VI : IL N'Y A PAS D'INCANTATION SANS SORTILÈGE

Les yeux clos et la respiration coupée, Abigaël transplana. Aussitôt, la sorcière sentit le sol se dérober sous ses pieds tandis qu'un léger vertige la saisissait. Une violente brise lui cingla le visage et sa cage thoracique se contracta désagréablement sous l'effet de la pression. Ces sensations ne durèrent qu'un instant. Bientôt, Abigaël perçut de nouveau la terre ferme sous ses semelles. Les muscles raidis et le front couvert d'une fine couche de sueur, elle se prépara aux souffrances qui accompagnaient inévitablement une désartibulation. Mais la douleur escomptée ne vint pas, elle avait réussi son transplanage.
Soulagée, la sorcière inspira profondément. L'air vif des landes s'engouffra dans ses poumons et le capiteux parfum de la bruyère flatta ses narines. Elle ouvrit les yeux, apaisée, et se figea. Elle ne se trouvait pas sur la place principale de Shiveringstone Hamlet. Paniquée, Abigaël fit quelques pas en arrière et sentit les ronces lui érafler les chevilles. Les collines du Yorkshire l'encerclaient, emmitouflées dans un épais manteau de plantes épineuses. Elle en distinguait à peine les sommets, le brouillard les avait engloutis.

« Merlin », souffla la sorcière.

Le soleil, écarlate, disparaissait déjà à l'horizon. Les landes seraient bientôt baignées dans les ténèbres. À cette idée, la panique qui commençait déjà à s'emparer d'Abigaël s'accrut. Ses jambes flageolèrent et elle s'affaissa dans la bruyère.

« Calme-toi. Tu ne peux pas transplaner dans cet état. »

La sorcière avait fermé les yeux et tentait de se détendre. Mais les tremblements qui secouaient son corps ne disparurent pas. Un froid mordant rongeait sa peau et des larmes glacées s'accumulaient doucement sous ses paupières. Abigaël fouilla frénétiquement ses poches et en extirpa sa baguette magique. Elle la tendit devant elle et murmura d'une voix blanche :

« Lumos »

L'extrémité du bâton s'illumina faiblement mais la sorcière n'en éprouva pas le moindre réconfort. Elle était gelée. Un froid surnaturel l'environnait, s'intensifiait. Abigaël comprit que quelque chose n'allait pas.

« Des Détraqueurs », réalisa-t-elle, horrifiée.

Ils n'étaient pas assez proches pour affecter ses souvenirs mais la sorcière craignait exagérément ces créatures. Bouleversée, elle se releva précipitamment.

« Spero patronum ! » couina-t-elle, hystérique.

Un mince filet de lumière argentée apparut devant elle et une chaleur éphémère l'enveloppa. Abigaël tendait sa baguette devant elle, les deux mains crispées sur le bâton. Elle était consciente de ne pas posséder un patronus assez puissant pour repousser ne serait-ce qu'un détraqueur, quitter les landes devenait urgent.
Malgré l'angoisse qui la condamnait presque à une sévère désartibulation, elle envisagea de transplaner. Mais avant qu'elle ne puisse mettre en pratique cette dangereuse option, un bruissement de feuilles se fit entendre derrière elle.

« Troll mal léché ! Tronche de tarentule ! »

Abigaël sursauta violemment et retomba lourdement au milieu des ronces. Son cœur battait à tout rompre et un voile opaque s'était déposé sur ses rétines. Nauséeuse et prise de vertiges, elle plissait les yeux pour distinguer le nouveau-venu.

« Hubert ? »

Le Chartier de Barbara Heathtorn lui faisait face. La créature mâchouillait les restes d'un malheureux gnome sans prêter attention à la sorcière. Hébétée, celle-ci mit quelques secondes à réaliser la situation. Les Chartiers ne s'éloignaient jamais beaucoup de leur propriétaire, la demeure de Barbara devait donc se trouver à proximité. Prise d'espoir, Abigaël se releva péniblement. Hubert s'éloignait déjà et elle le suivit d'un pas chancelant. Luttant contre les ronces qui agrippaient sa robe, contre les pierres coupantes et les épines effilées qui écorchaient ses jambes, elle parcourut plusieurs centaines de mètres dans l'obscurité. Lorsqu'enfin l'humble maisonnette de Barbara apparut devant elle, la sorcière éclata en sanglots nerveux. Inconsciente du spectacle pitoyable qu'elle devait présenter, les vêtements en lambeaux, couverte d'égratignures et les joues baignées de larmes, elle se précipita vers la porte d'entrée et frappa frénétiquement le battant. Celui-ci tourna lentement sur lui-même et le visage méfiant de Barbara Heathtorn apparut dans l'entrebâillement.

« Abigaël ? Que faites-vous ici à cette heure ? » la questionna-t-elle, ébahie, lorsqu'elle reconnut la sorcière.

Secouée de tremblements incontrôlables, le visage blême, Abigaël luttait pour ne pas s'écrouler sur le porche.

« Erreur de transplanage », expliqua-t-elle sobrement d'une voix éteinte.

Barbara hésita un moment et invita la sorcière à entrer chez elle. Un pli soucieux barrait son front.

« Navrée, c'est un vrai fouillis là-dedans », prévint-elle.

La vieille femme paraissait inhabituellement tendue. Elle referma rapidement la porte d'entrée derrière sa visiteuse et jeta un coup d'œil nerveux sur sa table à manger. Une large valise en cuir y trônait. Des robes et des grimoires poussiéreux s'entassaient pêle-mêle dans la malle et une imposante cage grillagée siégeait dans un coin de la pièce, prête à renfermer le Chartier de la vieille femme. Mais ce fut l'immense cheminée de granit qui attisa la curiosité d'Abigaël. Les flammes consumaient lentement les parchemins qui avaient été jetés dans l'âtre. Sur le sol carrelé du salon, une large brassée de feuillets attendait de subir le même sort.

« Vous partez quelque part ? demanda faiblement Abigaël.
- Je prends quelques vacances et j'en profite pour faire un peu de ménage dans mes papiers », répondit Barbara, évasive.

Le regard de la vieille femme se voila et un sourire amer se dessina sur ses lèvres.

« Des années de travail qui partent en fumée. Mais c'est pour le mieux, mes recherches sont plus dangereuses que je ne le pensais. »

Abigaël, mal à l'aise, observa le tas de parchemins qui s'apprêtaient à brûler. Des arbres généalogiques minuscules et détaillés couvraient les papiers.

« Que voulez-vous dire par dangereuses ? » demanda-t-elle, sourcils froncés.

Barbara tira une lettre de sa poche et la lui tendit. Abigaël la saisit d'une main hésitante et lut rapidement le contenu.

Chère madame Heathtorn.

Vos recherches poussées dans le domaine de la généalogie sorcière ont fait de vous l'une des figures emblématiques de notre pays. Vous avez été publiée maintes fois et votre réputation n'est plus à faire parmi les grands mages de Grande-Bretagne. Aujourd'hui, le ministère souhaite vous offrir l'opportunité de prendre part à la refondation de notre société.
Le bureau de contrôle des arbres généalogiques, récemment formé, nécessite votre assistance. Pour quarante heures de travail par semaine et la mise à disposition de tous vos travaux, vous bénéficierez d'un accès illimité aux archives du ministère de la magie et d'un salaire de 865 Gallions mensuel. Nous ne doutons pas de l'intérêt que vous porterez à une offre aussi avantageuse et vous attendons lundi matin, 9 heures au ministère.
Dans l'attente d'une réponse positive, veuillez agréer, madame l'expression de mes magiques salutations.

Rudolph Grimsby, Directeur du bureau de contrôle des arbres généalogiques.

Les oreilles bourdonnantes, Abigaël leva les yeux et contempla Barbara. La vieille femme paraissait irritée.

« Voici ce que j'ai reçu lorsque j'ai décliné leur offre », dit-elle sèchement en tendant une nouvelle lettre.

Abigaël la saisit avec un mauvais pressentiment.

Chère madame Heathtorn.

Votre grand âge et l'isolement de votre propriété ne doivent pas vous empêcher de servir vos intérêts et ceux du ministère. Par conséquent, nous enverrons des employés de la commission d'enregistrement des nés-Moldus lundi matin à votre propriété afin qu'ils vous escortent jusqu'au bureau d'étude des arbres généalogiques. Veillez à être dans votre domicile lors de leur visite, nous préférerions ne pas avoir à vous rechercher ailleurs.
N'oubliez pas d'emporter avec vous l'intégralité de vos recherches, nous y portons le plus grand intérêt.

Rudolph Grimsby, directeur du bureau d'étude des arbres généalogiques.

Un silence pesant planait désormais dans la demeure de Barbara Heathtorn. Gênée, Abigaël se racla la gorge et posa le courrier sur la table sans oser regarder la vieille femme. Elle connaissait très bien l'expéditeur de cette menaçante missive.
Ne sachant rien des liens forts qui existaient entre Abigaël et Gelsomina Grimsby, Barbara interpréta le silence de son invitée comme une désapprobation muette.

« N'est-ce pas honteux ? dit-elle, révoltée. Ils veulent mettre la main sur mes recherches pour accentuer leurs persécutions contre les nés-Moldus ! »

Elle secoua vivement la tête et une lueur déterminée illumina ses iris.

« Mais foi de Heathtorn, non seulement ils n'auront rien mais je ne partirai pas sans faire de bruit », murmura-t-elle d'une voix décidée.

La vieille femme se tut et Abigaël ne chercha pas à en savoir plus. Elle se sentait gênée pour Barbara et comprenait son indignation. Qui aurait aimé se faire réquisitionner de force pour soutenir une cause qu'on désapprouve ? Malgré tout, la sorcière n'osait pas prendre ouvertement parti pour la vieille femme. Elle connaissait Gelsomina depuis toujours et ne voulait pas s'opposer aux pratiques de son mari. Lâche, elle se taisait donc et contemplait ses pieds avec une attention presque impolie. Barbara comprit aussitôt qu'elle ne pourrait pas compter sur le soutien de sa visiteuse, elle soupira discrètement.

« Je parle, je parle, mais mes préparations de voyage n'avancent pas, remarqua-t-elle simplement. Vous devriez y aller miss Cornfoot, il se fait tard. »

Les joues d'Abigaël s'empourprèrent légèrement. Elle venait de se faire congédier. La sorcière hésita un moment. Barbara s'activait dans la pièce, agrippant des objets sur ses étagères qu'elle jetait en vrac dans sa valise. Son visage n'exprimait pas la moindre émotion et elle évitait soigneusement le regard de son invitée. Abigaël ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit. Elle se sentait honteuse sans trop savoir pourquoi. Elle avait envie de dire quelque chose, n'importe quoi pour briser le silence qui s'était installé mais rien ne lui venait à l'esprit. Finalement, elle se tourna vers la porte d'entrée et se dirigea vers la sortie d'un pas incertain. Sur le seuil, elle tourna légèrement la tête et salua son hôtesse d'une voix presque inaudible.

« Bon voyage, madame Heathtorn. J'espère que tout ira bien pour vous. »

Barbara interrompit ses préparatifs et deux yeux verts mortellement sérieux s'ancrèrent dans ceux, indécis, d'Abigaël.

« Je vous remercie miss Cornfoot. J'espère que nous aurons l'occasion de prendre une nouvelle fois le thé ensemble. »

Abigaël lui fit un signe de tête poli et poussa le battant de la porte. L'air glacial des landes la submergea mais elle ignora la morsure du froid et quitta la demeure sans se retourner. La sorcière referma la porte en bois derrière elle et se tint un moment immobile sur les marches du perron. Elle se sentait vidée de ses forces.
Épuisée, elle scruta le paysage nocturne qui s'étendait sous ses yeux. Elle ne distinguait ni la lune, ni les pâles lumières de Shiveringstone Hamlet. Sans prendre le temps de réfléchir, sans penser aux risques, elle s'engagea dans le potager d'une démarche vacillante avant de transplaner brusquement. Elle voulait rentrer chez elle, s'écrouler dans son lit et ne plus songer aux paroles d'Ernest Auckland ou à la fuite de Barbara. Elle voulait oublier les révélations, les doutes, les soupçons. La sorcière, absente, subit sans broncher les désagréables sensations occasionnées par son transplanage et se matérialisa dans sa chambre. Elle ne prit pas la peine d'enlever ses vêtements et se laissa tomber sur son lit. D'une main chevrotante, elle fouilla le tiroir de sa table de nuit et saisit un flacon de verre. L'étiquette indiquait le nom de son contenu :

Potion de sommeil sans rêve

Abigaël fixa la fiole un instant. Elle n'avait pas eu besoin de ce filtre depuis des années. Lasse, la sorcière fit sauter le minuscule bouchon de liège qui fermait le flacon et porta la potion à ses lèvres. Elle ingurgita le contenu d'une traite et s'affala contre ses oreillers de plumes. Quelques secondes plus tard, ses soucis s'étaient envolés. Un léger sourire sur les lèvres, Abigaël dormait paisiblement.