Les sonorités alentours se répercutaient avec violence aux oreilles de Myrddin. Bien différentes de celles qu'il avait coutume de fréquenter lorsqu'il s'isolait quelques heures dans les bois, afin de laisser son esprit vagabondé. Ici, la ville s'activait de manière opposée.
Si la forêt offrait un crescendo harmonieux proche d'une musicalité innée, le village, lui, interrompait brutalement le silence, que la nuit avait étendu sur lui, pour se réveiller de façon abrupte, saccadée par les premiers lits qui grincent, les premiers sabots qui martèlent le sol, les premiers cris, rires, pleurs et discussions diverses.
A la fois similaire et contradictoire.
L'éveil d'une population humaine était bien différent de celui du peuplement des bois. Plus mécanique, plus artificiel. Les sons ne provenaient plus de l'essence même du vent dans les branches, des gouttes de rosées s'évanouissant sous le soleil naissant, des effleurements subtiles des ailes d'un aigle qui caressent les herbes hautes en prenant leur envol. Non, ici, tout n'était que subterfuge, entre le fer qui chauffe et gémit, les mains qui s'activent, frottent et frappent, les pieds qui percutent et accélèrent.
Les hommes ne réalisaient-ils donc pas le vacarme déséquilibré et violent qu'ils produisaient dès les premières lueurs de l'aube ?
Évidemment, Myrddin mettait un point d'honneur à ouvrir les yeux et les consciences sur cette perte croissante de symbiose avec ce qui résumait pourtant tout leur univers : la nature. Jeune, il n'avait pas réalisé que c'était là la voie qui s'étendait devant lui et il avait dû attendre que Bleiz*croise sa route et le guide jusqu'à cette vérité secrète qui brûlait pourtant dans ses veines. Le vate l'avait pris sous son aile, et avec lui, l'enfant qu'il était avait pu arpenter un chemin qu'il n'avait même pas soupçonné. Un chemin qui lui avait ouvert les portes d'un savoir qu'il n'avait jamais espéré obtenir, mais également des connaissances qu'il aurait préféré ignorer.
Car seul le sage peut observer l'erreur humaine, en comprendre toutes les complexités et répercussions, sans pour autant pouvoir y faire grand-chose. Et là résidait sa seule déception.
Son incapacité à éveiller les esprits.
Aussi, Myrddin se détournait pas à pas de son maître Bleiz pour sillonner plutôt la volonté des bardes*. Celle de l'enseignement, de la transmission et donc, par conséquent, de l'ouverture des consciences. Rien n'était plus important à ses yeux.
Auquel cas, les hommes finiraient par perdre définitivement ce lien fragile qui les unissaient à Celyddon et les créatures les côtoyant. Et il devait tout faire pour éviter que cela ne se produise un jour.
Alors qu'il observait le monde s'agiter, perdu dans ses pensées, il sentit dans son dos une présence s'approcher et imperceptiblement ses yeux se plissèrent.
— Encore à rêvasser ?
— Il n'est pas de plus belles activités que celle du rêve, renchérit Myrddin sans se retourner.
Un léger soupir exaspéré s'échappa des lèvres de son interlocutrice face à cette réponse professorale qu'il offrait à tous ceux qui osaient l'interrompre. Même à son épouse.
Cette dernière se tint bien droite derrière lui, les bras enroulés dans son châle alors qu'elle se perdait elle aussi dans la contemplation de l'éveil de Caer Guendoleu*. Son mari avait beau manqué de sociabilité, elle devait reconnaître qu'il savait s'attarder sur les choses essentielles. Même si secrètement, elle espérait toujours lui faire gagner en ambition et mérites en tout genre. L'heure venait d'asseoir une certaine autorité sur les bonnes gens du village. Etre barde pouvait s'avérer un métier louable, mais il ne nourrissait pas suffisamment. Et les hivers se montraient si longs.
— Les rumeurs disent que Rhydderch Hael* marche sur nous.
Cette fois-ci, ce fut Myrddin qui poussa un léger soupir de nostalgie, lorsqu'il réalisa que cet instant de plénitude et d'observation avait définitivement pris fin. Sa femme se montrait seule décisionnaire des conversations à venir.
— Les rumeurs sont aussi changeantes que les saisons, chantonna-t-il.
— Cesse donc, veux-tu, l'interrompit-elle sans sourire.
Sa mauvaise humeur aurait pu le contrarier pourtant, Myrddin savait qu'elle était légitime. La folie des hommes engendrait bien des choses, et la première de toutes s'observait par le biais de guerres aussi éphémères qu'incompréhensibles. Comme si une quelconque forme de souveraineté pouvait outrepasser la satisfaction unique de se savoir en communion avec la forêt. Tout ceci n'était que futilité.
Néanmoins, le barde n'ignorait pas que son rôle était primordial dans cette affaire, et de toute évidence sa femme en avait également conscience.
Alors qu'un léger silence s'étendait entre les deux époux, les sonorités du village gagnaient en intensité et en rythme. Le jour brillait plus que jamais et le doux temps de la nuit avait filé dans l'ombre jusqu'à sa prochaine heure.
— Quand partez-vous ? demanda finalement la jeune femme.
— Dans une demi-lune, si les préparatifs sont fructueux.
Bien qu'il ne se soit pas retourné, Myrddin entendait distinctement le mince voile qui recouvrait la voix tremblante de son épouse. Celle-ci avait beau porté un masque de transparence, il lui arrivait de se fissurer lorsque les émotions s'avéraient trop fortes.
— Et... quand reviendras-tu ?
Un sentiment d'avertissement parcourut l'échine du barde, comme la sensation que toute cette conversation ne conduisait qu'à cette seule et unique phrase. Rhyth n'interrompait sa rêverie matinale que dans l'espoir d'obtenir un semblant de réponse à cette anodine question. Pourtant, lorsqu'il lui livra son verdict, tous deux savaient combien cette annonce était fragile.
— Dans deux lunes. Si Ogme* le veut.
Je parie que vous ne vous attendiez pas à ce que notre cher Myrddin soit marié. Et pourtant, dans la version galloise, avant de devenir le sauvage que nous connaissons bien, Myrddin était un homme très respecté de son village, marié à Rhyth (nom inventé pour le coup) et voué à faire de grandes choses dans la cour de son seigneur. La vie fera qu'il en sera autrement et je me garderai bien de vous dire pourquoi...
La nature brille par son absence dans ce chapitre...
J'espère qu'elle ne vous a pas trop manqué -à moi terriblement !
Bleiz dans la culture galloise, Bleiz est, au même titre que Myrddin, un sacerdoce connu pour son isolement social et son savoir inégalé. Bleiz signifiant 'loup'
barde : membre de la classe sacerdotale spécialisé dans l'administration, l'éducation, les lois, arts et lettres
Guendoleu : ancienne ville galloise où a grandi Myrddin
Rhydderch Hael : ennemi voisin de leur seigneur
Ogme : dieu de la culture celtique gallois, au même titre que Lug et Dagda. Ogme, lui, est le dieu guerrier qui guide les soldats vers l'éloquence et la bravoure.
