Mon rêve s'éveille dans la mort
Chapitre 6 : La mort
Chez les Mibu le suicide est sacrilège, le sacrifice lui est une marque de grande fidélité, en particulier si le Souverain-Dieu a rejoint ses cieux.
Pourrais-je vivre le restant de ma vie à proximité de l'extérieur ? Je risquerais de te tuer songeant un jour que tu es sans doute déjà mort. Et si tu étais véritablement mort, me priverais-je de la liberté inutilement ? J'en viendrais à vouloir que tu meures pour que je vives. Après tout, tu aurais pu proposer de mourir pour moi ou de partager notre temps de vie. Toi aussi, tu as signé ce pacte, bon sang ! Mais cet argument ne tient pas car nos rôles par rapport au pacte n'étaient pas définis. Ainsi, fatalement, inconsciemment, j'ai du choisir d'endosser le rôle le plus ingrat. Je recommence à me voiler la face. C'est ton rôle qui était le plus dur.
Il est bien plus difficile de décider de sa vie et de lutter que de se laisser endoctriner. Tu es de nous deux celui qui a le plus le droit de vivre. Moi, j'ai renoncé depuis longtemps et même sans ce pacte je n'aurais pas eu le courage d'affronter le monde d'extérieur. Après l'avoir idéalisé pendant des années, j'aurai sans doute eu trop peur d'être déçu.
C'est dans un immense brasier que je me trouve désormais. Quelle ironie que se soit finalement dans les flammes que je périsse. Celles-ci lèchent mes jambes et bientôt je m'y noierais totalement. C'est contradictoire mais j'ai toujours aimé penser que l'eau et le feu pouvaient se compléter. Plus jeune, je refroidissais les ardeurs de mon frère et lui tachait de me dévergonder un peu par son impulsivité.
Soudain, je me rend compte que des cendres dansent devant mes yeux et j'entends au loin comme des rires d'enfants. Le feu a consumé en grande partie mon corps d'adulte de 25 ans. Je dois désormais paraître beaucoup plus petit. Cette idée me semble hilarante et j'explose de rire.
Bien sur que je suis plus petit car j'ai 10 ans et je ris. Je ris d'un rire d'enfant. On s'est enfui mon frère et moi et joyeusement je danse sous la pluie. Luciole est dans mon kimono, recroquevillé car il n'aime pas l'eau. Je l'en protège car je suis son papa et je le tiens dans mon ventre car je suis sa maman.
Les idées que je ne parvenais pas à expliquer à mon maître et ma notion du paradis se mettent en place tout à coup. Les souvenirs reviennent, oui ils reviennent tous. J'ai atteint la liberté la plus totale: je revis les meilleurs moments de mon existence. Je les poursuis même. Je suis avec mon frère, avec mon ami et les Mibu ne nous ont jamais retrouvé.
J'ai passé du temps à protéger mon frère et peut-être devrais-je l'en détester.
Mais il m'a offert mon nuage et mon coeur a fini par s'alléger.
Je regrette seulement que se soit à la fin que je recommence à l'aimer.
J'ignore quelle est cette immensité bleutée qui nous a entouré.
Est-ce le ciel ou simplement de l'eau où à volonté je peux valser ?
Peu m'importe. Dans cet endroit, j'ai à nouveau envie de rêver.
Luciole a glissé sa main dans la mienne et il ne l'a plus jamais retirée.
