J'ai d'abord eu l'idée de la première « scène » de ce post-épisode et puis, au fur et à mesure de l'écriture, les deux autres sont venues. Le 4x19 (« Grace Period » ou « Pour la paix ») est définitivement un de mes épisodes préférés, donc j'ai un peu la pression...
PBG, merci, merci, merci, merci, etc. C'est un véritable honneur de recevoir tes commentaires **
La vie est trop courte
Il était huit heures cinq. Gibbs était là depuis longtemps déjà, mais il s'était accordé une pause pour aller se recharger en café. Et maintenant qu'il en revenait, deux bureaux supplémentaires étaient occupés. Et le bureau vide était justement celui qu'il craignait de voir vacant. N'importe quel autre jour, ça ne l'aurais pas inquiété, il connaissait trop bien le sens de la ponctualité de son agent senior, mais aujourd'hui n'était pas n'importe quel jour. Ou plutôt, la veille n'avait pas été n'importe quel jour.
Toute la nuit il l'avait attendu dans sa cave, prêt à lui tendre une bouteille de bière en silence et à l'écouter parler de ce dont il était capable de parler, pendant que lui poncerait son bateau. C'était comme ça que ça aurait dû se passer. C'était même probablement comme ça que ça se serait passé, avant. Mais il l'avait attendu toute la nuit en vain, il ne s'était pas montré. A cinq heures, après avoir avalé un demi-litre de café pour combattre la nuit blanche, il avait cessé d'attendre et s'était rendu au Navy Yard, espérant quelque part qu'il le trouverait là, peut-être peinant à mettre le point final à son rapport. Mais les bureaux étaient vides, et il avait commencé à travailler seul, sans nouvelles de son agent senior.
Ducky était arrivé, Abby était arrivée, Palmer était arrivé, puis reparti en courant parce qu'il s'était souvenu avoir oublié de refermer une fenêtre, puis ré-arrivé tout essoufflé, et maintenant Ziva et McGee étaient là aussi. Il était huit heures sept.
Il observa l'israélienne composer un numéro avec un acharnement qui pouvait passer pour de l'agacement ou de l'inquiétude. Après avoir patienté le temps d'épuiser toutes les sonneries, elle raccrocha le combiné avec humeur.
« DiNozzo ? » demanda-t-il laconiquement, cachant comme il le pouvait l'envie qu'il avait de le voir sortir de l'ascenseur en racontant avoir été retardé par les embouteillages avec force de ses habituelles pitreries.
Ziva tourna vivement la tête vers lui, mi-agressive, mi-honteuse, comme si l'état de son partenaire était une préoccupation indigne d'elle.
« Il ne répond pas, avoua-t-elle après un temps. Comme il ne répondait pas hier soir. Il doit être avec elle. »
Il y avait dans ce elle bien autre chose que l'ignorance du prénom. Il y avait la désapprobation, ainsi qu'une certaine jalousie. Jalousie que, même s'il aurait préféré mourir que l'avouer, il partageait. Mais il savait la faire taire mieux que l'israélienne et il se souvenait des débuts de son agent senior, à l'époque où il était encore fiancé. Alors il ravala sa fierté et cette naïve idée que la cave d'un vieil ex-marine était un meilleur endroit pour faire le deuil d'une amie que les bras d'une amante.
A huit heures douze pourtant, lorsque Ziva saisit une nouvelle fois son téléphone, il quitta son bureau et rejoignit l'ascenseur à grandes enjambées, direction la morgue. Ducky y parlerait, parlerait, parlerait, et il oublierait l'issue de leur dernière affaire. A peine les portes ouvertes, les paroles réconfortantes du légiste parvinrent à ses oreilles. Réconfortantes du moins jusqu'à ce qu'il en comprenne le sens.
« … son cadavre ne lui fait pas honneur. Je suis désolé Anthony.
- Règle numéro six, Ducky, règle numéro six, entendit-il l'agent répondre dans une amère plaisanterie.
- Je n'ai jamais compris cette règle, intervint la voix de Palmer.
- Tu n'es pas le seul, » soupira DiNozzo.
Ce fut ce moment que Gibbs choisit pour passer les portes automatiques de la morgue. Les deux légistes et son agent étaient réunis autour d'une table d'autopsie, où un corps brûlé et partiellement démembré attendait qu'on le manipule pour y découvrir l'évidence. Un corps méconnaissable mais dont l'identité ne faisait aucun doute. En le voyant entrer, DiNozzo le salua d'un « Patron » trop vif pour être honnête puis consulta sa montre avec un air faussement paniqué.
« Je suis en retard, désolé j'ai pas vu le temps passer. Deux minutes et je suis prêt à aller chercher des marines morts jusqu'en Alaska. »
Il se détourna du cadavre et se précipita sur le porte-manteau duquel il décrocha sa veste et son sac. Ducky profita de le savoir concentré sur autre chose que la morte pour adresser au chef d'équipe un regard lourd de sens. « Ne t'avise pas de faire un reproche à ce garçon aujourd'hui, semblait lui dire silencieusement le légiste. Il est déjà suffisamment blessé et troublé par la mort de l'agent Cassidy alors lâche du mou pour une fois. »
Et sans un mot de plus, juste des yeux qui s'attardent sur des membres carbonisés, les deux agents quittèrent la salle d'autopsie et entrèrent dans l'ascenseur. Et, après quelques secondes de montée, Gibbs immobilisa l'appareil. Et braqua son regard sur son compagnon de cabine, lui intimant muettement de parler. Une demi-minute entière de silence s'étira avant que DiNozzo ne fasse entendre sa voix.
« Je vais finir par être très en retard. Et dire que j'étais en avance ce matin… »
Tentative d'éluder l'important, le chef d'équipe ne répondit pas.
« Donc je suppose qu'on n'a pas de marine mort en Alaska. »
Toujours aucune réaction. Juste deux yeux bleu pâle le sondant. Et il capitula finalement :
« Elle s'est jetée vers la bombe patron. Et j'aurais fait comme elle. Ça aurait dû être nous, ça aurai pu être moi.
- Tu es toujours là-dessus DiNozzo ?
- Un jour, ça sera moi sur la table d'autopsie. »
Gibbs ne lui laissa pas le temps de déblatérer une autre idiotie du genre et lui donna une vive tape sur la nuque. Jamais il n'accepterait que ses hommes soient envoyés à Ducky et encore moins qu'ils envisagent cette possibilité. Jamais il n'accepterait que DiNozzo le fît. L'agent encaissa, mais continua sur sa lancée :
« Patron, je tiens à toi. Vraiment. »
Si le chef d'équipe resta silencieux, c'était cette fois parce qu'il ne savait pas quoi dire. Il s'était attendu à beaucoup de choses, mais pas à ça, pas à cette honnêteté candide de la part d'un homme qui, tantôt par volonté, tantôt par incapacité, celait toujours ses sentiments. Tandis que la surprise se battait avec l'émotion pour enserrer sa gorge, son esprit délibérait sur la conduite à adopter. Un long moment.
Finalement, il se détourna du regard droit et sincère de son agent et sortit l'ascenseur de sa léthargie. Les lumières se rallumèrent, la cabine s'ébranla, mais Gibbs restait muet. « Moi aussi » devait lui brûler les lèvres toute la journée qui s'annonçait, mais jamais il ne se résoudrait à laisser passer ces deux mots bien trop lourds de sens.
