Chapitre 6

John voudrait pouvoir penser. Penser utilement. Il voudrait avoir cette incroyable capacité qu'a son ami, à analyser les situations. Tellement rapide, Sherlock. Si efficace. Seulement, John ne peut pas. L'impulsivité, la terrible, le saisit toujours avant qu'il n'ait pu réfléchir.

S'il n'avait pas tant bu.

Il ne peut plus penser. L'étrange sentiment. Comme une pesante sensation de vide dans sa boîte crânienne. Et Sherlock, haut perché dans les vapeurs de la substance chimique, qui ne pèse plus ses mots. Qui s'abandonne, inerte, puis soudain remuant, sur les cuisses de John. Est-il conscient qu'il marmonne ? Que les mots s'échappent de sa bouche, dans une incessante, incompréhensible ribambelle ? Probablement non. Probablement, il ne sait pas ce qu'il dit. C'est ce qu'il y a de plus troublant. John, sans Sherlock et son esprit de fer, est un paralytique. Un inutile tas d'os et de muscles.

Pourquoi est-il allé se mettre dans cet état-là ?

Sherlock, ordinairement si calme. Lui, maître incontesté, en toutes circonstances. Comme il est simple alors, pour John, de vivre. De n'être qu'acquiescements. Seul véritable ami de celui qui n'a pas d'amis, dans un monde où ils avancent en fratrie solitaire, incomprise fratrie.

John suit. Fou, ce qu'il aime suivre Sherlock. Il l'a toujours suivi. Aussi loin qu'il se souvienne. Toujours défendu. Encensé. Les décisions prises par Sherlock, ces autoritaires, froides invectives, incluaient John, où qu'ils soient, quoi qu'ils fassent. Et c'était bien. C'était ce que voulait John. Suivre Sherlock.

Maintenant, que faire ? Comment lui parler ? Où le guider ? Qu'être ? John ne sait pas faire cela. Décider pour l'ami qui divague. Sherlock aurait su, lui, si leurs rôles d'à présent avaient été inversés. Sherlock sait. Invariablement.

« Donne-lui encore de l'eau, John. John ? » Wiggins se penche, rit doucement. « C'est normal qu'il soit dans cet état, John. Moriarty a certainement mis la dose. Il lui en a donné beaucoup. 'Fais pas cette tête, Johnny. »

Moriarty. Horrible. Dégoûtant. Vieillard.

John voudrait pouvoir parler. S'extraire de l'effroyable mutisme qui le tient. Mais quoi, il a perdu ses repères. On ne peut pas lui en vouloir. Pourtant, il voudrait répondre. Répondre à Wiggy qui, gentiment, dans un geste de réconfort, secoue son épaule. John, voudrait rire. Il devrait rire. Rire avec Wiggins. Parce qu'une élucubration pareille, vraiment. Sherlock, qui bande. Sherlock bandant. Lui ? L'individu si cruellement asexué ? L'être supérieur, de tout temps méprisant le corps et ses besoins ? Les rejetant, les moquant, les excluant quotidiennement ?

Que dit-il, déjà ?

Manger ? Du temps perdu, John. Pisser ? Plus tard, John. Sur un trottoir, John. On se retient quand on a seize ans. Se masturber ? Jamais entendu parler. Jamais essayé. Jamais. L'occupation des oisifs, John. La lubie des paresseux.

Ou quelque chose comme ça.

Dans tous les cas, impossible. Risible. Bander pourquoi ? Pour qui ? Pour Moriarty ? L'ignoble, dont les mains perverses et serpentines s'immisçaient plus tôt sous la braguette de son ami ? John réprime un haut-le-cœur, et dans le même temps, inonde d'eau le visage de Sherlock. Sherlock qui, loin de s'offusquer, soupire d'aise.

« Merde. » John siffle. Il soulève un pan de son t-shirt, tente d'éponger le ruissellement, alors que sous sa main, la tête frisée de Sherlock se détourne, furtive, puis s'engouffre sous le vêtement. John se raidit lorsque le front humide du brun rencontre la peau de son ventre. « Merde. » Il couine. Sherlock l'enserre de ses deux longs bras et sur l'abdomen du blond, son visage est une caresse mouillée.

Voilà encore quelque chose. Le visage de Sherlock. Contre son ventre. Ô John, qui n'a plus de repères. Plus de repères du tout. Sherlock ne touche pas. Sherlock s'écarte. Enfant, il se soustrayait aux étreintes, innocentes cajoleries des adultes, avec la vivacité de l'animal traqué. Depuis lors, au sein de la famille Watson, l'accord tacite ''Espace vital de Sherlock'' avait été scellé et dûment respecté, sous peine de lourdes représailles.

Les seules trêves qu'avait connues la règle établie, étaient les cauchemars. Sherlock se ruait alors aux côtés de John et l'étouffait de tout son petit corps angoissé. C'était ainsi. Ça l'était, du moins, avant que John ne le retrouve à ses côtés ce matin même. Mais John ne pense pas à cela. Parce que John est ivre, et que sur son ventre, le visage de Sherlock.

C'est la drogue.

John le sait. C'est l'ecstasy. Les neurones de son ami éclatent en ce moment comme les bulles d'un soda malmené. Comme ça. Par milliers. Sherlock a envie de toucher, d'être touché, parce que c'est ainsi que ça se passe. Pareil pour tout le monde. C'est la drogue. C'est tout.

La drogue. Une telle certitude, loin de le rassurer, redouble en lui l'anxiété. La proximité du corps, avec Sherlock, c'est un évènement auquel il n'était pas préparé. C'est l'oppressante impression de passer un examen décisif, sans avoir pu effectuer la moindre révision. Comment doit-il censément réagir ? Doit-il le repousser, compte tenu de sa gêne, dans un gaillard, un viril élan ? Ou bien doit-il, en frère consciencieux et dévoué, le garder sous son aile, faisant fi de l'égarement émotionnel que provoque en lui un tel rapprochement ?

John soupire. Abaisse sur la tête de Sherlock le bas de son t-shirt. Dissimulé. Hors de ma vue. Ne rien faire. C'est encore ce qu'il y a de plus sûr.

Wiggins se lève. John tourne subitement la tête.

« Où tu vas ? » Il demande, suppliant.

Wiggins tiraille un instant les poils de sa barbe encore jeune. De toute sa longueur, il se balance, l'air mitigé.

« Tu sais, John, tu n'es pas obligé de subir tout ça. » Il finir par dire.

John retrousse les lèvres sur un « hein ? » silencieux.

« Mais oui. » Wiggy reprend. « John, je te connais. Tu es fort. Très fort. Ton sale caractère nous figerait tous. Parfois, même, un regard de toi est un poing dans la gueule. L'opposant n'a qu'à trembler devant ton inflexibilité. Tu es l'ami qu'on respecte. Pas seulement parce que tu dégaines les coups. Parce que tu es droit. Franc. Tolérant. Un inconnu, face à toi, peut aussi bien devenir un ennemi qu'un ami. Tu donnes à chacun sa chance de prouver sa valeur. Et en cela, je trouve juste ton jugement. Mais regarde-toi. Toute cette belle force d'homme, c'est pour Sherlock que tu la consume. Tu le préserves. Toujours. De quoi ? Je ne sais pas. Du passé, sûrement. De toutes ces sombres choses qui le hantent. Et ce rôle t'étouffe, mon ami. Tu le préserves, mais tu ne te préserves pas toi. Pire, tu t'ignores. »

John, bouche bée, écoute le sermon. Coi, petit, devant la sagesse irradiée. Wiggins poursuit.

« Tu ne laisserais à personne le droit de te dicter ta conduite. Personne. Mais lui ? Tu le suivrais jusqu'en enfer. Et parce qu'aujourd'hui il est inapte, tu es perdu. Impuissant. En ce moment même, tu te dis que tu ne comprends rien. Que vraiment, la vie t'a fait un sale coup lorsqu'elle t'a promu Meilleur Ami en Titre. Tu vois ce que je veux dire ? Meilleur ami du génie. Du tout puissant. Quel dommage, John. De t'effacer s'il s'efface. De t'oublier s'il s'oublie. Il y a en toi un feu que tu ignores. Belle lumière au placard. »

John fronce les sourcils. Les mots de Wiggy sont des piques audacieuses, habilement tirées.

« Regarde-le, maintenant. » John baisse les yeux sur Sherlock. La chevelure noire jaillit par boucles luisantes de sous le t-shirt. Et sa respiration chaude, saccadée, le brûle, là. Juste au-dessus de la ceinture. « Une pauvre chose, non ? »

Sherlock ? Une pauvre chose ?

L'impulsivité, compagne de ses jours. John veut bondir.

Il ne bouge pas. Sherlock étendu sur lui, il ne peut rien. Il ne peut pas se défaire de la chaleur soufflée sur son ventre. Il aime cette chaleur-là. Puis en sourdine, dans sa tête, une petite voix lui intime le silence. La petite voix de la raison, qu'il croyait perdue, lui affirme que ces mots sont ceux dont il a besoin.

« Tu le vois là, tel qu'il est vraiment, John. Tu sais ? Un être humain. Un adolescent stupide, qui n'a pas vérifié la quantité de drogue qu'on lui tendait, avant de la gober. Un gosse, ton Sherlock. Sans toi, il enchaîne les conneries. » Wiggins sourit tandis qu'il parle. Plutôt étrange, parce que ses mots semblent une redoutable sentence, dans les oreilles de John. Il poursuit : « Tu as grandi avec la conviction que ce type, » Il pointe le doigt sur Sherlock. « que ce type, prendra toujours la bonne décision. Pas vrai ? Tu es sûr de lui. Sa parole est gravée dans le marbre. Il est omniscient. C'est ça ? »

John respire vite. Silencieux.

« Eh bien laisse-moi te dire, John. » Wiggins abaisse son visage près, tout près, de celui de John. « Tu te trompes. Aujourd'hui, c'est lui, le grand Sherlock, qui patauge. Détache-toi du reste, John. Tu as autant de valeur que n'importe quel génie asocial. Fais-toi confiance. Aie confiance en la force qui t'habite. Elle est ce que Sherlock aime chez toi. Ce que nous aimons, nous. Si les choses ne te semblent pas normales, dis-le. Dis-le-lui. Qu'est-ce qui t'en empêche ? Poser des questions, c'est permis. C'est pas dans l'état dans lequel il se trouve, qu'il se permettra de t'envoyer balader avec la mention ''Question Stupide''. »

Ils échangent un regard.

John, le cœur débordant de confusion. Et Wiggins l'observe, regard à la fois solennel et amusé.

« Wiggy, c'est cool de me dire tout ça, man. Mais vraiment, je vais bien. Enfin, j'ai pas l'habitude de… » John se racle la gorge, contrit à la simple pensée que Sherlock est juste là. Qu'il entend tout cela. Reste à savoir s'il enregistre le moindre mot. « J'ai pas l'habitude de le voir comme ça. Mais c'est la drogue. S'il agit si bizarrement. Il ira mieux demain. Tu l'as dit. Et moi je… » John cherche. Lui quoi ? Lui est comme il est. Lui est faible devant Sherlock, c'est certain. « Je fais ce que je peux, Wiggy. » John renifle. « J'essaie de le cerner, là tout de suite. Ou seulement, de passer au-dessus. Mais ça vient pas. J'y arrive pas. Pas avec lui. J'aimerai être le John dont tu parles. Pas moyen, mec. Tu te fais des idées sur moi. »

D'un ample mouvement de la tête, Wiggins fait « non ». Geste de dépit. Triste geste d'abandon.

« Libre à toi de penser comme tu l'entends, mon ami. Bien dommage. » Il ajoute. « Mais retiens au moins une chose. La drogue ne pourvoie pas les gens d'amour. La drogue est un révélateur d'amour. La drogue est un révélateur, John. Sherlock est plein d'amour. Seulement, il l'emprisonne, le retient, le contient de toute son âme. Inconsciemment, il pense se protéger. Encore une fois, quel gâchis. Mais aujourd'hui, l'ecstasy a fait son job. L'ecstasy a ouvert la porte. En grand. Est-ce qu'il y comprend quelque chose ? Je ne crois pas. Je crois qu'il te demande de l'aide, là, tout de suite. En ce qui concerne l'amour, Sherlock est un idiot. Inculte et enfant. Donc, sa charmante tête sur ton ventre ? C'est ça. Un appel à l'aide. »

Un silence s'étend, durant lequel John tente d'assimiler les derniers mots de Wiggy. Mots empreints de véracité, probablement. Cela, il le perçoit. Mais John est jeune. Les paroles du sage Wiggins se sont posées sur lui, se sont accrochées, et pourtant il est trop tôt. Trop tôt pour que le sens ne s'extirpe déjà des mots. Trop tôt pour qu'il n'apparaisse, clair, évident, dans l'esprit de l'adolescent.

« Qu'est-ce que tu veux que je réponde à ça, mec ? » John sourit, perplexe. « Ok. Je te l'ai dit. Je fais ce que je peux. »

Wiggins hausse les épaules, souriant, bien certain que John, ce môme, a besoin de méditer tout cela.

Cependant, il ajoute une dernière recommandation :

« Les questions que tu te poses, tu vois ? Pose-les-lui. C'est pas plus compliqué. »

Wiggins fait volte-face.

Il s'en va, personnage mystérieux, vers la bande d'enfants qui s'agitent autour de l'invalide Moriarty. Il abandonne John. John qui pense désormais à plein régime, ruminant en lui les érudits conseils. A force de pérégrinations intérieures, il finit par se persuader que Sherlock doit marcher. Qu'il doit se lever. Bouger sa grande carcasse. Peut-être qu'ainsi, il reviendrait à lui. John serait alors apaisé. Le naturel, l'habituel revenu, il cesserait de se demander pourquoi la tête de Sherlock sur son ventre serait un foutu appel à l'aide.

Il soulève son t-shirt, découvre le visage de Sherlock.

« Sherlock ? »

Les yeux, rendus noirs par l'envahissante pupille, sont à peine ouverts. Et ne s'ouvrent sur rien. Rien d'humainement visible. Sherlock inspire, expire, tout en mâchant vigoureusement le chewing-gum. Dans un mouvement mécanique, sa joue lisse passe et repasse sur le nombril tendu de John.

« Sherlock ? » John appelle, plus fort.

Les paupières de Sherlock papillonnent. Ses lèvres, imperceptiblement, tentent un sourire. John prend la tête du brun à deux mains, la soulève, secoue doucement les boucles noires. « On marche un peu ? Ça te tente ? »

Sherlock hausse vaguement le menton. Une fois seulement, les yeux mi-clos. Son crâne est lourd, entre les mains de John. Et John insiste.

« S'il te plaît. » John laisse tomber son front sur celui de Sherlock. « S'il te plaît… » Il soupire. « Je ne sais pas quoi faire, quand t'es comme ça. Oh, Sherlock ? Debout, allez. » John le secoue plus fort. « Tu as envie de bouger, pas vrai ? Une cigarette ? Ça te dit, une clope ? »

Les lèvres du brun remuent à peine. John penche l'oreille sur cette bouche abîmée.

« T'as dit quoi ? » Il demande, patient.

Sherlock humidifie ses lèvres d'un coup de langue très lent. Du bout des dents, il sort à l'air le chewing-gum, pauvre morceau de pâte blanche fondue. John l'en débarrasse, puis se penche à nouveau.

« Ressste. » Sherlock articule difficilement, de sa voix profonde. « Ressste là. »

John se redresse, vaincu. Il reste donc là. Pas grave, il pense. Il attendra encore un peu. Et comme il attend, il laisse traîner son regard aux alentours. Ses yeux se posent sur un paquet de cigarettes, abandonné non loin. Il se tend. Se tend plus encore. Frôle le paquet de sa main écartelée. Puis l'attrape enfin, soulagé. Il extrait une clope. Une mentholée. Cool.

Il en allume l'extrémité à la flamme tranquille du feu de camp. Le fond sonore est plein d'une musique électrique. De la voix de ses amis, aussi. Ça semble se calmer, là-bas. La vue d'un Moriarty rompu, piteusement assis dans l'herbe, essuyant un nez brisé, sanglant, procure à John une joie vive et neuve. Il tire sur la clope, rasséréné, puis l'abaisse vers la bouche de Sherlock. Sherlock, les yeux résolument fermés, prend entre ses lèvres le filtre jaune. Il inspire longtemps. La cigarette, entre les doigts de John, se consume d'un quart.

« T'as entendu ce qu'a dit Wiggy? » John demande, d'un ton léger. Plus pour lui-même que pour le brun, vraiment. « Il dit que tu as besoin d'aide. Non mieux. Que tu demandes de l'aide. Il dit des choses étranges. Tout le temps. Il aime bien faire ça. C'est comme cette histoire d'aura. Tu crois que c'est possible ? Discerner l'aura des gens ? »

Au-dessus du brasier, John décharge la clope de son excès de cendre. Il lève les yeux vers la nuit. Haute, noire nuit, criblée d'étoiles. Sur le ventre de John, Sherlock souffle la fumée.

En John, la voix de Wiggins. Sa charmante tête sur ton ventre ? Un appel à l'aide, mon vieux. Rien que ça.

« Eh, Sherlock ? Tu me le dirais, si t'avais besoin d'aide ? » John, entre le pouce et l'index, prend le menton de Sherlock, incline vers lui le visage béat. Sherlock sourit, c'est sa réponse. « Tu me le dirais ? »

Sherlock hausse les sourcils, souriant encore. Il fait « non » de la tête. Mollement.

Sa main cherche celle de John, celle qui tient la cigarette. Alors il tâtonne. Amusé, John coince la cigarette entre ses dents et offre à Sherlock une main libre. Sherlock s'en saisit. Ses lèvres s'étirent sur un rire silencieux, lorsqu'il comprend l'enfantine provocation du blond. Sa large paume recouvre les phalanges écorchées de John. La pulpe de ses doigts inspecte les plaies superficielles. Ses ongles éraflent l'intérieur de la main blessée, puis glissent sur la peau du poignet dans une agréable caresse. John frissonne. Hypnotiques, les ongles qui parcourent son poignet. Leurs mains réunies jouent dans l'air, nonchalantes. Les doigts s'emmêlent et se démêlent. L'une contre l'autre, les paumes se pressent. Puis se détachent. Et le bras de Sherlock s'enroule plus étroitement autour de la taille de John.

John dont le cœur palpite, rapide. C'est drôle. Drôle de sensation. Il est gêné. Pourtant il est bien. Est-ce qu'ils ont jamais étés aussi proches ?

Peut-être. Il y a longtemps.

« Sherlock ? » John rit, maladroitement. « Qu'est-ce que tu fais, là ? Un câlin ? » Il pose les yeux sur leurs mains qui s'accrochent, sous la ferme pression de Sherlock. « Dis quelque chose. »

Silence.

Les questions que tu te poses. Pose-les-lui.

Des questions. Sûr, il en a. Quelques-unes. Par exemple, pour Moriarty, il ne sait pas. Sur le moment, la réponse lui paraissait évidente et il ne pensait qu'à frapper. Détruire. Le plus violemment possible. Maintenant qu'il est calme, John ne sait plus.

Le doute est en lui.

Peut-être, John pense, peut-être qu'il s'est trompé. Peut-être qu'il n'a finalement surpris qu'un moment d'intimité pleinement consenti, entre ce grand fou de Jim et son ami.

Et après ?

Sherlock serait toujours Sherlock. Peu importe. Peu importe s'il choisit d'être soudainement un corps, plutôt qu'une machine. Et libre à lui de se taper un homme. Libre à lui de se taper Jim Moriarty l'Affreux.

Non. Non. Pas possible. Jamais. Implacables pensées de John.

Plus il cherche à se convaincre de son propre détachement, plus il souffre d'écœurement à l'idée que quiconque puisse avoir une telle proximité avec Sherlock. D'imaginer Sherlock, conduit dans une mascarade sexuelle. Entraîné, embrassé, dénudé. Le contact de la peau contre la peau. L'emboîtement des corps. Le mélange des fluides.

Tout cela se situe bien au-delà de ce que John peut admettre. De ce qu'il peut accepter. Sans qu'il ne puisse réellement comprendre pourquoi, John se veut détenteur d'une exclusivité totale sur le corps de son ami. Ce, depuis qu'ils sont enfants. Dures, intransigeantes jalousies de l'enfance. Après tout, il en a le droit. Ensembles, ils ont tout partagé, ensembles, ils se sont exclus.

John a toujours été le seul, pour Sherlock.

Vivent les cauchemars, finalement. Il pense, avec mauvaise foi.

Tout cela vaut plus que le sexe. Tout cela ne saurait disparaître sous l'étreinte d'un étranger. D'un intrus.

John veut savoir. Il faut qu'il sache. Il inspire. Fort. Appelle à lui le courage. Allez, il pense, Wiggins n'aura pas parlé en vain.

De toute façon, peu de chance qu'il réponde.

« Sherlock ? »

Sherlock acquiesce paresseusement. Ses yeux sont ouverts, maintenant. Il semble perdu dans la contemplation du nombril de John.

« Est-ce que… » John s'éclaircit la gorge, hésitant. « Est-ce qu'il y a un… Un truc ? Entre Jim et toi ? »

Il se mord les lèvres, regrette déjà la stupide question.

Merde. Merde de merde de chié, putain. Impossible de revenir en arrière. Ne réponds pas. Ne réponds pas. Pitié, ne réponds pas.

Sherlock entend la question. Il l'entend. D'ailleurs, de longues secondes s'écoulent alors que la question de John fait écho, encore et encore, dans son esprit. A travers les brouillards de son extase intérieure, Sherlock se demande quoi répondre. Mais il est dur, dur, de consciencieusement penser lorsque l'on se sent si bien. Tenaces, les fourmillements délicieux qui lui parcourent le corps. Et dans sa poitrine, une chaude pesanteur, bienfaitrice, dominatrice, ondulante, au moindre de ses mouvements.

Il voudrait rester comme ça. Toute sa vie. Toute sa vie, faire face à ce petit nombril de John. Il glousse. Non. Non, ne pas rire. John va penser qu'il se moque. Juste, se redresser. Se redresser pour mieux le regarder. Se redresser doucement. Petit à petit. Petit à petit, parce que ça tourne. Merveilleux, comme ça tourne.

John s'étonne de le voir bouger.

Enfin.

Sherlock se meut avec une incroyable lenteur, activant ses membres l'un après l'autre, dans une comique synchronie de pantin désarticulé. Et John, tout étourdi encore par la question ridicule qu'il vient de poser, s'empresse de le soulever. Avec peine, ils combinent leurs forces. L'un tirant, l'autre poussant, puis retombant à moitié. Au bout d'un temps qui leur paraît long, Sherlock parvient finalement à se tenir droit, agenouillé et tanguant encore, devant John. John qui, anxieusement, attend une réponse, tout en pensant bien fort : Ne réponds pas. Ne réponds pas. Ne réponds pas.

Sherlock lutte, afin de garder les paupières ouvertes. Il regarde John. John, des cheveux plein les yeux, immobile, résolu et inquiet. Si formidablement inquiet. Pourquoi est-il inquiet, déjà ?

Ah oui. Un truc. Entre Jim. Et moi. Il sourit. Sa tête bascule dangereusement en arrière et, in extremis, il se rattrape à la nuque de John.

John qui veut rire, mais qui ne rit pas, parce qu'alors, le front de Sherlock vient taper le sien. Pas tellement fort. C'est un choc serein. La douleur est peu de chose. Plus importante que la douleur en cet instant, l'haleine de Sherlock. Tout contre sa bouche. Bonne odeur de menthe, de tabac. Chaude haleine de Sherlock. L'éclair blanc de ses dents, découvert à travers un sourire. John, paralysé. John, abruti, lorsque les dents de Sherlock viennent, subitement, mordre sa lèvre inférieure.

Il en perd l'entendement, John. Il en perd la perception de l'espace et du temps.

Les dents de Sherlock, morsure aérienne, de la lèvre inférieure de John, migrent vers sa lèvre supérieure. Et John, bouche ouverte sur l'étonnement, reçoit sur sa langue le souffle brûlant, haletant de Sherlock. Il en oublie de respirer. Sherlock, rapide, emprisonne entre ses deux mains le cou de John. Et incline la tête. John, spectateur, prisonnier d'une scène au ralenti, ne bouge pas.

Il pense seulement : C'est une blague. Il me fait marcher. Il ne va pas le faire. Il ne peut pas le faire. Pas vraiment. Il va s'arrêter. Juste avant. Il va s'arrêter. Maintenant. Sherlock, arrête-toi. Arrête-toi.

John, automate, ferme les lèvres. Sans même y penser. Parce qu'à présent, c'est trop tard. Sherlock va le faire. Sherlock embrasse John. Et parce que John a fermé la bouche, leurs lèvres s'ajustent l'une sur l'autre comme un fait exprès. Le contact est un électrochoc, John veut reculer, et autour de son cou, les doigts de Sherlock se resserrent. Sur sa bouche, la bouche de Sherlock qui sourit, s'éloigne, puis revient, vorace. Sherlock, emporté par la frénésie de l'envie, n'a de cesse d'imprimer ses lèvres sur celles de John, dans un mouvement toujours plus pressé, toujours plus violent. Une force nouvelle irradie de son corps, et parce que sa tête tourne, ils oscillent d'avant en arrière, bercés.

John a fermé les yeux. Pauvre cœur de John, qui sursaute d'effroi, de confusion, parce que sur sa bouche, celle de Sherlock. Bouche sèche, bouche piquante, mais ronde. Mais souriante. Insistante, la bouche de Sherlock. Libérée.

John se sent fondre. John se laisse prendre. Juste un peu. Juste, quelques secondes de plus. Déjà, il entrouvre les lèvres, laisse passer entre ses dents l'impatiente langue du brun. Et Dieu, le bonheur de Sherlock, explosé en lui. Ô le bonheur, le plaisir qu'il ressent, Sherlock. Pour sa langue, qui enfin, rencontre celle de John.

Il voudrait ne jamais s'arrêter.

Mais John s'arrache à lui. Brutal. Lorsque John s'arrache à lui, lorsque toute la moite chaleur de leurs langues réunies n'est plus qu'un froid, un vide humide, Sherlock voudrait mourir.

Et John, soudain glacial. Erratique.

« Arrête. »

Pâle de fureur. Tremblant de fureur.

John est furieux.

Sherlock ferme les yeux. Vite. Chasser l'image de John furieux. Il veut s'approcher encore. Embrasser encore. S'il avait su. S'il avait su que ce serait si bon, embrasser John. Il l'aurait fait chaque jour de la vie qu'ils ont partagée. Tous les matins. Puis tous les soirs. Jusqu'à la fin des jours.

John l'arrête. Ses mains fortes maintiennent loin de lui le buste de Sherlock.

« Arrête ! Sherlock, arrête. »

Sherlock fronce les sourcils, désorienté. Ça ne peut pas se finir déjà. C'est trop bon. Sherlock se mord les lèvres. Son esprit est plein du goût de John. Il ferme les yeux. Encore. Il avale l'air et geint de plaisir. Ô le merveilleux souvenir.

« Pourquoi, John ? » Il souffle. « Pourquoi tu fais ça ? » Et son corps se balance légèrement. Il ouvre les yeux sur les étoiles. Puis il regarde John. « Laisse-moi t'embrasser. S'il te plaît. S'il te plaît ? »

John secoue la tête, les yeux écarquillés. Eberlué, John.

« Pourquoi ? » Il répète, outré. « Pourquoi ? Mais qu'est-ce que c'est que cette drogue à la con, putain ? »

A nouveau, il secoue la tête, incapable de se remettre de ça. Dieu, c'était fort. Trop fort. Il tente de se relever, et ses jambes, fébriles, se dérobent sous lui. Il tourne les yeux vers Sherlock. Sherlock qui bouge la tête, paisiblement, au son de la musique. Frémissant. Murmurant « John. Jooohn. »

John, incapable de se lever. Incapable, non plus, de lâcher des yeux le visage rayonnant de Sherlock. Irradiant de plénitude, le visage de Sherlock. Et John, effaré, se sent soulevé d'une fulgurante envie. L'envie subite, imprévisible, de revenir en arrière. D'avoir chaud, à nouveau. Contre Sherlock. Sherlock et son haleine de menthe. Et sa bouche, et sa langue.

Et parce qu'il a bu, parce que l'envie domine désormais tout autre pensée de raison, de cohérence, il veut le prendre dans ses bras. Lui dire : « Oublie. Embrasse. Embrasse-moi. Autant qu'il faudra. ».

Mais dans sa poche, le téléphone sonne. John retombe. Brutalement. Aïe. Douloureuse réalité. Il décroche.

« Oui ? » La voix sourde, éraillée, de John.

« John ? Oh John ! » Du combiné, un sanglot déchiré d'Harriet lui parvient. Et le cœur de John s'emballe. Une nouvelle fois. « Oooh John… » Elle s'étouffe entre deux hoquets. « John, il faut que tu viennes. »

Et elle pleure. Elle pousse un gémissement terrifiant. John s'accroche au téléphone.

« Harriet ? » C'est effrayant. Il est effrayé. « Qu'est-ce qui se passe ? Tu es blessée ? T'es où ? »

« Jooohn. » Les cris de souffrance. « Lucie… Lucie, John… Ma petite Lucie… » Harriet s'étrangle. Sa respiration mouillée de larmes, entrecoupée de cris rauques, torturés. « Vieeeens ! Tout de suite, John ! » Elle reprend, dans une supplique aigue.

« Mais où ? » John s'entend gueuler. « Où es-tu ? Je viens. Je viens ! Mais où ? »

Harriet bégaie. Bafouille. Elle ne connaît pas l'adresse. Attend, elle dit, elle va regarder. Mais non, elle hurle, effondrée. Non, elle ne peut pas laisser sa Lucie. Non, non, non. Pas sa Lucie. Pas elle. Et John tremble. Et Sherlock qui l'observe, sans comprendre. Sherlock qui semble un enfant. Un enfant abandonné.

« Harriet, écoute. Ecoute-moi, Harriet ! Oui. Oui, je sais. Peu importe. Appelle une ambulance. Quoi ? » A l'autre bout de la ligne, Harriet dit qu'il faut venir. Il faut venir avec Sherlock. Le regard de John se pose sur Sherlock. Non. Simplement impossible. Impossible qu'il emmène avec lui un Sherlock planant à des kilomètres au-dessus d'eux. « Ecoute, Sherlock est… » John ferme les yeux. Dieu, ces hurlements qu'elle pousse. Ok. Il pense. Ok. De toute façon, je ne peux pas le laisser là. « J'arrive. Oui. Envoie-moi l'adresse, Harriet. Il faut que tu m'envoie l'adresse. »

Elle a raccroché.

John baisse les yeux sur son téléphone. Il grelotte de tous ses membres. Il devine que Sherlock s'approche, à tâtons. Sherlock ne dit rien. Seulement, il attire John contre lui. Ensemble, ils se libèrent du sol. Perdant l'équilibre, puis se stabilisant à nouveau. Faibles, l'un de toute la drogue qui le consume, l'autre de la terreur, la cruelle, qui paralyse.

Sherlock ne sait pas. Il ne sait pas où ils partent. Sherlock est encore trop haut. Si bien. Mais à côté de lui marche John. Et John dit qu'il faut y aller. Il faut y aller, Sherlock. Alors ils y vont. Si c'est ce que John veut.

Tout ce qu'il veut.

Ils s'en vont. Deux adolescents, appuyés l'un sur l'autre. Trébuchants au moindre pas.

Mary se sent nauséeuse. Les traits de son visage, paralysés de stupeur. Et malgré l'écrasante chaleur de cette nuit d'été, elle a froid.

Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

Elle ne comprend pas. Pas bien sûr qu'elle ait vu juste, qu'elle ait vu droit. Hagarde, elle tourne les yeux vers Gregory. Gregory, qui lui rend son regard. La même expression ébahie, sur le visage de Greg. Les yeux ronds comme des billes. Et larges, les pupilles dans ses yeux.

« Est-ce que… » Gregory bafouille. « Est-ce que Sherlock vient de… Est-ce qu'il vient d'embrasser John

Mary, verte.

Elle va vomir. Elle le sait. Elle le sent. Elle se détourne, s'échappe, fugitive, de l'implacable regard d'autrui. Elle court cacher sa honte. Son horreur. Son malheur et son dégoût. Triste jupe souillée de Mary.

Elle ne s'en remettra pas. Pas avant longtemps.

23h18 Abbot Street.

C'était une chance de n'être pas trop loin. Une chance, parce qu'ils ont erré tous les deux. John guidant Sherlock, le long de Graham Street. Sherlock divaguant, assoiffé, les bras ballant le long du corps, et ses jambes, longues, s'emmêlant entre elles. Un trajet qu'ils auraient pu parcourir en moins de dix minutes, leur a finalement pris bien plus de temps.

A présent, ils arrivent.

Une ruelle étroite, abandonnée à l'ombre des buildings de Dalston Lane. L'air est écrasant de chaleur. Sherlock s'adosse de tout son long contre la porte de métal grillagée, qui fait office d'entrée à l'immeuble. La sueur a formé sur sa peau une pellicule luisante. Sur son front, les boucles brunes s'accrochent, collées, lui encombrent les yeux. D'une main tremblante, il dégage son champ de vision. Il croise le regard de John. John baisse les yeux sur la poitrine de Sherlock, qui se gonfle, se dégonfle, d'un souffle erratique. Il lui tend la bouteille d'eau, vidée aux trois quarts déjà. D'un trait, Sherlock engloutit le reste d'eau, puis il se débarrasse de la bouteille, qui percute le mur d'en face dans un bruit de plastique vide.

Sherlock expire profondément, essuie ses lèvres d'un revers du bras.

« On y va ? » John demande, les yeux dans le vague. Il est fatigué, John. Comme fiévreux.

Les cils de Sherlock vrillent une seconde. Sa tête roule lentement vers John. Il sourit sans répondre. John lui saisit le poignet et pousse le battant de fer.

Trois étages d'escaliers s'enchaînent. Les deux garçons poussent leurs forces aux limites de l'épuisement. Parce que Sherlock a perdu le contrôle de son corps, parce que John le tire, le traîne, parce qu'à chaque marche ils manquent de tomber. Plus d'équilibre, plus de cohérence. John a entre les bras une poupée de chiffon. Soixante-cinq kilos, la poupée. Dans un dernier effort, qui arrache à John un cri victorieux, ils atteignent le troisième étage.

La cage d'escalier est plongée dans la pénombre. Sherlock sert entre ses doigts ceux de John. Il ferme les yeux. Heureux, Sherlock, de se laisser mener. Dans la noirceur de l'étage, il sourit encore. Il sourit au souvenir de John qui, enfant, sur le chemin de l'école, lui prenait le coude et riait. Ferme les yeux, Sherlock ! Je te guide. Tu me fais confiance, hein ? Sherlock frissonne. Il resserre sa prise, sur la main de John.

Oui, John. Entièrement confiance.

Tâtonnant, John s'avance vers l'appartement de Lucie Gauzeire. Il s'apprête à frapper, et sous son poing fermé, la porte de l'appartement s'ouvre, lugubre grincement. John tire sur la main de Sherlock. Tous deux, ils pénètrent la noirceur du lieu. Les contours du petit meublé se précisent, alors que les yeux de John s'habituent finalement à l'obscurité.

« Harriet ? » Il chuchote, incapable d'hausser le ton de sa voix. « Harriet, t'es là ? »

Un mouvement, à peine perceptible, près du lit. L'ombre d'Harriet traverse la pièce. Une lumière, faible halo d'une lampe bon marché, emplit soudainement l'espace. John cligne des yeux, Sherlock enfouit son visage entre ses mains, puis écarte les doigts, un à un. Un petit appartement, une pièce. Cuisine, salle à manger, salon, chambre. Du tout en un. Sur leur droite, une porte donne sur la salle de bain. Ridicule, la salle de bain. Une douche encastrée dans un mur sale. Puis les WC.

Harriet s'est immobilisée à côté de l'interrupteur. Silencieuse, elle renifle à intervalles réguliers, frottant ses yeux rougis dans une espèce d'automatisme traumatique. John veut s'élancer vers elle. Il veut la prendre dans ses bras, lui apporter le réconfort dont elle a définitivement besoin. Il ne fait pas un geste. Ses yeux demeurent obstinément rivés sur le corps de Lucie G., Lucie G. étendue sur son canapé-lit, les yeux joliment fermés, comme endormie.

Seulement, elle ne dort pas.

A quelques centimètres de son bras gauche, une seringue, une large cuillère à soupe au creux de laquelle apparaît une auréole sèche, vestige de la substance liquide. Héroïne. Pas de doute la dessus. Un garrot de plastique sert son bras au niveau du biceps. Triste, blanche peau de Lucie. Triste la jeune poitrine qui ne se soulèvera plus.

Sherlock, légèrement appuyé contre le dos de John, observe la scène, muet. En lui, le cœur bat plus vite. Une morte. L'intérêt, vicieuse soif de l'inconnu, du glauque, éveille le cerveau agressé de Sherlock. Il pense halluciner. Des points de lumières dansent devant ses yeux alors qu'il détaille chaque recoin de l'appartement. Rangé, l'appartement. Rangé à la va-vite, certainement.

« Tu as appelé une ambulance, Harriet ? » La voix de John résonne, lointaine.

Harriet secoue la tête, lourdement. Ses cheveux suivent le mouvement, petit carré blond flottant autour de son visage.

« Je… » Voix brisée, soupir d'Harriet. « Je voulais que Sherlock regarde... Tout ça. » Elle englobe la pièce d'un mouvement du bras. « C'est… c'… C'est… » Les lèvres tremblantes, elle lâche une plainte, puis frappe du pied, furieuse d'encore pleurer. Incapable de ravaler son désespoir. Il faut pourtant qu'elle explique. Il faut qu'elle leur fasse comprendre. « C'est trop bizarre, John. » Elle lâche finalement, reprenant de l'aplomb. « Lu… Lulu… Lucie. Lucie n'aurait jamais, jamais, fait ça. »

John s'avance enfin dans la pièce. « Quoi ? » Il demande, hésitant.

« L'héroïne, John. » Harriet le rejoint en trois enjambées, la voix tremblant encore. John ouvre les bras, disposé à la recevoir, mais elle le contourne, se rue sur Sherlock. « Ecoute, Sherlock. » Elle l'entraîne. « Il faut que tu regardes. Tu sais ? Ce truc que tu fais avec les gens. Il faut que tu trouves quelque chose. N'importe quoi. Ce n'est pas… Ce n'est pas Lucie qui s'est fait ça. » Elle cherche son regard, soucieuse d'obtenir de lui la plus petite réaction. Elle se fige. « Sherlock ? »

Sherlock tangue sur ses talons, le corps vacillant. Ses yeux écarquillés, largement, sautent d'un point à l'autre de la pièce. Sherlock, un sourire serein sur les lèvres.

« Mais qu'est-ce que… » Harriet coince entre ses mains la tête tournoyante de Sherlock. Elle examine les pupilles éclatées de l'adolescent, lâche une exclamation rageuse. « John ! » Pivotant vers lui. « Nom de Dieu, mais qu'est-ce qu'il a pris ? Il est complètement perché ! »

« J'ai essayé de te le dire, Harry. » John répond. Il y a dans sa voix l'excuse et l'énervement mêlés. « C'est Moriarty. Il l'a bourré de MDMA. Je ne savais pas. Je te jure. »

« Non mais c'est quoi ce type ? Il a quoi, vingt ans ? Vingt ans et ça vend de la dope à des gosses ?» Elle s'égosille, brûlante de colère. « Comment je fais, maintenant ? Sherlock ? Sherlock, on se réveille ! » Elle lui assène une suite de claques sur les deux joues. De plus en plus violentes, les claques. Sherlock, à demi conscient, tente de parer les coups, la bouche ouverte sur une enfantine stupéfaction.

John s'élance, s'immisce entre sa sœur, furie devenue, et Sherlock qui d'un bras, se protège le visage.

« Arrête, Harry ! » John lui attrape les bras, ferme. « Harry, arrête ! Tu vas lui faire mal. » Elle laisse tomber ses mains, les yeux débordant de larmes. « Ecoute, appelle une ambulance, ou bien les flics. On ne peut plus rien pour Lucie. Elle est morte. Elle a fait une overdose. C'est fini. Je suis désolé. » Il ajoute, adouci.

Harriet fronce les sourcils, visiblement entêtée à ne pas se laisser convaincre.

« John, je t'en supplie. Si tu me fais ce coup-là, je ne t'adresse plus jamais la parole, tu entends ? Plus jamais. Ces connards de flics vont conclure à une overdose, comme toi. Ce n'est pas une overdose, John. C'est pas… Impossible. Impossible que ce soit ça. Elle… » Harriet pose les yeux sur le cadavre de son amie, puis elle détourne le visage, rapide. « Elle… Elle ne fumait rien. Ne buvait rien. C'était un ange, cette fille-là, John. Impossible. Impossible qu'elle se soit shooté avec cette merde. »

« Un suicide, alors ? » John tente, exaspéré, épuisé. Finit. Il veut rentrer. Il veut dormir. Oublier tout ça. Oublier la morte et ses cheveux rouges, éparpillés sur l'oreiller. Oublier le goût de Sherlock, à jamais sur sa langue. Oublier cette soirée. Anéantissante, cette soirée. Perturbante. Violente, trop violente.

Sherlock, étourdi, les abandonne au désaccord qui les oppose. Il s'approche du lit, se penche sur la belle, renifle. Sans le toucher, il considère le bras. Un bleu s'est formé à l'endroit où la seringue s'est enfoncée, peu de temps auparavant. Sans en prendre réellement conscience, il enregistre les informations, les images, une à une, se fixent à son palais mental. Il note la position du corps, renifle à nouveau. Lève le nez. Renifle l'espace, le lit. Fronce les sourcils.

Maintenant il s'accroupit, tombant à moitié. John, Harriet, ils se taisent. Ils l'observent avec surprise. Harriet sourit, comme soulagée. John se gratte la nuque, hausse les épaules, conciliant. Il s'affale sur une chaise.

Sherlock plisse les yeux sur la moquette. Les traces. Talons. Une femme. Lucie ?

Sherlock se redresse, le coude droit chancelant sous son poids, il retombe, le nez dans la poussière. John bondit, Sherlock, de la main, lui intime de ne pas bouger. Pas marcher. Sur la moquette. Il se racle la gorge, cligne des yeux.

« Harrrr… Ry ? » Il articule péniblement. Du coton. Plein la bouche. C'est l'impression qu'il a. Il serre les mâchoires, pouffe bêtement.

« Oui ? » Elle sursaute.

« Est-ze… Est-que ze… Lucie ? » Harriet et John échangent un regard perplexe. « D…des… Des talons ? »

« Est-ce que Lucie porte des talons ? » Elle traduit. « Non. Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as vu ? »

Sherlock secoue la tête, l'air de dire « T'occupe pas de ça. »

« Cherche. Jo… John ? » John se lève. « Cherche. Fouille. P… Partout. »

« Quoi ? » John évite scrupuleusement la moquette. « Où ? Partout ? Je cherche quoi ? »

Sherlock se racle la gorge, inspire. Il frémit. C'est bon. Qu'est-ce qu'on est bieeen. Il s'assied sur ses talons. Devant ses yeux, dansent les lumières. Ça tourne, tourne. De l'eau. De l'eau. Il lève la main en direction du petit évier. John suit le geste du regard. Il ne comprend pas. Quoi, l'évier ? Ah. De l'eau.

Harriet lève les yeux au ciel, grince des dents, tandis que John emplit un verre au robinet. Les yeux de John se posent sur le petit porte-vaisselle en plastique.

Deux tasses. Deux tasses mises à sécher.

« Harriet ? » Il appelle. Au même moment, il s'étire au-dessus de la moquette, attrape la main de Sherlock qui flotte, tendue. Il y place le verre, s'assure que les doigts de son ami sont bien serrés sur le récipient. « Elle attendait quelqu'un, ta Lucie ? »

De la tête, elle fait « non ».

« Non. On devait venir ensemble. A votre soirée. Elle n'avait rien de prévu. Rien du tout. Pourquoi ? »

John pointe du doigt les deux tasses. Deux tasses, identiques. Retournées, récemment lavées. Ça pourrait n'être rien de plus. Deux tasses, utilisées l'une après l'autre, en des temps différents. Pourtant, Lucie morte. Seule avec sa seringue. Troublant. Puis il y a les traces de talons, sur la moquette.

« Sherlock ? » Sherlock claque de la langue sur son palais. Radieux de toute l'eau qu'il vient de s'enfiler. « Je cherche quoi ? » John demande.

« Et moi ? » Harriet, qui se tord les doigts. « Moi, Sherly. Je cherche quoi ? »

Sherlock avale l'air, largement, prêt à répondre. Il tressaille de plaisir.

« Arrête ! » Harriet sert les poings. « Arrête avec ça, Sherlock. C'est pas le moment de t'octroyer des petits orgasmes perso. Qu'est-ce qu'on cherche ? »

Sherlock se mord les lèvres, coupable. Il joue du menton vers les étagères croulantes de livres et de papiers.

« Un… » Il ferme les yeux. Comment ça s'appelle déjà ? « Un con… Un conva… Contrrrat. » Dieux, que c'est complexe. « Contrat. De… De de… »

« Travail ? » John hasarde, partagé entre l'envie de rire et celle, de plus en plus pressante, de frapper Sherlock à son tour.

Inutile. Sherlock exulte un « oui » bienheureux. Contrat de travail. C'est ce qu'ils doivent trouver. Absolument. Ils doivent trouver ce papier. Ils doivent le trouver avant que n'arrive la Police, l'ambulance, toute une agrégation d'adultes autoritaires et bornés qui concluront probablement à une overdose, un suicide, et refermeront l'appartement sur les preuves qu'il recèle.

Le contrat est indispensable. Sherlock le sait. Présentement, il ne saurait l'expliquer. Peu importe. Il leur faut ce contrat de travail.

Harriet se précipite sur les étagères. John à sa suite. Pénétré de l'agréable sentiment du travail accompli, Sherlock laisse choir son buste sur le matelas sinistrement occupé et enfoui la tête dans ses bras. Il se laisse porter par toutes les puissantes sensations que lui procure la drogue. Une fulgurante excitation, certitude d'avoir commis la faute impardonnable, sans qu'il ne puisse se rappeler tout à fait qu'elle est la faute en question. Sur les draps du lit, il s'étire, un râle de contentement au bord des lèvres. Ses phalanges viennent effleurer la robe bleue de la rousse endormie. Oh man. Morte. Elle est morte. Il retire ses doigts, comme brûlé. Il lève le nez d'entre ses bras croisés. En contre-plongée, il observe Lucie. Jolie Lucie, désormais condamnée à l'horizontale des morts. Jolie Lucie. Qui voudrait la mort d'une si jolie chose ?

Jalousie. Souffle la pensée de Sherlock. Jalousie passionnelle. Jalousie de la beauté jeune et libre. Les hommes sont tous les mêmes. Tous consument de semblables démons. Facile. Trop facile.

Mais alors, comment ? Comment pique-t-on à mort la belle qui ne s'est jamais piquée ? On la convainc ? On la menace ? On l'assomme puis on la pique. Sherlock fait un vif saut au-dessus du corps. Ouuh, mauvaise idée. Ecran noir, devant ses yeux. Il manque d'écraser Lucie. Ignorant les récriminations sévères de la fratrie, il prend appui contre le cadran du lit, inspecte, du bout des doigts, la tête de la morte. Pas de coup. Quoi alors ? Il s'engouffre dans ses bras une nouvelle fois.

Cherche, cherche, cherche… Et si tu ne trouves pas, observe. Il lève la tête, passe l'appartement au radar de ses yeux. De l'autre côté du lit, John et Harry s'activent. Ils inspectent chaque feuillet, chaque pochette plastique. Dieu, ce que les femmes peuvent emmagasiner comme paperasse. Les yeux gris tombent sur la vaisselle abandonnée à côté de l'évier.

Les tasses ! Imbécile petit Sherly. Trop lent. Trop lent.

Il se dresse, tout en douceur, parce qu'averti. Le moindre geste brusque corromprait son équilibre et l'enverrai valser auprès de Lucie. Il ne veut pas ça, non. Berk. Lugubre. Sherlock oblique sur les tasses. Il passe la pulpe de l'index sur la céramique colorée. C'est froid. Imperceptiblement humide. Avec précaution, il les retourne, en inspecte le fond, plissant les yeux, grimace crispée sur son visage, tant l'effort de concentration est élevé. Résidu ! Comme il est chanceux, Sherlock. Ravalant une clameur de félicité, il s'incline pour sentir le fond des tasses. Thé. Lait. Sucre. L'autre maintenant. Thé. Lait. Su… Attends. Attends ! Il y a quelque chose. Quelque chose d'autre. Rapide, la pulsation qui frappe contre sa trachée. Il y a bien quelque chose. Odeur, odeur. Amère odeur. Connue, cette odeur. Vite. Trouver, trouver.

Sherlock veut plonger dans la fantastique bibliothèque des sons et des odeurs que renferme son cerveau génial. Il ferme les yeux, fronce le nez. Se retourne en lui-même, observateur de la méthodique mémoire dont l'a pourvu la nature. Happé. Sherlock est happé par la vrombissante tornade des sensations vécues. C'est trop. Trop fort. Stop. John. Son odeur, chaude sucrée. Sur sa bouche. Et sous ses doigts, le pouls qui pulse. Pouls endiablé de John, qui tout à l'heure, bondissait sous ses mains. Sherlock s'arrache au palais mental bouleversé. Il ne peut pas. Pas pour l'instant. Pour l'instant, il n'a accès à rien. Ou trop. Trop de John. Il ne peut pas.

Peux pas. Pas me concentrer.

Ô frustration.

Alors il attend. Sous peu, il faudra appeler les flics. Sous peu, ils rentreront.

Hello everybody : D !

J'ai tardé, mais ce chapitre est plus long. Et plus… Palpitant ? Nan ? Honte à moi, je n'ai pas pris le temps de répondre à vos reviews, ce que je vais faire, très bientôt ! Autrement, j'espère que ce chap vous a plu, j'y ai mis tout mon cœur. Hâte de savoir ce que vous en avez pensé, donc n'hésitez pas, vive la critique et les mots obscènes !

Merci de me lire ! A tantôt !

Froggy.