Conjonction de deux étoiles.
A peine parvenait-il enfin à reprendre ses esprits et à entreprendre de se mettre debout, que la personne s'était déjà levée précipitamment et s'inclinait, visiblement catastrophée.
-Gomenasaï ! Pardon, je ne voulais pas vous bousculer !
Disparaissant presque entièrement sous son large chapeau asiatique, l'individu ne lui laissa pas le temps de répliquer, et s'éclipsa précipitamment, plantant là un samouraï passablement furieux…
-Kero-chan ! Reviens ! La voix juvénile s'étouffait en s'éloignant dans le couloir.
Quel toupet avait ce gamin, la moindre des politesses était au moins de se présenter courtoisement, face à un homme de rang supérieur…
Shaolan soupira, en pensant à la fatigante soirée qui l'attendait très certainement avec Yûko, puis reprit sa marche, plus attentif cette fois, vers le salon de son hôtesse.
Parvenue dans une sombre pièce emplie d'un fatras indescriptible d'objets, Sakura poursuivit son avance en tentant de rester discrète, scrutant les alentours à la recherche de sa proie…
-Kero Chan… Je te tiens !
D'un bond, elle se jeta sur le minuscule félin, acculé entre deux coffres poussiéreux et tremblant de terreur face à la furie qui se tenait face à lui.
-Qu'est-ce qu'il t'a pris de t'échapper comme ça, d'un seul coup ?
Tout en parlant, Sakura le tenait fermement blotti contre sa poitrine, tout en le caressant pour le rassurer. Petit à petit, le chaton se détendit, se laissant aller à apprécier la caresse de sa jeune maîtresse.
-Par ta faute, j'ai bousculé un homme d'armes… Brrr… Si tu avais vu ses yeux…
Elle se redressa, promenant un regard curieux sur les objets étranges qui l'entouraient.
-J'ai cru qu'il allait me massacrer sur place. Un pareil regard, je ne l'oublierai pas de sitôt, crois-moi !
Réprimant le malaise qui l'envahissait de nouveau à ce souvenir, elle s'abîma dans la contemplation d'un magnifique miroir en métal ouvragé, qui trônait sur une étagère, entre une bouteille de Saké de grand prix et une étrange statuette blanche sous un globe en verre.
Attirée irrésistiblement, elle avança la main jusqu'à effleurer son reflet du bout des doigts, avant de les retirer précipitamment.
-Aïe ! Ça fait mal…
En touchant le miroir, un petit éclair bleuté s'était formé entre sa peau et l'objet métallique.
-Il n'y a qu'à moi que ça arrive, ce genre de choses, ajouta t-elle avec une moue boudeuse à Kero.
Mais son regard fut aussitôt de nouveau attiré par son reflet, qui semblait se perdre de plus en plus sur le miroir, tandis qu'une autre image s'y superposait. Avec stupeur, Sakura finit par distinguer plus nettement une pièce, dans laquelle une silhouette humaine gisait, prostrée.
-Naoko ? Comment…
La jeune servante pleurait toutes les larmes de son corps, face à une femme que Sakura ne reconnut que trop bien, malgré le peu de temps où elle avait été face à elle…
-Yui ! Il faut sortir Naoko de ses griffes !
Elle regarda la vision s'estomper en s'agrippant désespérément au miroir, comme pour tenter de retenir l'image de son amie d'enfance.
Une main fraîche posée sur son épaule la fit sursauter une fois de plus.
-Neko ? Tu me fais peur à chaque fois, quand tu fais ça !
Sakura poussa un long soupir de soulagement, puis s'agenouilla, saisissant la petite Taabo par les épaules.
-Ecoutes, il va falloir que je retourne là-bas pour aider mon amie Naoko, je ne sais pas comment, mais il faut que je la sorte de là… Toi, tu vas rester ici et m'attendre, d'accord ?
Mais la fillette secoua la tête négativement, un air déterminé sur le visage. Sakura soupira une nouvelle fois.
-Bon, si tu y tiens vraiment… De toutes façons, j'aurais du mal à t'empêcher de me suivre, n'est-ce pas ? Voyons… Il me faudrait une arme plus sérieuse, pour commencer… Au cas où.
Tout en disant ces mots, elle laissa son regard errer dans la pièce, sur différentes armes anciennes posées sur leurs supports. Laissant machinalement Kero grimper sur son épaule, elle s'arrêta sur un magnifique katana au pommeau ouvragé d'une tête de dragon en argent.
Lorsque qu'elle posa la main sur le fourreau, un frisson parcourut son échine, mais elle saisit fermement l'arme, et la glissa dans la ceinture de son hakama, comme elle l'avait vu faire des centaines de fois par son père et son frère.
Après avoir pris son repas avec Yuko, Shaolan écoutait maintenant en sa compagnie Maru jouer du shimasen avec dextérité. Avec la fatigue de la journée et la boisson, il avait beaucoup de mal à ne pas s'assoupir.
Il vit à peine Moro pénétrer dans la pièce, et se pencher pour glisser quelques mots à l'oreille de sa maîtresse affalée sur son futon.
-Vraiment ? Eh bien, elle n'a pas perdu son temps… C'est épatant… Elle est plus douée qu'il n'y paraît…
Shaolan dressa un sourcil à l'écoute de ces paroles étranges, attendant une explication de la part de son hôtesse.
-Tu dois certainement te demander ce dont je parle, n'est-ce pas, Shaolan… En fait il s'agit de mes autres invitées… Vois-tu, ces personnes viennent juste de nous fausser compagnie, en emportant un bien très précieux, qui ne leur était pas réellement destiné… Crois-tu que tu pourrais m'aider ? Je comptais justement offrir cette arme au maître d'armes du seigneur Amemiya…
-Un présent pour mon senseï ? Mon aide vous est évidemment acquise…
-Parfait ! Tu reconnaîtras tout de suite l'arme, il s'agit d'un katana, le Dragon d'argent.
Shaolan tiqua en entendant le nom de l'arme. Elle devait être d'exception, pour avoir un nom, et qui lui semblait familier, en plus.
-Tu auras sans doute du mal à les rattraper de suite, mais il est possible que ces personnes tentent de s'enfuir vers l'ouest… Reprit Yuko.
-Ça dépend… Depuis combien de temps ces… « Personnes » sont-elles parties ?
-Oh, moins d'une heure.
-Alors je devrais pouvoir les rattraper sans problèmes avant qu'elles n'aient quitté la ville !
-Si tu veux mon avis, il est possible que tu tombes sur un os… Si c'est le cas, ta priorité doit être de rapporter au seigneur Amemiya ce qu'il attend… Il n'est pas utile que tu repasses ici. Je saurai si tu as réussi de toutes façons. Tu les trouveras du côté des maisons de plaisirs, à l'okiya de Yui. Tu ne pourras pas le rater. Et, au fait, voici le présent que je t'avais promis.
Elle désigna un objet que Maru portait avec respect, posé sur un fin tissu en soie rouge. Il s'agissait d'un talisman chinois, une sphère parfaite en onyx, dont le noir profond tranchait avec les cordelettes rouges qui l'ornaient.
-C'est une arme très ancienne, qui devrait, à n'en pas douter, se révéler très utile pour toi.
-Une arme ?
-Prend-le en main, et exprime mentalement ton désir…
Intrigué, Shaolan saisit le talisman par sa cordelette, et le leva à hauteur de ses yeux, avant de les fermer pour se concentrer. Une image précise se forma alors dans son esprit…
Une épée chinoise… Forme harmonieuse, lame équilibrée, pommeau de jade et d'or… L'arme parfaite… Il pouvait presque sentir le froid du métal contre sa peau… Lorsqu'il ouvrit les yeux, il ne fut qu'à peine surpris de voir l'arme dans sa main, son pommeau orné du talisman qu'il tenait quelques secondes plutôt…
-Tu seras armé en toutes circonstances, avec ça, mon petit Shaolan… C'est un vieux fou qui l'a créée, sûrement en souvenir de ses origines chinoises. Avec cette épée, tu pourras également pratiquer ton art de l'épée chinoise… Ça faisait longtemps, n'est-ce pas ?
-Trop… Souffla Shaolan, avant de faire de nouveau disparaître l'arme de nouveau.
Cette femme connaissait la puissance magique du clan Li… Seul un être doué d'un certain potentiel, même inconsciemment, pouvait activer ce genre d'objet de pouvoir.
Hissée sur le sommet d'un mur, à bout de bras, Sakura faisait des efforts désespérés pour tenter de prendre pied, aidée par Neko qui lui faisait la courte échelle. Lorsqu'elle y parvint enfin, sous le regard affligé de Kero, qui faisait négligemment sa toilette en haut du mur, elle entama un long soupir, qu'elle retint aussitôt, en apercevant le serviteur de la maison, qui ne dormait plus et faisait sa ronde.
Elle aurait tellement voulu qu'il dorme encore… Mais Neko n'avait certainement plus les moyens de le droguer comme elle l'avait fait quelques heures plus tôt. Indécise, elle laissa un petit moment se passer, espérant secrètement voir l'homme quitter les lieux ou s'endormir de nouveau, avec la nuit déjà tombée depuis longtemps.
Justement, il étouffait un bâillement. Concentrée sur son observation, la jeune fille se penchait un peu plus, tandis que l'homme montrait de plus en plus de signes de fatigue… Soudain, n'y tenant plus, il se laissa tomber le dos contre un pilier de l'okiya, profondément endormi.
Au même moment, Sakura se senti basculer en avant, ayant perdu son équilibre à force de vouloir suivre des yeux le garde. Son postérieur heurta le sol avec un bruit sourd, et elle laissa échapper un couinement de douleur très peu discret… De son côté du mur, Neko secoua la tête en soupirant.
Mais curieusement, le sommeil de l'homme était si lourd qu'il ne réagit même pas. Sans plus attendre, elle se glissa à l'instinct dans les couloirs de l'okiya, pour retrouver Naoko, pendant que Neko faisait le guet.
Elle finit par ouvrir un shoji, sans aucune discrétion, trouvant Naoko en larmes, face à un homme à moitié nu et passablement éméché.
-Laisse-là tranquille ! D'instinct, elle avait dégainé sa lame, menaçant maladroitement l'homme à cause du poids de l'arme.
-Hime Sama !
-Viens Naoko… Toi, si tu bouges…
En fait, l'homme, écarlate et ahuri, n'avait pas vraiment l'air de saisir ce qu'il risquait. Il se mit aussitôt à beugler de toutes ses forces, contrarié d'avoir payé pour se retrouver menacé par un gamin mal dégrossi.
Effrayée par la tournure des événements, Sakura saisi vivement la main de Naoko, pour l'entraîner hors de la pièce, son arme toujours dégainée. L'okiya devint bientôt une terrible fourmilière, entre les clients furieux ou inquiets, et les servantes paniquées par la rumeur d'un homme violent et armé dans les couloirs.
En débouchant enfin dans les jardins, Sakura prit conscience qu'elle était poursuivie, juste au moment ou elle tomba nez à nez avec le serviteur armé d'un grand gourdin, bien décidé à l'intercepter. D'un geste protecteur, elle plaça Naoko derrière elle, tandis qu'elle pointait la lame de son katana sur l'homme qui les menaçaient.
-Laissez-nous passer !
Il ne répondit rien, mais se jeta avec assurance sur ce gamin qui tenait à grand peine la garde de son arme dans ses deux mains crispées. La jeune fille évita l'arme par réflexe, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, paralysée par la peur. Elle finit par tomber en arrière sur ses fesses, attendant le coup qui ne manquerait pas de suivre…
Si Shaolan aurait pu avoir du mal à trouver le but de ses recherches avec les seules explications plutôt vagues de Yuko, le tumulte et l'agitation qui régnait dans cette partie du quartier réservé avaient vite fait taire ses doutes.
Quelques badauds effrayés s'enfuyaient de la rue où se trouvait l'Okiya de Yui. Le jeune chinois ne s'attendait certes pas à ce qu'une ou deux personnes puissent mettre autant de pagaille dans un quartier habitué aux rixes.
Il arrêta au passage un homme débraillé en le retenant par le col de son kimono.
-Qu'est-ce qu'il se passe ici ?
-Les Sa… Les Samouraïs ! Ils réclament une fille de Yui ! Sans plus attendre, l'homme se dégagea brutalement en déchirant son vêtement, pour disparaître comme s'il avait le feu aux trousses.
Reniflant de mépris face à une telle lâcheté, Shaolan s'assura que son katana jouait correctement dans son fourreau, avant de se diriger vers la source du vacarme.
Parvenu à l'angle de la rue, il risqua prudemment un coup d'œil, plutôt que de se jeter inconsidérément dans la bagarre. Il se plaqua aussitôt au mur, surpris de la situation. Ce n'était pas l'attaque d'un homme isolé, mais d'une véritable petite escouade.
Quelques hommes se battaient avec des gardes du corps et des serviteurs de l'Okiya, tandis que d'autres tenaient en respect deux hommes bien amochés et soigneusement ficelés, d'un aspect plutôt misérables. Shaolan pensa aussitôt aux nombreuses bandes de pillards qui profitaient de l'instabilité provoquée par la guerre pour sévir autour d'Edo.
Deux hommes se tenaient en retrait, lourdement et richement armurés, visiblement les samouraïs dont le pouilleux avait parlé. Le plus grand des deux se tenait en retrait, la main sur sa garde, et son regard aux yeux noirs transpirait de fureur contenue.
Quelques mèches noires de jais retombaient sur son front, assombrissant encore son expression. Son compagnon, qu'il dominait de deux têtes, tenait son casque sous le bras, et s'adressait à lui avec un air doux et inquiet. Ses cheveux étaient gris argent, détail qui frappa le Chinois, alors que son visage était celui d'un jeune homme aux yeux d'or.
-Toya, ne t'inquiètes pas, je suis sûr que Sakura Chan va bien… Nous avons fait le plus vite possible.
-Yuki Kun, je te jure que si un seul homme l'a touchée, je l'étripe ! Rétorqua le grand brun avec une expression de haine qui fit frissonner Shaolan malgré lui.
Prudemment, le Chinois prit le parti de passer par l'arrière, n'ayant aucune envie de se frotter à une troupe entière d'hommes visiblement déterminés. Au moins, ils faisaient une parfaite diversion pour lui permettre de passer inaperçu….
