Chapitre 6

Rescousse

Je scannai la ville avec acharnement, mais ce furent leurs esprits qui me trouvèrent les premiers. Des esprits si dégoulinant de laideur et de débauche qu'ils me frappèrent avant même que j'atteigne la ville. Des esprits humains embrouillés par l'alcool, errant dans les rues à la recherche de distraction. Mes mains se crispèrent sur le volant tandis que leurs intentions explicites défilaient devant mes yeux. La Volvo trembla presque au cri de furie que je laissai échapper bien malgré moi. L'un des esprits, le meneur, le plus vicieux, le plus barbare et infect, se délectait déjà de ce qui allait s'en suivre.

Je vis à travers son regard pervers une Bella égarée dans la rue déserte, sombre et délabrée. Que faisait-elle là ? Pourquoi Angela l'avait-elle abandonné ? Pourquoi l'avait-on livré à elle-même ? Bella n'aurait jamais dû se trouver dans un endroit pareil et j'en voulus à cette Angela même si je ne connaissais pas encore les circonstances qui l'avaient mené dans ce quartier infâme. Mais plus que tout j'en voulus à moi-même. Ne m'étais-je pas promis de veiller sur elle jusqu'à la fin de ses jours ?

La culpabilité et la rancune furent ensevelies par la rage. La bande suivait Bella de loin avec le meneur, un dénommé Lonnie, à leur tête. Il était, à sa façon, un monstre tout comme moi. Et même encore plus abject, car lui il revendiquait cette violence, la voulait, en jouissait alors que le monstre en moi me dégoûtait.

Je lus en son esprit des sentiments qui n'étaient pas nouveaux pour lui. L'excitation de la chasse lui était familière ; il avait déjà laissé derrière lui un nombre considérable de victimes. J'eus la nausée tandis qu'il se remémorait une à une toutes ses précédentes cibles. Des cibles au regard fixe, gisant sans vie au fond de ruelles… Les visages se juxtaposèrent à celui de Bella. Pour lui, c'était du pareil au même. Il était prédateur autant que moi, toutefois il apprendrait bientôt ce que c'est que d'être la proie. Car il serait la mienne ce soir. C'était indéniable. Il n'en serait pas autrement. Il ne méritait pas de fouler cette terre, il ne méritait pas de respirer le même air qu'elle. Bella était la prochaine sur sa liste, mais lui se trouvait sur la mienne. Moi non plus je n'en étais pas à ma première chasse. J'avais déjà traqué ce genre d'individu.

Je fus aussi excité que lui tout à coup. Il y avait si longtemps que je menais une vie d'abstinence, si longtemps que je n'avais pu laisser mes bas instincts surgir. Ce soir, le monstre en moi serait assouvi. Il allait servir ma cause. Pour ce soir, je ne le détesterais pas. Il me serait utile et je le récompenserais en le laissant s'épancher sur cet autre monstre. Il ne goûterait pas la chair tendre de Bella Swan, ne s'abreuverait pas à son nectar sans pareil, mais l'autre monstre lui conviendrait pour ce soir.

Déjà je me rappelais les mille et une tortures que j'avais fait subir par le passé à ces humains-inhumains. Je savourais à l'avance d'entendre ses cris de supplice. Je me réjouissais déjà de le voir agoniser à petit feu. Car celui-là mourrait lentement. Très lentement. Sa mort serait très longue. Il me supplierait d'en finir avec lui au plus vite, mais je ne lui accorderais pas ce plaisir. Il ne parviendrait pas à ses fins ce soir, mais pour avoir seulement penser faire de Bella Swan le jouet de ses frasques lugubres, il périrait de la façon la plus atroce qui fut.

Je me concentrai à nouveau sur ses yeux pervers qui suivaient la mince silhouette de Bella et quand il vit sa canne, il exulta.

« Trop facile! »

N'avais-je pas déjà pensé de la même manière ? Le monstre en moi avait réagi de façon identique le jour de notre rencontre. Lui aussi s'était extasié du fait que Bella Swan était aveugle et qu'elle serait encore plus facile à prendre. Pendant une seconde, mes envies de meurtre furent balayées par l'amertume et l'écoeurement. Le dénommé Lonnie et moi visions la même cible. Tous deux nous voulions abuser de la même victime. Pouvais-je dire que je n'y étais pour rien ? Que je n'avais pas choisi d'être un monstre? Que c'était indépendant de ma volonté ? Oui, sans doute, mais ça ne m'empêcherait pas de m'en vouloir jusqu'à la fin du monde. Quel paradoxe étais-je ; le Edward voulait coûte que coûte la sauver et le monstre voulait coûte que coûte la tuer.

La seconde passa et je me replongeai dans la rage. J'arrivais dans la ville tandis que Lonnie interpellait Bella. Cette dernière se tourna dans leur direction. Je lus d'abord le soulagement sur son visage. Elle était perdue et croyait enfin avoir trouvé quelqu'un qui pourrait lui indiquer où elle se situait. Mais le soulagement céda bien vite au doute quand elle sentit plusieurs voix se rassembler en cercle autour d'elle.

« Salut ma jolie.

-Tu es toute seule ?

-Tu es perdue ?

-Tu veux venir t'amuser avec nous ? »

Le doute fit place à la crainte. Je maudis la circulation dense qui m'empêchait de rouler à la vitesse que je voulais. Je maudis d'autant plus cette ville achalandée où se promenaient trop de témoins pour me permettre d'abandonner ma Volvo et de courir à mon rythme. Resté assis inactif dans une voiture était insupportable même si je la poussais à sa rapidité maximale. J'aurais eu nettement mieux l'impression de faire quelque chose de concret si j'avais pu me servir de mes deux jambes. L'immobilité me tuait.

Je vis à travers six paires de yeux, six angles différents de Bella et tous m'indiquèrent qu'elle se crispait, tordant sa canne de ses mains comme si elle avait voulu en faire une arme défensive.

« Laissez-moi tranquille. »

Sa voix ne trahit même pas sa peur. Elle était ferme, déterminée.

« Allons, chérie, sois pas comme ça… »

Ledit Lonnie s'approcha et il eut l'audace de prendre une mèche de ses cheveux et de l'enrouler autour de ses doigts. Bella eut un mouvement de recul instinctif, mais se buta à un des autres gaillards qui lui empoigna le bras dans un rire guttural.

« Lâchez-moi ! »

Je hurlai et mon poing partit tout seul. Il fallait que je lâche le volant autrement je le réduirais en miettes et je n'aurais plus de voiture pour arriver à temps. Mon poing fracassa la vitre côté conducteur et elle éclata en morceaux qui tombèrent comme une pluie de cristaux sur la chaussée. Me défouler sur la fenêtre ne me procura qu'un très bref moment de soulagement, tout juste suffisant pour continuer de conduire sans perdre la tête.

J'arrivai enfin dans le quartier qu'Alice avait vu pendant sa partie de chasse et je trouvai rapidement la rue qu'elle m'avait donnée. Je vis alors les choses de mes propres yeux et non par ceux de ces créatures méprisables. Bella était maintenant acculée contre un mur de brique et elle envoya un coup de canne bien placé à un des agresseurs, mais ledit Lonnie la maîtrisa d'un seul bras. Ses doigts se refermèrent sur sa gorge. Bella ne put qu'émettre un faible son étouffé en guise de protestation.

Je me ruai hors de la Volvo et traversai le quartier désert en une seconde. On ne me vit pas arriver. Je fus parmi eux trop rapidement. Un clin d'œil, ils étaient six. Un autre clin d'œil, ils se retrouvèrent sept. Lorsqu'ils réalisèrent que je venais littéralement d'apparaître devant leurs yeux, ils stoppèrent leur petit jeu exécrable pour me contempler d'un air interdit. Mais ils n'eurent pas le temps de se poser davantage de questions. Celui qui avait saisi le bras de Bella le premier se retrouva assommé contre un lampadaire. Il n'avait rien vu venir. Il gisait déjà inconscient sur le trottoir. Je n'avais utilisé qu'une infime partie de mes forces. Ce que je voulais d'abord c'était éloigner la fille de cette bande et ensuite je leur règlerais leur compte. À la vue de leur compatriote étendu inerte en moins de deux secondes, ils paniquèrent et déguerpirent.

Qu'ils partent, qu'ils courent s'ils le voulaient. J'allais tous les retrouver un par un de toute façon. Mais il y en avait un dans cette bande que je ne laisserais pas partir. Avant qu'il ne puisse seulement enchaîner deux pas de course, j'attrapai Lonnie par le col, le soulevai et l'écrasai contre le mur de brique. Je ne mis pas trop de pression. Le briser serait trop facile, trop rapide et je n'en tirerais aucun plaisir. Je me contentai d'abord que de l'immobiliser. Je le tins à bout de bras et je lui fis voir le monstre que j'étais. Je lui souris de tous mes crocs acérés. Un sourire carnassier, avide et fou. Il vit mon regard noir -deux fentes obscures- plus effrayant que le plus dangereux des fauves. De chasseur, il passait à proie. De meurtrier, il passait à victime. Je sentis sa détermination s'évanouir d'un seul coup. Il devint livide. Sa peur me fut un véritable moteur de ma fureur et mon courroux.

Je m'égarai dans mes fantasmes meurtriers, me demandant par où j'allais commencer. Les doigts ? Oui, les doigts, tiens, ce serait bien. Je briserais un à un les os de ces mains qui avaient osé serrer la gorge de Bella. Pourquoi ne lui crèverais-je pas aussi les yeux ? Il saurait à son tour ce que c'est que d'être plongé dans les ténèbres, de n'avoir aucun repère, d'être désorienté, perdu… Et si je le mordais juste un peu sans le tuer ? Je pouvais me retenir de l'achever d'un seul coup si le monstre en moi savait que sa récompense n'en serait que plus jouissive plus tard. Je laisserais souffrir ma proie une journée entière, je laisserais le venin l'incendier de l'intérieur, mais pas assez longtemps pour que la transformation le rende déjà invulnérable. Il pourrait encore mourir, il pourrait encore souffrir de mille façons.

Mes muscles tremblaient d'excitation, tendus au maximum. Je sentis plus que je n'entendis ledit Lonnie gémir tellement mes grognements enterraient sa voix pathétique.

J'en étais là, à décider de quelle manière je procèderais pour assouvir ma vengeance quand un léger son parvint à transpercer le brouillard meurtrier de mon esprit. Un son que je n'avais pas entendu, mais qui était là depuis un moment déjà. Seulement j'étais trop enfoncé dans ce brouillard pour le distinguer. Il se fit plus insistant, plus doux à la fois, plus calme. D'où venait ce son calme ? Il résonna en moi telle une note de musique harmonieuse et pure au cœur du concert chaotique et sanglant de mon esprit.

« Edward. »

La douce note était en réalité une voix. Une voix qui apaisa la discorde en moi.

Le brouillard s'estompa. Le concert de ma vengeance se tut et je récupérai un à un l'usage de mes sens. D'abord, le goût : je goûtai le fiel de ma bouche, mon propre venin, l'élément le plus immonde de ma personne et j'en fus écoeuré. Ensuite, il y eut la vue ; j'aperçus le regard du monstre apeuré, je me vis moi à travers lui et je fus dégoûté par le spectacle que me renvoya ce reflet. Ensuite, l'odorat ; je respirai un arôme familier tout près de moi. Une odeur que le monstre en moi aurait adorée, mais à cet instant, cette émanation me fut salutaire. Je perçus sa chaleur, son parfum enivrant et je m'en servis comme déviateur, canalisation, pour oublier l'odeur de l'autre monstre. Puis, il y eut l'ouïe : je recouvrai le moyen d'entendre autre chose que ce concert de vengeance dans ma tête. J'entendis deux battements de cœur, l'un affolé et l'autre calme, régulier. Je m'accrochai au deuxième, réglai ma respiration à son rythme, concentrai mon esprit sur ce tintement tranquille et apaisant. Finalement, il y eut le toucher ; je sentis une plume se déposer sur mon bras tendu qui maintenait toujours ma victime étampée dans le mur de brique. La plume était en fait une main blanche, légère. Des doigts délicats frôlèrent mon manteau et, même à travers la matière de cuir, je parvins à sentir leur douceur satinée, à percevoir l'infime pression exercée sur mes muscles bandés.

« Edward. »

Je cherchai l'origine de ce son. Je détournai la tête avec lenteur, puis trouvai d'où provenait la note mélodieuse qui avait chanté mon nom.

Ma lune.

Juste à côté de moi.

« Edward, tu ne veux pas faire ça. » me dit-elle, sereine, mais autoritaire.

Mon bras trembla tandis que je me perdais dans le regard mort de Bella ; deux puits sans fonds, vides de vie mais emplis d'infinie sollicitude.

« Laisse-le. Partons d'ici, d'accord ? Tu ne veux pas faire ça. Je sais que tu ne veux pas. Tu le regretteras. »

La plume sur mon bras se fit plus insistante et je lâchai d'un coup la gorge de ma victime qui s'affala au pied du mur dans une plainte étranglée.

Bella enroula ses deux mains autour de mon bras et m'incita à la suivre. Je me laissai entraîner, aussi soumis qu'un pantin.

Je retrouvai peu à peu tous mes moyens, tous mes esprits. Je surgis totalement de ma transe meurtrière. Cependant, la rage était encore là, le désir de tuer toujours aussi pressant et vital. Tu le regretteras. Oui, je le regretterais. Il ne méritait pas de vivre, mais je regretterais mon geste. Parce que cela signifierait que je ne valais pas mieux que lui. Qui étais-je pour décider qui méritait de vivre ou pas ? Ce n'était pas de mon ressort. Il y eut une époque lointaine où je m'improvisais justicier, où je me prenais pour un dieu dispensateur en quelque sorte, mais ce passé avait fini par me révulser.

Je me laissai guider dans la rue sombre jusqu'à ce que la voix de Bella retentisse de nouveau.

« Heu… Je ne sais pas où on va, Edward. J'ai cru entendre une voiture. Tu es garé dans le coin ? »

Ma voiture.

Je repérai la Volvo immobilisée de travers et toujours en marche.

« Par ici. » J'eus l'impression que ma voix n'était encore qu'un feulement rauque.

Il fallait quitter ces lieux au plus vite, car je pouvais toujours entendre les pensées désordonnées de cet autre monstre. Il fallait que je m'éloigne.

Comme un automate, je guidai Bella jusqu'à la porte côté passager et je m'installai ensuite au volant. Elle rétracta sa canne et, à peine fut-elle assise que je démarrai sur les chapeaux de roues. Je me dirigeai au hasard dans un quartier commercial. Je me garai dans un parking désert de super marché.

« Ça va ? »

Elle me demandait si j'allais ?

Elle avait passé à deux doigts de … Et elle me demandait si moi j'allais bien ?

Je la regardai, si calme et en parfaite maîtrise d'elle-même. Trop calme. Le calme avant la tempête. Elle allait craquer. Bella savait très bien quel sort elle avait évité de justesse. Elle ne pourrait pas ne pas réagir à ça.

« Non. » répondis-je, acerbe. « Change-moi les idées. Raconte-moi n'importe quoi jusqu'à ce que je me calme. Sinon, je vais y retourner et… »

Je n'achevai pas ma pensée, sinon je joindrais le geste à la parole. Je fixai le vide droit devant moi, les mains toujours crispées sur le volant.

« Mon père a reçu un prototype de pistolet électrique. » dit-elle après quelques secondes de réflexion.

Je tenais à ce qu'elle me parle de n'importe quoi, mais je me demandai quand même où elle voulait en venir.

« En tant que chef de police, on lui envoie souvent des gadgets high-tech à tester. Et Lundi, j'ai bien l'intention de m'en servir sur Tyler Crowley. »

Elle, se servir d'un pistolet ?

« Ça ne tue pas, mais ça donne un sacré choc. Peut-être qu'il me laissera tranquille après ça. » poursuivit-elle.

Je commençai à comprendre. Pour se faire pardonner d'avoir failli tuer Bella, Tyler s'était mis en tête de l'aider pour le concours de sciences du lycée. Or, il n'enchaînait que gaffe sur gaffe et sabotait littéralement son projet malgré ses bonnes intentions.

Je me remémorai les TP de sciences que j'espionnais à partir des yeux d'Angela, sa partenaire du concours. Tyler saccageait tout ce que Bella et Angela s'étaient acharnées à construire et je ne pus m'empêcher de rire. Bella avait maintes fois insisté pour dire qu'elle se débrouillerait seule, mais Tyler n'en faisait qu'à sa tête. Il devait vraiment l'énerver si la pacifique et miséricordieuse Bella voulait utiliser les grands moyens pour le repousser.

Ah, ça fonctionnait. Je me calmais.

En entendant mon rire saccadé, Bella réitéra sa première question. « Ça va mieux ? »

Je soupirai.

« Pas terrible. Tu veux bien me dire ce que tu fabriquais toute seule dans un endroit pareil ? »

Je regrettai aussitôt le ton abrupt, mais les mots avaient franchi mes lèvres sans que je puisse les retenir.

« J'accompagnais Angela, mais on s'est séparé. Je voulais aller à la librairie pour trouver un livre audiocassette et Angela avait besoin d'escarpins pour sa robe de bal. On s'est donné rendez-vous dans un nouveau resto qui vient d'ouvrir.

-Elle t'a laissé toute seule en plein centre-ville ? »

Sa réponse fut laconique. Bella détestait qu'on mette en doute ses capacités à se débrouiller seule.

« Je pouvais très bien m'en sortir. Je suis déjà allée à cette librairie. Je connais bien le coin. Enfin… Je croyais bien le connaître. » acheva-t-elle, penaude.

Je notai qu'elle tripotait nerveusement un petit objet rectangulaire dans ses mains.

« Tu as un portable et tu n'as même pas songé à l'appeler quand tu t'es aperçue que tu étais égarée ? !

-Je voulais essayer de me retrouver par mes propres moyens. » riposta-t-elle, farouche. « J'étais d'ailleurs sur le point de l'appeler avant que… tu le sais bien. Mais je crois que la pile est morte. »

Je saisis mon propre portable.

« Prends le mien et rassure-la. »

Elle frôla les touches à tâtons, se familiarisa avec l'objet plus sophistiqué que son portable standard. Je remis le contact et, en sentant le moteur ronronner, Bella me demanda où je comptais aller.

« Je t'emmène dîner à ce resto. »

Je ne sus pas si ma proposition lui convenait, car Bella était parvenue à composer un numéro et ça sonnait déjà à l'autre bout du fil. Angela décrocha aussitôt.

« Allô ?

-Salut Angie.

-Bella ! Mais d'où est-ce que tu m'appelles ? C'est bizarre, mon afficheur ne reconnaît pas ton numéro... Je me faisais un sang d'encre ! Où étais-tu passée ?

-Je me suis perdue. »

Elle n'ajouta rien d'autre. Je fus à peine étonné qu'elle ne mentionne pas l'incident.

« Essaie de demander à quelqu'un où tu te trouves et je viens te chercher.

-Inutile. Je suis tombée sur Edward et il a bien voulu m'escorter. On est en route pour le resto. J'appelle de son portable.

-Edward ? Edward Cullen ?

-Oui. Garde-nous une place, on arrive.

-Heu… C'est-à-dire… J'avais trop faim et...

-Oh, ça ne fait rien si tu as déjà mangé. Il me déposera au resto et, de là, on rentrera directement à Forks, c'est tout. Hé ! »

Je lui avais subtilisé l'appareil d'un geste vif, pas d'accord avec ses plans.

Elle devait manger. Un estomac vide et une agression ne faisaient pas bon ménage. Et je ne voulais pas la remettre entre les mains d'Angela. Je ne voulais pas la quitter. Je ne pouvais pas la quitter. Si je me retrouvais seul, mes bas instincts allaient de nouveau avoir le dessus sur moi. Rester avec Bella m'empêcherait de faire des bêtises.

« Bonsoir Angela. » dis-je au récepteur.

-Heu… Salut.

-Ça t'ennuie si j'emmène Bella manger un morceau ? Je me chargerai de la ramener plus tard. Comme ça, tu n'auras pas besoin d'attendre qu'elle termine son repas.

-Heu… Ok, ça me va.

-Très bien. Au revoir, Angela. »

Je raccrochai et d'après la mine boudeuse de ma passagère, le fait que j'eus pris les choses en mains lui avait déplu.

« Je ne veux pas te faire perdre ton temps.

-Toutes ces émotions doivent t'avoir creusé l'appétit.

-Je n'ai pas faim.

-J'insiste. »

En silence, je pris la direction du restaurant que me nomma Bella. Au bout de quelques instants de route, elle se frotta les épaules. Glacée. Elle était glacée par la peur. Premier effet du contrecoup.

« Pourquoi laisses-tu ta fenêtre ouverte en plein mois de mars ? » dit-elle, la voix tremblante.

Ma fenêtre ? Ma fenêtre ! Quel idiot ! Je croyais que Bella avait les symptômes d'un état de choc, mais elle réagissait seulement au vent froid qui entrait dans le véhicule ! Ma condition m'insensibilisait aux différents climats et j'étais en ce moment encore si préoccupé par l'incident qui avait failli se produire que j'avais totalement oublié cette fenêtre.

« Pardon. La vitre est cassée. »

Inutile de spécifier que je l'avais fait éclater.

Avec dextérité, je retirai mon manteau et le lui donnai.

« Mets ça. »

Elle s'exécuta, un pli de perplexité au front. Se demandait-elle comment j'avais pu l'enlever aussi vite tout en tenant le volant ?

Mon manteau était aussi gelé que le vent qui entrait dans l'habitacle et j'espérai que sa propre chaleur corporelle finirait par le réchauffer. Heureusement, nous arrivions au restaurant et elle pourrait se réchauffer à l'intérieur.

Je la conduisis d'autorité à une table discrète et elle y prit place non sans me dire une bonne dizaine de fois qu'elle n'avait pas faim.

Était-ce une excuse pour rentrer au plus vite ? Aurait-elle préféré partir avec Angela qu'avec moi ? Après m'avoir entendu terroriser toute une bande d'agresseurs, réalisait-elle enfin que j'étais plus dangereux encore qu'elle ne l'avait cru et qu'il valait mieux s'éloigner ?

Elle avait les mains tremblantes, se montrait nerveuse et son cœur battait la chamade. Était-ce le contrecoup que j'anticipais ou c'était moi qui la rendait nerveuse ? Cette peur, cette répugnance de ma personne que j'avais tant craint qu'elle ressente à mon égard, venait donc de surgir finalement ?

Je commençai à désespérer. Mes épaules s'affaissèrent. Abattu. Je devrais peut-être appeler Angela pour qu'elle revienne la chercher. Elle ne devait pas être encore trop éloignée de Port Angeles. Si Bella voulait tant partir, me fuir, je ne pouvais lui en vouloir. J'étais seul responsable de la situation.

Je m'invectivais en silence quand elle lâcha : « S'il te plait, est-ce que… Voudrais-tu juste me décrire le resto ? »

Je battis des paupières, consterné par cette demande plutôt curieuse.

« Décrire le resto ?

-Je… J'ai la manie de vouloir me faire une image mentale de tous les endroits nouveaux où je vais. Je ne me sens pas à l'aise si je ne peux pas délimiter dans ma tête mon environnement. »

C'était donc ça la cause de sa nervosité ? Elle venait de se faire agresser, elle avait été témoin de mon élan meurtrier et la seule chose qui la rendait nerveuse c'était de ne pas savoir les dimensions de cette salle ?

Je secouai la tête, surpris et à la fois soulagé de ne pas être la source de son anxiété. Je lui décrivis avec une précision d'architecte les dimensions de la salle, le nombre de tables, l'emplacement des cuisines, des toilettes et je lui donnai une description des clients.

Satisfaite, elle se montra nettement plus détendue à présent. Aussi détendue que dans cette ruelle quand elle m'avait arrêté dans mon élan.

D'ailleurs, je commençai à trouver la situation étrange. Sur le coup, j'étais trop submergé par ma fureur pour m'en rendre compte, mais maintenant que j'étais plus ou moins calme, je me demandai soudain comment elle m'avait reconnu. Je n'avais pas prononcé un mot de toute l'incartade, alors comment avait-elle su qui lui portait secours ? J'avais certes grogné, feulé, claqué des dents, mais ce ne fut certainement pas assez distinctif pour m'identifier.

« Comment as-tu su que c'était moi ? » demandai-je à brûle pour point.

Elle haussa les épaules.

« Une intuition. Je me suis dit qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule personne capable de faire fuir aussi vite toute une bande de malfaiteurs. »

Et cette personne ne pouvait être que moi, évidemment. Encore heureux que Bella ne fût pas du genre à cancaner. Sinon, demain il était certain que tout le monde entendrait parler du mystérieux héros Cullen terrassant six criminels.

Brusquement, je m'interrogeai sur ces types. Avant que Bella n'intervienne, il était clair qu'ils ne s'en sortiraient pas vivants. Je me fichais complètement de leur montrer ma vraie nature de tueur, car, une fois ma vengeance accomplie, il n'y aurait plus aucun témoin. Mais puisque j'étais relativement revenu à la raison, la donne avait changé. Je m'étais peut-être compromis. Raconteraient-ils ce qui s'était passé ? Ou l'orgueil les ferait taire ? On ne se vante pas de déguerpir devant un seul adolescent après tout. D'autant plus qu'ils étaient tous intoxiqués par l'alcool. Demain, ils n'auraient probablement aucun souvenir de l'incident.

Je me rassérénai à cette pensée, mais j'allais devoir scanner l'esprit collectif de Port Angeles pour les prochains jours afin de me rassurer.

« Et toi ? Comment as-tu su que j'étais là ? » questionna-t-elle à son tour.

J'aurais dû prévoir une question pareille. Je pris une demie seconde pour réfléchir. Je détestais mentir, mais avais-je le choix ? Si je disais que ma vampire de sœur avait eu une vision de l'agression pendant qu'elle s'abrevait à un énorme bison, comment allait-elle réagir ? Elle avait bien pris le fait que j'étais dangereux, mais le don de ma sœur, ça, c'était encore plus anormal. D'autant plus que je ne voulais pas mêler Alice à ça. Je ne devais pas impliquer ma famille là-dedans. Du moins, pas encore.

« Je l'ignorais. Je passais dans le coin, par hasard. »

Elle eut un reniflement plein de dérision qui m'indiqua clairement que j'aurais pu trouver mieux comme mensonge.

« Évidemment. Sacrée coïncidence, hein. » persifla-t-elle. « Comme le hasard fait bien les choses. »

Je pinçai mes lèvres dans un pli amer.

Je ne voulus pas m'attarder sur le sujet. Je me concentrai une fois de plus sur son visage trop serein et tentai de détecter un choc, un traumatisme quelconque.

« Tu ne te sens pas nauséeuse, étourdie… ?

-Non. Pourquoi ?

-Je guette le contrecoup.

-Je vais bien.

-N'importe qui de sensé serait traumatisé à ta place.

-Il faut croire que je ne suis pas sensée. Je me sens bien, je t'assure.

-Si tu savais toutes les choses horribles auxquelles ils pensaient, tu ne serais pas aussi calme. »

Sa bouche s'incurva en coin, malicieuse.

« Et toi tu sais à quoi ils songeaient ? »

Je m'admonestai encore une fois d'avoir commis une erreur. Je devenais trop moi-même en sa compagnie. J'oubliais trop souvent qu'elle ne connaissait que la pointe de l'iceberg de ce que je représentais et que je ne devais pas trop me dévoiler si je ne voulais pas l'effrayer pour de bon.

« C'est pas difficile à deviner. » ripostai-je, affectant l'évidence de la situation.

« Je vais quand même ajouter ça à ma liste personnelle pour façonner mes théories. » dit-elle avant de porter son verre d'eau à ses lèvres d'un geste nonchalant.

Une liste ? Parce qu'elle avait fait une liste ?

Mais qu'avais-je donc laissé échapper sans m'en rendre compte pour qu'elle détienne tant d'informations dignes d'être montées sur une liste ?

Je n'eus pas l'occasion d'en savoir plus, car la serveuse arriva et demanda si nous étions prêts à passer notre commande.

« Je n'ai pas faim. » insista Bella.

Je m'entêtai à lui lire les mots sur le menu. Je ne connaissais pas la plupart des plats indiqués. La gastronomie humaine était un univers complètement inconnu et surtout inutile pour moi.

« Je me sentirai mieux quand tu auras avalé quelque chose. Choisis n'importe quoi ou je le fais pour toi.»

Mon ton buté eut raison d'elle et Bella commanda à contrecœur un plat au hasard.

La serveuse le nota et se tourna vers moi.

« Et vous, jeune homme ? Beau mâle, plutôt. Seigneur, j'ai jamais vu un tel Adonis. »

Tiens donc, on remarquait ma beauté alors qu'une demie heure auparavant on ne pouvait distinguer que ma colère et ma fureur qui déformaient mes traits dans un masque horrifiant de prédateur. Non seulement être aux côtés de Bella me calmait, mais elle me rendait plus humain. Le tueur s'effaçait pour ne laisser sur mon visage que les traits éternellement attrayants que me conférait mon anatomie vampirique.

« Rien pour moi, merci. » répondis-je avec un sourire poli.

La serveuse s'en alla, déçue que l'entretien s'achève si vite. Quand je reportai mon attention sur ma voisine, je constatai qu'elle avait repris sa mine malicieuse.

« Quoi ? » m'agaçai-je.

« Ça aussi je vais l'ajouter à ma liste. Tu ne manges jamais.

-Bien sûr que si. » dis-je en toute mauvaise foi.

« Je n'ai pas de yeux, mais j'ai des oreilles. Cette semaine, il n'y a pas eu un seul midi où je t'ai entendu déballer un sandwich, croquer, mâcher, mordre ou mastiquer quoi que ce soit.

-Je suis un régime particulier. »

Elle ricana, incrédule. Pourquoi je m'obstinais à nier alors que je savais très bien à quel point Bella était perspicace? C'était un réflexe sans doute.

Le plat fut servi et la serveuse mit du temps à repartir, trouvant des excuses -c'est assez chaud ? besoin de sel ? parmesan ? je vous apporte un autre verre d'eau ?- pour m'admirer mine de rien.

Bella commença à manger du bout des lèvres. Je la laissai faire. Pas question de parler tant qu'elle n'aurait pas l'estomac rempli. Elle était beaucoup trop maigre à mon avis. Elle était si frêle, si fragile. Une peau de soie sur des os de verre. Pas étonnant que ledit Lonnie l'eût trouvé alléchante ; les victimes les plus tentantes étaient les plus vulnérables.

« C'est la deuxième fois. » dit-elle un bout d'un moment.

J'attendis qu'elle précise sa pensée.

« Que tu me sauves la vie. »

Faux. Ça faisait trois avec notre première rencontre. Mais ça, elle n'avait pas besoin de le savoir.

« Essayons de faire en sorte qu'il n'y ait pas de troisième fois. »

Elle déposa ses couverts dans son plat vide et pivota sa tête dans ma direction. Son regard éteint se fit soudain très intense et j'en fus désarçonné.

« Merci. Pour tout. »

Je savourai les mots et ils m'apportèrent étrangement une grande paix. Et je pris conscience que je lui devais beaucoup moi aussi. Je me demandai alors qui avait sauvé l'autre. Si Bella n'était pas intervenue, j'aurais six morts sur la conscience. Elle m'avait sauvé de moi-même… Et pourtant, elle aurait eu le droit de me laisser faire. Personne n'aurait pu lui en vouloir de ne pas chercher à épargner ces six vies étant donné le sort que ces dernières lui réservaient. Mais Bella était beaucoup plus magnanime que moi. La vengeance ne résolvait rien. Elle le savait et je m'inspirai de son pacifisme pour me convaincre une fois pour toute que j'avais bien fait de laisser le monstre en moi inassouvi. Sans grand succès, hélas. Je n'étais pas doté de mansuétude. Je n'étais pas un être bon comme ma lune.

« Merci à toi de… de m'avoir arrêté avant qu'il ne soit trop tard. Parfois, j'ai du mal à me contrôler… »

Je m'interrompis. La colère resurgissait. Il valait mieux que je ne pense plus à eux ou alors mes envies de meurtre reviendraient au galop.

Elle sourit, devinant la tension qui m'habitait de nouveau.

« Je peux encore te raconter d'autres banalités pour te distraire, si tu veux. Tu sais que le pistolet de Charlie peut être réglé pour donner une décharge de 30 000 volts ? »

Je ris, amusé. Seule Bella pouvait désamorcer mes brusques colères.

J'entrai dans son jeu.

« Tu devrais le traîner avec toi au cas où tes potes reviendraient te rendre visite.

- C'est inutile si tu es toujours dans les parages par pur hasard pour me tirer d'affaire. »

À nouveau ce sourire complice.

Je ne confirmai ni ne niai la chose. Je lui laissai interpréter mon silence comme elle l'entendait. Elle en tirerait probablement toute seule la bonne conclusion, de toute façon.

Je n'avais pas envie de partir, mais plus rien ne nous retenait ici puisque Bella avait mangé. Je demandai l'addition et lorsqu'elle étira son bras pour saisir mon manteau sur le dossier de sa chaise, son geste découvrit une partie de sa peau de sous son blouson.

Je lâchai un juron mêlé à un grognement à la vue des marques sur son bras.

« Qu'est-ce qu'il y a ?

-Tu n'as pas mal ?

-Où ça ?

-Ton bras.

-Oh. »

Elle s'empressa de revêtir mon manteau pour cacher l'hématome.

« Je le sens un peu engourdi, c'est tout. »

Elle afficha une mine indifférente pour minimiser la gravité de la blessure.

« Tu vas avoir un énorme bleu.

-Bah, ça aurait pu être pire. »

Vrai. Et rien que d'y penser me mit hors de moi.

« Comment expliqueras-tu ça à Charlie ? » demandai-je, espérant que ma voix ne dénonçait pas ma rage.

« Je lui dirai que j'ai heurté le plateau de la serveuse ou quelque chose du genre. Il a l'habitude ; je me cogne toujours partout quand je suis dans un nouvel environnement. Plus jeune, ma mère me surnommait le schtroumf parce que je me faisais tout le temps des tas de bleus. »

Elle pouffa pour dédramatiser la situation, mais je n'eus pas le cœur à rire. Combien d'années d'entraînement il lui avait fallu pour apprendre à anticiper les obstacles ? Combien de blessures avait-elle subies avant d'obtenir une parfaite autonomie ? Quel avait été le prix à payer en bleus et en ecchymoses pour être totalement indépendante ?

Nous marchâmes en silence vers la Volvo, moi taciturne, et elle toujours aussi … détendue.

Une fois arrivés, je dévisageai ma voiture alors que Bella prenait déjà place sur le siège, sans se rendre compte de mon hésitation. Je réalisai que cette fois je passerais plus que quelques minutes en compagnie de Bella Swan à l'intérieure du véhicule. La conduire à Seattle serait un vrai défi pour mon self-control. Le trajet Port-Angeles/Forks serait donc un bon entraînement. Avant d'arriver au resto, le monstre en moi était encore trop concentré sur ledit Lonnie pour s'allécher de la proximité de sa victime préférée. Maintenant, ledit Lonnie ne me tracassait plus autant. Je serais pleinement conscient de la présence de Bella, tout près de moi. Me retrouver dans cette voiture à deux centimètres d'elle ne serait pas évident, même pour vingt minutes.

Mais je m'en sentais capable. Je n'avais qu'à ne pas respirer du tout. De toute façon, le vent extérieur qui pénétrait ma fenêtre m'enverrait toutes sortes d'effluves qui masqueraient l'odeur corporelle de Bella.

Je m'installai au volant et démarrai en trombe. Le monstre resta sagement muselé, mais ça ne m'empêcha pas d'être totalement conscient de me trouver si près d'elle. J'avais crains le monstre, mais c'était l'homme en moi qui réagissait. Je fus troublé de presque la frôler, de voir en périphérie son profil délicat et gracieux. Si j'avais eu un cœur, il me martèlerait la poitrine. Je mourais d'envie de toucher son bras blessé, comme si une caresse pouvait effacer la meurtrissure. Mais, vu ma force, ce que je considérerais comme une simple caresse ne ferait probablement qu'aggraver la blessure…

« C'est dans ces moments-là que je chéris ma cécité. » entendis-je après quelques minutes.

« Pourquoi ?

-Je ne sens pas la voiture rouler, je la sens littéralement voler comme une fusée. »

160 Km/h, c'était pourtant ma vitesse de croisière habituelle, mais ce n'était certainement pas la normalité humaine alors je me gardai de le mentionner.

« Je suis très heureuse de ne pas voir le paysage défiler à toute allure. Je suis certaine que j'en aurais la nausée. Tu conduis toujours aussi vite ?

-J'aime bien la vitesse.

-C'est ce que je constate. » rit-elle.

J'eus encore du mal à comprendre comment Bella faisait pour rire et plaisanter après ce qu'elle venait de subir. Ce n'était pas normal.

Y étais-je pour quelque chose ? Mettais-je involontairement un frein à son déversement d'émotions?

« Bella, est-ce que je te gêne ? »

Elle sembla confuse par ma question.

« Tu n'as pas à être embarrassée ou intimidée, tu sais. » continuai-je. « Tout à l'heure, nous étions dans un restaurant bondé et je comprends que ça puisse être gênant de s'effondrer devant un public, mais maintenant tu as le droit de craquer, d'avoir peur, même de hurler si tu veux. »

Bella soupira de lassitude et je fus ravi que le vent extérieur camoufle son souffle.

« Je ne me sens pas le besoin de réagir en hystérique.

-Ce serait pourtant … sain.

-Je t'assure pour la centième fois que je vais bien.

-Mais…

-Edward. » me coupa-t-elle. « Range-toi.

-Quoi ?

-Gare-toi sur le côté. »

J'obéis, inquiet. Conduisais-je à ce point si vite que je l'avais rendu malade ? Ou bien sentait-elle enfin qu'elle était au bord de la crise de nerf ? Le contrecoup allait-il se déclencher ?

Une fois la Volvo immobilisée, je me tournai vers elle, prêt à tout.

« Regarde-moi. » ordonna-t-elle, sans préambule.

Je ne faisais que ça !

« Ma parole ne semble pas te convaincre alors regarde-moi attentivement, Edward. C'est le visage d'une Bella qui se sent très en sécurité que tu vois là. Note-le bien parce que ce sera toujours ainsi chaque fois que je serai près de toi. Je n'arrive tout simplement pas à me sentir traumatisée, bouleversée, angoissée ou apeurée à tes côtés. C'est comme si j'étais enveloppée d'une bulle étanche sur laquelle rebondiraient toutes ces émotions. »

J'en restai sans voix. Je ne fus pas en mesure de répondre à ça. D'ailleurs, elle n'attendait pas que je réplique.

Je repris la route dans un silence euphorique.

Bella Swan se sentait en sécurité avec moi.

C'était absurde !

C'était inouï !

C'était … touchant…

Une part de moi fut soudain émue et heureuse d'inspirer encore une fois que la confiance de Bella et une autre part de moi fut horripilée qu'elle se sente en sécurité avec le monstre qui voulait sa perte.

L'agneau se sentait en sécurité auprès du Lion.

Tout compte fait, si elle n'était pas en état de choc après cette agression, peut-être sa cécité y était pour quelque chose. Après tout, elle n'avait pas pu voir le regard pervers et mal intentionné de ces types donc elle n'avait pas pu constater jusqu'où ils étaient prêts à aller. Pareil pour moi ; elle n'avait pu voir mon regard de tueur le premier jour de notre rencontre ni mon visage de prédateur au moment où je lui avais porté secours.

Je devrais être prudent à sa place.

Je me jurai que jamais Bella ne connaîtrait l'entière vérité sur moi. Elle pouvait me faire confiance jusqu'à une certaine limite, j'en étais sûr. Cette limite dépassée, la confiance se transformerait en terreur.

« Nous y sommes. » déclarai-je bientôt, garé dans son entrée.

L'inquiétude du père suintait de la maison. J'entendis la télé et un match de baseball en cours. Charlie ne le regardait qu'à moitié. Ses pensées étaient toutes tournées vers sa fille. Il l'avait laissé sortir, content qu'enfin elle daigne socialiser un peu, mais il attendait impatiemment son retour. Il ne pouvait s'empêcher de se faire du souci. Et avec raison ! Bella s'était fait agressée et maintenant un vampire lui servait de taxi !

« Ah, tiens donc, tu sais où j'habite. » dit Bella, me distrayant de ce qui se passait dans la maison.

Zut. Je n'avais même pas songé à faire semblant d'ignorer son adresse. Encore un autre faux pas.

« Tu habites Forks, Bella. Tout le monde sait où se trouve tout le monde, surtout toi étant donné que tu es la fille du Chef de police. »

J'étais assez fier de mon mensonge, mais son sourire en coin me dit qu'elle n'était pas dupe.

« Bien entendu. Si tu permets, je vais quand même ajouter ça à ma liste personnelle pour façonner mes théories.»

Encore cette foutue liste ?

« Ah, tu te renfrognes. » se désola-t-elle.

Avais-je parlé à voix haute sans m'en rendre compte ? Décidément, rien ne lui échappait.

« Chaque fois que j'essaie d'en savoir plus sur toi, tu as cette réaction.

-Tu te refermes tout autant que moi si je tente d'en savoir plus sur toi. »

Je marquais un point et elle le savait. Nous détestions tous les deux les questions trop personnelles de l'autre.

« Il faudra bien que l'un de nous deux cède, un jour. » dit-elle, pensive.

Elle se mit à réfléchir. Bella n'était apparemment pas pressée de sortir de ma voiture. Et je n'étais pas du tout pressé de la voir partir non plus. Chaque seconde que je pouvais passer auprès d'elle m'était une bénédiction.

« Et si nous cédions un peu, ce soir ? » déclara-t-elle soudain.

Je n'aimai pas la tournure des choses et j'attendis la suite avec appréhension.

« Passons un marché. Je te pose une question personnelle, juste une, et tu y réponds sans te dérober. Ensuite, tu fais pareil pour moi. »

Je n'aimai vraiment, vraiment pas du tout ça. Peu importe la question la plus personnelle et gênante que je pourrais lui demander, elle n'aurait jamais autant d'importance dramatique et compromettante comparée à la question personnelle que Bella voudrait me poser.

Mais je n'étais pas un couard.

« Ok. »

Son expression devint extatique.

« Je commence. »

Je grommelai mon insatisfaction tandis qu'elle se frottait les mains d'un air malicieux.

« Mh… » Elle tapota son menton, réfléchissant avec sérieux et je damnai son mur mental qui m'empêchait une fois de plus de voir ce qui se passait dans sa tête trop perspicace.

« Bien. J'ai trouvé.

-Je t'écoute. »

Malgré moi, je me tendis et serrai les dents, l'angoisse atteignant son paroxysme.

« Est-ce que ton ancienne vie te manque ? »

Je clignai des yeux plusieurs fois, pas sûr de comprendre ce qu'elle entendait vraiment par ancienne vie. Avait-elle tout découvert ? Savait-elle que je n'étais plus humain désormais ? Mentionnait-elle cette ancienne vie comme un état, une condition que je ne possédais plus puisque j'étais un vampire à présent?

« Mon ancienne vie ? » répétai-je, inquiet.

« Oui, ta vie avec tes vrais parents. »

Oh. Elle parlait de cette ancienne vie. Celle que nous avions inventée pour expliquer mon adoption au monde humain. Quoique… Il y avait du vrai dans cette invention ; j'avais bel et bien été adopté par Carlisle après la mort de mes parents.

De toutes les questions délicates qu'elle aurait pu me poser –pourquoi je connaissais son adresse, pourquoi je ne mangeais jamais, pourquoi j'étais dangereux, pourquoi j'étais à Port Angeles ce soir- Bella avait posé la dernière à laquelle je m'attendais.

« Je ne me souviens pratiquement plus d'eux. » Mais mon ancienne vie me manquait tout de même ; ma mortalité me manquait, mon innocence me manquait… « Carlisle et Esmé ont fait en sorte qu'ils ne me manquent pas. »

Elle discerna la tendresse de ma voix.

« Tu les aimes beaucoup.

-Ils sont merveilleux.

-Mh, donc, ce n'est pas ça… »

De nouveau, elle se fit songeuse.

« Pas ça quoi ?

-Depuis le premier jour, j'ai perçu dans ta voix quelque chose de… » Elle réfléchit encore, comme si elle n'était pas certaine de trouver le mot approprié. « de… mélancolique. Il y a un fond dans ta voix… Que tu ries –fait plutôt rare- ou que tu sois en colère –ça c'est plus fréquent- » dit-elle avec une petite moue taquine « cette touche de mélancolie est toujours là et je m'étais dit que c'était sûrement dû à la perte de tes parents qui t'avait affecté… Apparemment, ce n'est pas ça. Je ne dis pas que tu es insensible à leur disparition, mais cette note constamment triste dans ta voix est causée par autre chose… »

Mélancolique… Bien sûr que je l'étais. Je maudissais mon état, je voyais le monde évoluer alors que je restais figé dans le temps et j'aimais atrocement une personne qui me serait à jamais inaccessible...

Je me croyais pourtant bon comédien. J'étais sûr que, hormis ma famille (et encore, je m'efforçais à chaque instant de ne pas leur montrer mon état d'âme permanent), absolument personne ne me percerait à jour.

Je me perdis dans mes propres pensées, stupéfait. Bella ne cesserait jamais de m'étonner. Elle détenait une capacité d'analyse auditive extrêmement développée et elle était parvenue à déchiffrer un part de moi que personne ne pourrait déceler. Je me sentis inconfortable d'être ainsi mis à nu, si …à découvert. Un sentiment de malaise mêlé bizarrement à la plénitude, le contentement. Cela me fit en quelque sorte beaucoup de bien que cette mélancolie soit perçue par l'élément le plus important de mon existence. À cet instant, je me sentis plus proche d'elle que je ne l'avais jamais été et que je ne serais jamais.

Bella me tira de ma réflexion et se fit espiègle.

« Je trouverai bien ce que c'est. »

Oh non, elle ne le trouverait pas. Je le refusais. Me comprendre, moi, c'était comprendre ce que je représentais vraiment et ça je ne le permettrais pas.

Je n'aimai pas qu'elle s'attarde trop sur mon cas et je changeai de sujet.

« À ton tour. » dis-je, lapidaire.

J'eus un bref ricanement diabolique.

Bella se mordit la lèvre inférieure, pleine de réticence.

« J'ai l'impression de me diriger vers l'échafaud. »

Je trouvai la situation hilarante ; de tout ce que Bella pouvait craindre de moi, c'était une seule question de ma part qui l'inquiétait.

Je méditai quelques secondes et puisai une question dans les innombrables énigmes irrésolues à son sujet.

« J'y suis: pourquoi tu dis que Debussy t'a sauvé ? »

Ses yeux s'agrandirent.

« Et pas de dérobade. » la prévins-je.

Elle se tordit les mains d'un geste nerveux. Elle ne me répondit pas tout de suite et je compris qu'elle ne savait pas trop de quelle façon présenter sa réponse. Je me demandai pourquoi et cela me rendit encore plus curieux.

« Eh bien… » débuta-t-elle, incertaine.

Bella inspira, comme pour se donner du courage. La curiosité fut aussitôt remplacée par une profonde perplexité. Je n'avais pourtant pas l'impression d'avoir posé une question à ce point gênante. Qu'est-ce qui lui demandait un si grand courage ?

« Je n'ai pas toujours pris les choses du bon côté. » amorça-t-elle, résolue. « J'assume et j'accepte ce que je suis aujourd'hui, mais au début j'ai eu du mal… »

Hésitation.

« Quand ma vue a diminué et que j'ai fini par comprendre que mon état serait permanent, je l'ai… très mal pris. J'ai fait une sorte de… dépression qui m'a poussé à faire un truc complètement stupide. »

Elle se frotta les mains de plus belle et ce ne fut qu'à cet instant que je remarquai que ce n'était pas vraiment ses mains qu'elle frottait frénétiquement, mais plutôt l'intérieur de ses poignets. Je constatai pour la première fois avec horreur de très vieilles cicatrices au niveau des veines. Bella les frictionnait inconsciemment comme si elle avait pu les faire disparaître.

Je m'étais promis de toujours la protéger et j'étais prêt à anéantir quiconque lui voudrait du mal. Or, je découvrais que Bella avait voulu se faire du mal à elle-même.

Je tombai dans un état de totale incompréhension. Je fus en même temps fou furieux.

Elle avait perdu la vue, mais avait toujours son âme au moins ! Pourquoi vouloir achever une vie pour si peu ? Perdre la vue, c'était tellement peu de choses comparé à la perte de son humanité. Je ne compris pas ce désir d'en finir, cette dépression. Comment pouvait-on envisager volontairement de renoncer au don si précieux qu'est la vie, une vie pure, une vie avec une âme ?

Je m'imaginai pendant une seconde atroce un scénario où le destin aurait voulu que Bella parvienne à ses fins. Certes, je n'aurais jamais connu son odeur traîtresse, mais je n'aurais jamais connu non plus cet état de pure béatitude, de doux enchantement et de sérénité qu'elle m'avait fait connaître malgré elle. J'aurais continué à sillonner le monde, croyant me suffire à moi-même alors qu'en fait je serais inconsciemment en quête de ma lune pour éclairer ma nuit éternelle. Une lune que je ne trouverais jamais parce qu'elle s'était déjà éteinte…

Bella poursuivit sans prendre conscience que j'étais furibond.

« Heureusement, on m'a arrêté à temps. Après cette bêtise, on m'a envoyé dans un centre spécial de rééducation et c'est là-bas que j'ai entendu Debussy pour la première fois. J'ai enfin compris qu'il y avait de multiples façons de voir. À partir du moment où j'ai réalisé ça, je me suis prise en main. C'est pour ça que je dis qu'il m'a sauvé. Voilà. »

On n'entendit pas un son dans la Volvo pendant une longue minute.

« Mhh, je n'aurais pas dû proposer ce petit jeu de questions. » déclara-t-elle enfin. « C'était une mauvaise idée. Désolée. »

Je me ressaisis. J'étais furieux, mais content d'en avoir appris un peu plus sur elle.

« Pas si mauvaise que ça.»

Tout ce que j'espérais c'est que plus jamais, ô grand jamais, de telles envies funestes ne lui traversent l'esprit désormais.

Je la contemplai à nouveau ; toujours ce visage délicat, pâle et serein… Non, je n'avais rien à craindre. Bella avait changé. Elle reconnaissait elle-même avoir commis une grave erreur. Debussy lui avait vraiment ouvert les yeux… dans tous les sens du terme. Et je fus reconnaissant encore une fois envers ce compositeur.

Elle retira mon manteau et me le tendit. Je le récupérai, mais je ne le revêtis pas. Son odeur avait imprégné le vêtement et ce n'était pas le moment de m'envelopper de son parfum alors qu'elle se trouvait si près de moi. Le monstre allait vouloir trouver la source de ce parfum, je le sentais. Plus tard je me permettrais de humer le vêtement. Je m'en servirais comme exercice de contrôle.

Ses doigts incertains trouvèrent la poignée de la portière.

« On se voit Lundi. Merci encore pour tout. »

« Attends. » l'interrompis-je. « Que vas-tu dire à ton père ?

-Que j'ai passé une excellente journée en compagnie d'Angela.

-Tu ne lui diras vraiment rien à propos de … ces types ?

-Inutile d'alarmer la cavalerie. Le pire a été évité, c'est ce qui compte. »

Dommage… Connaissant l'attitude protectrice du père, je fus certain qu'il utiliserait tous les moyens dont dispose un chef de police pour retracer les agresseurs et les mettre à l'ombre pour un bon bout de temps.

Bella l'aurait sans doute prévenu si elle avait su jusqu'à quel point ces humains étaient perfides. Mais elle savait seulement qu'ils étaient des malfaiteurs, pas des assassins.

Je comptais sur le père pour s'occuper de ces types impunis, mais j'allais devoir me débrouiller autrement. Pas de la manière sanglante que j'aurais voulu, ce ne serait malheureusement pas aussi jouissif. Néanmoins, je n'allais pas laisser ces créatures en liberté, attendant qu'une autre Bella tombe sur leur chemin.

Je reportai attention à ma voisine, désireux qu'elle médite sur certaines choses. Elle voulait minimiser son agression ? Soit. Mais elle ne devait pas me minimiser, moi.

« Sais-tu seulement jusqu'où j'étais prêt à aller si tu ne m'avais pas arrêté ?

-Ils auraient passé un sale quart d'heure, je n'en doute pas.

-Plus que ça, Bella. Je les aurais annihilé. Je voulais leur mort. Et pas au sens figuré ; je désirais vraiment leur mort. »

J'avais articulé lentement les derniers mots pour qu'elle comprenne toute l'étendue de mes instincts meurtriers.

Bella pencha la tête de côté, le regard étréci.

« Essaierais-tu encore une fois de me mettre en garde contre toi ? »

Sans attendre ma réponse, elle enchaîna : « De toute façon, c'est trop tard.

-Trop tard ? »

Elle eut un sourire timide, puis haussa les épaules. Elle saisit pour de bon la portière et sortit, me laissant sur ma faim.

« Bonne nuit, Edward. À lundi.

-À Lundi. » dis-je, pris au dépourvu.

La portière se referma et Bella gagna le seuil de sa maison.

« À tout à l'heure, plutôt. » murmurai-je en jetant un regard vers la fenêtre de sa chambre.

À suivre


Mhh, vous savez, je suis très touchée par vos commentaires, mais j'ai l'impression que certaines d'entre vous n'ont pas lu Midnight Sun, je me trompe ? Vous m'accordez plus de crédit que je n'en mérite. Midnight Sun est la toile de fond de mon histoire, le squelette. Moi j'ai mis ma propre chair autour de ce squelette (excusez l'analogie anatomique), mais reste que la base vient de Meyer. Donc c'est plutôt à elle que devrait revenir ces touchantes éloges. Je ne dis pas d'arrêter vos commentaires, hein, huhu. Mais je voulais juste mettre les choses au point, que les lecteurs sachent bien que ma version de ce POV Edward est directement liée à celle de Midnight Sun.

Merci pour votre soutien continuel et votre appréciation, toujours très émouvant à lire.

Zénith ; Je suis… disons… trop paresseuse pour inventer une histoire qui m'appartienne. Je préfère me rabattre sur des œuvres qui existent déjà pour m'adonner à cette passion qu'est l'écriture. Pour moi, ça reste un hobby, tout simplement. Un jour, peut-être que l'envie de façonner mon propre récit surviendra… qui sait. En attendant, j'écris cette fic avec beaucoup de plaisir et je te remercie d'avoir pris le temps de me laisser ce message fort motivant. Ça ne peut que me pousser à me donner à fond pour la suite. Merci.