6.
Intermédiaire entre les populations et la Flotte terrestre, afin d'assurer les bonnes relations, le commandant du Pharaon s'était d'abord plié à ses habituelles obligations officielles auprès des autorités locales, reçu par la Première Ministre qui veillait elle sur les planètes triplées de Joharno.
Ensuite, cela avait été la partie semi-officielle de son escale, avec la visite prévue du célèbre élevage fournissant tout le système solaire en chiots de race.
Dissimulant son malaise, Khefdan sur ses talons, Alguérande avait été reçu par Mayen Lhob, le vétérinaire dirigeant le centre d'élevage.
Des baraquements qui entouraient le bâtiment principal, s'étendant sur plusieurs hectares, on percevait clairement les aboiements des chiens, s'en était même presque assourdissant.
- Si vous voulez bien me suivre, commandant Waldenheim, je vais commencer par vous faire voir nos reproducteurs.
- Avec plaisir, lâcha le jeune homme en faisant appel à toute la mauvaise foi dont il était capable. Ainsi donc, vous supervisez le processus tout au long de la chaîne ? reprit-il dans le minibus qui l'emmenait sur les chemins du domaine.
- Quel meilleur autre moyen de s'assurer qu'il n'y a aucun parasitage du processus, quel que soit le stade ? poursuivit Mayen, totalement insensible au sarcasme, au contraire très fier de lui-même et de l'entreprise qu'il gérait. Les femelles sont fécondées dans nos laboratoires, cela se passe de façon naturelle, ou non. Ensuite, elles retournent dans les enclos jusqu'à la mise bas. Des tests sont opérés tout au long de leur gestation, aussi les chiots sont réservés et vendus bien avant leur venue au monde. Et ensuite, tout recommence.
Khefdan le Nomade jeta un coup d'œil au jeune homme qui semblait avoir le cœur au bord des lèvres, ce qui était d'ailleurs sans nul doute le cas.
« Et s'ils agissaient dans les règles ? », hasarda-t-il télépathiquement.
« L'air est chargé de souffrances. Je perçois le désarroi et le désespoir de ces animaux. Crois-moi, Khefdan, il n'y a pas grand-chose d'éthique dans leur procédure ! ».
Les cages des deux bâtiments où étaient rassemblés les reproducteurs étaient spacieuses, claires, plutôt douillettes.
Les chiens mâles, de nombreuses races parmi les plus prestigieuses répandues dans les sociétés, étaient effectivement de magnifiques spécimens, respectant au poil près les standards de leurs espèces.
S'il fut favorablement impressionné, Alguérande n'en trahit rien, hormis les sourires et remarques polies, afin de satisfaire son hôte et ne pas le froisser – toujours pour maintenir les bonnes relations de la Flotte terrestre avec Joharno.
Mais le jeune homme eut la confirmation de ses pressentiments les plus noirs dans les bâtisses – enclos, voire prisons – des femelles gestantes ou venant juste d'avoir leurs petits.
Car si aux murs étaient placardés les photos de chiots mignons, adorables, craquants, de vraies peluches vivantes, les mères étaient des épaves, corps déformés par des portées multiples, trop rapprochées et leurs bébés bien trop tôt arrachés pour une nouvelle insémination.
- Nous devons régulièrement les remplacer car elles claquent bien rapidement, mais cela ne gêne en rien le rythme de production et nous pouvons assurer la livraison de nos clients dans tout ce système solaire, reprit Mayen Lhob, toujours ravi de son « entreprise ». Ce sont de belles petites machines bien productives, des ventres fertiles. Il y a des chances pour que cet élevage reçoive pour la dixième année consécutive le prix de société de l'année !
- Une usine à chiots, marmonna Alguérande entre ses lèvres. Ici le noir, la misère, juste une gamelle, et des chiennes qui disparaîtront dans l'oubli sans que quiconque ait jamais su qu'elles avaient existé !
- J'ai la demande, je fournis le produit ! se contenta de répondre Mayen Lhob. On m'en a donné les moyens et j'agis en ce sens. Puis-je vous convier à déjeuner à présenter, commandant Waldenheim ?
- Oui…
Sortant de l'un des entrepôts de torture, Alguérande pila net, à la vue d'une chienne noire, avec le minimum de chair sur les os, sortie d'un fourré mais prête à y replonger à la vue du groupe de visite, curieusement hésitante cependant.
- Qui est-ce ? fit machinalement le jeune homme à la crinière fauve.
- C'est la numéro 37B143, elle s'est échappée début du mois ! Nous ne pensions pas la revoir et elle est déjà passée dans la colonne comptable des pertes acceptables !
Le directeur de l'élevage intensif fit signe au gardien qui les accompagnait, qui dégaina son revolver pour braquer la chienne.
Alguérande et Khefdan échangèrent un regard. Le Nomade fit le geste de désigner quelque chose et le jeune homme avança comme pour voir de plus près, bousculant le garde et lui faisant manquer le tir. Et la chienne disparut en effet.
En soirée, le second du Pharaon s'était annoncé à l'appartement de son commandant.
- J'ai été mis au courant des dispositions que tu as prises. J'ai constaté qu'il ne s'agit nullement d'une rumeur de radio-couloirs.
Le lhorois passa la langue sur ses lèvres.
- Je peux savoir quelles sont tes intentions ? C'est bien la première fois, en pleine mission, que tu ne m'affranchis pas de tes plans ! Et tu agis en tant que commandant de ce cuirassé, je dois être au courant, même si tu n'en feras qu'à ta tête, je n'ai pas les moyens de t'arrêter toute machine que je sois !
Les prunelles grises d'Alguérande fulminèrent.
- Je vais faire fermer cette monstruosité d'usine à chiots où on jette aux ordures les ventres qui les ont portés dès qu'ils ne peuvent plus en « produire ». J'ai pris mes renseignements, ce centre de torture dont ils sont si fiers est en infraction avec plus d'une loi sur la protection animale – et ce au niveau de l'Union Galactique. Ça prendra du temps, ils ne se laisseront pas faire, et même si mon intervention ne sera qu'une goutte d'eau, elle existera et ce sera important pour tous ces malheureux.
- Et les commandos, c'est légal ? insista Gander, assez inquiet.
- Je vais récupérer numéro 37B143 avant qu'ils n'arrivent à l'abattre ! Nous ne nous ferons pas repérer, nous serons de retour sans créer aucune alerte, et donc aucun incident diplomatique ! J'ai tout préparé !
- Je m'en doute. Bonne chance, Algie, et reviens avec cette pauvre chienne !
