III

« Cela veut dire que l'on ne sera jamais amis ? »

Avec un air concentré, Mokuba retourna plusieurs fois le cube entre ses mains. Ses doigts suivirent le tracé de l'œil doré incrusté en lieu et place d'un de ses angles. Il appuya dessus, avec le faible espoir de découvrir un mécanisme secret qui aurait échappé à son aîné. Hélas, il n'y avait aucune chance pour que la solution soit aussi simple, et il finit par porter la boîte à son oreille tout en la secouant, juste au cas où.

Rien.

Il reposa l'objet sur l'imposante table et poussa un soupir en promenant son regard sur les moulures du plafond de l'énorme salle à manger – « salle de réception » aurait été plus correct.

Cette pièce tendait à lui filer la chair de poule en temps normal, car elle lui rappelait les dîners longs et solennels de l'époque de Gôzaburô. Cependant, après avoir passé autant d'heures dans un hélicoptère et dans un avion, il se sentait quelque peu claustrophobe et appréciait, pour une fois, l'espace. L'espace, mais pas les souvenirs associés à celui-ci.

Mokuba grimaça et balança nerveusement ses jambes. La pointe de ses pieds touchait à peine le sol, tant les chaises style Louis machin étaient hautes. Gôzaburô n'aurait pas approuvé qu'il soit aussi agité. Cependant, ses reproches auraient été pour Seto seul.

S'il avait été encore de ce monde, leur père adoptif aurait siégé à l'autre bout, eux à ses côtés. Lorsqu'il avait des invités, il leur permettait de quitter la table après le dessert, ce qui était un soulagement, mais lorsqu'ils étaient seuls, ce qui arrivait le plus fréquemment, il les obligeait à rester aussi longtemps qu'il le souhaitait – en général jusqu'à ce qu'il ait fini le cigare qu'il allumait tout en dégustant un digestif.

Plus de huit ans après, Mokuba ne se rappelait plus très bien des premiers mois ayant suivi leur arrivée. Cependant, le comportement de son aîné à table avait sensiblement changé à cette époque, et ils n'avaient plus jamais eu les repas joyeusement bruyants et désordonnés qu'ils avaient partagés à l'orphelinat.

La mort de Gôzaburô n'y avait rien changé.

Si Mokuba avait très vite retrouvé et cultivé avec un malin plaisir ses mauvaises habitudes, Seto continuait de se comporter avec distinction, comme s'il craignait que leur tortionnaire sorte de sa tombe pour le punir. Il arrivait à Mokuba de se moquer des manières exagérées de son frère et de lui suggérer de se détendre lorsqu'ils ne mangeaient qu'à deux. Toutefois, il savait pertinemment que le souvenir des punitions que Gôzaburô lui avait infligées était bien trop ancré en lui pour qu'il puisse se relâcher comme Mokuba le faisait. Bien que l'adolescent n'ait jamais vu Gôzaburô battre Seto, cela ne l'avait pas empêché d'entendre les cris ou de surprendre les échanges feutrés de certains domestiques inquiets. Seto avait souffert au-delà de ce que les gens pouvaient imaginer, sans doute au-delà de ce que Mokuba concevait lui-même. Aussi, il n'en voulait pas vraiment à Seto de l'avoir abandonné. En tout cas, pas autant qu'il l'aurait dû, pas autant que pouvait le laisser croire ses moqueries et ses accusations. Il en voulait surtout à Atem d'être parti sans prévenir son aîné et d'avoir défait en une action égoïste les six mois que Seto avait passés dans le coma pour se reconstruire. Si Atem avait donné à son frère ce dont il avait besoin, quelle que soit la nature exacte de leur relation, rien ne serait arrivé.

Afin de chasser ses pensées négatives, Mokuba se focalisa à nouveau sur le cube, lèvres pincées, une étincelle de mauvaise humeur assombrissant ses yeux bleus.

Les faces de la boîte demeuraient désespérément noires. D'un côté, cela signifiait qu'il aurait une bonne excuse à offrir à Seto afin que le prêtre reste plus longtemps avec eux. D'un autre côté, s'il en jugeait par les hurlements qui lui percèrent tout à coup les tympans malgré l'épaisseur des murs du manoir, l'un d'eux allait finir par tuer l'autre avant la fin de la nuit. Mokuba aurait voulu qu'ils s'entendent comme Yûgi et Atem. Hélas, c'était sans doute trop exiger d'eux, et la cohabitation ne serait pas de tout repos malgré la taille du manoir.

Mokuba se demanda s'il ne préférait pas à leurs querelles le silence tranchant qui s'était installé entre eux dans l'hélico et qui avait perduré durant tout le vol en avion jusqu'au Japon. Cependant, les deux jeunes hommes s'étaient peut-être calmés parce que Seth était trop occupé à survivre à son mal des transports. Il avait monopolisé l'un des toilettes puis l'un des sièges tout en lançant des imprécations aux dieux. Seto, de son côté, avait pesté après son bagage non désiré avant de finalement se perdre dans ses réflexions. Mokuba ne s'était pas formalisé de son attitude distante et en avait profité pour voler les quelques heures de sommeil dont il avait terriblement besoin, bien que cela ne l'empêcherait pas de souffrir du jet-lag. Après tout, même avec les messages que Yûgi lui avait envoyés pour savoir s'il était revenu, il avait du mal à réaliser que vendredi fin d'après-midi avait laissé la place au samedi soir en moins de vingt-quatre heures.

Étouffant un bâillement, Mokuba jeta un regard à son téléphone portable, posé à côté de lui. Il relut ce qu'Isono avait écrit peu de temps auparavant pour confirmer que personne, au sein du siège de KC, n'était encore au courant du retour de son frère.

Mokuba lui avait demandé regagner Domino quelques heures avant eux, afin de veiller à ce que la nouvelle ne se répande pas trop vite. Il aurait aimé pouvoir prétendre qu'il agissait ainsi pour éviter que Seto soit submergé d'appels et de mails, mais, la vérité, c'est qu'il souhaitait garder son aîné aussi longtemps que possible au manoir, pour lui seul. Nonobstant Seth. Pour cette même raison, il n'avait pas encore répondu à Yûgi, sachant très bien que lui et les autres débarqueraient aussitôt avec de nombreuses questions. Or, et bien qu'il se sente un petit peu coupable de cela compte tenu du soutien moral qu'ils lui avaient apporté, il n'avait pas plus envie de partager Seto avec eux qu'avec KC.

De nouveaux anathèmes se firent entendre. Quelques instants plus tard, Seth, torse nu et seulement vêtu de l'équivalent égyptien du pagne, pénétra au pas de charge dans la salle à manger, l'air plus revêche encore que lorsque les secours avaient tenté de le soigner.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? s'inquiéta Mokuba.

Seth pinça les lèvres et lui jeta un regard de biais. Puis il tendit la main vers l'une des pommes du plateau de fruits posé au centre de la table. Au même instant, Seto surgit dans la pièce, le visage déformé par la colère et les poings fermés.

À sa vue, Mokuba oublia ses pensées précédentes concernant leurs disputes insupportables et étouffa un gloussement derrière sa main. Seto, cheveux mouillés et désordonnés, plaqués contre son front et ses joues, projetait des gouttes autour de lui à chacun de ses mouvements. Son sweat shirt à col montant, tout aussi trempé, lui collait à la peau, mettant un peu plus en évidence la musculature ciselée qu'il avait développée ces deux dernières années.

Apparemment, montrer à Seth comment utiliser une douche avait mal tourné.

Son aîné le crucifia du regard quand il remarqua son amusement.

— Pourquoi je dois m'occuper de lui alors que c'était ton idée de le recueillir ? fit-il en pointant Seth du doigt comme s'il s'était agi d'un chiot trop turbulent qu'ils auraient trouvé au bord de la route.

Tout en papillonnant des yeux à cause de la fatigue, Mokuba posa un coude sur la table et appuya sa joue contre sa paume.

— Parce qu'il serait pas là si tu t'étais pas pris pour « Tony Stark joue avec le cube cosmique sans se soucier des conséquences ».

— Et j'étais tout à fait disposé à le laisser partir. Tu m'en as empêché !

— Parce qu'on n'abandonne pas les gens comme ça, surtout quand ils sont ta putain de responsabilité ! répliqua Mokuba en se redressant un peu.

Seto eut un mouvement de recul, visiblement surpris par la véhémence du ton de son petit frère. Ainsi que par le langage cru et par l'accusation nullement voilée à son encontre. L'espace d'un instant, il sembla sur le point de faire demi-tour pour fuir la confrontation. L'espace d'un instant, seulement.

Sans leur prêter attention, Seth mordit dans la pomme. Aussitôt, Seto lui arracha des mains. L'Égyptien plissa les yeux d'un air blasé.

— Tu sais qu'il me suffit d'en prendre une autre, n'est-ce pas ?

Seth joignit le geste à la parole. Il s'empara d'un des fruits, croqua dedans et mâcha avec un « hum » de plaisir qui n'avait que pour but de provoquer un peu plus son alter ego.

Seto serra les poings. Il essaya de prendre sur lui, de résister à sa colère et échoua. Il n'éprouva aucun regret lorsqu'il expédia la pomme à l'autre bout de la pièce d'un geste rageur. Le prêtre arqua un sourcil avant de se tourner vers Mokuba.

— Est-ce que ton frère a un problème dans son esprit ou est-ce normal dans votre culture de gaspiller la nourriture durement produite ?

— Tu mangeras quand tu seras habillé décemment, commanda Seto.

— Je suis habillé décemment.

— Pas pour cette époque et pour ce pays.

Seth, l'air interloqué, baissa les yeux pour se regarder. Il ne portait plus que son chendjit que le sable du désert avait rendu moins blanc. La pièce de tissu s'arrêtait au-dessus de ses genoux, ce qui lui paraissait tout à fait acceptable, puisqu'elle couvrait les zones les plus intimes de sa personne. Quant aux bracelets dorés qui cerclaient ses bras et soulignaient ses muscles, ils prouvaient son statut social même en l'absence de sa coiffe de prêtre, aussi était-il impossible de le confondre avec un vulgaire paysan ou, pire, un prisonnier de guerre réduit en esclavage.

— En quoi ma tenue est-elle plus indécente que la tienne ? questionna-t-il.

Mokuba fronça légèrement les sourcils. S'il en jugeait par les discussions de Shizuka et de ses amies lorsqu'elles compulsaient leurs magazines, les abdos bien dessinés de Seth avaient de quoi faire « saigner du nez ». Elles auraient aussi adoré ses cheveux sombres, un peu plus longs que ceux de Seto et dont les pointes lui balayaient les clavicules. C'était sans doute ces deux points, ainsi que le manque global de matière textile autour de son torse, qui poussa son frère à s'offusquer un peu plus.

— Tu plaisantes ? J'ai un sweat shirt et un pantalon, moi !

Seth, toujours perplexe, recula d'un pas pour le détailler avec intensité. Puis il se rapprocha de quatre de plus pour l'examiner de haut en bas, ce qui l'amena assez près pour que Seto perçoive la chaleur de son souffle sur son visage. Pour autant, Seto refusa de s'écarter, considérant que cela aurait été une marque de faiblesse. Cependant, il ne put s'empêcher tourner la tête sur le côté. Leur soudaine proximité physique et l'insistance de son regard le mettaient mal à l'aise. N'importe qui l'aurait été, à sa place.

— Comme tu peux le constater, ajouta-t-il entre ses dents.

Seth revint à sa position initiale et croisa les bras avec une moue fort peu convaincue.

— Hum… Je constate que cela ne cache pas grand-chose, encore plus quand tu es trempé.

— Pardon ? s'étrangla Seto.

Le prêtre étira ses lèvres sur un sourire presque imperceptible.

— En particulier cette zone, fit-il en pointant son doigt vers son entrejambe. Personne à mon époque n'aurait eu l'audace de porter une pièce de cuir aussi étroite là. Du moins, personne tenant à sa réputation… C'est indécent.

Mokuba entrouvrit la bouche sur un mélange de stupeur et d'effroi, certain que Seto allait contre-attaquer avec virulence. Cependant, son aîné, blêmissant, semblait aussi estomaqué que lui, sans doute parce qu'il ne lui avait jamais traversé l'esprit que sa tenue puisse être autre chose qu'intimidante, et aussi parce que les personnes capables de lui donner la réplique étaient rares. Seth ne serait pas un autre Jônouchi que son aîné pourrait humilier à loisir sans craindre que la monnaie de sa pièce lui soit rendue. Avec un petit ricanement, Mokuba jugea que cela l'aiderait à dégonfler son ego.

— C'est ainsi que tu espérais obtenir l'attention d'Atem ? poursuivit Seth en se frottant le menton d'un air songeur. Comme tu es naïf pour croire que mon pharaon, fils de Rê et incarnation d'Horus en ce monde, se laisserait enjôler par de tels artifices. En tout cas, c'est un miracle que tu sois encore puceau. Un miracle ou beaucoup de mauvaise volonté…

— Je ne…

Seto jeta un rapide coup d'œil à Mokuba, qui fit aussitôt mine de jouer avec le cube alors qu'il était évident, aux tressautements de ses lèvres et de ses épaules, qu'il buvait leurs paroles et réprimait un fou rire naissant.

— Peu importe, reprit Seto d'un ton ferme. Si tu sors ainsi, je ne te donne pas cinq minutes avant d'être arrêté par la police pour outrage aux bonnes mœurs ou pour te faire agresser sexuellement.

Seth franchit une nouvelle fois la distance qui les séparait, un large sourire flanqué sur le visage.

— Je ne sais pas ce qu'est l'outrage aux bonnes mœurs, mais je ne me force pas à être un eunuque, moi. Et peut-être que l'on m'a renvoyé ici pour que je te montre comment t'y prendre avec les femmes ou… les hommes, s'ils ont ta préférence ? susurra-t-il si bas que seul Seto l'entendit.

Seto ferma à demi les yeux, se pinça l'arête du nez, prit une grande inspiration et explosa :

— Bien ! Fais comme tu veux, l'antiquité ! Je vais dormir. Certaines personnes ont une entreprise à diriger au lieu de se laisser dominer par leurs hormones !

Mokuba se leva, stupéfait. Non pour ces histoires d'hormones que son frère ne possédait pas sauf quand il s'agissait – peut-être ? – d'Atem, mais pour ce qu'il projetait de faire dès le lendemain, malgré ses efforts pour le garder auprès de lui. Alors qu'il s'apprêtait à exprimer son opposition, Seth se tourna vers lui, et Seto en profita pour fuir.

— Qu'est-ce que les hormones, Mokuba ?

— Il veut parler de ta libido.

Le prêtre afficha un air incertain.

— Libido ?

Mokuba entrouvrit les lèvres, puis hésita.

Bon sang, il était trop jeune pour avoir ce genre de discussions avec un adulte qui aurait dû, normalement, lui expliquer ces choses-là – faute d'avoir un aîné capable de s'en charger. Heureusement, internet et Ryô étaient passés par-là, aussi ravala-t-il son embarras naissant pour afficher un sourire faussement innocent.

— C'est quand tu penses qu'à baiser tout ce qui se présente à toi.

Si Seto l'avait entendu parler ainsi, il se serait sûrement scandalisé avant de chercher celui ou celle qui avait transformé son petit frère en démon pour le trucider. Seth, lui, ne cilla même pas, comme s'il trouvait leur échange tout à fait normal.

— Oh ! Comme à chaque fois que je bois trop, alors !

Mokuba entrouvrit la bouche, mais ne sut quoi répondre pendant quelques longues secondes, le temps de digérer l'information un peu trop personnelle.

— Je… suppose ? Seth, je croyais que tu étais un prêtre !

— Je suis un prêtre, confirma l'intéressé.

— Et… tu as le droit de faire… ça ? Boire et coucher ?

— Pourquoi je ne pourrais pas tant que je reste exemplaire en présence de mon pharaon et dans l'exercice de mes fonctions ?

Parce que tu es un prêtre ! pensa Mokuba très fort. Mais il se méprenait sans doute. Peut-être que les prêtres égyptiens n'avaient pas à être moralement irréprochables ou que la moralité égyptienne n'avait rien de commun avec la leur. Cela expliquait, au fond, que Seth n'ait aucune hésitation à provoquer son frère sur ces sujets, qu'il devait maîtriser parfaitement.

— En tout cas, je pense que ton frère a une libido pour les duels, énonça Seth, pince-sans-rire.

Mokuba n'aurait pas dû ricaner. Il le fit.

— Malgré tout, il a raison. Tu devrais te laver et changer de vêtements, même si cela te paraît idiot.

Seth lâcha une exclamation dédaigneuse.

— Bien sûr qu'il a raison. Mais il serait bien trop fier de lui si je l'admettais !

Soudain, il attrapa la boîte quantique et l'éleva devant son visage, les yeux brillants d'intérêt. Ses doigts se mouvèrent sur les différentes faces comme s'il espérait découvrir quelque mécanisme secret. Puis, avec un soupir irrité et un geste brusque, il la reposa sur la table, tout comme Mokuba l'avait fait juste avant.

— Est-ce que cet imbécile l'a cassée ?

— Je sais pas. Pourquoi ? Tu es siiiii pressé que ça de rentrer… ?

Mokuba esquissa une moue boudeuse, qui se transforma très vite en grimace lorsque Seth passa une main dans ses cheveux noirs. L'adolescent le repoussa et s'ébroua avant de lui jeter un regard assassin.

— Je ressemble à ton frère, mais je ne peux pas le remplacer, murmura Seth sans en prendre ombrage. C'est avec lui que tu dois faire la paix. N'oublie pas que je ne suis que de passage.

Mokuba croisa les bras, à nouveau renfrogné, parce qu'il n'aimait pas beaucoup ce que les paroles de l'Égyptien impliquaient. Il ne souhaitait pas remplacer Seto, pas pour tout le bonheur du monde, et cela le scandalisait que Seth puisse le croire, mais le problème n'était pas là…

— Est-ce que tu songes à te suicider ? demanda-t-il en serrant les dents.

Seth le fixa d'un air désolé, fit mine de poser à nouveau la main sur sa tête et dévia au dernier moment pour la placer sur son épaule.

— Je n'ai pas dit cela, Mokuba. Mais cette situation est contre nature, et je m'inquiète des autres désordres que le cube a causés. Seto n'aurait jamais dû utiliser cet artefact pour des motifs aussi puérils qu'un dernier duel avec mon pharaon. Et Atem aurait dû le renvoyer tout de suite dans votre monde au lieu de relever le défi.

— Mon grand-frère sait pas ce qu'est la mesure, répondit Mokuba.

Il se mordit les lèvres tout en repensant aux multiples incidents qui avaient émaillé ces dernières années.

— En fait, sans Atem, je crois pas que nous serions encore une famille. Atem l'a sauvé malgré le mal qu'il a fait à Yûgi et à ses amis et… à moi-même.

Un éclat de mélancolie traversa le regard de Mokuba. Il haïssait tellement Gôzaburô pour avoir conduit son aîné aux portes de la folie et pour continuer à l'influencer par-delà la mort.

— Je suppose que c'est pour ça qu'il n'arrive pas à laisser partir Atem sans un dernier duel pour lui prouver sa force : il lui est redevable, même s'il ne le reconnaîtra pas.

— Alors, au lieu de simplement dire « merci pour tout », ton frère a besoin d'écraser celui qui l'a sauvé pour s'affranchir de lui, c'est ça ?

— En quelque sorte.

Seth afficha un air déçu.

— Moi qui croyais qu'un amour interdit le motivait et que j'avais là de quoi le rendre muet chaque fois qu'il devient irritant !

— Si ça peut te rassurer, je pense que Seto a très mal pris qu'Atem l'abandonne sans même un adieu.

Mokuba marqua une brève pause, et son sourire de connivence s'effondra.

— Je l'ai mal pris aussi… Parce que ça signifie que nous n'étions pas vraiment ses amis… Même après les avoir aidés à sauver Anzu…

Atem avait-il vraiment cru que Seto s'en serait donné la peine s'il n'avait eu que KC à l'esprit ? S'il n'avait pas ressenti, à un moment ou un autre, une inquiétude réelle pour son ancienne camarade de classe. Yakô avait volé l'âme d'Anzu, tout comme Pegasus avait volé la sienne. Il l'avait transformée en une coquille vide. Non, Seto n'avait sûrement pas été indifférent à la situation. Son cynisme ne lui servait qu'à préserver les apparences, à maintenir la distance entre lui et les autres. Si Atem n'était pas parti ainsi, en les mettant devant le fait accompli, Seto aurait continué de s'ouvrir à eux, petit à petit, au lieu de sombrer à nouveau et de laisser son obsession prendre le dessus.

— Mon frère est doué pour beaucoup de choses, mais sûrement pas pour comprendre ou exprimer ses propres sentiments. Je pense pas que vaincre Atem lui importe autant qu'il le prétend ou qu'il le croit lui-même. Il veut son attention. Mais j'en ai discuté qu'avec Ryô, alors quand tu rencontreras les autres, mords-toi la langue et ne dis rien. Je ne… sais pas comment les autres réagiraient à la possibilité que Seto aime Atem plus que… comme un ami.

Seth fixa Mokuba avec gravité avant de poser un genou à terre pour se mettre à sa hauteur et prendre une de ses mains entre les siennes. C'était étrange de voir à quel point l'adolescent souhaitait protéger son frère, et il se demanda si les choses auraient évolué différemment pour lui s'il avait eu la chance d'avoir un cadet comme Mokuba, un cadet qui l'aurait empêché d'agir aussi impitoyablement qu'il l'avait fait. Puis, aux souvenirs de la menace représentée par le roi des voleurs et Zorc, il songea qu'il n'aurait pas agi différemment, même avec quelqu'un comme Mokuba à ses côtés. Parce que protéger son pharaon et l'Égypte primait sur le reste. Seule Kisara l'aurait peut-être changé, si elle n'avait pas été assassinée…

Le silence qui était tombé entre eux fut finalement brisé par le soupir de Mokuba.

— Pourquoi te ramener toi ? Pourquoi ne pas ramener Atem ?

Seth se frotta la nuque d'un air pensif.

— Si seulement je le savais ! Dans le meilleur des cas, j'espère être le seul dommage collatéral.

— Et dans le pire des cas ?

Le prêtre se releva sans répondre de suite.

— Cette boîte donne à celui qui la manipule le pouvoir de franchir les dimensions et d'en créer d'autres. Elle m'a aussi renvoyé ici, dans un corps de chair et de sang. Je ne crois pas qu'il y ait une limite à ce qu'elle peut faire. Au fond, ce n'est peut-être pas plus mal qu'elle ne fonctionne plus. Même si cela veut dire que je resterai bloqué ici jusqu'à ma seconde mort.

— Eh ! Dis pas ça comme si c'était une mauvaise chose. Le monde a beaucoup changé depuis ton époque !

— J'avoue avoir un faible pour vos douches. Surtout quand elles me permettent d'asperger ton frère.

— Donc, c'était pas une maladresse…

Seth posa un doigt sur ses lèvres avant de déclarer :

— Je suis d'une autre époque, mais pas stupide.


Après avoir montré rapidement à Seth les pièces les plus utiles et être revenu seul dans la salle à manger, Mokuba bâilla bruyamment et s'étira de tout son long pour lutter contre le sommeil. Malgré cela, ses paupières se firent lourdes, et sa vue se troubla. Tout en emportant le cube quantique avec lui, il décida de remettre ses essais au lendemain.

Alors qu'il montait les imposants escaliers conduisant à l'aile où se trouvaient sa chambre et celle de son aîné, il perçut la vibration de son téléphone portable. Yûgi, encore. Mokuba fronça les sourcils, hésitant, puis décida d'envoyer un message rassurant quand il aurait pris quelques heures de sommeil réparateur. Il ignorait toujours quand et comment lui annoncer le retour de Seto et la résurrection de Seth. En plus, la situation était si surréaliste qu'il craignait que tout ne soit qu'une illusion, un rêve.

Saisi par une soudaine angoisse, Mokuba accéléra le pas avant de s'arrêter devant la chambre de son frère. Il poussa le battant jusqu'à ce qu'il puisse se glisser dans la pièce.

La raie de lumière provenant du couloir éclaira le visage de Seto. Même endormi, il avait l'air fâché et sur le point de hurler sur quelqu'un.

Un soupir de soulagement lui échappa. Puis les larmes lui montèrent aux yeux alors que toute l'inquiétude et la tension accumulée en trois mois se dissipaient d'un seul coup. La dernière fois qu'il s'était senti aussi désœuvré, c'était lorsque Seto l'avait obligé à endurer la pénalité du Death-T. Il n'aimait pas repenser à cette époque, parce que son aîné s'était montré cruel envers lui et qu'il avait alors désespérément suivi son exemple dans l'espoir de le rendre fier. Comme il l'avait avoué à Seth, il aurait perdu son frère sans Atem. Et se serait sûrement perdu lui-même.

Le plancher craqua légèrement sous les pieds de Mokuba lorsqu'il s'avança. Il se hissa sur le lit et se glissa sous les couvertures comme il l'aurait fait lorsqu'ils étaient encore à l'orphelinat. Il ressentait le besoin d'être proche de lui, au cas où Seto aurait encore cherché à fuir, disparaître.

— Je pensais que tu avais passé l'âge… grommela son aîné, faisant allusion à toutes les fois où Mokuba s'offusquait d'être traité comme un garçon de son âge.

Ses paupières s'entrouvrirent. Mokuba n'avait pas remarqué à quel point son aîné avait les traits tirés et les yeux cernés. Il renifla et se frotta le visage pour essayer de retrouver un peu de contenance, craignant de lui causer du souci alors qu'il venait à peine de revenir.

— J'ai pas envie d'être un adulte ce soir, répondit-t-il, presque embarrassé.

Seto lui tapa le front du bout de l'index.

— Tu n'es pas un adulte.

— Ah bon ? T'aurais dû t'en rappeler avant de m'abandonner.

Seto grogna, puis l'attira vers lui, un bras autour de ses épaules. Ce n'était pas souvent que son frère témoignait de son affection par des gestes, aussi Mokuba ne protesta pas comme il l'aurait fait avec n'importe qui d'autre. Le contact lui prouvait qu'il ne rêvait pas et que son aîné n'allait pas s'évaporer sous ses yeux.

— Un seul autre mot à ce sujet, et je te jette hors du lit, fit Seto tout en lui pinçant la joue.

Mokuba se contenta de sourire et de fermer les yeux, bien qu'un autre que lui aurait trouvé son frère rude et dénué de la moindre empathie pour le menacer ainsi.

— Tu as enfermé l'antiquité dans la cave avec un bol d'eau et des croquettes ? ajouta Seto.

— Non. Il a découvert la télé.

Seto étira ses lèvres en un large rictus.

— Parce qu'il sait comment s'en servir ?

— Il m'a dit que les boutons sont manifestement faits pour être poussés et qu'il ne me croit pas assez idiot pour te permettre d'avoir des pièges létaux dans notre maison.

— Attends qu'il découvre la gazinière et nous fasse exploser…

— Nous avons des plaques à induction.

— Ah…

— Tu le saurais si tu passais plus de temps au manoir, crétin.

Seto maugréa quelques mots incompréhensibles et renfonça son visage dans l'oreiller. Mokuba en profita pour se redresser sur un coude, la main prête à saisir le téléphone portable de son frère pour l'éteindre.

— N'y touche pas, siffla Seto.

— Je t'interdis d'aller travailler demain matin.

— Ce matin, corrigea-t-il en rouvrant brièvement les yeux.

— Raison de plus. Si tu vas travailler, je raconte à tout le monde qu'Atem t'a battu et fait pleurer d'humiliation, menaça Mokuba.

Seto le considéra avec suspicion, puis jugea que son cadet était, hélas, sérieux.

— Je suppose que KaibaCorp peut se passer de moi une journée de plus…

— Une semaine.

— Deux jours.

— Sept.

— Seulement si tu baby-sittes Seth.

— Oh, pas de problème, c'est déjà ce que je fais avec toi !

Mokuba lui adressa un grand sourire, et Seto eut le sentiment d'avoir échoué dans les négociations. À se demander pourquoi Isono avait dû épauler son cadet en Égypte. Grommelant à nouveau entre ses dents, il tira la couette au-dessus de sa tête. Son expérience dans l'au-delà semblait avoir consumé toutes ses forces. À moins que le duo infernal formé par Mokuba et Seth n'en soit responsable. D'un autre côté, la situation aurait pu être bien pire.

— Tu as bien fait, chuchota-t-il.

— De te forcer à héberger Seth ? demanda Mokuba d'une voix ensommeillée.

— De ne pas avoir prévenu Yûgi et son escouade d'andouilles. Je peux endurer Seth, j'ai du respect pour Yûgi, mais j'en aurais sûrement tué un s'ils avaient été plusieurs sur mon dos. Peut-être le chien errant.

— Il s'appelle Jônouchi, et tu le sais. Pourquoi je les aurais prévenus ?

— Tu les aimes beaucoup trop…

— Hum, hum…

— Et parce que je sais qu'ils n'ont pas pu s'empêcher de s'occuper de toi pendant mon abs… Mokuba… ?

Il n'entendit que le souffle paisible de son cadet endormi. Mokuba s'était cramponné à son bras comme si sa vie en dépendait.


Mokuba entrouvrit ses paupières et roula dans le lit en marmonnant quelques borborygmes. Il se redressa brusquement en s'apercevant qu'il était seul.

Plus réveillé que jamais, il sauta sur ses pieds, se précipita hors de la chambre et dévala l'escalier, prêt à composer le numéro de Seto pour l'insulter s'il avait osé manquer à sa parole. Le son diffus d'une chanson et une odeur de nourriture le poussa à ralentir le pas en approchant de la cuisine. Mokuba adressa un bref signe de tête à l'un des rares employés encore à leur service quand celui-ci quitta la pièce en question, puis entra à son tour.

Mokuba plissa les paupières avec suspicion quand il vit son frère installé au comptoir de l'îlot central, une tasse de café fumant dans une main, le journal du jour chiffonné un peu plus loin et son ordinateur portable juste sous les yeux. À en juger par son air absorbé, il faisait exactement ce que Mokuba lui avait défendu.

L'adolescent alla jusqu'au comptoir et referma brutalement l'écran de l'ordinateur. Seto cligna des yeux comme s'il sortait de transe. La radio commença à cracher le début de Paint it, black des Rolling Stones.

— Je me mettais simplement à jour au niveau des actualités.

Mokuba se servit un verre de jus d'orange et le lorgna en affichant toujours la même méfiance.

— Une fille a été assassinée cette nuit pour son argent, reprit Seto avec un léger froncement de sourcil. Je crois qu'elle faisait partie du groupe de folles qui poursuivait Bakura au lycée.

— Ryô, corrigea Mokuba.

— On utilise son prénom, maintenant ?

— Il préfère.

— Peu importe.

I see the girls walk by dressed in their summer clothes, I have to turn my head until my darkness goes, chanta la radio.

— Est-ce qu'elles font toujours ça ? ajouta Seto.

— Quoi ? demanda distraitement Mokuba.

— Le suivre partout.

I look inside myself and see my heart is black.

— Oui. C'est irritant.

— Les miennes ne me suivaient pas, au moins.

— Sans doute parce que tu es beaucoup plus terrifiant que Ryô.

— L'esprit qui possédait Ryô l'était plutôt, non ? Je me demande ce qu'il est devenu…

Maybe then I'll fade away and not have to face the facts, It's not easy facing up when your whole world is black.

Mokuba éteignit la radio. Cette chanson morbide lui donnait la chair de poule, surtout avec une conversation pareille. Tout en avalant une gorgée de jus d'orange, il repensa aux inquiétudes de Seth. Préoccupé, il gagna le salon sans répondre à son aîné, qui de son côté sembla lui-même avoir oublié sa question. Seto rouvrit son PC pour replonger dans le flux d'informations, tapotant le comptoir du bout de ses doigts. En vérité, il s'ennuyait à mourir.


La télé était restée allumée sur un documentaire historique, à un volume presque inaudible.

Seth dormait dans l'un des trois canapés du salon, la tête calée sur l'accoudoir, une main posée sur son torse. La télécommande avait chu sur le tapis persan, non loin de son autre bras qui pendait mollement dans le vide. Il avait passé l'un des rares t-shirts sans manche de Seto, ainsi qu'un des jeans qu'il ne portait presque jamais. Mokuba s'étonna à nouveau de leur ressemblance. Sans sa peau sombre et les bijoux en or qu'il avait conservés, peu de choses les auraient distingués l'un de l'autre.

Il s'accroupit à côté de l'Égyptien et lui secoua doucement l'épaule. Seth ouvrit aussitôt les yeux. Il s'assit tout en massant sa nuque rendue douloureuse par sa position inconfortable, puis baissa les yeux sur Mokuba. À en juger par le très vague « quoi ? » qui lui échappa, il était aussi cordial que son frère au réveil.

— Quand tu parlais de dommages collatéraux, est-ce que tu incluais le retour d'autres… personnes ?

— Pas vraiment, mais, comme je l'ai dit, rien n'est impossible. Pourquoi ?

— Une fille est morte cette nuit, fit Mokuba avec un pauvre sourire. Elle connaissait peut-être l'un de mes amis, et l'esprit qui le possédait était plutôt sociopathe.

— Sociopathe ? répéta Seth en étouffant un bâillement derrière sa main.

— Quand une personne tue pour le plaisir et sans en éprouver le moindre remord.

Seth, parfaitement réveillé cette fois, fixa Mokuba d'un regard acéré.

— Tu veux parler de l'esprit de l'anneau millénaire. Ce maudit voleur… Je le croyais détruit avec Zorc !

— L'anneau a toujours un pouvoir maléfique malgré tout et… il a disparu il y a trois mois. Mais personne s'en est vraiment soucié. On a juste supposé qu'Atem l'avait pris avec lui, comme le puzzle.

Mokuba baissa les yeux. L'expression grave de Seth le mettait mal à l'aise. Il avait l'impression d'avoir agi avec irresponsabilité en se désintéressant du destin de l'artefact. Son frère avait occupé toutes ses pensées durant ces trois mois. Oh, en fait, Mokuba ne se souvenait pas d'un instant où il ne s'était pas inquiété pour lui au cours de ces dernières années. En dehors de son entreprise et des duels, Seto n'était bon à rien. Mokuba n'était même pas certain qu'il sache comment préparer le café qu'il buvait matin, midi et soir. Un jour, Seto finirait par découvrir que le réfrigérateur ne se remplissait pas par magie et que les employés qu'il virait les uns après les autres au fil des mois allaient faire les courses plusieurs fois par semaine.

Seth lui tapota la tête comme le soir précédent, ce qui le fit à nouveau grommeler.

— Si cela devait être avéré, je m'en occuperai, déclara-t-il.

Le prêtre esquissa un sourire rassurant, et Mokuba hocha la tête. S'il avait pu deviner ce que l'Égyptien entendait par s'en occuper, il ne l'aurait sûrement pas fait.

Seth se leva et étira ses bras encore engourdis et son dos aux muscles noués. Puis il décida qu'un tour dans la cuisine s'imposait pour se sustenter. Il avait découvert l'espèce de coffre refroidissant durant son exploration nocturne du manoir. Il avait aussi découvert, après une fouille minutieuse de toutes les pièces, que Seto ne cachait a priori rien de suspicieux, en tout cas pas dans son propre manoir.

Même s'il ne comprenait pas exactement ce qu'était une multinationale, la télévision lui en avait montré assez pour qu'il saisisse l'importance de KaibaCorp. L'entreprise de Seto était comme une nouvelle religion, une nouvelle religion qui offrait – contre de l'argent plutôt que des sacrifices – du divertissement et des objets manufacturés à ses adorateurs où qu'ils soient dans le monde. La télévision n'arrêtait pas de cracher des fresques animées pour vanter les mérites des produits KC et conditionner l'esprit des gens. C'était… d'un génie machiavélique qui le rendait presque envieux ! Pour ces raisons, il était certain que les temples de KaibaCorp recelaient dans leurs souterrains de secrets inavouables. Parce qu'une personne aussi jeune que Seto ne pouvait pas détenir un tel pouvoir sans avoir signé un pacte avec une créature maléfique.

Toutefois, quelque chose l'avait bien plus irrité que la réussite de Seto : voir que les tablettes sacrées qui renfermaient les plus puissants ka qu'ils avaient collectés avaient été transformées en un… jeu vendu à des profanes, enfants inclus ! Les Hommes de cette époque ne semblaient pas percevoir le pouvoir bien réel des créatures avec lesquelles ils jouaient. Heureusement, sans les objets millénaires, il était peu probable que l'un d'eux puisse invoquer l'un des monstres. Apparemment, ils avaient oublié comment faire appel à leur propre ka.

Seth entra dans la cuisine et stoppa brièvement en découvrant son alter ego.

Seto ne leva même pas un regard sur lui. Imperturbable, il contemplait l'écran de son ordinateur portable – Seth supposait qu'il s'agissait d'un de ces appareils pour en avoir vu plusieurs à la télévision. Son double à la peau claire ne semblait pas avoir beaucoup dormi, car ses yeux étaient aussi cernés que lors de la journée précédente.

Seth approcha du comptoir et perçut le parfum corsé de la boisson sombre que Seto buvait, ce qui le fit grimacer. Un verre à moitié rempli d'un liquide orange se trouvait non loin. Il n'y goûta pas, pour l'avoir déjà fait durant la nuit : cela ressemblait à du fruit pressé, sans en partager le goût et tout en étant bien trop sucré. Il avait recraché le breuvage dans l'évier et avait essayé de nettoyer l'arôme atroce avec l'eau qui sortait du robinet, mais elle avait aussi un goût étrange, presque métallique et artificiel. L'eau contenue dans les bouteilles avait meilleur goût, sans pour autant lui plaire. L'étiquette vantait son origine naturelle, ce qui était sûrement un mensonge, parce qu'elle portait aussi les lettres KC pour KaibaCorp.

Seth avança la main vers une pile de galettes posées sur un plat et qui dégageaient encore une vapeur presque translucide. Contrairement à tout le reste, l'odeur l'alléchait. Mais avant qu'il puisse en amener une jusqu'à sa bouche, Seto lui attrapa le poignet et releva la tête, les sourcils si froncés que des rides se dessinaient autour de ses yeux.

— Oh, je vois que tu as finalement accepté de t'habiller… fit-il avec une inflexion méprisante.

Seth dégagea son poignet et mordit dans la galette. La saveur sucrée n'était pas aussi écœurante que celle du faux jus de fruits. En fait, c'était même bon. Puis, remarquant que Seto continuait de le fixer comme s'il espérait le voir se dissoudre par la simple force de son regard, il esquissa un sourire froid.

— Oui, j'ai décidé de suivre tes conseils, déclara-t-il.

Seto ne cilla pas. Il se doutait qu'une provocation suivrait.

— Et je dois dire que ça colle tellement à la peau que c'est comme d'être nu, mais avec du tissu, précisa Seth en posant les mains sur son ventre.

— Le mot « tissu » est important dans ta phrase.

— Je ne vois pas en quoi cela m'empêchera de me faire agresser sexuellement. Je me sens comme une divinité de la dépravation.

— Hum, hum… Tant mieux pour toi, répondit distraitement Seto.

Une grimace tordit ses lèvres quand il déroula la page goodies d'Industrial Illusions, puis il foudroya l'écran du regard. Est-ce que Mokuba avait permis aux frères Tenma de produire en série une peluche toon du dragon aux yeux bleus pendant son absence ? Sa mâchoire se crispa. Il pouvait endurer les reproches sur son départ et les moqueries sur sa relation avec Atem, mais, cela, c'était inacceptable. Utiliser leur coentreprise pour se venger de lui aussi bassement… !

Seto entendit un bruit étranglé derrière lui. Il n'avait pas remarqué que Seth avait contourné le comptoir pour rejoindre le réfrigérateur, en bon parasite antique, et qu'il en avait profité pour lorgner en direction de l'écran.

— Vous n'avez vraiment aucun respect pour quoi que ce soit ! Comment pouvez-vous ridiculiser le magnifique dragon blanc, barbare ! s'écria Seth d'un ton laissant entendre que quelques personnes allaient finir avec les membres brisés… ou pire.

— Mokuba ! hurla Seto.

L'intéressé n'apparut pas. Quelque chose, dans la voix de son grand-frère, lui avait fait comprendre qu'il valait mieux pour lui s'occuper de la pile de devoirs scolaires qui s'étaient accumulés dans sa chambre depuis trois mois.

— D'abord vous transformez les tablettes en un jeu de cartes, ensuite, ça ! ajouta Seth.

— … pas mon idée première dans les deux cas, grogna Seto tout en achevant son café. Pegasus est le créateur de Duel Monsters et je suis au regret de te dire qu'il est trop mort pour que tu puisses le lui reprocher. Mais…

Son visage s'éclaira d'une joie un peu trop machiavélique.

— Je peux toujours te donner l'adresse de ses protégés. Ils ont fait la peluche. Tu pourrais leur montrer ce qu'est réellement le dragon blanc aux yeux bleus, non ?

Seth posa une main sur le comptoir et se pencha par-dessus son épaule, les yeux légèrement plissés, afin de contempler l'aberration de plus près. L'objet semblait duveteux et mou. Ses grands yeux bleus et son rictus sarcastique le rendaient curieusement… adorable. Seth ressentait le dégoûtant et enrageant besoin de le presser contre son cœur et de dormir avec.

— Je… je ne peux pas faire ça, avoua-t-il.

— Oooh, quelqu'un en veut un pour célébrer son retour parmi les vivants, railla Seto d'un ton faussement attendri.

— Euh… Non, je… Je… je ne suis pas sûr d'être encore capable d'appeler un ka autre que le mien… Cela fait longtemps que… J'ai besoin de mon sceptre millénaire… peut-être…

Seto rejeta la tête en arrière pour le regarder. Seth semblait confus. Rien ne lui faisait plus plaisir.

— On a une panne, à ce que je vois ? Si tu as tant besoin de ton sceptre, ça peut s'arranger.

Seth poussa un soupir irrité.

— D'accord, j'avoue, je le trouve mignon ! s'exclama-t-il avant de froncer les sourcils. Attends, qu'est-ce que tu veux dire par « ça peut s'arranger » ? Mokuba m'a laissé entendre que l'anneau millénaire avait été volé. N'en est-il pas de même pour les autres objets millénaires ?

— Je ne sais pas ce qu'il en est de l'anneau, mais les autres doivent toujours être dans les locaux égyptiens de KaibaCorp et… Seth ?

Se demandant pourquoi le prêtre s'était tout à coup écarté, Seto se tourna légèrement sur son siège. Il fut aussitôt repoussé contre le rebord de l'îlot central. Sa joue heurta violemment la surface du comptoir quand Seth l'immobilisa d'une main sur sa nuque, et Seto écarquilla les yeux au moment où la lame affûtée d'un couteau de cuisine se planta à quelques centimètres de son nez. Apparemment, se débattre pour reprendre le contrôle de la situation ou lui dire d'aller se faire foutre ne figuraient pas parmi ses options.

— Qu'as. Tu. Fait. Kaiba. Seto ?

La voix de Seth était beaucoup plus grave et profonde qu'auparavant. Bien que Seto rechignait à lui répondre, il jugea plus sage de coopérer. Dans l'immédiat.

— J'ai exhumé le puzzle millénaire.

— Je sais.

— … et peut-être donné l'ordre de récupérer les autres objets…

— Peut-être ?

— Avant qu'ils ne tombent entre de mauvaises mains.

— Comme les tiennes, Seto ?

Seth prit une profonde inspiration et approcha dangereusement le couteau de sa gorge, comme s'il songeait très sérieusement à écourter son existence en ce monde.

— Brillant ! Le puzzle. L'anneau. La boîte quantique. T'es-tu demandé un seul instant s'il ne valait pas mieux laisser dormir ces artefacts en paix ? Oh, laisse-moi deviner : bien sûr que non, murmura le prêtre à son oreille.

— Donc, tu ne veux pas ton sceptre ?

— Non seulement je veux mon sceptre, mais tu vas aussi me restituer tous les objets millénaires. Je n'ai aucune confiance en ton entreprise, en toi. Tu as déterré les objets millénaires sans te soucier des conséquences, tu as utilisé la boîte sans te soucier des conséquences. Et si je découvre que tu es plus qu'un imbécile inconscient et que tu avais planifié d'utiliser les objets dans un autre but que de retrouver mon pharaon, tu vas regretter d'être né.

— Oh, cela veut dire que l'on ne sera jamais amis, c'est ça ? Bien, je commençais à avoir des craintes.

— Ne me sous-estime pas, Seto. J'ai séquestré, torturé et tué pour protéger mon royaume et mon pharaon du roi des voleurs et de Zorc Necrophades. Je suis disposé à recommencer. Il n'y a pas d'innocents ou de pitié à avoir quand le sort du monde est en jeu.

Seto sentit que le prêtre relâchait néanmoins la pression sur sa nuque. Il en profita pour se redresser d'un coup et lui percuter le nez avec l'arrière de son crâne.

Seth recula par réflexe en poussant une exclamation de douleur et de surprise mêlées, ce qui offrit l'opportunité que Seto attendait depuis l'instant où il s'était retrouvé plaqué contre le comptoir. Il désarma son double, récupéra le couteau et poussa violemment l'Égyptien au sol. Seth écarquilla les yeux lorsqu'il se retrouva à son tour avec la lame contre la gorge, Seto installé à califourchon sur lui pour l'empêcher de bouger. Le prêtre reconnut l'éclat implacable de son regard et ne douta pas que les menaces qui allaient suivre ne seraient pas à prendre à la légère.

— Si tu touches à un cheveu de mon frère, que le sort du monde en dépende ou pas, tu regretteras d'être revenu d'entre les morts.

Seto approcha son visage du sien.

— Et je me contenterai fort bien de la séquestration et de la torture…

La porte de la cuisine s'ouvrit.

— … jusqu'à ce que ton corps n'en puisse plus.

Seto et Seth tournèrent la tête en même temps lorsqu'ils entendirent un couinement étrange, comme si quelqu'un venait de croiser son pire cauchemar, excepté que le pire s'avérait encore plus terrible qu'attendu, puisqu'il s'était dédoublé.

Jônouchi les fixait, pétrifié, la bouche entrouverte, incapable de remettre en fonction son cerveau afin d'analyser ce qu'il avait sous les yeux. Personne n'aurait pu lui en vouloir. C'était comme s'il venait de tomber sur deux jumeaux en train de jouer à maître/serviteur avec un couteau. Et Seto devina peut-être ses pensées inconvenantes, car il l'assassina du regard.

— Est-ce que tu as trouvé Mokuba ? s'enquit une autre voix.

Ryô passa la tête par la porte. Ses lèvres dessinèrent un « o » stupéfait. Deux Kaiba pour le prix d'un. Jônouchi n'allait pas s'en remettre.

Puis, soudainement, les implications de ce petit miracle le télescopèrent de plein fouet. Ryô recula, une main crispée sur son torse, là où les branches de l'anneau millénaire l'avaient autrefois transpercé. L'angoisse monta implacablement en lui, comme la vague d'un tsunami.

— J'suis en enfer, c'est ça ? lâcha enfin Jônouchi.