Merci à Infinite Interstellar Time et Musicmyb, ça m'a fait super plaisir de lire vos reviews ! Ce chapitre est centré sur l'intrigue, on avance sûrement et gentiment (si vous avez des interrogations, n'hésitez pas). On en découvre un peu plus sur la relation entre Naru et Corazon aussi. Voilu, bonne lecture à ceux qui lisent cette histoire !
Chapitre 5
Naru ruminait encore en frottant ses fesses vigoureusement dans l'espoir d'oublier ce stupide capitaine et son équipage. Un petit pincement persistait dans son cœur, ce qui l'agaçait beaucoup. Peut-être aurait-elle dû accepter son aide… Elle tira sur son pull, qui était resté accroché à une branche morte, et lâcha un soupir bref. Lergo avait-il seulement trouvé l'Herbe de Lune en venant à Balfredas ? La jeune femme éprouva une culpabilité irradiante à savoir qu'il était venu sur cette île pour elle. Lergo était un pervers, mais il était aussi un bon gars. C'était le genre de personne à tout donner pour aider ou sauver ses amis. Ce qui n'était pas le cas de Naru. Pourquoi était-elle sur cette île déjà ? Pour découvrir ce qu'il lui était arrivé ou pour mettre la main sur l'Herbe de Lune ? « Egoïste comme tu es, lui avait-il dit avant de partir pour Balfredas, tu ne penses pas à sauver les bonnes personnes ».
Le petit cabanon de son père n'était plus très loin. Naru cessa de réfléchir, et se dirigea vers de ce dernier en coinçant son t-shirt dans son pantalon. Son père avait laissé la porte ouverte, ce qui créait un flux de lumière orangée au milieu de la clairière. C'était beau et chaleureux. Il était lui-même assis en tailleur dans l'herbe, le dos reposé contre la façade du cabanon. Sans rien dire, elle s'installa près de lui, et déposa la tête sur son épaule transpirante.
─ Tu as l'air bien soucieuse, ma fille, lui dit-il d'un ton indifférent.
─ Quelqu'un est mort.
─ Sabo me l'a dit. Il a bien de la chance ce vieux, râla-t-il en levant les yeux au ciel.
─ Papa !
Naru lui octroya une petite claque sur la cuisse, qui le fit rire malgré elle. C'était étrange de le voir rire aussi simplement. Elle laissa le temps s'écouler un instant, afin de profiter de la tranquillité apparente des lieux.
─ Je ne l'ai pas encore trouvée, l'Herbe de Lune. Mais j'y arriverai… peut-être que je devrais accepter l'aide de ce pirate…
─ Celui à qui tu fais les yeux doux ?
Elle leva la tête, et croisa le regard désobligeant de son père. Même à l'article de la mort, il continuait à s'acharner sur les hommes qui lui tournaient autour et sur les pirates. Naru était aussi réfractaire que lui, mais Shanks avait l'air différent des autres pirates. Quelque chose l'incitait à lui faire confiance.
─ C'est Sabo qui t'a dit cette ânerie ?
─ Tu es belle comme ta mère Naru, sauf que tu as de grandes oreilles… elles te permettent de voler, non ?
Naru lui assena un nouveau coup sur la tête. Son père lui adressa alors un regard noir, ce qui la calma immédiatement.
─ C'est normal que des hommes s'intéressent à toi, ma fille.
─ Qu'elle mouche t'a piquée pour que tu dises une chose pareille ? Tu as de la fièvre ? rétorqua-t-elle cyniquement.
─ C'est simple, j'ai un pied dans la tombe.
─ Tu n'es pas encore mort je te rappelle, il reste de l'espoir.
Il prit la main de Naru dans le sienne, et la pressa gentiment, comme un cocon protecteur. Puis il posa cette main innocente sur sa poitrine. Elle sentait le rythme désorganisé de sa respiration, et entendait l'air siffler cruellement dans sa gorge.
─ Tu entends mon souffle ? Mes poumons sont ravagés, tu me l'as dit toi-même. A chaque fois que je respire, j'ai mal…
Il suffoquait chaque matin et chaque soir pendant plus d'une heure, tout en recrachant une quantité de mucus conséquente.
─ Je ne veux pas mourir asphyxier Naru, je ne veux pas que tu me sauves, je veux juste m'en aller…
Naru baissa les yeux, et retira sa main subitement. Elle savait qu'il souffrait, qu'il luttait tous les jours pour ne pas sombrer dans la folie. Mais il n'avait le droit de renoncer, tant qu'il y avait encore de l'espoir. L'Herbe de Lune le guérirait, elle en était convaincue. Il n'avait pas le droit de l'abandonner. Naru ne l'accepterait jamais.
oo
Corazon observait Naru, appuyé contre le tronc d'un arbre. Il l'avait suivie, de peur qu'il ne lui arrive quelque chose. Cette île était très dangereuse d'après ses récentes découvertes. Et maintenant que cette gamine écervelée était ici, il ne pouvait pas s'empêcher de garder un œil sur elle. « Qu'est-ce que tu fais Naru… » Il avait reconnu le père de la révolutionnaire, bien qu'il soit plus pâle et plus vieux que dans son souvenir. Sa présence sur cette île l'interpella, car il était évident que seul un fou aurait pensé à amener ses proches ici.
Cinq minutes plus tard, le blond remarqua qu'une ombre bougeait dans le cabanon. Corazon aurait pourtant juré qu'il n'y avait que Naru et son père dans la clairière. De toute évidence, il s'était trompé. Un visage se dessina à la fenêtre, juste au-dessus de la tête de la jeune femme. C'était un vieillard boiteux, habillé comme un mendiant et coiffé de cheveux gris crasseux. Corazon le fixait d'un air stupéfait, les bras croisés sur sa poitrine.
Le vieux lui souriait, il en était certain.
Ce qui était étrange, car il était impossible que ce vieillard l'ait vu d'aussi loin. Corazon s'agenouilla au sol, pour tenter de se cacher derrière un buisson. « Pourquoi a-t-elle ramené son grand-père sur cette île ? Elle est toujours aussi stupide », soupira-t-il en allumant sa cigarette. La main du vieux se dressa soudainement dans les airs, et il lui fit un mouvement de salut depuis le cadre de la fenêtre. Corazon fronça les sourcils. C'était bien à lui que ce pépé faisait signe. Mais comment avait-il pu deviner qu'il était ici ? Même Naru et son père ne l'avaient pas vu dans la pénombre. Corazon lui rendit son geste avec nonchalance, le regard vissé sur lui. Quelque chose le dérangeait. Il avait l'impression d'être épié et ce sentiment s'empirait au fil des secondes qui s'égrainaient lentement. Ses mains devinrent moites, son cœur s'affola, sa gorge se serra. Ce n'était pas dans ses habitudes de ressentir une telle angoisse. Son sang bouillait littéralement dans ses veines. Il aurait pu se gratter la peau jusqu'à l'os tellement elle le démangeait. Sa raison le poussa dans ses derniers retranchements, alors que la sensation d'être observé se renforçait toujours plus, enserrant sa poitrine d'une angoisse plus forte et plus dévorante. Corazon ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Une sueur froide lui parcourut l'échine quand il vit que le grand-père avait disparu. Il n'y avait plus personne à la fenêtre.
« Où est passé le pépé ? »
Corazon était tendu, mais il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. C'était juste un pépé sénile. Il n'y avait rien d'étrange là-dedans – ou peut-être que si. Le vieux s'était sûrement assoupi. Corazon eut un sourire amusé à l'imaginer ronfler sur le sol. Et puis son ventre cria famine. C'était vrai qu'il n'avait pas mangé à cause d'elle. Il vérifia que Naru était toujours en compagnie son père, avant de partir se restaurer en ville. Elle n'avait rien à craindre pour l'instant. Et lui n'avait aucune raison de se sentir anxieux. Balfredas était une petite île après tout. Tout le monde en savait quelque chose.
OO
Ce matin, Naru avait décidé de presser ses mandarines à la main. Dix minutes plus tard, elle avait jeté les pelures dans une petite corbeille à composte, et s'était assise à l'une des tables du Burni. Sabo revenait avec des pains au chocolat tout chaud, confectionnés dans une des boulangeries du port. Il les déposa sur la table décorée avec de jolis clous rouillés. Le délicieux fumet chocolaté vint chatouiller les narines de Naru. Sans attendre, elle se jeta sur l'un d'entre eux pour satisfaire son ventre qui gargouillait.
─ Tiens, je n'arrivais pas à dormir cette nuit alors…
Sabo jeta un dossier devant elle. « MARTIAL » était inscrit en gros caractères sur la couverture en carton verte. C'était le nom du vieux villageois qui était mort, il y a deux jours. Naru écarquilla les yeux en avalant tout rond son pain au chocolat.
─ Comment t'as fait pour l'avoir ? Ce fichu doc n'a pas voulu me le montrer, souffla-t-elle en ouvrant le précieux dossier.
─ Je me suis dit que ça t'intéresserait.
Sabo lui sourit joyeusement. Naru tenait entre ses doigts fébriles le rapport de l'autopsie qui avait été pratiquée par le docteur de l'île. Elle y plongea son nez pointu avec attention, tandis que Sabo se servait un verre d'eau à l'évier. La révolutionnaire tourna frénétiquement les pages les unes après les autres. Elle lâchait des grognements de plus en plus virulents au fil de sa lecture.
─ Ce n'est pas possible, s'énerva-t-elle.
─ Quoi ?
─ Il a conclu à une mort naturelle, des suites d'une crise cardiaque. Comment a-t-il pu écrire une absurdité pareille ? C'est évident qu'il a été assassiné par quelque chose de… bizarre.
Naru enfourna trois pains au chocolat dans sa bouche pour faire taire sa frustration. Sabo avait déjà jeté un coup d'œil au rapport, ce n'était pas vraiment une surprise pour lui. Il rajouta même de l'huile sur le feu, en s'asseyant autour de la table et en la regardant droit dans les yeux d'un air désabusé :
─ C'est le seul docteur de l'île en plus.
─ Ils essaient tous de nous faire croire qu'il y a quelque chose dans les bois, alors pourquoi cacher la vérité aux habitants maintenant qu'une mort suspecte étaie leurs légendes de barjot ? Si ça se trouve, on a juste affaire à un cirque de criquets diaboliques… marmonna-t-elle.
La révolutionnaire ne comprenait pas la logique du doc, ni même celle du Maire, car la signature de ce dernier était également apposée sur le rapport.
─ Qu'est-ce que c'est ?
Geda surgit de nulle part, et lorgna le dossier que Naru tenait dans ses mains. Cette dernière l'avait refermé et glissé dans la panique sous son aisselle mouillée. Elle lui sourit bêtement, ne sachant pas quoi faire d'autre.
─ Oh, rien du tout, juste un petit quelque chose pour… Yasopp !
Ok, c'était le premier nom qui lui était venu en tête, mais cela ne voulait certainement pas dire qu'elle pensait à son capitaine. Loin de là.
─ Mais c'est…
Malgré toute la bonne volonté de Naru, le nom « MARTIAL » dépassait encore de son aisselle. Et des Martial, il n'y en avait plus beaucoup à Balfredas, voire même aucun après la mort de leur dernier représentant. Geda comprit tout de suite de quoi il s'agissait, elle devint froide et sérieuse.
─ Vous avez osé voler ce document au doc ?
─ Non, Sabo l'a juste emprunté.
Sabo dévisagea Naru, qui souriait comme un ange. Ce n'était pas sa faute, c'était Sabo qui l'avait volé après tout. Geda lui prit soudainement le dossier des mains. Naru n'insista pas pour le garder, sa collègue était vraiment effrayante quand elle était en colère. La révolutionnaire tenta de sauver leurs fesses du mieux qu'elle le put.
─ Écoute Geda, j'ai examiné le corps moi-aussi et ce type n'est pas du tout mort comme votre doc l'a décrit. Ce n'est pas normal de mourir de cette façon.
─ Doc est bien plus doué que toi Naru, il pratiquait déjà son métier bien avant ta naissance. Alors ne viens pas me dire qu'il fait mal son travail.
Elle tapota le dossier du bout des doigts avec détermination.
─ Je vais le lui rapporter. Mais ne t'inquiète pas, je ne t'en veux pas. Vous vouliez juste nous aider.
Naru et Sabo haussèrent les épaules, alors qu'elle quittait précipitamment le Burni. Cette dernière phrase avait sonné faux à leurs oreilles. Ils se fixèrent un long moment en mangeant le reste des pains au chocolat tièdes, perdus dans leurs pensées les plus enfouies. Geda s'était comportée bizarrement, comme si elle avait voulu leur transmettre un message caché. Elle était la première à croire au fantôme vieux de mille ans, mais elle n'avait pas voulu entendre un seul mot sur la mort étrange de Martial…
─ Tu veux que je te dise Sabo, les habitants essaient de nous retourner le cerveau.
─ Tu penses à la même chose que moi, hein ? rétorqua-t-il, en tirant son chapeau vers le bas.
─ Oui, les disparitions ont commencé bien avant l'arrivée des pirates dans la baie.
─ Et le meurtre du vieux est arrivé il y a seulement deux jours, après leur arrivée.
Naru avait sorti son carnet, et relisait ses notes attentivement. Elle parlait avec une voix distraite.
─ On a directement recoupé ces deux éléments ensemble au début, sans se poser de questions. Mais à mon avis, ils ont des origines bien distinctes. Pourquoi a-t-on retrouvé qu'un corps et pas les autres ? Après tout, les disparitions remontent à cinq mois en arrière, sauf celle du pirate…
─ Tu penses que ce sont les habitants qui ont « réveillé » cette chose dont parlait le vieillard flippant ?
─ Oui, et je pense aussi que ces légendes ne sont que la partie superficielle de notre problème. Il y a sûrement quelque chose de plus inquiétant là-dessous.
Naru resta silencieuse, puis elle pensa à son père, seul dans sa cabane. Ce n'était peut-être pas une bonne idée de l'exiler hors de la ville alors qu'il était sans défense. Même Lergo n'avait pu se protéger contre la menace. Elle chuchota tout bas en grignotant quelques cacahouètes :
─ Qu'est-ce que tu as dit à mon père Sabo ? Il a l'air de penser que je fais les yeux doux à un pirate.
Elle faisait allusion à Shanks, évidemment. Il n'arrêtait pas d'envahir ses pensées à chaque instant. Naru regardait son coéquipier d'un air accusateur, prête à intervenir au premier mot de travers.
─ Je n'ai rien dit, c'est lui qui a deviné tout seul.
─ Comment aurait-il pu deviner ? Franchement, tu pourrais lui parler d'autre chose quand tu vas lui rendre visite ! D'ailleurs, je ne fais les yeux doux à personne, et surtout pas à ce pirate qui doit grouiller de parasites à force d'oublier de se laver, s'acharna-t-elle à tirer sur ses joues, avec une moue démoniaque.
Sabo parut intrigué pour le coup.
─ Tu as été le renifler ? T'es biza…
─ Bien sûr que non ! explosa-t-elle de rage.
oo
Naru s'était allongée sur la terrasse du Burni en début d'après-midi. Elle était couverte d'un petit toit en cordes torsadées. La pluie s'était stoppée, mais l'orage grondait toujours. Les bateaux tanguaient dans le port, bousculés par la houle des vagues tempétueuses. Elle n'avait pas vraiment l'intention de faire une sieste, mais plutôt d'observer les habitants de cette ville. Ils n'étaient pas honnêtes avec eux, Naru en avait l'intime conviction. Elle passa donc quelques heures à les suivre du regard, sans rien trouver de suspect dans leurs attitudes. La révolutionnaire commençait à perdre patience. Soit ils étaient des professionnels de la tromperie, ou soit ils étaient réellement innocents. Ses paupières lourdes commencèrent à se fermer…
Elle secoua la tête vivement pour éviter de s'endormir, et vit un gros bonhomme transporter deux tonneaux d'alcool du bar concurrent entre ses bras. Naru se redressa subitement, lâcha son journal sur le petit socle métallique de la chaise longue, et rejoignit le bonhomme en papillonnant les yeux de machiavélisme.
─ Vous devriez ralentir sur le saké et le rhum, votre bidon vous en remercia, lui dit-elle en guise de bonjour.
Lucky se retourna aussitôt, et posa ses deux tonneaux à terre, sans perdre son énorme sourire. Naru le connaissait plutôt bien maintenant, contrairement aux autres occupants de l'île. L'équipage de Shanks était bien le seul qu'elle supportait dans la baie. Mais elle était loin de les apprécier à leur juste valeur. Dans tous les cas, elle était soulagée que les pirates du Blue Jerl ne soient pas revenus en ville aujourd'hui. Son égratignure à la joue lui avait amplement suffi.
─ Je te manquais Naru ?
─ Et puis quoi encore ?
Lucky était joyeux, malgré que l'un de ses camarades ait disparu. Naru ne comprendrait décidemment jamais ces pirates. Ils faisaient tout le temps la fête, et avaient tout le temps la gueule de bois. Sans parler de leur odeur, et de leurs blagues douteuses sur ses oreilles d'éléphants.
─ C'est le capitaine qui te manque alors, sourit-t-il de plus belle.
─ C'est sûrement ça…
Ses lèvres brûlaient d'ironie. Naru croisa les bras, et lorgna l'un des tonneaux où était inscrit « rhum » en lettres d'or. Ils allaient assécher l'île s'ils continuaient à ce rythme-là.
─ En parlant de votre capitaine, qu'est-ce qui lui a pris hier ?
D'accord, elle avait refusé son offre, mais il aurait tout de même pu se mettre à sa place. Il savait très bien qu'elle détestait les pirates. Lucky sortit une pièce de viande de l'une de ses poches et croqua dedans.
─ Tu lui as brisé le cœur jeune fille, ricana-t-il, un bout de viande coincé entre ses dents.
Naru commençait à croire qu'il ne la prenait pas du tout au sérieux. Elle s'assit sur l'un des tonneaux, assommée par la chaleur. L'on aurait pu la confondre avec un poulpe tout sec.
─ Vous avez retrouvé votre ami ?
─ Le capitaine nous a interdit de t'en parler.
Il n'arrêtait pas de sourire, et rigolait même. Naru avait envie de lui donner un coup sur la tête, mais qui sait de quoi il était capable en retour ? Elle préférait ne rien tenter de stupide pour le moment.
─ Je vois que vous aimez bien le rhum…
Elle caressa le tonneau du bout des doigts, un sourire complice aux lèvres. Lucky la regardait faire avec amusement.
─ Si vous me dîtes ce que votre capitaine ne veut surtout pas que je sache, je vous offrirai ma spécialité, le special toxic rhum !
Il éclata de rire, désarçonnant Naru par la même occasion. Personne ne refusait son toxic rhum, et surtout pas un pirate.
─ Tu dois déjà un verre à Yasopp je te rappelle !
─ Je ne peux pas le lui offrir s'il ne vient pas…
Elle cherchait à se montrer séductrice, ce qui ne fonctionnait absolument pas. Ses mouvements n'avaient rien de sensuels, et la façon dont elle se mordait la lèvre inférieure était tout bonnement ridicule. Cet abruti de Lucky n'avait pas perdu son sourire pour un sou. Elle était certaine qu'il devait avoir des crampes à la fin de la journée.
─ Sympa ton truc de te mordre la lèvre là.
Elle l'avait bien cherché. Naru voulut planter sa tête dans le sol, tellement c'était gênant. Elle était certaine qu'il raconterait tout au reste de l'équipage en plus.
─ Ne t'inquiète pas, il viendra… mais sûrement sans le capitaine si c'est ça que tu voulais savoir.
Le rire de Lucky commençait à la déprimer. Naru le fixait de travers, accrochée à l'un des tonneaux comme à une bouée de sauvetage.
─ Est-ce que Yasopp voudra me dire ce que vous avez trouvé dans les bois ?
Dernier espoir. Elle s'était relevée pour lui faire face avec sa frimousse attristée. Ses yeux brillants n'eurent cependant aucun effet sur Lucky.
─ Si tu veux vraiment savoir ça, va directement le demander au capitaine, il t'attend sur notre navire, rétorqua-il charmeur en clignant de l'œil.
Lucky ramassa ses tonneaux, et se remit en route joyeusement jusqu'au Red Force. Le regard de Naru s'assombrissait sous les cieux noirs de Balfredas.
─ Je vais vous le faire bouffer votre bateau… soupira-t-elle finalement.
oo
Corazon pénétra dans le Burni en début de soirée. Naru l'avait attendu toute la journée, à savoir pourquoi. Lucky l'avait mis de mauvaise humeur. Elle avait besoin de se changer les idées. Corazon s'approcha d'elle sereinement et lui adressa un regard las. La révolutionnaire perdit son sourire enfantin, tout en agrippant son gilet de baroudeur :
─ Tes cheveux sont en feu, abruti !
En effet, Corazon sentait l'étrange sensation de chaleur sur son cuir chevelu. Naru attrapa un petit tonneau de toxic rhum et lui balança son contenu sur la tête. Le visage de Corazon dégoulina d'eau glacée avec quelques herbes qui se collèrent par-ci par-là. Heureusement, Naru n'avait pas encore ajouté la bouteille de rhum.
─ Ne me remercie surtout pas.
Elle lui adressa un joli rictus moqueur, puis retourna derrière le comptoir avec entrain. Geda apporta un linge à Corazon, qui la remercia poliment. Il s'essuya le visage, et balança ensuite le linge en plein dans la face à Naru. Cette dernière le retira rageusement de sa tête. Elle voulut riposter, mais son sourire charmant la désarçonna plus que de raison.
─ Tu fais peur à sourire comme ça le barjot, mentit-elle avec aplomb.
─ Tu n'es jamais contente.
Il avait soupiré et rejeté une bouffée de fumée sur elle. Naru entreprit de l'ignorer, et prépara un toxic rhum au plus vite pour remplacer celui qu'elle avait gâché sur Corazon. Il y avait déjà quelques pirates dans le bar. Shanks et son équipage n'avaient pas l'air de vouloir pointer le bout de leurs nez ce soir, ce qui embêtait Naru. Lucky n'avait pas menti, le capitaine attendait réellement sa visite. Mais elle, elle n'avait pas envie de lui faire le plaisir de se déplacer jusqu'à son navire.
Les minutes passèrent, les discussions devinrent plus passionnantes et incisives, les gens devinrent plus alcoolisés. Corazon avait déjà bu deux verres de saké, et regardait Naru s'activer devant sa planche en bois sur laquelle elle découpait des citrons, broyait des herbes, et dressait ses fameux toxic rhum. Il détaillait minutieusement ses courbes féminines, se demandant si elle avait réellement pu grandir aussi vite. Il la revoyait encore il y a douze ans, têtue et capricieuse, à le suivre partout avec sa bouille enfantine. Décidément, quelque chose lui avait échappé durant toutes ces années.
Elle termina son dernier toxic rhum, essuya son front et se servit un verre d'eau. Naru prit place à côté de Corazon, qui s'était tourné vers elle, un coude posé sur le comptoir. Son genou frôlait sa cuisse sans qu'il ne s'en soit aperçu. Naru évitait son regard tant bien que mal, attirée par l'envie démoniaque que créait le frottement de sa peau contre la sienne. Il était si proche.
─ Qu'est-ce qui est arrivé à ton père et ta mère ? demanda-t-il doucement.
─ Maman est morte quelques mois après ton départ. Elle était malade, et elle ne nous l'avait pas dit.
Corazon lâcha son verre de saké.
─ Elle est morte à cause de moi ?
Il savait que Naru cachait toujours ce qu'elle ressentait. Ce trait de sa personnalité n'avait pas changé, il le devinait au sourire qu'elle s'efforçait de lui montrer depuis quelques secondes.
─ C'était son choix. Personne n'est à blâmer, tu sais. L'Herbe de Lune qu'elle a utilisé pour te sauver est très rare. Mon oncle l'a cherché durant des années…
Naru sembla se perdre un instant dans ses souvenirs.
─ Cette Herbe aurait pu guérir sa maladie. Mais ce n'est pas arrivé.
─ Je suis désolé, Naru.
─ Ne le sois pas, c'était son choix comme je t'ai dit. Tout ce qui compte, c'est que mon papa et moi sommes en pleine forme aujourd'hui, déclara-t-elle gaiement.
Corazon fronça les sourcils. Elle lui mentait. Son père n'avait pas arrêté de tousser quand il les avait observés. Comment le pépé pouvait-il dormir avec un tel raffut ?
─ Je vous ai vu hier soir.
─ Tu m'as suivie ? s'étonna-t-elle.
─ Il est malade comme ta mère, n'est-ce pas ?
Corazon se souvenait des quintes de toux de la mère à Naru, quand elle changeait ses bandages ou appliquait des onguents sur son corps meurtri. C'était exactement les mêmes que son mari.
─ Parle moins fort s'il-te-plaît, le gronda-t-elle. Personne ne sait que mon père est ici, à part Sabo.
─ Pourquoi tu l'as amené sur cette île ? Il y a des gens qui ont disparu ! Et toi, avec ton esprit fulgurant, tu t'es dit que c'était le meilleur endroit pour lui ?
─ Je l'ai amené car il n'y a qu'ici que je trouverai le moyen de le guérir !
─ Alors tu peux m'expliquer pourquoi tu as amené le grand-père aussi ? s'exclama-t-il avec mauvaise foi.
Naru parut soudainement inquiète. Toute sa colère s'était dissipée. Le barjot avait-il vu quelque chose, lui-aussi ? Inconsciemment, elle renforça la pression de son genou sur sa cuisson, en se rapprochant de lui. Cette sensation de plénitude la réconfortait. Elle aimait l'avoir près d'elle.
─ De quoi tu parles ? Il n'y a que mon père ici.
Le visage de Corazon resta inexpressif. Naru avait toujours eu de la peine à comprendre ce qu'il ressentait. Il demeurait un mystère pour elle, même aujourd'hui. La peur s'immisça dans le cœur de la révolutionnaire, qui pressentait que quelque chose n'allait pas. L'air gai du Burni s'était transformé en une symphonie funeste à ses oreilles. Nul endroit n'aurait été chaleureux à ce moment-là.
─ Il y avait un vieillard dans le cabanon, j'ai pensé que c'était ton grand-père.
Corazon haussa les sourcils en voyant Naru s'affoler dans tous les sens. Elle ôtait son tablier, le balançant dans l'évier et détachait ses cheveux en s'arrachant une touffe à cause de son empressement.
─ Un vieillard ? Il a dit quoi ?
─ Rien, il m'a juste fait signe.
─ Mon père…
Il n'était plus en sécurité dans son cabanon. Naru en eut la chair de poule. Peut-être était-ce déjà trop tard. Le vieux Martial n'avait pas pu être sauvé après tout. Naru avait l'impression que le temps jouait en sa défaveur. Il n'était plus question d'hésiter. A présent, personne n'était en sécurité sur l'île.
