattit alors sur le sceptre et électrocuta toute la zone. Un halo éblouissant, parcouru de milliers d'étincelles, entoura le géant qui, frappé de plein fouet, s'effondra en arrière. L'atmosphère retrouva alors son calme, comme si rien ne s'était passé. Quelques secondes plus tard, les pépiements des oiseaux reprenaient de plus belle.
Hébétés, tous se tournèrent vers Ramuh qui venait enfin de faire la démonstration de toute sa puissance. Il adressa un clin d'œil et un signe de la main à Grenat avant que son essence ne se dissipe dans l'atmosphère.
— Je suis toujours à tes côtés, dit le vieil homme dans un dernier murmure.
Eiko, aux pieds du géant vaincu, lança un regard perplexe à la princesse. Celle-ci, prise de vertige, dut s'asseoir. Djidane se précipita.
— Est-ce que ça va, Dagga ?
Elle hocha faiblement la tête.
— Le sortilège de la chimère puise dans les réserves psychiques de l'invocateur, expliqua-t-elle dans un sourire peiné. Je suis juste fatiguée.
Dans les minutes qui suivirent, après que Bibi, constatant que le géant respirait encore, l'ait achevé d'un nouveau sortilège de foudre, ils se retrouvèrent tous autour de la princesse. Eiko, en particulier, s'avança et se campa devant elle. Les deux jeunes femmes se regardèrent droit dans les yeux, pendant un long moment. La princesse rompit le silence la première.
— Tu peux invoquer des chimères ? demanda-t-elle.
La petite fille hocha faiblement la tête. Elle aussi semblait épuisée.
— Il s'appelle Fenrir, le loup de la colère terrestre. C'est un esprit protecteur de mon village. Mon grand-père m'a appris à l'invoquer.
Elle lança à Grenat un regard perçant.
— Mais je comprends pas… comment tu fais pour invoquer une chimère sans corne d'invoqueur ? Je croyais que seul mon peuple pouvait le faire.
Elle pointa du doigt son crâne orné de la petite corne qu'ils avaient déjà remarquée. La princesse haussa les épaules en signe d'incompréhension. Elle n'avait pas les réponses qu'attendait la petite fille. Elle ne comprenait pas davantage la situation. Mais elle savait que sa capacité à invoquer n'avait rien d'accidentel : après tout, sa mère et Kuja n'ignoraient rien de ses pouvoirs et s'en étaient servi pour leurs propres desseins.
ooo
Sur l'autre continent, dans la cité de Tréno, maître Totto poursuivait ses recherches dans les ouvrages poussiéreux qu'ils avait accumulés dans sa tour. Il n'avait pour le moment pas réussi à trouver d'information sur le pendentif du trésor royal, qui expliquerait la raison pour laquelle la reine tenait tant à le récupérer. Il s'était alors intéressé à la raison pour laquelle la souveraine voguait vers le continent extérieur. Il en avait déjà une petite idée, bien entendu, et avait attrapé un livre bien précis : « chimères et invoqueurs ».
Le livre dans les mains, il marcha de long en large dans la pièce en parlant à haute voix, une mauvaise habitude tenace.
— Madahine-Salée, le village des invoqueurs, dans le continent extérieur. Les invoqueurs peuvent entendre les chimères et communiquer avec elles. Ils portent une corne sur la tête, qui leur permet d'établir le contact. Nul ne sait s'ils existent encore. Les dernières nouvelles que l'on a eu de ce lieu ne sont vraiment pas bonnes.
Il rassembla ses souvenirs. Tant de questions et si peu de réponses. Tant de craintes, tant de mystères. Tant de mensonges, aussi.
Il fut interrompu dans ses réflexions par un discret coup à la porte. Quand il l'ouvrit, le capitaine Steiner se trouvait dans l'encadrement. Dans la pièce voisine, il put également apercevoir Freyja. La Bloumécienne, à peu près remise de son infection, discutait de manière animée avec la générale Beatrix.
— Qu'y a-t-il, capitaine ?
Il salua du chef et montra une courte missive qu'il tenait en main.
— Nous venons de recevoir un courrier de Weimar. Il a pris contact avec Markus.
Ils avaient finalement décidé que l'ex-brutos serait plus utile à recueillir des renseignements directement à Alexandrie, et il était donc retourné là-bas pour essayer de réunir un réseau de personnes de confiance. Ce genre de procédé répugnait un peu le capitaine, mais il avait pu apprendre à apprécier un homme comme Markus, tout brigand qu'il soit.
— Vous serez d'ailleurs content d'apprendre que l'aiguille de platine a fonctionné, poursuivit Steiner. Le jeune Frank, que Markus voulait sauver, se trouve aussi à Alexandrie, sain et sauf.
L'érudit hocha la tête d'un air distrait, toujours perdu dans ses pensées. Il était content d'apprendre que cette histoire-ci s'était bien terminée, mais l'interruption avait coupé le fil de ses réflexions. Le capitaine le comprit et, après un nouveau signe de tête, il referma la porte et laissa son hôte à ses chères études.
Totto réfléchit un instant pour s'y retrouver dans ses pensées. Il baissa les yeux vers la page ouverte du livre entre ses mains et écarta un pan de sa longue barbe. Madahine-Salée. Un village et de nombreuses questions.
— Reste-t-il des invoqueurs là-bas ? murmura-t-il pour lui-même. Est-ce la destination de la reine, qui espère obtenir des chimères supplémentaires ? Et surtout, la princesse va-t-elle s'y rendre au cours de son voyage ?
Il soupira.
— Va-t-elle admirer de ses yeux le mur des chimères ? Va-t-elle en tirer quelque enseignement ?
Il secoua vivement la tête et reposa l'ouvrage. Après tout, il n'y avait à l'intérieur nulle réponse, du moins rien qui ne soit déjà gravé dans sa propre mémoire.
— Et de toute manière, de quoi ai-je peur ? se lança-t-il à lui-même sur un ton de défi.
