Coincé. Mais pas pris, c'est l'essentiel.

Adossé à la falaise, après avoir poussé un rocher à l'eau, le professeur Mortimer se dissimule de son mieux aux regards des hommes d'Olrik qui le poursuivaient.

C'est bon, il ne l'ont pas vu. « Diable, ils laissent une sentinelle. » Mortimer ajuste silencieusement sa position. Inutile de se faire repérer maintenant. Plus qu'à attendre sans bruit que, l'ayant cru mort suffisamment longtemps, ils lèvent la surveillance.

Machinalement, le professeur sort sa pipe et... « Je ne peux pas fumer non plus. » se-dit il. « je risquerais de donner l'alerte. Maudit Olrik !»

Attendre. Mortimer tente de calmer son cœur qui bât la chamade. Il vient très probablement de battre son record personnel de vitesse en course à pied, et il a bien dû courir plusieurs centaines de mètres sur un terrain inégal. L'amour donne des ailes.

Panique. Sa respiration s'accélère et il ouvre la bouche pour la rendre moins bruyante. « Ce n'est vraiment, vraiment pas le moment de s'affoler. » fait-il l'effort de songer au milieu d'un flot de pensées confuses.

Le professeur souffle lentement, reprend sa maîtrise de soi.

Diable, il a vraiment mal choisi son moment pour réaliser quelque chose d'aussi bouleversant. Il aime Francis Blake. Impossible d'en douter. Depuis quand ?

Impossible de le dire. Lorsqu'il fait appel à ses souvenirs, ceux-ci prennent une teinte qu'il ne leur avait jamais connue. « Me voilà bien, » songe le professeur. « si un scientifique comme moi ne peut même plus faire confiance à sa tête... »

Francis. Un homme ! Et Mortimer qui jusqu'ici n'avait jamais regardé que les femmes ! Il n'avait jamais eu le moindre soupçon de pouvoir un jour éprouver ce genre de chose pour quelqu'un de son propre sexe. Mortimer frissonne, inconfortable. Le seul fait de penser à un contact moins innocent avec son ami l'excite et lui noue l'estomac, le tend et le prive de toute force à la fois. Mon Dieu, il n'avait plus rien ressenti de tel depuis ses dix-sept ans. Un second printemps ? Maintenant ? Et un tel revirement !

Pourtant aucun autre homme ne tenterait Mortimer, même de loin. Oh, Mortimer sait apprécier la beauté chez un homme aussi... un corps athlétique, un visage sincère, un regard franc... Mortimer sourit. Il les compare tous à son ami le capitaine. Francis Blake est pour lui l'épitomé de la beauté. Pourquoi cela devrait-il le surprendre ?

La révélation qu'il vient d'avoir est bouleversante. Elle va changer sa vie. Pourtant, Mortimer est surpris d'être si peu perturbé. D'un autre côté, il n'est plus tout jeune, il a une certaine expérience, beaucoup voyagé, côtoyé des personnes de tous bords et ceci explique peut-être cela. Même si l'homosexualité est considérée comme amorale dans sa culture natale, il sait en tant qu'archéologue amateur qu'il n'en est pas ainsi partout dans le monde, et que cela a pu être différent selon les époques et les civilisations, et en tant que scientifique se tenant au courant des avancées dans divers domaines, il sait que même si la médecine considère cela comme une maladie, les relations homosexuelles ne sont pas exclusives à l'espèce humaine.

Blake, hum. Mais après tout. Qu'est-ce que cela change ?

Rien, absolument rien. Mortimer n'est pas du genre pessimiste, mais Blake est si parfait qu'il est impossible qu'il soit confronté au même trouble que son ami. Ce serait contraire aux mœurs, illégal... et mal vu auprès des services secrets à ce qu'il en a compris...

Peut-être, aveugle qu'il a été pour tant de chose, n'a-t-il simplement rien vu ? Mortimer ne peut s'empêcher d'espérer. Hmm, à vérifier.

Mais il y a Virginia Campbell, songe-t-il soudain déprimé, puis dévoré par la jalousie.

Ha ! Tout ce temps il était vraiment jaloux ! Incroyable.

« Allons, » se dit-il, « n'y pensons plus. » Il prête une oreille attentive à ce qui se passe au-dessus de lui, mais la sentinelle est toujours là. « Inutile de se torturer les méninges, mon vieux, tu manques d'éléments. » se gronde-t-il.

De l'action, c'est ça qu'il lui faudrait. Occuper son corps et distraire son esprit. Vivement que la voie soit libre !

Et Francis ? Pourvu qu'il ait pu également échapper à ses poursuivants ! Mortimer reformule silencieusement son vœu : pourvu que Francis Blake ne meure pas !