Résidence de Hammed et Penny Anderson
Mardi : 21h. P.M.
Penny Anderson appuya sur l'interrupteur et alla droit vers le berceau de sa petite fille, Amy. Elle se pencha sur son enfant et la prit tendrement dans ses bras en lui murmurant de douces paroles.
Le visage du bébé était tout rouge et plein de larmes. Elle lui chanta une petite berceuse de sa belle voix d'alto et l'enfant s'endormit. Penny la reposa doucement dans son berceau. Puis elle se redressa et soupira.
- Non, ça ne va pas s'arranger, dit-elle à sa meilleure amie, Laura Williams, les yeux toujours baissés sur son enfant. J'avais l'intention de quitter Hammed dès qu'Amy serait née. Mais je ne savais pas que ce serait impossible. Où irais-je? De quoi pourrions-nous vivre? fit-elle tristement. Je suis bloquée ici dans cette maison, dans ce faux village de campagne jusqu'à ce qu'Amy soit assez grande pour que je puisse la confier à quelqu'un. Et même alors, je ne suis pas sûre de trouver un emploi. J'aurai passé en tout deux ans loin du monde du travail. Et tu sais comment ça marche. Il faut connaître des gens. Et je ne connais personne. Que les amis d'Hammed.
- Penny, tu es déprimée, c'est normal, fit Laura. Toutes les femmes le sont après un accouchement. Tu sais bien, voyons, la dépression post-partum. Tout ira mieux dans quelques semaines.
- Non, sûrement pas, répondit Penny.
Elle savait ce qui n'allait pas dans sa vie.
Son mari et Ned Robins venaient de monter. Elle entendit Hammed, sur le palier, expliquer à Ned, l'ami de cœur de Laura, tous les détails des aménagements qu'il avait apportés au projet initial de leur maison. Il s'intéressait plus à cette dernière qu'à leur enfant.
- Sortons, souffla Penny à son amie. Il va réveiller Amy.
Hammed et Ned étaient dans la grande chambre maintenant.
Depuis plusieurs semaines, Penny ne dormait plus avec son mari. Elle s'était installée dans la chambre d'amis, prétextant qu'elle voulait être plus près du bébé. Ce n'était pas vrai. Elle ne pouvait tout simplement plus partager son lit, allonger son corps près du sien et sentir son odeur.
- Veux-tu que je t'aide à préparer le dîner? proposa Laura gentiment.
Refoulant ses larmes tant bien que mal, Penny refusa.
Après avoir annoncé à Hammed et à Ned que le dîner était servi, Penny alla s'enfermer dans la chambre d'amis. Elle y avait transporté ces derniers jours tous ses habits et toutes ses affaires de toilette, séparant ainsi sa vie privée de celle de son mari. La chambre d'amis avait sa propre salle de bains. Ce coin de la maison lui était réservé. Hammed ne s'aventurait même plus de ce côté-ci du couloir. Penny enleva son chemisier, vaporisa ses aisselles de déodorant et se mit du parfum. Elle aurait aimé prendre un bain. S'y plonger en oubliant les invités d'Hammed. Le bébé remua dans son berceau. Penny connaissait maintenant tous les bruits d'Amy. Le moindre son qui provenait de la chambre d'enfant la réveillait à toute heure.
Elle passa d'une pièce à l'autre, silencieusement, et se dirigea vers le berceau qu'elle avait placé à l'opposé des fenêtres, contre le mur intérieur. Elle se pencha et regarda sa fille. L'enfant semblait si vulnérable quand elle dormait, avec ses petits doigts délicats repliés sur le vide. Elle était allongée sur le dos, douillettement enveloppée dans son pyjama.
Penny avança sa main ouverte devant la bouche d'Amy et sentit la tiédeur de sa respiration contre sa paume. L'impuissance de l'enfant, le fait qu'elle dépendait totalement d'elle effrayait Penny. Quoi qu'il arrive désormais, elle n'était pas seule. Elle pouvait quitter Hammed, mais pas Amy. Amy avait irrévocablement changé sa vie. Il fallait qu'elle rejoigne les autres. Il y avait un quart d'heure déjà qu'elle était montée et Hammed allait l'appeler. Elle soupira, rassembla toutes ses forces et descendit prendre le dernier repas normal de sa vie. Il était presque dix heures du soir, et la petite Amy Anderson, âgée d'un mois, avait moins d'une heure à vivre.
Amy dormait paisiblement. Elle ne connaissait de la vie que quelques sensations simples. Le plaisir et la chaleur d'un câlin, les heures tranquilles du sommeil. On la nourrissait, on la changeait et on l'allongeait doucement dans son lit. Au delà de son berceau, le monde constituait un royaume inconnu perdu dans le brouillard. Elle ne connaissait que le contact et l'odeur d'une femme, une seule. Amy se réveilla brusquement.
Ses yeux bleus ne savaient pas encore regarder et elle ne vit pas la silhouette cachée dans l'ombre, ne comprit pas ce qui la menaçait. Elle ne sentait qu'une étrange présence, et comme cela lui faisait peur, elle se mit immédiatement à pleurer. Mais sa voix fut étouffée et elle perdit conscience. Elle suffoquait. Une dernière secousse agita son petit corps qui se raidit contre le molleton du berceau. Une petite bulle de sang éclata dans sa narine et sa courte vie prit fin dans un instant d'incompréhensible souffrance. La douleur frappa comme une décharge électrique, et détruisit son cerveau.
Peu de temps après, Penny trouva l'enfant sur le côté, appuyée contre le bord du berceau, les yeux grands ouverts, le visage marqué par une mort violente.
Résidence des Anderson
Mercredi, 10h.17 A.M.
Scully et Mulder avaient été prévenus par Sindy au sujet de la mort de la petite fille. Sindy les guida jusqu'à la résidence des Anderson afin qu'ils puissent se faire une idée par eux-mêmes.
- Madame Anderson, je sais que c'est un moment très difficile pour vous, mais vous devez comprendre que nous sommes obligés de vous poser ces questions.
Mulder parlait doucement, pesant chacune de ses paroles comme on le lui avait appris à l'académie.
Penny ne répondit rien. Elle était assise dans le fauteuil du salon, les yeux perdus. Elle semblait se rapetisser, disparaître au fond de son fauteuil. Mulder jeta un bref coup d'œil à Dana et Sindy, et poursuivit d'un ton respectueux.
- A quelle heure avez-vous trouvé Amy?
Penny se mit à sangloter.
- Calme-toi, ma chérie.
Hammed vint s'asseoir sur le bras du fauteuil, mais quand il voulut passer son bras autour des épaules de Penny, elle le repoussa.
Dana et Sindy observaient discrètement le couple. Les deux jeunes femmes échangèrent un regard subtil qui en disait long.
Il y avait quelque chose qui n'allait pas entre eux. Les réponses n'allaient pas tarder à se formuler.
- Madame Anderson, reprit Dana d'une voix douce, pouvez-vous me dire comment vous avez trouvé Amy?
- Nous étions en train de dîner, commença-t-elle dans un murmure à peine perceptible. Nous étions en train de dîner... Nous venions de nous asseoir et j'ai eu une impression étrange. J'ai senti qu'il était arrivé quelque chose à Amy.
Il y avait encore des larmes dans ses yeux. Elle pleurait sans arrêt.
- Est-ce que vous avez bougé Amy? demanda Scully doucement.
- Elle était sur le côté, répondit lentement Penny... comme si elle dormait. Mais c'était impossible. Elle était trop petite pour se tourner... trop petite.
Penny leva les yeux et regarda Scully. Elle savait maintenant, et une expression de profonde terreur apparut dans son regard. Il y avait quelque chose de si effrayant chez elle que Dana baissa les yeux, comme pour se dégager de son emprise.
- Vous dites que vous vous êtes levée de table vers vingt-deux heures et que vous êtes montée. Mais vous ne savez pas quelle heure il était exactement?
Penny secoua la tête, incapable de continuer.
Assise près de Penny, le corps légèrement penché vers l'avant, Dana respecta le silence de la jeune femme.
Elle comprenait sa souffrance et sa peine face à une tragédie aussi injuste.
- Prenez tout votre temps, Penny. Nous pouvons revenir plus tard si vous le souhaitez.
- Non, souffla Penny. Quelqu'un a tué mon enfant. Mon Dieu... Mon Dieu...
Elle avait toujours les yeux dans le vide, sans rien voir de ce qui l'entourait, hantée par le souvenir d'Amy dans son berceau, le visage appuyé contre le molleton. Elle ne pouvait pas respirer comme ça; et elle était incapable de se retourner. Pourtant, il n'y avait pas longtemps qu'elle était morte. Son corps était encore tiède quand elle l'avait prise, et pendant un instant, Penny avait pensé que tout allait bien. Et puis la petite tête d'Amy avait basculé et le sang s'était mis à couler de son nez.
- Penny, dit doucement Scully. Nous devons déterminer ce qui a causé la mort de votre petite fille afin que cela ne se reproduise plus. C'est pourquoi nous avons besoin de votre permission pour faire une autopsie. De cette façon vous ne resterez pas dans le doute. Vous saurez ce qui est arrivé à votre fille.
- Il n'y aura pas d'autopsie, claqua froidement
Hammed Mahmoody.
Le regard menaçant, il s'avança d'un pas agressif vers Dana.
- Asseyez-vous, monsieur Hammed, dit fermement Mulder.
- Cette maison est la mienne, monsieur. Personne n'a à me dire ce que je dois faire chez-moi!
- Cette maison est peut-être la vôtre, monsieur Hammed,
mais je vous prierais de laisser les agents Mulder et Scully faire leur travail car il est tout à fait possible que votre fille ait été assassinée, dit Sindy sèchement.
Hammed était hors de lui. Sous sa peau mâte, les veines apparaissaient, gonflées par la tension.
- Il est probable, reprit Sindy calmement que la mort de votre fille provienne de causes naturelles. Mais comme nous ne connaissons pas la réponse à cette question, je vous demanderais à vous et à votre femme de laisser l'agent Scully faire une autopsie. Nous devons savoir pourquoi Amy est morte. Et je veux que vous compreniez que la petite est peut-être morte assassinée.
- Par qui? cria Hammed.
- Par celui ou celle qui a brisé la porte vitrée du sous-sol et qui a laissé des traces de boue dans l'escalier de la cuisine.
Sindy s'arrêta pour laisser le temps à Penny et Hammed de bien enregistrer ce qu'elle venait de dire et jeta un regard bref mais intense à Mulder et Scully.
Frappé par la surprise, Hammed s'écarta des policiers en vacillant légèrement.
- Viens, Hammed. Assieds-toi un moment.
Son ami Ned Robins se poussa pour faire de la place à Hammed. Il le prit par le bras et l'aida à s'asseoir avant de demander aux agents:
- Vous voulez dire que quelqu'un est entré ici pendant que nous mangions et a tué le bébé.
- Restez calme, monsieur Robins, dit Mulder fermement. Nous allons peut-être tout comprendre d'ici quelques minutes. Mais l'agent Scully et moi-même avons encore une ou deux questions à poser.
Mulder leur sourit d'un air rassurant. Tant qu'il n'en saurait pas plus, il devait se montrer gentil avec tous ces gens. Pourtant, dans son for intérieur, il était persuadé que la petite Amy, âgée d'un mois exactement, était morte assassinée et cela lui faisait mal au cœur.
Un peu plus tôt dans la matinée, Scully avait soulevé devant Mulder et Sindy la petite couverture du berceau et leur avait montré le corps de l'enfant.
- Je pensais qu'il s'agissait simplement d'une mort subite de nouveau-né, mais regardez son cou. On dirait que quelqu'un a essayé de le lui tordre.
- Quelle horreur!
Mulder s'était détourné alors que Sindy, les yeux agrandis, continuait de regarder le petit corps d'un air fasciné.
- Il y a des traces de boue au sous-sol et dans l'escalier et la porte de derrière a été forcée, murmura Sindy d'une voix atone.
- Apparemment, quelqu'un est entré dans la maison et s'est faufilé en haut pendant qu'ils dînaient.
Mulder sortit son carnet et prit quelques notes en regardant autour de lui. Le berceau avait une forme étrange et il lui fallut un moment pour comprendre qu'il s'agissait en fait d'un ratelier à foin coupé aux dimensions d'un lit d'enfant.
Mue par une intuition, Fox réfléchit. Vers la fin de la matinée, alors que Scully reprenait l'interrogatoire des invités et s'efforçait de recueillir des preuves matérielles avec l'aide des gens du labo, Sindy et Mulder s'entendirent pour explorer le haut plus en profondeur. Tous deux voulaient jeter un coup d'œil sur les autres pièces afin d'en savoir plus sur la façon dont vivaient le couple Anderson et Mahmoody.
Dans la première chambre, il y avait des vêtements de femme dans le placard, une bouteille de parfum et une boîte de bijoux sur la commode. Un seul des lits jumeaux avait été utilisé et les draps en avaient simplement été rabattus.
Mulder et Sindy se dirigèrent vers le devant de la maison et entrèrent dans la grande chambre. Elle était deux fois plus spacieuse que les autres et décorée de façon ravissante. La salle de bain était allumée. Il y avait deux lavabos et deux douches. Une baignoire large et profonde, des lampes et des miroirs partout.
Fox fut immédiatement impressionné par l'ordre qui régnait dans la pièce. Sur une tablette au-dessus de l'un des lavabos, il vit des flacons d'after-shave, de la crème à raser, des déodorants et une trousse de manucure en cuir brun. Tous ces articles soigneusement rangés avaient été choisis pour aller ensemble. Et pourtant Penny Anderson ne se servait pas de cette salle de bain. C'étaient des articles masculins, posés les uns à coté des autres avec une précision militaire.
- Je crois bien que ce couple ne vivait plus un amour fou. C'est évident. Penny ne peut plus supporter son mari. Elle ne partage ni la chambre ni la salle de bain, dit Sindy, lisant dans les pensées de son cousin.
- Qui peut blâmer cette pauvre femme, lança Mulder d'un ton distrait.
Ce fait lui parut tout de même important et il le nota dans son calepin. Par la suite, il éteignit les lampes et se dirigea vers la porte.
- Viens, Sindy. Je crois que j'en ai assez vu pour le moment. Allons rejoindre Scully et voir où en est l'interrogatoire.
- D'accord, fit Sindy en soupirant. Mais tu sais aussi bien que moi qu'il ne s'agit pas d'un meurtre ordinaire. Nous n'avons plus de temps à perdre, Fox. Cela approche. Ne le sens-tu pas?
Mulder frissonna mais il ne pu se résoudre à répondre.
- Sortons d'ici! dit-il froidement.
Dans sa hâte, Fox ne remarqua pas une fillette blottie dans le coin de la douche. Ses jambes étaient repliées contre elle et ses beaux yeux noirs grands ouverts. Une enfant véritablement exquise, qui regardait fixement devant elle, comme vers un monde lointain et inaccessible.
Veteran Memorial Hospital
Mercredi: 3h.19 P.M.
Épuisée, Dana retira ses lunettes d'un geste brusque et rangea son matériel chirurgical. Convaincre les Anderson de la laisser faire une autopsie de l'enfant n'avait pas été facile. Finalement, le besoin de savoir ce qui avait causé la mort de sa petite fille fut plus fort et Penny accepta de donner son autorisation à Scully. Suite à son examen post mortem, Dana avait encore du mal à s'expliquer ce qu'elle venait de découvrir. Mulder, pour sa part, allait sûrement adorer, songea-t-elle. Elle sentait trop bien sa fascination pour cette enquête. Et Sindy, avec sa manie des paraboles, lui semblait de plus en plus bizarre. Pourtant, Dana qui était d'un naturel méfiant lui faisait confiance. Même si elle ne pouvait s'expliquer pourquoi, elle avait l'impression de retrouver une vielle amie.
Scully se dirigea vers une petite table de travail qu'on lui avait réservée et ouvrit son ordinateur portatif. Elle s'empressa de noter ses observations qu'elle avait enregistré préalablement pour faciliter la transcription de son rapport. Elle fit une description détaillée de l'apparence physique du nourrisson (sang dans les narines et marques de contusions sur le visage et au cou). Dana nota dans sa conclusion: "il semble que le bébé ait souffert d'une rupture de l'hypothalamus à la suite d'un gonflement du cerveau. Le cerveau de l'enfant aurait subit des attaques massives ayant provoqué la destruction des tissus autour du troisième ventricule. Les cellules donnent l'impression qu'elles ont été brûlées. Les cellules de la région de l'hypothalamus ont été détruites sur une zone d'environ un centimètre. C'est comme si elle avait été frappée par la décharge électrique d'un éclair à cet endroit précis".
Dana déglutit avec difficulté et se massa les tempes. Depuis leur visite chez Penny Anderson, elle se sentait envahit par un étrange sentiment de malaise qu'elle ne s'expliquait pas. Elle s'adossa la tête contre le dossier de sa chaise, ferma les yeux et inspira profondément. Bizarrement, son cœur battait trop vite. Une espèce de vertige la prit. Ce devait être la fatigue et le manque de sommeil de ces derniers jours qui lui jouaient des tours. Puis Dana comprit qu'il y avait quelque chose d'autre. Quelque chose de terrifiant était en train de lui arriver. Le picotement montait le long de ses cuisses, les muscles de ses jambes se crispèrent et elle sentit le sang qui affluait au centre de son corps. Elle n'avait plus aucun contrôle sur elle-même. Une force inconnue la propulsa en avant et une vague tiède et douloureuse déferla dans son plexus solaire, pour exploser au creux de ses reins. Puis Scully connut un court instant de paix, mais très vite une autre vague la déchira. Mêmes frissons, même plaisir violent. La tête lui tournait, sa respiration était haletante et elle sentait maintenant une terrible douleur lui transpercer le cerveau. Elle s'accrocha au rebord de sa chaise. Elle était trempée de sueur mais l'attaque reprit, plusieurs fois. Et puis, aussi soudainement qu'elle avait commencé, elle cessa. Dana se laissa tomber la tête sur les genoux en gémissant comme une enfant. Immobile, le souffle court et rauque, la jeune femme se berça légèrement d'avant en arrière en serrant ses bras autour d'elle dans un geste instinctif de protection.
Poste de police
Mercredi : 3h.22 P.M.
Sindy Cahill s'apprêtait à boire un verre d'eau avant d'entreprendre ses recherches lorsqu'elle trébucha.
- Oh, mon Dieu!... souffla-t-elle.
Elle avala avec difficulté. Sa respiration était haletante.
- Ça va, Sindy? demanda son collègue John Baker d'un ton distrait. (Il travaillait sur un volumineux rapport et semblait absorbé par son travail.)
- Ça va, John, répondit-elle en se redressant lentement. J'ai probablement exagéré ce matin lors de ma séance d'entraînement.
John sourit.
Sindy était une jeune femme très sportive et plusieurs de ses collègues aimait bien la taquiner sur son énergie inépuisable.
Mal à l'aise, Sindy ramassa une pile de documents traitant des meurtres d'enfants et se dirigea vers la porte arrière qui donnait sur la bibliothèque. Elle y arrivait quand elle fut atteinte par un puissant mélange de plaisir et de douleur. La tête vide, le visage en feu, elle heurta une table de travail tandis que ses muscles se contractaient et que tout son sang semblait affluer au centre de son corps. Les jambes faibles, elle glissa lentement sur le carrelage de la salle de travail, éparpillant ses documents. Quand les violentes pulsations qui battaient dans ses reins se calmèrent, Sindy se sentit épuisée, perdue.
Surpris, John accourut et s'agenouilla à côté d'elle pour la soutenir tandis que le puissant courant reprenait en elle sa course folle.
- Que se passe-t-il? Tu as un malaise? Veux-tu que j'appelle un médecin? demanda John affichant un air soucieux.
Sindy secoua la tête, encore incapable de parler et se dégagea doucement de son collègue.
John l'examinait avec inquiétude.
- Je peux appeler Paul si tu veux.
- Non... non ... Ça va... Merci, John.
Elle se leva avec précaution et lui sourit gentiment. John était un ami de longue date et elle ne voulait pas l'inquiéter inutilement.
Elle commença à ramasser ses documents qu'elle avait laissé tomber lorsqu'elle se sentit de nouveau déchirée par l'irrésistible courant.
- Nom de Dieu... murmura-t-elle en s'agrippant au rebord de la table pour ne pas tomber, le corps transpercé par un douloureux plaisir.
En deux enjambées, John fut à ses côtés. Sindy s'écarta en secouant la tête. Elle se tenait à la table, courbée en deux, haletante. Elle lutta mais le flot de pulsations douloureuses l'emporta tout de même. Ses oreilles grondaient encore, quand elle aspira profondément, reprenant conscience de la présence de son collègue.
- Sindy? murmura John désemparé.
Il la regarda et observa que ses pupilles étaient dilatées et son visage pâle comme la lune.
- J'appelle Paul.
D'un pas déterminé, il se dirigea vers le téléphone.
Sindy secoua la tête une seconde fois. Elle avait honte et en voulait un peu à John de l'avoir vu dans cet état de faiblesse.
- Ne fais pas ça, John, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforça de garder ferme.
- Mais qu'est-ce qui se passe, à la fin?
- Un simple malaise, mentit-elle. Je me sens très bien maintenant. Tu peux aller travailler en paix.
- Tu en es sûr? fit John d'un air dubitatif.
- Sûre et certaine.
Elle poussa son collègue dehors et le rassura gentiment:
- Je vis avec un médecin, John. Ne l'oublie pas.
- Je ne l'oublie pas. Mais je t'en pris, Sindy. Ne fais pas de farce avec ça.
Il sortit, encore troublé.
Sindy ferma les yeux et soupira de soulagement. Elle s'assit à sa table de travail, le cœur battant la chamade. Elle réfléchit, maîtrisant la peur qui tentait de l'envahir. Ce qu'elle avait ressenti n'était pas excitant du tout, ni agréable. C'était comme une attaque. Douloureux et terrifiant. Son propre corps lui échappait totalement.
Soudain, l'image de Dana se dessina dans son esprit. Elle la vit se redresser lentement comme quelqu'un qui a reçu de violents coups de poing au ventre. Elle remarqua que la jeune femme grimaçait de douleur et inspirait profondément par le nez en se balançant doucement d'avant en arrière. Sindy sentit la peur lui serrer l'estomac et tenta de la repousser. Elle devait parler à Dana le plus vite possible et seule. Lentement, la peur fit place à la terreur. Quelque chose de terrible était en train de leur arriver et les reliait irrévocablement. La gorge serrée, Sindy se mordit les lèvres avec appréhension.
École Élémentaire
Mercredi : 3h.33 P.M.
Victoria Stéphanos attendait son amie Kim Hanson dans le vestiaire des enfants. Elle n'aimait pas se retrouver toute seule dans cet endroit. Sans enfants autour d'elle, elle se persuadait presque d'être dans une école fantôme.
Vickie remplit son sac à dos et regarda sa montre Mickey Mouse que Sindy lui avaient offert pour son septième anniversaire. "Pourquoi est-ce que Kim n'arrive pas?"songea la fillette impatiente.
« Peut-être que Kim l'attendait dans la cour de l'école? »
Sur cette pensée, Vickie endossa son blouson en jeans et glissa son sac à dos sur ses épaules. Elle allait s'élancer dans le long couloir sombre qui donnait vers la porte principale lorsqu'elle entendit une voix plaintive murmurer son nom en pleurant.
- Vickie, viens me chercher... J'ai peur! Il fait tout noir là dedans.
Intriguée, la fillette s'arrêta en regardant partout autour d'elle. Elle fronça les sourcils et tendit l'oreille de plus en plus. Soudain, son regard s'arrêta vers la grande porte du sous-sol. Vickie s'avança vers la porte en hésitant.
- Va t'en! cria sa petite voix intérieure d'un ton effrayé.
Elle entendait son amie pleurer à fendre l'âme. Vickie s'inquiétait très fort pour son amie. C'est pourquoi elle décida malgré sa peur d'essayer d'ouvrir la lourde porte pour tenter de la délivrer. Lentement, les yeux agrandis, l'enfant souleva son bras dans un geste fatal pour franchir cette barrière du réel à… quelque chose d'autre. Son cœur battait fort, son souffle était court et rapide. Elle ressentait dans son corps d'étranges vagues de chaleur et de froid hérisser les poils de ses bras. De la sueur s'écoulait le long de son dos et un étrange brouillard dans sa tête l'empêchait de réfléchir. Elle était comme un petit oisillon sans défense. Comme dans un rêve, elle vit la lourde porte du sous-sol s'entrouvrir très lentement dessinant une mince tranche de ténèbres grouillantes. Venant du plus profond de la terre, elle crut discerner des cris désespérés remplis d'une peur innommable. Son amie Kim la suppliait de l'aider, de la sortir de ce trou de « Morlock».
« Les monstres existent, Vickie », lui murmura une petite voix à l'intérieur d'elle qui ressemblait à la sienne mais tout en étant plus adulte.
« Non seulement ils existent mais ils sont là pour te dévorer et t'enfermer dans un puits sans fond, noir et froid. Et là-bas, nulle lumière ne brille jamais ».
- « Sauve-toi, ma chérie! C'est un piège. Kim va bien. Elle est en sécurité. »
C'était la voix de Sindy que l'enfant entendait dans son esprit. Sans plus d'hésitation, Vickie écouta cette voix et s'enfuit en bondissant à toutes jambes loin de ce trou de « Morlock », loin de ces ténèbres tentaculaires. Elle courait si vite qu'elle avait l'impression que ses petites jambes la soulevait de terre. Elle courait vers la lumière, le soleil, la vie, sans jeter un regard vers cette porte maudite. Dans son esprit, Vickie devina sans bien comprendre qu'une présence immonde se cachait derrière cette porte infernale. Elle sentait que le monstre l'appelait. Elle entendait sa respiration profonde, gutturale, caverneuse. Elle percevait son haleine brûlante et fétide, ses yeux de braises et sans âmes qui cherchaient encore à l'atteindre. Son cœur battait si fort qu'il lui faisait mal à la gorge. Elle savait que bientôt, elle n'aurait plus la capacité de courir.
« Je vous en prie, aidez-moi! » murmura Vickie pour elle-même.
À ce moment précis, l'enfant sentit des mains puissantes la soulever de terre. Elle voulut hurler mais aucun son ne sortit de sa gorge nouée. Elle commença à se débattre sauvagement tel un petit animal traqué, donnant des coups de pieds et des coups de poings pour se libérer de cette poigne d'acier qui la retenait fermement.
Mulder maintenait l'enfant de ses bras protecteurs en lui murmurant des paroles apaisantes. Il lui caressa les cheveux pour la calmer. Une étrange intuition l'avait pour ainsi dire guidé jusqu'ici, sur ce terrain d'école. Il avait trouvé la petite Kim en pleure et sa maman folle d'inquiétude qui cherchait Vickie partout.
Sarah, qui venait chercher les fillettes, raconta même à Mulder qu'elle et Kim avaient passé tout le premier étage au peigne fin sans voir aucune trace physique de Vickie. Elle avait questionné la gardienne de sécurité, la sommant même de les conduire au sous-sol. RIEN! Et soudain, une quinzaine de minutes plus tard, sous leur regard étonné, elles avaient vu Vickie bondir de nulle part, les yeux exorbités de terreur, le visage pâle et en pleure pour finir dans les bras de son oncle Fox Mulder.
