Chapitre 6 : Hannibal
Randall resta calme tout le jour et toute la nuit et Will le soupçonna de vouloir endormir sa méfiance, ce qui le fit adopter un comportement encore plus dominant qu'auparavant. Il s'accapara l'entièreté de l'un de ses repas (même si ce n'était jamais qu'un peu de pain, la nourriture était loin d'être bonne et encore moins abondante) et il l'ignora royalement quand il essaya de lui parler. Randall ne se montrait pas agressif, mais la situation l'inquiétait tout de même beaucoup parce qu'il était évident qu'il allait essayer de prendre sa place de chef à un moment ou à un autre, et Will n'était pas certain qu'il accepterait une soumission de sa part s'il venait à perdre leur combat. Randall n'était pas un vrai chien même s'il en adoptait de nombreux comportements : il était plus agressif, plus intelligent et plus fourbe. Néanmoins, Will le considérait comme honnête parce que même quand il complotait quelque chose, il avait toujours une longueur d'avance sur lui et savait s'il devait se méfier ou non. Contrairement à un tueur comme Hannibal, il était prévisible, et les choses prévisibles avaient un aspect rassurant.
Le lendemain, le quatrième jour d'incarcération pour Will, Randall se montra aussi calme et soumis que s'il ne s'était rien passé avec Gideon et l'empathe le quitta des yeux pour se reposer. Aussitôt, il l'entendit gronder, mais ce qui le fit se redresser vivement fut le bruit caractéristique de la marche du cerf-corbeau par-dessus le grondement. L'animal jeune et plein de force précéda la silhouette d'Hannibal avant de se fondre avec lui, lui dessinant un bref instant de larges bois et un col en plumes de corbeau qui se mariaient élégamment avec son costume trois-pièces sombre. Randall cessa de grogner mais resta tendu, son regard cherchant celui de Will pour savoir comment se comporter, comme son rang dans la meute l'exigeait.
Le jeune homme aux cheveux bouclés se contenta d'un petit geste de la main vers l'arrière pour lui indiquer le fond de sa cellule où Randall se réfugia, se roulant en boule sur son lit et se faisant discret. Il se sentit plus que satisfait quand il vit l'étonnement dans les yeux sombres d'Hannibal, se demandant dans quel état ce dernier s'était attendu à le trouver, abattu, nerveux ou brisé par la perspective de finir ses jours dans un endroit aussi horrible.
« Bonjour Will. »
« Bonjour, docteur Lecter. »
Il se leva lentement de son lit et approcha des barreaux en essayant de cacher au maximum le fait qu'il était incroyablement satisfait de le voir. Leurs longues conversations lui avaient manqué, même si son ressentiment à son égard était toujours aussi vif.
« Comment s'est déroulé votre admission ? »
Ce n'était qu'une simple question, courtoise et polie, mais aussi incroyablement irritante.
« Vous savez très bien comment ça se passe. Vous travaillez ici, même si vous n'habitez pas le village. »
Le village était l'ensemble des maisons allouées au personnel de l'Asile : infirmiers, médecins, hommes d'ouvrage, nettoyeurs, cuisiniers, ...
« Je vous sens terriblement sur la défensive, Will. »
« Peut-être parce que si je suis ici, c'est à cause de vous ? »
Hannibal sourit lentement, clairement amusé.
« La culpabilité vous fait rejetez votre faute sur la seule personne qui se soucie encore réellement de vous. Vous m'accusez, sans même savoir pourquoi je me trouve ici. »
« Très bien, alors dites-le moi. »
« Pour vous annoncer une bonne nouvelle. Jack n'est plus totalement persuadé de votre culpabilité. Je me suis efforcé de lui prouver que vous n'aviez pas le profil, et que les preuves ont pu être manipulées pour pointer dans votre direction. N'importe qui aurait pu déposer les armes de l'Empaleur dans votre atelier, à n'importe quel moment. »
Will sentit son cœur s'accélérer et l'espoir s'engouffrer dans toutes les portes entrouvertes de son esprit.
« Vous allez m'aider à sortir d'ici ? »
« Non. Ce serait vraiment faire preuve d'imprudence de ma part. Cependant, j'aimerais savoir...avez-vous des remords par rapport à ce que vous avez fait ?»
Ses yeux noirs le sondaient intensément et il failli baisser les yeux, vaguement mal à l'aise. Il n'essaya même pas de lui mentir, c'était totalement inutile.
« Disons que je regrette nos conversations. »
« Vous regrettez ce que vous avez perdu, pas ce que vous avez fait. »
« Et si c'était le cas ? Si j'exprimais des remords, vous pourriez me faire confiance à nouveau ? »
« L'amitié est comme un pont entre deux personnes, Will. Si l'homme qui a détruit le chemin conduisant à son ami s'excuse, les pierres du pont se réassembleront-elles toutes seules ? »
« Non. Je dois mériter votre amitié et...faire mes preuves, pour recevoir votre aide ? »
« C'est votre façon d'interpréter. »
« Vous n'allez pas me donner de réponse claire, évidemment. Qu'est-ce que c'est ? »
Will désigna le sac que tenait le psychiatre et ce dernier en sorti un récipient contenant un repas maintenu au chaud par un couvercle hermétique.
« C'est une pierre. »
L'empathe s'empara du récipient et l'ouvrit, humant la bonne odeur qui s'en dégagea immédiatement. C'était des œufs au lard avec de la saucisse et il mourrait d'envie d'y goûter, mais plusieurs choses le firent refermer prudemment le récipient pour garder la nourriture bien chaude. Tout d'abord, sa mauvaise expérience avec Mason Verger, et ensuite, il n'était pas sûr de ce que voulait dire l'homme de sciences par « c'est une pierre ». Le sens premier semblait évident, c'est-à-dire qu'il s'agissait d'un matériau pour reconstruire leur amitié. Un cadeau donc, de la part d'Hannibal et lui étant destiné.
Sauf du point de vue d' Hannibal, le traître, c'était lui. Il n'avait donc aucune raison de faire le premier pas. Will arriva donc à la conclusion que s'il mangeait le contenant du récipient, ce serait lui qui ferait un pas vers le meurtrier. Mais il ne voyait pas très bien en quoi manger une omelette était une avancée significative pour leur relation.
« Je vous remercie, mais j'aimerais d'abord savoir ce que je vais manger. »
Bien sûr, le psychiatre lui répondit en citant la composition du plat, ce qu'il pouvait très bien voir lui-même.
« Ce n'est pas ce que je vous demande. De quel animal provient la viande ? J'ai eu récemment une mauvaise expérience avec ce genre de cadeau. Mason Verger m'a fait manger mes propres animaux. Enfin...Winston, pour être plus précis. »
« Je vois. Ça lui ressemble. Réfléchissez, Will. Ou mieux, goûtez. »
C'était hors de question. Il ferma les yeux pour mieux se concentrer, pensant à la situation dans son ensemble et rapidement, les informations pertinentes se détachèrent des autres. Les trophées chirurgicaux d'Hannibal. La récente incarcération d'Abigail pour un meurtre ressemblant à ceux de son père, mais qu'elle n'avait pas commis.
Will ouvrit les yeux et regarda aux alentours, mais ils étaient seuls. Randall ne représentait pas un danger et Peter dormait si profondément qu'un léger ronflement se faisait entendre. Il approcha néanmoins de son visiteur et souffla à voix basse :
« Marissa. »
Cette fois, le sourire d'Hannibal s'étira suffisamment pour découvrir ses dents. Un vrai sourire, sans une ombre de menace logée dans l'un des plis au coin de sa bouche. Son regard avait changé également : il brillait d'intérêt et de plaisir, et Will ne se rendit pas compte qu'il lui rendait son sourire. Il ouvrit le récipient et haussa un sourcil quand, alors qu'il s'apprêtait à manger avec les doigts, Hannibal lui tendit la plus petite fourchette qu'il ait jamais vue, les trois dents si pointues qu'il redoutait presque de se blesser en mangeant avec. Une arme.
Il ne fit pas de commentaires et s'assit pour profiter de son repas. Il avait faim, la nourriture chaude lui avait terriblement manqué et il savait que ce serait bon. Il envoya promener sa morale parce que s'il ne mangeait pas, ça le mettrait dans une mauvaise posture face à Hannibal, et que Marissa ne reviendrait certainement pas à la vie. Le fait qu'il ne la connaisse pas aida aussi grandement, et il vida le plat entièrement avant de le rendre à son visiteur, sans oublier de le complimenter.
Il restait la question de la fourchette qu'il hésitait à lui rendre. Avoir une arme était une idée bien plaisante mais il devrait la cacher, et le seul endroit possible était sous son matelas. Le changement des draps s'effectuait une fois par mois (Randall le lui avait dit), donc il devrait s'en servir ou s'en débarrasser avant. Ou il pouvait la cacher dans un autre endroit : le petit logis de Kévin, dans la cellule de Peter. Il choisit le matelas pour l'instant.
« Will ? »
Le jeune homme revint tout près des barreaux, se sentant détendu et étonnamment bien maintenant qu'il avait l'estomac plein.
« Oui, docteur Lecter ? »
« J'ai autre chose pour vous. »
Will sourit, et il se laissa même aller à plaisanter.
« Une pierre de votre part ? »
« Absolument. »
Hannibal sorti de sa veste une chose que Will n'aurait jamais pensé voir sur lui : des poils. De longues mèches de poils de chien, sept au total, maintenues ensemble par un ruban de tissu sûrement ridiculement cher dont le revers avait été encollé pour maintenir efficacement le précieux contenu. Will attrapa délicatement le talisman et leva les yeux vers lui, ne comprenant pas.
« J'ai brossé vos chiens, Will. »
« Mais... »
« Vous avez mangé du chien, pas vos chiens. Je les ai pris. Tous. »
« Vous avez pris mes chiens... »
« J'ai recommandé à Jack de prendre sept autres chiens abandonnés et de prétendre qu'il s'agissait des vôtres. Dans le cas où l'Empaleur souhaitait vous incriminer pour ses meurtres, il existait une possibilité que ce dernier vous connaisse personnellement, et veuille pousser sa malveillance jusqu'à faire du mal à vos protégés. Bien sûr, rien ne relie Mason Verger aux meurtres de l'Empaleur. Il n'est même pas suspect. Mais ça peut...être une piste. »
Will hocha la tête pour indiquer qu'il avait compris et répéta seulement, des larmes silencieuses ruisselant le long de ses joues.
« Vous avez pris mes chiens. Merci. Surtout que...vous ne les aimez pas. »
La main du psychiatre s'égara un bref instant sur ses joues, récoltant les larmes qui se tarirent immédiatement.
« Je ne les déteste pas non plus. J'ai réglé le problème des poils et du chaos dans mon habitation en leur construisant un abri à l'extérieur, dans mon jardin. »
Will ne savait plus quoi dire et il se contenta de sourire, même si bien sûr, sans Hannibal, il serait encore aux côtés de ses chiens dans son petit chalet sur la propriété de Jack. Il ne perdait pas de vue qui il avait devant lui malgré sa reconnaissance, et il essaya de marquer des points en ramenant la conversation sur quelque chose qui intéressait bien plus l'homme que les animaux de compagnie.
« Vous savez...Ce n'était pas la première fois que je mangeais quelque chose comme ce que vous m'avez servi. »
« Non, bien sûr. »
« Je veux dire, en-dehors de votre cuisine. »
« Vraiment ? Mmh...Will, que diriez-vous de reprendre votre thérapie ? Il me semble que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire. »
« Ici ? »
Hannibal acquiesça.
« Très bien. »
Ce serait quelques heures qu'il passerait hors de sa cellule, et hors d'atteinte des mains de Mason Verger ou de Cordell.
« J'aimerais encore savoir une chose, docteur. Que comptez-vous faire à propos d'Abigail ? »
Contrairement à lui, la jeune fille ne l'avait pas trahi. Il ne comprenait pas pourquoi il avait tué l'une de ses amies, ni quel était l'intérêt de la faire enfermer.
« Nous en parlerons lors de votre prochaine séance. »
La discussion était close, et il n'essaya pas de la prolonger. Il s'attendait à voir le cerf précéder ou suivre Hannibal, mais cette fois il semblait marcher à ses côtés. Ce n'était rien de très marquant et il allait retourner au lit pour cacher son talisman en poils de chien quand il remarqua l'ombre du psychiatre, démesurément étirée et squelettique. L'ombre dessinait à l'homme des doigts longs et pourvus de griffes et ses bois lui évoquèrent des ronces tant leurs ramifications étaient nombreuses.
Will ne savait absolument pas comment il devait interpréter cette nouvelle vision, en-dehors du fait que ça signifiait « danger » aussi clairement que si l'ombre avait dessiné chacune des lettres composant le mot.
