Bonjour, bonsoooir ! Impatiente de vous livrer ce nouveau chapitre qui va marquer un tournant dans la survie de notre solitaire Ama, bien malgré elle. Je suis un peu anxieuse quant à l'accueil que vous lui réserverez parce que vous n'avez pas idée du nombre de fois où j'ai dû réécrire certains de passages tant ils étaient terriiiibles...

Je vous souhaite une bien bonne lecture !

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CHAPITRE 6 : BATTANTE

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« Ma vie est un désastre mais personne ne le voit car je suis très poli :
je souris tout le temps.
Je souris parce que je pense que si l'on cache sa souffrance elle disparaît. »

Windows on the World, Frédéric Beigbeder

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Les mots d'Andrea résonnent jusqu'à mes oreilles alors que les traits de son visage se déforment en une horreur non dissimulée. Sa poigne se desserre autour de la pince et l'infecté, à qui je donnais envie depuis un certain temps et dont j'avais pratiquement oublié l'existence, ne se prive pas de ce court moment d'inattention de la part de sa geôlière pour s'échapper de son emprise. Je ne sais pas d'où m'est venu cet instinct de survie, mais en un rien de temps et en étant plus spectatrice qu'actrice de mes propres gestes, je l'ai aligné dans mon viseur avant de faire feu. Je l'observe s'écrouler mollement à mes pieds alors que plus aucun son distinct ne parvient à briser le bourdonnement de mes oreilles mélangé aux forts battements de mon cœur. Mon fusil glisse de mes mains, puis je porte ces dernières tremblantes à hauteur de mon visage. C'est moi. C'est moi qui l'ai abattu avec un sang froid redoutable et, l'espace d'un court instant, j'ai du mal à me reconnaître à travers ce geste. Une douce chaleur vient envahir mes membres alors que je sens l'estime que j'ai pour moi monter en flèche. Toutes ces sorties en dehors des murs de Woodbury n'avaient pas été veines...

Le bourdonnement se tait, peu à peu, avant de disparaître complètement lorsqu'une main s'abat sur mon épaule droite. Je sursaute et titube sur un ou deux mètres en arrière, tandis que mon esprit finit par effacer les restes de ce moment d'adrénaline. J'entends les pas de Milton se rapprocher de nous, totalement paniqué comme s'il avait été à un cheveu d'échapper à une mort des plus idiotes.

« Oh mon Dieu, oh mon Dieu, oh mon Dieu, ne cesse de répéter Andrea en attrapant mes deux mains. »

Durant un bref instant, je me demande si elle fait appel au Tout Puissant pour la terrible nouvelle qu'elle a déduit elle-même de mes paroles ou pour sa maladresse.

« Je suis désolée, vraiment désolée, je n'voulais pas faire ça ! s'excuse-t-elle en débitant à toute allure ses mots. Oh mon Dieu, j'ai failli te tuer…

- Ce-Ce n'est rien, réussis-je finalement à prononcer. »

Pourtant, les trémolos qui bercent ma voix prouvent tout le contraire. La grande faucheuse m'avait déjà caressé la joue à de nombreuses occasions, mais jamais d'une manière aussi frontale et surprenante. Les mains de la blondinette quittent les miennes pour venir m'entourer de ses bras et le geste, plus que de m'étonner, me pétrifie. Mes bras restent ballant le long de mon corps, je ne sais pas, ne sais plus comment réagir à ce genre d'embrassades, alors que du coin de l'œil, j'aperçois Milton arriver à notre niveau, nous pressant de diverses questions.

« Pourquoi tu n'as rien dit plus tôt ? Ce n'était pas à toi de porter ce fardeau, me murmure-t-elle de telle sorte que nous soyons les seules à l'entendre. »

Finalement, un brin hésitant, mes bras se referment autour d'elle et mes doigts s'agrippent à sa veste. Je repose mon front contre son épaule tandis qu'une de ses mains vient me caresser tendrement les cheveux. Je n'en prends conscience que maintenant, mais après la mort de Merle, j'avais souhaité un geste de réconfort, même qu'on me prenne simplement la main en m'assurant que tout irait bien à présent. Je l'avais attendu auprès de Karen, mais il n'était jamais arrivé et, bien qu'il survenait un peu tardivement, il soulageait un tant soit peu ma peine d'avoir traîné derrière moi un si lourd secret.

« Je veux que tu me fasses confiance, à l'avenir, on ne sera jamais trop de deux pour punir cette injustice, reprend-t-elle, les dents serrés.

- Il est intouchable.

- Il l'était, corrige-t-elle. Il l'était parce qu'il ne s'attendra jamais à ce que ses douces fourmis fassent preuve d'un minimum de jugeote. »

La métaphore me fait tristement sourire. Andrea se baisse et me tend le fusil que j'ai laissé tomber. Je la remercie d'un hochement de tête avant qu'elle ne se tourne vers Milton.

« Prêt à en attraper un second ? »

Le scientifique grimace, mais se résigne rapidement en dégageant la pince du cou du défunt infecté, non sans dégoût. Mes yeux lorgnent quelques instants sur les restes du crâne que j'ai éclaté et, pour la première fois, aucun haut-le-cœur ne me prend. Je ne ressens ni compassion, ni fierté, ni tristesse, juste une indifférence des plus totales qui me déstabilise un peu. Lorsque je relève la tête, mes deux compagnons sont déjà loin devant, à une bonne dizaine de mètres, et attendent que je les rejoigne, ce que je fais en trottinant doucement.

« Faites attention, le bruit a dû en attirer quelques-uns, avertit Andrea, les sourcils froncés. »

La mâchoire de Milton se contracte, peu ravi d'apprendre que la menace est imminente et plus importante qu'auparavant, avant que ses traits ne se figent. A mon tour, les muscles de tout mon corps se tendent alors que mes oreilles tiquent à l'entente d'un murmure d'outre-tombe reconnaissable entre mille. Un infecté arrive à une vitesse soutenue. Les feuilles crissent sur son passage, les brindilles se brisent, mais mes yeux balayant les alentours ne parviennent pas à le trouver.

« Je le vois, chuchote alors l'unique homme, plissant ses yeux. Lui et son superbe intestin. »

En effet, sur notre droite, un cadavre émerge d'un fourré et son corps en lambeau me laisse imaginer, sans grand mal, que les derniers instants de sa vie et ceux ayant précédé son réveil n'ont pas été des plus agréables. C'est tout juste s'il ne s'agit pas d'un vulgaire squelette. Milton tend sa pince, prêt à l'attraper avant qu'il ne s'approche plus de nous, tandis qu'Andrea et moi le braquons de notre arme.

« Il me donne envie de vomir, marmonne-t-il. »

Il loupe sa première prise et l'un des bouts de la pince s'enfonce doucement au niveau de son buste. Il recule alors précipitamment, emportant avec lui un morceau de peau flétri et je ne peux qu'être d'accord avec ses précédentes paroles.

« Respire, respire, tu vas y arriver, chuchote-t-il pour lui-même. »

Au second essai, il parvient à l'attraper correctement et je l'entends souffler bruyamment, comme s'il s'était retenu de respirer durant tout ce temps. Je dois bien admettre que, moi aussi, je me sens soulagée et ma respiration reprend un rythme normal. Maintenant, j'ai envie de rentrer, de retrouver mes murs protecteurs et vite parce que cette forêt du fin fond de la Géorgie ne représente pas un lieu dont le silence est rassurant, ni même une agréable bouffée d'oxygène, plus maintenant, en tout cas.

Milton décide de garder l'infecté alors qu'il ouvre, une nouvelle fois, la marche en direction de Woodbury. Je le suis promptement, pourtant au bout de quelques mètres seulement, la poigne d'Andrea sur mon avant-bras m'incite à ralentir la cadence. Je lui adresse un drôle de regard avant de comprendre que ce manège a encore quelque chose à voir avec le Gouverneur.

« Il vaudrait mieux que tu ne rentres pas avec nous, je pense, annonce-t-elle à voix basse. »

Mes sourcils se froncent.

« Qu'est-ce que tu racontes ?

- Tu vas peut-être trouver ça complètement insensé, mais si Philip est capable d'éliminer son bras droit et de dormir sur ses deux oreilles, c'est probable qu'au moindre faux pas, tu sois sa prochaine sur sa liste. »

Un frisson me parcourt l'échine. Sa théorie n'est pas insensée, je me la suis déjà imaginée quelques jours auparavant, mais ce qui m'inquiète le plus est que l'on ait eut le même chemin de pensée. Ça ne sentait définitivement pas bon... Il est vrai que depuis la mort de Merle, une partie de moi-même n'avait eu de cesse de me crier que le Gouverneur avait repéré ma présence dans les arbres, mais qu'il n'avait même pas pris la peine de s'occuper de moi, pauvre brebis égarée, parce que je ne représenterai jamais une menace sérieuse, parce que son tour de force vis-à-vis de Merle suffirait à me faire reprendre ma place au sein du troupeau. Peut-être qu'en fin de compte, les gestes avenants qu'il avait eu à mon égard n'avaient servi qu'à berner ma vigilance et qu'il savait pertinemment qu'en me donnant plus de responsabilités au sein de Woodbury, je ne tenterai rien de stupide pouvant mettre en danger les habitants.

Néanmoins, une autre partie de mon esprit, la plus candide, me soufflait que personne ne pouvait se montrer aussi manipulateur et qu'aucun danger ne planait au-dessus de ma tête.

« Je ne sais plus quoi penser, soupiré-je. Et quand bien même tu avais raison, que veux-tu que je fasse hormis me tenir à carreau ? Je ne peux pas partir, je suis incapable de survivre toute seule et je ne saurais même pas où aller.

- Si. Si, tu peux te rendre quelque part. »

Andrea évite volontairement mon regard et je devine, sans grand mal, l'endroit où elle souhaite que j'aille quémander l'asile.

« On ne sait même pas s'ils sont encore en vie ! sifflé-je dans un murmure. Et, en plus, on est venu bombarder leur prison, tu crois qu'ils me feront une fête de bienvenue ? Oui, sûrement, une fête avec pour ultime happening ma tête plantée sur une pique !

- Ils ne sont pas comme ça, s'insurge-t-elle en me donnant un léger coup de coude. »

Le geste me laisse sans voix pendant quelques instants avant que je ne secoue la tête, désabusée.

« Tu ne les côtoies plus, ils ont peut-être tous perdu la tête. »

Me mordant la lèvre inférieure, je regrette vite mes paroles pleines de mauvaise foi.

« Okay, c'est faux, j'en ai rencontré quelques-uns qui me paraissaient sensés, me repris-je. Mais je n'ai pas envie de signer mon arrêt de mort en allant gratter à leur porte.

- Tu préfères quoi, alors ? Attendre sagement ton heure ou faire en sorte que les choses bougent, quitte à risquer ta vie ? »

Un sourire victorieux orne ses lèvres alors que je lève les yeux au ciel. J'ai entendu des bruits de couloir sur son ancienne profession et je réprime ma furieuse envie de lui rétorquer que je ne suis pas un jury que l'on convainc avec quelques mots habilement maniés. Pourtant, l'espace d'une seconde, je me suis imaginée devant cette prison qui fait tant jaser, fière et triomphante, alors qu'un sentiment d'excitation incontrôlé pulse dans mes veines.

« Imaginons –je dis bien, imaginons-, que je parvienne à les rejoindre… Et après ? Qu'est-ce qu'il se passe pour toi, pour moi ? J'écris le scénario de mon prochain film Il faut sauver le soldat Andrea et Woodbury ?

- Je dois t'avouer que ma réflexion n'est pas allée jusque là, grimace-t-elle. Mais je suis persuadée que tu sauras quoi faire, tu es une habitante de Woodbury, après tout, tu connais ses failles. Tu sais que ce n'est pas une forteresse imprenable.

- Pourquoi tes amis m'écouteraient ?

- Ils t'écouteront, assure-t-elle. Si tu parviens à faire comprendre la situation à Rick et Hershel, les autres se rallieront à ta cause, ils t'aideront. Ils n'aspirent qu'à la paix. »

Mes lèvres se pincent. Je n'étais pas certaine quant à sa dernière affirmation, j'avais eu l'occasion de voir des personnes aspirant à la paix d'une manière bien plus calme.

« Et puis, reprend-elle d'une voix mal assurée. J'ai surpris une conversation entre Philip et Martinez... Il est probable qu'ils aient un projet. »

Je fronce les sourcils.

« Quel genre de projet ? Andrea, si tu ne me dis pas réellement pourquoi tu veux que je me rende à la prison et pas tout simplement fuir je-ne-sais-où, je me contenterai de rentrer dans les rangs de Woodbury. »

Encore une fois, elle évite mon regard et je ne peux m'empêcher de soupirer. J'avais bien remarqué qu'elle n'était pas du genre à étaler toutes les cartes qu'elle avait en main, qu'elle se plaisait à avancer pas après pas, mais j'avais besoin d'être au courant de tout ce qui se tramait pour pouvoir faire un choix.

« Ils veulent former une armée. Je suis certaine que pour convaincre les habitants, ils inventeront un motif bidon comme protéger l'ordre public de la ville, mais je les ai entendu, Ama, ils comptent retourner une nouvelle fois affronter le groupe de Rick et tous les tuer parce que beaucoup trop ont survécu. Je... Je vais l'en dissuader, je vais tout faire pour, mais si jamais tu décides de partir..., marmonne-t-elle, laissant sa phrase en suspens. »

Je manque de trébucher sur une racine, sonnée par l'annonce d'une telle nouvelle. Woodbury allait atteindre un stade que j'aurais aimé ne jamais connaître et que je n'avais pas imaginé une seule seconde. Mes poings se serrent, mes ongles s'enfonçant au creux de mes paumes. Ça allait être un réel carnage avec des pertes trop importantes des deux côtés. Le Gouverneur allait avoir sur ses mains du sang de dizaines d'innocents et cela l'importait peu. Je compris alors qu'Andrea souhaitait que je me rende à la prison pour les avertir du danger qu'ils encouraient et, tout comme moi, elle ne souhaitait plus de dégâts collatéraux aussi importants qu'une vie humaine.

Mon regard se porte sur le bout de mes bottes et je décide de garder le silence pour ne pas prendre une décision, sous le coup de l'émotion, que je regretterais plus tard. J'avais une troisième possibilité qui s'ouvrait à moi, celle de promettre à Andrea que je me rendrai à la prison alors qu'en réalité, je m'enfuirai juste très loin. J'avais, cependant, de très bonnes raisons de ne pas quitter l'Etat de Georgie et je ne pouvais décemment pas me résoudre à laisser Woodbury perdre toute sa superbe. Ma main gauche se glisse au creux d'une de mes poches et du bout des doigts, j'effleure la tétine de Lisa qui ne m'a jamais quitté, songeant que mon bagage le plus important se trouve déjà auprès de moi. Les lèvres pincées, je tourne la tête vers Andrea.

« Okay, finis-je par dire. Okay, je vais essayer, tout ça a assez duré. »

Son visage s'éclaire d'un sourire tandis que sa main se pose sur mon épaule.

« Tu vas y arriver, on va y arriver, je le sais, assure-t-elle. Toi à l'extérieur et moi auprès de Philip, il n'y a pas meilleure combinaison.
- Je l'espère. »

Puis, j'observe durant quelques instants Milton, songeant qu'un premier problème se dresse déjà devant nous.

« Il tient entre ses mains ta cape d'invisibilité pour te balader tranquillement au milieu des rôdeurs.

- Il ne me la donnera pas. »

Elle esquisse un sourire ingénu avant de me glisser qu'elle espère que je suis une bonne actrice. Mes sourcils se froncent, ne comprenant pas où elle veut en venir et je n'ai même pas le temps de lui demander ce qui lui trotte dans la tête qu'elle interpelle Milton.

« Ama a repéré un petit cabanon en contre-bas, elle va y jeter un petit coup d'oeil, explique-t-elle d'une voix assurée. »

Je tourne ma tête si rapidement dans sa direction que ma nuque craque dans un bruit des plus désagréable alors que je lui fais les gros yeux. Elle m'ignore superbement, préférant répondre qu'ils vont m'attendre ici et Milton acquiesce, un brin hésitant. Je doute qu'il existe un tel cabanon dans la forêt et pourtant, je fais mine de vérifier que mon fusil est bien chargé.

« Avance d'une centaine de mètres dans cette direction et pousse le cri le plus effrayant que tu peux, comme si tu étais sur le point de mourir, m'ordonne-t-elle suffisamment bas pour que je sois la seule à l'entendre. Je m'occupe du reste et surtout de Milton et de son rôdeur. »

C'est alors que me frappe une étonnante ressemblance avec la situation à laquelle j'ai été confrontée avec Merle. Je ne peux m'empêcher d'avoir peur de me retrouver une nouvelle fois seule. Je hoche la tête en déglutissant difficilement avant que je ne dévale la légère pente indiquée. Ma démarche n'est pas très assurée, je me demande comment Milton a pu avaler un mensonge pareil et, pire encore, je prie pour ne pas me faire surprendre par un infecté. La forêt est dense, mais agréablement fraîche comparé à la chaleur suffocante qui règne en plein soleil. Un regard en arrière m'indique que je me suis suffisamment éloignée. Je m'arrête de marcher pour faire un tour complet sur moi-même afin de m'assurer que je suis bien seule et que mon cri ne risque pas de rameuter une tierce personne sans que je ne m'en rende compte.

Durant quelques secondes, j'inspire et expire de longues bouffées d'oxygène, puis le hurlement le plus glaçant que je n'ai jamais connu s'échappe de mes lèvres. J'entends les oiseaux des alentours s'envoler brusquement et, pour ajouter un soupçon d'angoisse à ce cri, je prends l'initiative de tirer un coup de feu en l'air. Rapidement, j'entends la voix d'Andrea, au loin, mais mon ouïe tique d'avantage aux bruits qui habitent cette forêt. Des fourrés remuent, des brindilles se brisent et la douce brise fait danser les feuillages des arbres. Ma poigne se rafermit autour de mon arme alors que je ne cesse de zieuter tout ce qui m'entoure, sur le qui vive.

« Ama ! »

Sa voix se rapproche et il ne lui faut que quelques secondes de plus pour qu'elle n'entre dans mon champ de vision. Arrivée à ma hauteur, Andrea m'attrape le bras afin de me guider derrière un arbre au tronc imposant.

« La manière dont tu as crié... J'ai failli y croire, c'était terrible ! me confie-t-elle, presque avec émerveillement.

- Merci, je suppose... ? grimacé-je. A quoi ça rime, tout ça ? »

Elle évite volontairement ma question en la balayant d'un revers de main.

« Quoiqu'il arrive, quoique tu entendes, je veux que tu restes ici jusqu'à ce que je revienne.

- Quoi ? M-...

- Ne bouge pas. »

Et, avant même que je n'ajoute autre chose, elle s'éloigne en courant dans une direction totalement opposée à la mienne. Je reste hébétée comme une idiote durant un court instant, songeant que cette manie de ne jamais me mettre au courant, de toujours me laisser dans le flou me collait bien trop souvent à la silence des bois devient de nouveau inquiétant, mais je n'ai pas le temps de m'attarder sur ce détail que j'entends Andrea pousser un cri qui me glace le sang. Mes yeux s'écarquillent et alors que je commence à courir vers la provenance de ce son, je m'arrête brusquement. Elle m'a demandé de ne pas bouger, peu importe ce qu'il se passe. Je me mords la lèvre inférieure jusqu'au sang, réprimant un grognement de rage. Je devais lui faire confiance.

Ce n'est que quelques minutes plus tard qu'elle revient avec la pince tenant l'infecté.

« Où est Milton ? questionné-je, confuse.

- Il ne risque rien, répondit-elle sur un ton évasif. »

Puis, elle me tend la pince et je remarque alors que les bras du cadavre ainsi que sa mâchoire lui ont été arrachés. Mes sourcils se froncent, mais je ne pose aucune question en raison de la tendance d'Andrea de ne jamais réellement répondre.

« J'ai pensé que faire croire à ta disparition plutôt qu'à une trahison n'entacherait pas ta réputation à Woodbury, lorsque tu reviendras, finit-elle par expliquer avec un mince sourire. »

Oh. Il est vrai que je n'avais pas songé aux conséquences et, quelque part, cela me fait chaud au coeur qu'elle soit si certaine que je reviendrais avec un futur meilleur. A mon tour, mes lèvres se fendent d'un rictus.

« Merci pour tout. »

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Perchée sur une butte, le doux gazouillis de mon infecté s'élevant dans les airs, je soupire, à la fois soulagée et anxieuse de découvrir la prison s'étalant sous mes yeux sur une superficie impressionnante, mais certains détails, tels que le mirador en partie réduit en un tas de gravas ou même ces grillages extérieurs couchés, me font me rappeler les paroles de Paul à propos de leur assaut. L'extérieur, qui devait faire office de lieu de promenade pour les prisonniers, est désormais infesté d'infectés et je ne peux refréner la soudaine panique qui monte en moi, à l'idée que je sois obligée de traverser ce champ de mines pour atteindre la seconde cour intérieure qui me semble encore protégée. Jusqu'à présent, aucun mort n'avait croisé mon chemin, si bien que je n'avais pu valider la théorie d'Andrea selon laquelle l'infecté qui ouvrait ma route serait mon passe-droit. Il est vrai que j'ai quelques doutes à ce sujet, mais l'odeur de mort de mon captif est si forte qu'elle camoufle la chaleur vivante de mon corps et j'ose espérer que ses congénères n'auront pas un minimum de jugeote pour déceler le vrai du faux.

Devant moi, une petite centaine d'infectés clopinent et me font déglutir difficilement. Alors, je tente de me rassurer maladroitement avec cette célèbre histoire du Cheval de Troie. J'entame la descente de ma butte, mais au fur et à mesure de mes pas, j'en viens à me demander si cette rocambolesque infiltration chez l'ennemi n'est pas plutôt tirée d'un roman... Mes traits se crispent à l'approche du premier mort. Pourtant, à mon plus grand soulagement, celui-ci se contente de me regarder passer sans réagir telle une vache observant un train fendre son paysage.

Je me force à garder mon attention dirigée droit devant moi, ainsi qu'à ne pas avancer d'une manière trop rapide. Leurs grognements se font de plus en plus forts et accompagnent le tambourinement de mon cœur. J'essaye de ne pas céder à la panique, de me retenir de trembler, mais je sais au fond de moi que si mon pied bute sur une pierre et que cela perturbe ma marche, je serai tétanisée de peur et je ne parviendrai plus à avancer. Okay, Ama, pense à quelque chose de positif, pas à ces créatures décharnées qui s'approchent de trop près. L'un d'entre eux, avec son bras tendu, laisse ses doigts en putréfaction effleurer ma tignasse. Un frisson me parcourt l'échine tandis que je me recroqueville sur moi-même. Respire, respire, respire. Bordel, je sens presque mon esprit quittant mon corps, se désolidarisant de mes actions. Les premières grilles sont franchies et, inconsciemment, j'accélère ma cadence. Que cette sortie finisse rapidement, s'il vous plait.

Mes yeux captent alors du mouvement dans la cour intérieur. Je me penche légèrement sur le côté pour mieux apercevoir les silhouettes se mouvant, mais le soleil m'aveuglant, je ne parviens pas à discerner grand chose et c'est durant ce court moment d'inattention sur les morts m'entourant que j'entends le bruit d'un infecté affamé derrière moi. Je me retourne brièvement, juste assez pour remarquer qu'il est bien trop proche de moi et qu'il a une furieuse envie de me croquer.

« Oh mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu..., chuchoté-je, au bord de la syncope. »

Je me mets à trottiner doucement. Le second portail est à une vingtaine de mètres devant moi, j'imagine que ce n'est plus qu'une question de seconde avant que je ne l'atteigne. J'espère, cependant, que les silhouettes que j'ai aperçu juste avant m'ouvriront les portes du Paradis parce que l'allure à laquelle j'avance commence à attirer l'attention de certains infectés. Je sens mes mains moites glisser le long de ma pince et je devine, sans grand mal, que le self-control que j'ai su garder jusqu'à alors est à deux doigts de se faire la malle pour me laisser dans une situation délicate. Les grognements se font plus oppressants, je les vois se rapprocher et je n'ai qu'une envie : me mettre en boule, fermer les yeux et me boucher les oreilles. Doucement, mais sûrement, la panique monte en moi, alors qu'une migraine épouvantable se déclenche. Je serre les dents. Sois forte. Pourtant et contre ma volonté, une vague de souvenirs me submerge : je me revois plus d'une année auparavant à fuir ces grognements.

« Maman... Maman, j'ai froid...

- Je sais, ma puce, moi aussi, soupiré-je doucement. »

Je serre ma fille un peu plus contre moi, quand bien même mon corps est frigorifié. Nous ne sommes pas encore en hiver, pourtant les nuits sont fraiches dans le Wisconsin. Néanmoins, avec Lisa au creux de mes bras, je me dois d'avancer, je ne peux pas me permettre de ralentir la cadence. Si seulement je pouvais trouver une voiture...

« Maman, les monstres sont toujours là, déclare-t-elle d'une voix endormie. »

Je jette un coup d'œil en arrière pour m'en assurer avant de me mettre à trottiner plus rapidement. Ils ne sont pas si proches que cela, mais contrairement à moi, ils ne ressentent pas la fatigue. Il est facile de se faire piéger dans ces circonstances. Sur ma droite, j'aperçois un nouvel infecté sortir des fourrés. Mon cœur loupe un battement tandis que je retiens un cri de surprise pour ne pas effrayer Lisa. J'ai le souffle saccadé et je ne sens plus mes bras alors, pour me changer les idées, je prends la parole.

« Eh, ma puce, tu veux que je te raconte l'histoire de la princesse au petit pois ?

- Mmh'oui.

- Il était une fois un prince qui voulait épouser une princesse, mais une vraie princesse. Il visita tous les pays du monde, il passa dans les plus grandes villes et les coins les plus reculés. Il rencontra des tonnes et des tonnes de princesse, mais à chaque fois, il avait des doutes ; Étaient-elles de vraies princesses ? »

Je m'arrête de parler durant quelques instants, reprenant mon souffle. Je suis épuisée, ces derniers jours ont été aussi éprouvant que le début de l'épidémie, pourtant je n'ai pas le droit d'abandonner aussi facilement. Je pense que pour beaucoup, les jeunes enfants ne sont qu'un fardeau par ces temps-là, mais Lisa est pour moi une source de motivation. Je crois bien que-, non j'en suis même sûre, je ne vis que pour elle désormais.

« Et il en a trouvé une ? me questionne-t-elle, en s'apercevant que je ne poursuis pas.

- Oui, acquiesce-je. Tu sais à quoi elle ressemblait ? »

Lisa glousse et je sais immédiatement ce qui se passe dans sa petite tête. A mon tour, un sourire fend mes lèvres. L'espace de quelques secondes, j'ai oublié que des dizaines d'infectés nous ont pris en chasse, que nous sommes les dernières de notre groupe et que je n'ai aucune idée de notre lieu de destination.

« A moi ? fait-elle timidement, avant d'enfouir sa tête dans mon cou.

- Un soir de pluie, une jeune fille est venue frapper à la porte du château du prince. C'est le roi lui-même qui est venue lui ouvrir, mais quand il la vit, il ne crut pas une seule seconde que c'était une princesse. Elle était toute trempée, ses habits étaient sales et déchirés par endroit, on aurait dit qu'elle portait un vieux drap et puis, de l'eau entrait par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon.

- C'était une cradote ?

- Lisa, réprimé-je doucement et elle s'excuse. La vieille reine arriva. Tout comme son mari, elle pensa que la jeune fille mentait alors elle voulut lui faire passer un test. Elle la conduisit dans une des nombreuses chambres du château et notre princesse fut surprise de découvrir un grand lit où une dizaine de matelas étaient empilés. On lui apporta une échelle pour qu'elle puisse monter tout en haut.

- Elle se cogna au plafond ? Parce que moi, avant, j'le touchais juste en tendant les bras ! »

Je souris brièvement à l'évocation de son lit en hauteur qu'elle affectionne tant. Elle avait fait une vie pour en obtenir un, promettant qu'elle cesserait de gigoter dans tous les sens durant son sommeil pour ne pas tomber. Finalement, après de nombreuses semaines de bataille, George et moi avions cédé et elle n'était jamais tombée.

- Les châteaux ont des immeeenses pièces, ma puce, expliqué-je avec exagération.

- Oh.

- Le lendemain, la princesse se fait réveiller par des coups à la porte. La vieille reine entre et lui demande alors si elle a bien dormi, mais la princesse lui répond que non, quelque chose l'a gêné au niveau du dos tout le long de la nuit. Tu sais ce que c'était ? »

Lisa prend quelques secondes pour réfléchir. Je sais qu'elle lutte contre le sommeil depuis quelques minutes déjà parce que sa tête ne cesse de tomber avant qu'elle ne la relève brusquement.

« Mmh… Chais pas, c'est trop compliqué, baragouine-t-elle d'une voix éteinte.

- En fait, la vieille reine avait mis un petit pois en dessous des dix matelas et en avouant avoir mal dormi à cause de ça, sans même le savoir, la jeune fille venait de prouver qu'elle était une vraie princesse et elle épousa le prince du château. »

La réaction de ma fillette ne se fit pas entendre. Elle appuya ses mains sur ses épaules pour se repousser en arrière afin de me faire face, les sourcils froncés. Ses petites boucles noires lui cachaient un œil, mais je parvins tout de même à percevoir une lueur de perplexité.

« C'est complètement bêta comme histoire, commente-t-elle en faisant la moue.

- Oui, il n'y a pas plus bêta ! »

Quelques minutes plus tard, Lisa dort profondément, les bras ballants. Je regarde par-dessus mon épaule et je remarque avec soulagement que l'importante meute d'infectés qui suit mes pas est hors de mon champ de vision. Bien. Il ne me reste plus qu'à trouver un lieu sûr où nous terrer en attendant que les morts nous talonnant passent sous notre nez et le panneau indiquant que Brighton ne se trouve qu'à un petit miles tombe à pic. Après, nous essayerons de trouver une voiture qui nous emmènera plus au sud du Wisconsin, là où le climat est plus agréable et doux.

Le bruit d'une balle sifflant près de mon oreille me fait revenir soudainement sur Terre. Il y a un an, j'étais loin d'imaginer que je parviendrais à traverser quatre États pour finir mon périple en Géorgie. Chaque État avait eu son lot de malheurs, mais le mieux était d'oublier ces douloureux moments pour se concentrer sur l'instant présent. Je cligne des yeux, l'esprit encore perdu dans les méandres de ma mémoire, avant que je n'entende, encore une fois, le bruit d'un coup de feu. Sur ma droite, un infecté s'effondre mollement à terre et je comprends rapidement que les coups de feu proviennent de la cour intérieure de la prison. Mon sang ne fait qu'un tour, songeant d'abord qu'ils essayent de m'abattre, mais plus les secondes avancent, plus je prends conscience qu'ils essayent, au contraire, de me sortir de la situation délicate dans laquelle je me suis fourrée. En effet, de rapides coups d'œil autour de moi m'indiquent que durant mon court moment d'absence, j'étais devenue une proie bien trop facile.

Cette fois-ci, c'est plus fort que moi, je cède à la panique. La pince glisse finalement entre mes mains et je me hâte d'attraper mon fusil. Miraculeusement, je tue d'une seule balle celui qui se dresse devant moi. Je poursuis ma route, cette fois-ci en courant, mais rapidement, de nombreux cadavres ambulants tentent de m'agripper. Je parviens à en éviter quelques uns alors que les balles continuent de fuser autour de moi. A quelques mètres de là, j'entends les grilles intérieures qui s'ouvrent, me faisant relever la tête. Mon second tir se loge dans la rotule d'un infecté qui s'écroule à mes pieds. Je l'enjambe maladroitement, si bien que ses mains s'enroulent autour de ma cheville et manquent de me faire trébucher, sous la surprise. De ma jambe libre, je lui écrase la boite crânienne sans réfléchir, puis je me hâte de reprendre ma course. Ma crosse rencontre la mâchoire d'un dernier mort qui vacille en arrière avant que je n'atteigne la cour intérieure.

Je suis à bout de souffle, tandis que mes jambes se font soudainement plus lourdes. Durant un millième de seconde, je sens mes genoux céder et pourtant, jamais ils ne rencontrent le sol dur. Au lieu de cela, l'on m'agrippe durement par le bras pour me plaquer, à plat ventre, contre le capot d'une voiture. D'abord surprise, je n'oppose aucune résistance, mais le contact douloureux de mon corps contre ce véhicule me fait grimacer dans une plainte gutturale alors que je tente de bouger le haut de mon buste afin de trouver une position un tant soit peu confortable.

« Est-ce que t'es seule ? »

En même temps que cette question est prononcée, je me sens tirée en arrière et cette fois-ci, mes genoux s'écorchent finalement sur le sol.

« Est-ce que t'es seule ? me demande-t-on encore une fois, mais avec plus de hargne. Lève-tes mains !

- O-Oui, bafouillé-je, un peu piteusement. »

Sans grande douceur, on me dépossède de toutes mes affaires. Mes cheveux se coincent dans la lanière du fusil et je me mords l'intérieur des joues, réprimant un bref cri de douleur. Lorsque je ne sens plus aucune main sur mon corps, je me décide à relever la tête, gardant tout de même la même position au sol. Cinq survivants me tiennent en joue et mon cœur loupe un battement à cette constatation. Un seul geste de travers et mon corps finit criblé de balles. Rick est le plus proche et je ne sais pas si je dois être soulagée ou non que ce soit lui qui ce soit chargé de me tâter sous tous les angles, plutôt qu'un autre.

« Qu'est-ce que tu veux, qu'est-ce que tu fiches ici ? questionne-t-il d'un ton bourru. »

Alors que je prends le temps de réfléchir à la manière de formuler ma réponse pour qu'elle apparaisse comme plausible à leurs yeux, j'en profite pour observer les quelques personnes me faisant face. Je pose en premier mon regard sur Daryl qui, bien qu'ayant l'arbalète tendue, vise le goudron se trouvant juste à mes pieds. Puis je dévisage longuement une jeune femme que je n'ai jamais rencontré jusqu'alors. Dans d'autres circonstances, si ses traits n'avaient pas été aussi tendus et crispés, j'aurais pu la trouver belle. Peut-être que mon jugement en est aussi faussé parce que contrairement à Daryl, je peux sentir son fusil pointer directement au milieu de mon front. Derrière cette brunette, en hauteur, je remarque Carol qui n'a même pas pris la peine de me menacer de son arme. Je pince les lèvres en la revoyant me pointer du doigt, quelques jours auparavant, lorsqu'elle m'avait vu m'enfuir à toute vitesse. Semble-t-il que des détails de ce genre peuvent déclencher en moi une rancœur tenace. Enfin, j'arrive à l'adorable, que dis-je, l'exquise Michonne. Je ne lui accorde mon attention que durant une ou deux secondes, peu désireuse de vouloir lui donner une quelconque importance.

« Je dois te parler, réponds-je en soutenant le regard de Rick. A toi et Hershel. »

Cela sonne étrangement comme je ne parlerai qu'en présence de mon avocat, mais je parviens à déstabiliser un court instant l'homme.

« Qu'est-ce que tu lui veux ? siffle alors la brunette que je ne connais pas. »

Elle s'avance de quelques pas avec son arme toujours braquée sur ma tête et j'ai un mouvement de recul. Rick lève la main dans sa direction, la faisant stopper net et je ne peux empêcher la pointe d'admiration surgir dans mon regard face à son autorité. D'abord le Gouverneur, puis lui... Bon Dieu, je dois avoir un réel problème avec les meneurs.

« Il faut qu'il soit aussi présent, c'est important, réitéré-je. »

Je ne suis pas en position de poser des conditions, je le sais bien, mais selon les dires d'Andrea, il me fallait Hershel dans l'équation pour que j'espère arriver à quelque chose de positif. Je soupire doucement.

« Écoutez, je ne serais pas venue seule jusqu'ici si ce n'était pas grave et hautement urgent, reprends-je avec plus d'aisance avant de concentrer de nouveau mon attention sur Rick. Tu veux protéger ton groupe ? Alors accorde-moi ça, s'il te plait. »

Ma dernière phrase est presque suppliante et elle ne manque pas de faire son petit effet. Il se pince les lèvres jusqu'à ce que sa bouche disparaisse complètement avant de souffler bruyamment, résigné. Il range son flingue dans son étui pour attraper mon bras afin de me remettre sur pied. Le geste est brusque, mais j'ai abandonné depuis bien longtemps l'idée que je serai bien traitée en compagnie d'étrangers.

« Que quelqu'un aille chercher Hershel, je serais à l'arrière avec Ama, annonce-t-il d'une voix tonitruante. »

La brunette tique à l'entente de mon prénom et je devine sans grand mal que, malgré mon absence physique, j'ai déjà pris part à l'une de leurs conversations. Elle ouvre la bouche pour protester, mais Rick ne lui en laisse pas le temps, m'entraînant à sa suite. C'est alors qu'à notre droite, un bruit attire mon attention et je me hisse sur la pointe des pieds pour mieux apercevoir son origine, par-dessus l'épaule de l'homme. Mon regard rencontre celui d'un jeune garçon ridiculement petit dans un gilet pare-balle pour adulte alors qu'il serre maladroitement contre lui une impressionnante arme.

« Carl, je t'avais dit de rester à l'intérieur. »

Le dénommé Carl fronce les sourcils.

« Je voulais voir qui était là, argue-t-il en relevant le menton.

- Rentre et ne discute pas. »

Le garçon allait répliquer, mais la main que Carol pose sur son épaule pour l'intimer à rentrer le fait fermer sa bouche et ravaler ses paroles tandis que Rick accélère son pas. A l'arrière de la prison se trouve une petite cour délabrée où bon nombre de déchets s'entassent contre les murs et les grillages telles que diverses cagettes en bois empilées ou des sacs poubelles dont je n'ai même pas envie de connaître le contenu. Sa poigne quitte mon bras et je me permets d'instaurer une distance de quelques pas entre nous tout en me massant doucement mon membre endolori.

« Je ne savais pas que votre groupe avait des enfants. Il y en a d'autres ? »

Le regard de Rick glisse de mon bras à mon visage et durant de longues secondes embarrassantes, il garde le silence.

« Nous aussi, on a presque une vingtaine d'enfants. On continue à les instruire quelques heures par semaine parce qu'une épidémie virulente ne doit pas les empêcher d'étudier les savoirs essentiels. »

J'aurais pu garder cette information pour moi, mais Rick m'avait tout l'air d'être du genre à laisser s'échapper une petite confidence si son interlocuteur en faisait de même et, comme je l'avais supposé, il acquiesce.

« Mes enfants sont ici. »

Alors que j'allais lui répondre de chérir tous les instants passés auprès d'eux, Daryl accompagné d'un vieil homme que je devine être Hershel entre dans mon champ de vision.

« Ama, si ma mémoire ne me joue pas des tours, me salue-t-il d'un vague hochement de tête auquel je réponds de la même manière. Je n'arrive pas à déterminer si c'est un plaisir ou non de te retrouver ici. »

Mes lèvres se fendent en un mince rictus et pourtant, je ne suis pas le moins du monde amusée. Non. Non, ma venue ne peut pas être qualifiée de plaisir, pas après ce que j'allais partager avec eux.

« Je crains fort être un oiseau de mauvais augure, rétorqué-je en grimaçant. Je... Je ne sais pas trop par où commencer, ça doit être tellement étrange de me voir débarquer de nulle part et je comprendrai si vous ne me croyez pas. »

Je soupire doucement, me grattant la nuque. Je pense que je leur dois la transparence, que je ne parviendrais à les convaincre qu'en leur contant mon histoire, sans pour autant m'attarder sur les événements les plus douloureux.

« Le Gouverneur m'a sauvé il y a plus d'un an, je lui dois absolument tout. J'étais dans une période de ma vie où tous les soirs, avant de me coucher, je pressais le canon de mon pistolet contre ma tempe, avoué-je, en détournant le regard. Woodbury est rapidement devenue mon utopie et le Gouverneur a su faire ressortir en moi des qualités et aptitudes qui m'étaient alors totalement inconnues. J'ai appris à revivre, à relever la tête, à avancer et je lui en serai toujours reconnaissante. »

Je m'arrête de parler tandis que les souvenirs de mon arrivée à Woodbury refluent en moi. Le large sourire de Karen, le rire gras de Merle, les yeux curieux d'Austin, les mots rassurants de Paul, l'accueil singulier de Crowley, et les belles promesses du Gouverneur qui, je devais bien le reconnaître, les avait honorées. J'aurais aimé que tout cela reste figé à jamais.

« Mais le propre des utopies, c'est de ne pas exister. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi, mais la manière de diriger Woodbury a déraillé. Je pense que dès le départ, notre façon de fonctionner était condamnée à merder et c'est votre arrivée qui a mis en lumière tout ça. Je vous l'ai déjà dit, je n'ai jamais approuvé la captivité de vos amis tout comme l'assaut qui a été lancé contre vous. Je suis déso-...

- On veut pas d'tes excuses, me coupe Daryl. »

Et pour accompagner ses paroles, il crache au sol avant de s'approcher dangereusement de moi. Tout en levant les mains à hauteur de mon buste, je recule de quelques pas, pas très rassurée à l'idée qu'il puisse me menacer physiquement.

« Daryl. »

La voix de Rick claque dans l'air et il s'arrête brusquement d'avancer. Ses poings se serrent, la ligne de sa mâchoire se contracte et je comprends rapidement que les donneurs d'ordre l'agacent plus qu'autre chose. Il grogne et je crains que la même imprévisibilité qui habitait son frère ne le fasse franchir les quelques mètres qui nous séparent, mais il n'esquisse aucun geste. Je déglutis, songeant que je ne leur annoncerai l'arrivée imminente d'une potentielle armée que lorsqu'une distance raisonnable aura été mise entre nous.

Hershel se racle la gorge et je quitte ainsi des yeux Daryl.

« Qui est au courant de ta présence, ici ? me demande-t-il.

- Juste Andrea. »

J'aurais pu leur en dire plus à son propos, qu'elle était en grande partie l'instigatrice de ma venue, qu'elle m'avait assuré que je n'étais plus en sécurité à Woodbury, qu'elle avait tenté de tuer le Gouverneur avant de se résigner, qu'elle leur faisait entièrement confiance pour faire le choix de m'aider comme s'ils avaient toujours été sa famille et tant d'autres choses encore, mais je craignais qu'ils ne la considèrent plus comme étant l'une des leurs et qu'évoquer son nom ne légitimait en rien ma présence.

« Elle et moi avons le même chemin de pensées quant à la manière de diriger une communauté, me sens-je obligée de rajouter. »

Daryl s'esclaffe, moqueur et je ne peux m'empêcher de froncer les sourcils.

« Quelle est la raison de ta venue ? finit par questionner le vieil homme. »

Je les observe tour à tour, prête à lui fournir une réponse satisfaisante, mais alors que j'entrouvre les lèvres, c'est une toute autre question qui s'en échappe.

« Jusqu'où être vous prêts à aller pour que le Gouverneur ne soit plus qu'un vague souvenir ? »

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Merci d'avoir lu, j'vous aime !