Chapitre 6

Durant des années Jonathan lui avait décrit Gotham City comme une ville salle, sombre, où la neige se transformait en une boue grise et collante en moins d'une heure, où les seules ornementations étaient les lézardes sur les murs, des tags, des néons criards avec des inscriptions souvent grossières ou les posters des différentes campagnes électorales scandant que Harvey Dent et Oswald Cobblepott seraient les candidats les plus bénéfiques pour la ville. Le ciel était soit noir de suie, soit violet à cause de la pollution. La lagune de la ville était brune, boueuse sur les bords, ses eaux trop sales pour que d'autres espèces que les piranhas souriants du Joker puissent y vivre, son fond jonché d'ordures, de voitures volées et de cadavres décomposés, lestés par du béton. Les habitants étaient encore pires, de l'élite condescendante de la ville, engoncée dans son luxe pour dissimuler leur terreur à l'idée que ça lui soit arraché, à sa masse grouillante qui baissait les yeux pour survivre et servait de larbins à n'importe quel criminel qui le demandait. Une plaie purulente sur la carte des Etats-Unis, qui suintait sur les villes avoisinantes de Hub City et Bludhaven, qu'elle rejoignait lentement à force d'extensions successives, prête à les engloutir.

Mais de nuit, vue derrière la vitre de la voiture contre laquelle Rosemary était appuyée, elle semblait gigantesque, ses bâtiments recouvraient le ciel, les lumières éclipsaient les étoiles et se reflétaient sur l'immensité de l'océan. Les ténèbres masquaient tous les défauts qui auraient pu la rebuter et, elle qui n'avait jamais vu que la campagne, elle se sentait surtout intimidée. On était très loin de Lotham et Arlen, nichées entre les champs, où aucun bâtiment ne dépassait quatre étages. La voiture de Jonathan ne bougeait plus, coincée dans un embouteillage sur l'un des ponts qui permettaient un accès à l'île de Gotham, le pont Kane d'après lui.

Le départ avait été aussi embarrassant qu'elle l'avait imaginé. Lionel ne savait pas qu'elle avait un frère bien sûr, alors elle lui avait dit la vérité : que Karen l'avait eu au lycée, avait laissé sa grand-mère l'élever, qu'ils ne se parlaient pas beaucoup mais qu'il s'entendait avec Rosemary et qu'il allait venir la chercher de toute façon. Il l'avait harcelée tout le temps où elle faisait sa valise, la poursuivant de son pas lent et placide. Mais elle avait tenu bon et ignoré la majorité de ses questions, ce qui était d'autant plus facile qu'il n'avait plus tenté de la toucher depuis qu'elle avait parlé de Jonathan. Ce qui était drôlement suspicieux quand on y pensait, mais elle n'avait plus à s'en inquiéter. Il s'était écrasé devant le regard aigre de son frère et elle ne l'avait plus revu après qu'il soit venu l'aider descendre sa valise pour la mettre sur la plage arrière dans la voiture de Molly.

Molly, c'était la fameuse amie que Jonathan était allé chercher en Caroline du Sud. Elle était beaucoup plus petite qu'elle, un mètre cinquante tout au plus, avait de grosses lunettes en cul de bouteilles, des joues rondes et elle parlait tout doucement. Depuis le premier arrêt qu'ils avaient fait après une journée de route, elle n'était plus du tout sûre que cette amie-là fasse vraiment partie du harem de son frère, puisqu'ils avaient pris des chambres séparées. Après, peut-être que c'était juste pour ne pas choquer Rosemary mais ils n'interagissaient pas comme … Enfin, ils agissaient très professionnellement. Il la tutoyait, mais elle l'appelait professeur, il n'y avait aucun contact physique entre eux et ils ne semblaient pas si proches que ça.

Pour le moment elle leur accordait le bénéfice du doute.

La voiture était revenue à une vitesse de croisière après avoir quitté le pont. Sa vue passa d'un plan d'ensemble sur la lagune à un face à face avec la vie nocturne Gothamite. Il lui suffit d'un coup d'œil à un groupe de prostituées rassemblées sous les néons d'un hôtel pour se ratatiner dans son siège. Le dos du siège conducteur c'était très bien aussi.

"Excuse-moi Rosemary ?"

Elle releva le nez sans répondre en entendant Molly.

"Rosemary." Répéta son frère un peu plus fort.

Il fallait le dire la première fois s'ils voulaient qu'elle réponde…

"Oui ?"

"C'était juste pour te dire qu'on va bientôt arriver", reprit Molly. "On est à deux rues là, tu vois ? Tu peux regarder les rues pour te retrouver plus tard si –"

"Il est tard." Trancha Jonathan. "Et elle ne sortira jamais sans accompagnateur. Détaches-toi on arrive."

C'était quoi le nombre annuel d'accidents de la route dans cette ville déjà ?

"Il faut jamais retirer sa ceinture quand on est dans une voiture en marche."

"J'aime vivre dangereusement." Ironisa-t-il après un reniflement amusé. "C'est bon on est arrivé, c'est la librairie à gauche, là."

Son doigt tendu lui montrait un bâtiment un peu dilapidé avec des volets verts qui n'avait plus de librairie que le nom. Le crépi était gris, voir même de noir de pollution par endroits, et une longue lézarde en avait emporté une partie. Charmant. Au moins il y avait de la lumière à l'étage.

"Ce n'est pas vraiment une librairie", expliqua Molly en coupant le moteur, "c'est juste qu'on l'appelle comme ça parce qu'il y a beaucoup de livres chez le- chez ton frère."

Ca elle voulait bien le croire. Elle sortit lentement de la voiture et ferma la portière derrière elle en faisant le moins de bruit possible. Le voisinage était calme mais ça ne lui inspirait pas vraiment confiance, et il lui semblait que le sans-abri là-bas la regardait…

"Ne t'inquiètes pas pour lui, il travaille pour ton frère." Dit Molly en interceptant son regard.

"Scarlett le paie en pizzas." Il crut bon de compléter en sortant leurs sacs du coffre.

Rassurant. Et qui était Scarlett ? Une amie ou une amie ? Elle trotta néanmoins à leur suite vers la maison, surtout parce qu'elle ne voulait pas rester toute seule derrière. Après un cliquetis de clés la porte s'ouvrit sur une pièce aussi sombre et délabrée que le suggérait la façade. Elle se rapprocha un peu plus de Jonathan, qui lui paraissait très habitué, avançant mécaniquement à travers les débris, puis dans un escalier menant à une porte à l'étage, sous l'interstice de laquelle elle voyait un rai de lumière. Molly manqua de se casser la figure en glapissant, surprise par un rat. Tout de suite après ils entendirent des pas à l'intérieur et la porte s'ouvrit, éblouissant la rousse qui dû cligner les yeux.

Lorsqu'elle les rouvrit, seule la lumière l'empêcha de les écarquiller.

Pour le peu d'appartement qu'on pouvait voir, c'était propre et bien éclairé, mais ce n'était pas ça qui l'intéressait pour le moment, mais la jeune femme à l'entrée. Les jolies jambes moulées dans des chaussettes hautes -bleues de méthylène, comme en classe de chimie- les hanches plus larges qui donnaient sur une taille fine, les bras très blancs, les petites mains de poupées, le vernis bleu écaillé de ses ongles, la poitrine bien rebondie, aux antipodes de la planche de pain de Rosemary, le cou de cygne, le nez en trompette constellé de tâches de rousseur et le visage aux traits délicats, encadrés par des cheveux roses.

Rosemary ne savait pas quoi dire. Sa bouche était sèche à force de l'ouvrir et de la fermer comme un poisson qu'on sort de l'eau. Elle avait les mains moites, elle avait peur de respirer trop fort comme le garçon flippant qui suivait toujours Helga dans Hey Arnold. Elle n'avait pas l'air trop bizarre au moins ? Oh qu'est-ce qu'elle racontait bien sûr que si elle avait l'air bizarre, elle avait toujours l'air bizarre. La fille s'approcha d'elle avec un grand sourire plein de fossettes qui la fit rougir jusqu'aux oreilles et prit son visage entre ses deux mains, qui semblaient fraîches contre ses joues brûlantes. Elle ouvrit la bouche…

Et le coup de foudre de Rosemary mourut aussi vite qu'il était apparu.

"Ah bah t'as de la chance ! T'as pas hérité de la face de rat !"

Une poissonnière. Elle était ravissante mais bon sang sa voix gâchait tout. Un mélange abominable d'ongles crissant contre un tableau noir, de deux chats de gouttière en train de se battre pour la dernière croquette et d'une poissonnière avec cinquante ans de de métier qui hélait la foule pour vendre des morues d'une fraîcheur plus que suspecte. Elle ferma la bouche si vite qu'elle claqua des dents.

Minute, qu'est-ce qu'elle avait dit ?

"Une face de…"

"Ben ouais, ton frère, il a une face de rat. M'enfin rentrez, je vais pas vous laisser poireauter deux ans su l'perron non plus, déjà qu'y'en a un qu'a pas l'air jouasse."

Effectivement, Jonathan se pinçait l'arête du nez. Probablement parce qu'il ne devait pas apprécier qu'elle l'insulte, mais à sa grande surprise il ne fit rien, se contentant de guider tout ce beau monde à l'intérieur, vers ce qui semblait être la pièce à vivre. Il y avait une table à manger vers la cuisine et un vieux canapé moutarde contre le mur du fond, vers lequel Rosemary se dirigea d'instinct après cette longue journée de route. Elle se laissa tomber dedans et soupira d'aise en se rendant compte que c'était ce genre de vieux sofa qui devenait moelleux avec l'âge et dans lequel on pouvait s'enfoncer tellement profondément qu'on en sentirait presque l'armature. Elle décida qu'elle passerait beaucoup de temps ici durant les prochains jours. Pendant que Molly disparaissait dans une autre pièce avec des sacs à dos alors que de leur côté Jonathan et la fille aux cheveux roses faisaient quelque chose dans la cuisine, Rosemary faisait la morte pour qu'on ne lui donne rien à faire. C'était bête de vouloir rester assise après avoir passé toute la journée coincée sur un siège mais c'était comme ça. Un truc velu se frotta contre sa cheville et elle replia prestement ses jambes, avant de baisser le nez en de voir que c'était juste la queue d'un chat marron obèse au nez un peu écrasé. Il la regarda pendant quelques secondes d'un air revêche avant de retourner se cacher sous le canapé en voyant la fille revenir avec un plateau chargé de biscuits.

"Mange ça pupuce, je reviens, je vais te chercher du thé avec."

Quand elle se retourna les yeux de Rosemary furent irrépressiblement attirés par le roulement de ses hanches … Jusqu'à ce que son frère lui mette une tape derrière la tête. Il ne dit rien, mais son regard en biais voulait tout dire.

"C'est qui ?" Chuchota-t-elle en se penchant vers lui.

"C'est Scarlett."

Elle se pinça les lèvres. Voilà qui ne l'avançait pas beaucoup. D'accord elle connaissait son nom, mais pourquoi elle était ici ? Pourquoi elle payait le sdf en bas avec de la pizza ? Pourquoi était-elle aussi jolie ? Comment Jonathan s'était-il trouvé une amie aussi jolie ? Non pas qu'il ait une face de rat, c'était méchant de dire ça, mais ce n'était pas non plus une gravure de mode, avec les cernes ancrées sous ses yeux de façon permanente et son corps tout sec. Elle revint avec une bouilloire électrique encore fumante et quelques tasses dépareillées.

"Mange !" Dit-elle en se laissant tomber dans le fauteuil en face. "T'as rien bouffé d'autre que des sandwichs pendant deux jours, t'vas voir ça va te changer."

Jonathan hocha la tête en confirmation et elle obtempéra devant tant d'insistance. Ils étaient excellents, même si elle aurait largement préféré que ce soit du chocolat et pas du raisin.

"Euh, merci beaucoup." Dit-elle avec empressement en en reprenant un autre.

"Bah de rien."

Délaissant les gâteaux, Jonathan servit les tasses de thé pour tout le monde avant d'en prendre deux à la main et d'aller s'asseoir sur le fauteuil avec Scarlett, qui bougea ses jambes deux secondes pour lui faire de la place avant de les mettre sur ses cuisses et de prendre une des tasses. Molly ne fit aucun commentaire là-dessus en revenant s'avachir à côté d'elle sur le divan, donc Rosemary se garda bien de dire quoi que ce soit. Mais elle nota mentalement que Scarlett devait être la petite amie de son frère, ce qui expliquait qu'il accepte qu'elle lui dise des vacheries. Ça devait être affectueux.

Ses yeux se fermaient lentement alors qu'elle était bercée par le bruit confus de leur conversation et par le chat qui pétrissait ses cuisses maigres dans l'espoir vainc de les ramollir un peu.

La dernière pensée cohérente qui lui vint à l'esprit concernait sa mère.

Elle se demanda combien de temps il lui faudrait pour que Lionel lui passe un coup de fil pour lui apprendre qu'elle avait été kidnappée par son frère, le psychopathe.

A la réflexion, elle aurait peut-être dû y penser avant.


Merci à Maiaka et ReiPan pour les reviews et à dans deux semaines !

Maiaka : Merci pour ta review ! Pour le coup, comme tu peux le voir Rosemary n'a plus grand chose à craindre de numéro 5. Par contre pour ce qui est de ne pas trop être choquée, c'est déjà mal parti. Au plaisir !

-Molly Randall vient de Batman Adventures Annual (1994). Dans cette bédé Crane avait essayé de filer droit en devenant professeur de littérature en fac, ce qui avait marché un certain temps, il s'était même lié d'amitié avec une surdouée qui jouait du Bach au piano à 9 ans… Et puis un garçon a été violent au premier rendez-vous avec elle, c'est même sous-entendu qu'il l'a violée. Alors Crane a pété un câble et a torturé le mec. Il n'a pas réussi à le tuer à cause de Batman mais rien de dit qu'il n'est pas revenu plus tard pour finir le travail.

-Scarlett est le nom que j'ai donné à la prostituée aux cheveux violets qui travaille pour Crane dans Balent's Catwoman : Return of the Scarecrow de 1998. Pourquoi Scarlett ? Parce que Scarlet Woman ça veut dire prostituée, et à part pour sa profession on ne sait pas grand-chose d'elle (Crane dit qu'il est las de tester son produit sur des prostituées et a besoin de le tester sur une femme de caractère. Me regardez pas comme ça, c'est Balent.) Elle ne parle pas, mais on la voit servir de cochon-dinde à Crane, puis le soigner quelques pages plus loin après que Catwoman lui ai fait sa fête. Elle est la protagoniste de Carnet de Bal, une autre de mes fanfictions sur laquelle je poste tous les premiers du mois (oui chuis en retard, mais j'ai eu mes exams et une semaine de stage obligatoire :/). C'est très con, et chronologiquement ça se passe avant Georgia On My Mind donc si vous voulez voir le développement de sa 'relation' (haha) avec Jonathan, c'est par ici que ça se passe.

- La campagne de Harvey Dent pour devenir procureur, je me doute que vous devez connaître c'est toujours dans son origin story. La campagne de Cobblepott pour devenir Maire est apparue dans la série Gotham, dans le film de Burton et dans la série avec Adam West.

- Le fait que l'aube de Gotham soit violette à cause de la pollution est canon : à la fin d'un comics, je me souviens que Batgirl III / Spoiler regardait ça et vu que c'est de la couleur de son costume elle disait : « Serendipity ». Batgirl I / Oracle a répondu « Pollution. ».

-Hub City c'est la ville de La Question , le héros qui a inspiré Rorschach des Watchmen, et Bludhaven et la ville de Nightwing / Robin I une fois adulte, les deux sont près de Gotham. Le fait que ces villes s'étendent tellement qu'elles vont bientôt se rejoindre est inspiré de Aix-Marseilles.

- Lotham et Arlen sont deux villes citées dans Year One Scarecrow : Rosemary vit à Lotham, Crane a grandi à Arlen et c'est là qu'est l'école de Rosemary.