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la famille Keller est mon invention


24 décembre 1888 – Scotland Yard

Des Réveillons de Noël pourris, Helen en avait passés quelques-uns. Elle se souvenait par exemple – comment l'oublier – du premier noël sans Hazel. Elle s'était retrouvée seule face à une table trop pleine, tandis qu'Harry avait été retenu à l'usine. Ce soir-là, elle s'était mangé quelques pains dans la figure, et avait gouté la neige froide avec les dents. L'alcool la rendait beaucoup trop téméraire, et elle s'était crû capable de battre quiconque aurait l'audace de la provoquer. Jacob lui avait fait découvrir l'Aciérie, ce club de combats clandestins permettant aux opprimés de libérer leurs frustrations dans l'espoir de quelques gains financiers. À cette époque, il l'avait comprise mieux que personne auparavant. Helen n'était qu'une boule de nerfs prête à tout pour évacuer sa colère.

« Cinq minutes. »

Le gardien appuya sur la poignée et la lourde porte en métal rouillé émit un grincement lugubre. Helen sentit un frisson désagréable descendre le long de sa colonne vertébrale. L'endroit où se trouvait Jacob Frye – le tueur présumé de Whitechapel – sentait l'urine et la sueur. Dans sa cellule, un minuscule vasistas, semblable à une meurtrière, ainsi qu'un banc en pierre. Une table avait été mise à disposition ainsi que deux chaises, dont l'une déjà occupée par l'assassin.

« Je vous remercie. »

Helen entendit la lourde porte se refermer derrière elle, mais deux hommes étaient encore dans la pièce, droits comme des « i », leurs regards vissés sur l'accusé. Elle s'efforça de faire abstraction de leur présence lorsqu'elle s'assit en face de son époux.

S'en suivit un silence qui aurait pu s'étendre encore un moment, si Jacob n'avait pas décidé d'y mettre un terme.

« Par pitié Helen, tu comptes rester muette les quatre foutues minutes qu'il reste ? »

La rouquine fit balader ses yeux immenses d'une chose à l'autre, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus qu'à affronter le regard en face du sien.

« C'est toi qui a demandé à me voir Jacob. »

L'assassin grimaça. « Huit jours Helen. Huit jours que je moisis ici. Huit jours pour que tu te décides enfin à venir me voir. »

« Et huit jours qu'on entend plus parler de Jack. »

« Comme c'est surprenant. » Siffla Jacob, mâchoire serrée. « La petite lumière va-t-elle finir par éclairer tous les étages, mon amour ? »

Helen mit deux secondes à réaliser la moquerie. « Essaierais-tu de me faire avaler une histoire de complot ? Ce n'est pas en m'humiliant que tu parviendras à me convaincre de quoi que ce soit. »

« Helen. »

« Mon père pensait que tu marchais sur l'eau mais je n'suis pas dupe, Jacob. T'es un poseur. Et tu n'aimes personne d'autre que toi. »

« Pourquoi ? Parce que je refuse de me laisser passer la corde au cou ? »

« Non. Parce que quand on aime quelqu'un, on le fait passer en premier. Et qui d'autre que ta petite personne se place à la proue de tes priorités ? »

Jacob tiqua. « Seigneur ! Et ensuite tu me diras que l'amour conquiert tout. »

« ARRÊTE ! »

Ils se levèrent brusquement, renversant leurs chaises respectives à l'unisson. L'un des gardes s'avança, prêt à sortir son arme, mais la jeune femme lui fit signe de ne pas intervenir. Elle dégagea quelques mèches de son visage et envoya à Jacob un regard rougit par la colère. Au même moment, elle remarqua les mains de Jacob, liées l'une à l'autre. Il n'était pas libre de ses mouvements, et elle ne put s'empêcher de penser que ces liens devaient le faire souffrir.

« Je n'veux plus jouer aux devinettes Jacob. » Soupira la rouquine, mettant un terme à leur dispute.

Elle se pencha pour ramasser sa chaise mais se contenta de la remettre sur pied, sans y prendre place.

Elle plongea ensuite sa main dans le sac qu'elle transportait et en tira des vêtements propres qu'elle posa devant lui.

« C'est tout ? » Demanda Jacob. « Rien à manger ? »

Helen sortit ensuite quelque chose qui ressemblait à un gros livre. « Non, il y a ça aussi. »

L'assassin ouvrit de grands yeux ahuris. Pendant une seconde, il crut à une plaisanterie, mais réalisa bien vite qu'elle était sérieuse. Alors qu'il lui avait explicitement demandé d'amener des affaires, de quoi survivre dans ce trou à rat, voilà qu'elle lui présentait…

« Un album photo ? »

Helen paru presque surprise par le ton employé. À son tour, elle parut déboussolée. « Tu… Tu m'as demandé d'amener des affaires. J'ai pensé que– »

« Que quoi ?! Que j'aurai une furieuse envie de m'allonger sur ce banc pour feuilleter les photos de notre mariage ? Bon sang Helen ! Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans 'strict nécessaire' ?! »

À bien y réfléchir, il n'avait pas tort. Mais plutôt mourir que de l'admettre. Et puis il y avait cette douleur. Cette lame qui perçait son cœur chaque fois qu'elle lisait la déception dans son sillage. Sur le moment, cela lui était apparu comme essentiel. Elle pensait que ces photos lui apporteraient le réconfort dont il aurait besoin entre ces quatre murs crasseux. Elle avait simplement oublié qu'il ne pensait pas comme ça. Il n'était pas comme elle, attachée au moindre morceau d'étoffe ou à la moindre breloque pouvant lui rappeler les êtres aimés.

« Ça va, n'en fais pas toute une histoire. » Helen s'empressa de rassembler les albums et de les remettre dans son gros sac. « Je suis désolée, voilà. »

« Peu importe. » Soupira Jacob. « Ils n'ont aucune preuve tangible, je sortirai bientôt d'ici. »

Un nouveau silence s'imposa, plus léger que le précédent mais néanmoins désagréable. Jacob fit tapoter ses doigts sur le plateau de la table tandis qu'Helen faisait turbiner chacun de ses neurones pour essayer d'embrayer sur autre chose. Un détail, mais qui lui permettrait de ne pas sortir de cette cellule la boule au ventre. Quand la main de Jacob trouva la sienne, elle sursauta.

« J'ai besoin que tu me rendes un autre service. »

En vue du ton employé, et de cet air effroyable de voleur pris la main dans le sac, la jeune femme pouvait s'attendre au pire. Il tira non sans mal un morceau de papier chiffonné de la poche de son manteau et le plaça au creux de sa paume qu'il referma ensuite de la sienne.

« Il faut que tu te rendes à cette adresse. Quand tu y seras, demande à voir Nellie. Elle sait qui tu es et peut-être qu'elle t'écoutera plus que moi. Donne-lui une bourse de 30 livres et assure-toi qu'elle parte loin de Londres. »

« Attends… »

« Helen, s'il-te-plait. »

Helen rejeta brusquement son bras en arrière, se libérant de l'emprise de l'assassin. Sourcils froncés, elle regarda estomaquée l'écriture manuscrite féminine sur le papier.

« Mais c'est… »

Une maison de passe. Elle en était certaine. Cette rue était connue pour abriter les prostituées de Whitechapel, c'est pourquoi elle n'y mettait jamais les pieds. Furieuse, elle ne put réprimer un gloussement nerveux.

« Les gens parlent Jacob. Je pensais avoir déjà vécu toutes les humiliations possibles. Et maintenant quoi, tu veux que j'aille sauver ta putain ? Donne-moi une seule raison de le faire ! »

« J'en ai plusieurs qui me viennent à l'esprit si tu veux tout savoir. » Riposta Jacob.

La porte s'ouvrit et son grincement interrompit le couple en plein débat. Réalisant soudain que son temps était écoulé, l'assassin agrippa le bras de la rouquine et l'incita à le regarder droit dans les yeux.

« C'est une prostituée c'est vrai, mais elle ne mérite pas de mourir. Mon amour, tu dois me faire confiance. »

« Tu me fais mal Jacob. » Gémit la jeune femme en essayant de se défaire de sa poigne.

« FRYE ! » Rugit l'un des gardes en détachant sa matraque de sa ceinture.

« Love, j't'en prie, trouve-la et fuis le plus loin p– »

Il poussa un cri de douleur et son étreinte se relâcha à mesure qu'il s'effondrait. Helen eut l'impression de voir la scène au ralentit. Deux hommes venaient de la bousculer pour abattre leurs tonfas sur Jacob. Le premier coup l'avait touché sur le flan, suivit d'un autre entre les omoplates. S'en suivirent des coups de pieds afin de l'étaler sur le sol tandis qu'un troisième escortait la jeune femme vers l'extérieur. Horrifiée, Helen se débattit à son tour mais sans succès. Elle eut beau leur hurler de ne pas lui faire de mal, les gémissements qui arrivaient jusqu'à elle témoignèrent du mauvais traitement.

« Quel courage ! S'en prendre à un homme qui a les mains liées ! » Vociféra-t-elle quand on l'eut presque jetée sur la place. « J'en parlerai à votre supérieur, vous pouvez me croire ! »

Le gardien avait déjà disparu derrière la grille, mais elle s'en moquait ouvertement, piétinant la neige à mesure que ses insultes fusaient dans tous les sens.

« C'est un scandale ! Je suis une amie de longue date de Mr Abberline et jamais il ne laissera passer une telle bavure ! » Elle tambourina à la porte avec ses poings puis retira l'une de ses chaussures pour tambouriner plus fort encore. « Profitez bien du temps qu'il vous reste dans la police, crétins ! Putain d'enfants de chienne ! Enfoirés de phallocrates de merde ! Poulets à la con ! »

Elle remit sa chaussure et ramassa son béret tombé dans la bataille lorsqu'elle se rendit compte, en se redressant, qu'une bonne dizaine de personnes s'étaient arrêtées pour profiter du spectacle. À en juger par leur expression, on aurait dit qu'ils observaient une bête de foire. Des enfants riaient quand des femmes levaient leurs mains gantées devant leurs bouches ouvertes, visiblement outrées.

Helen se racla brièvement la gorge. Alors qu'elle sentit la moutarde redescendre et le rouge monter, elle s'empressa de rebrousser chemin en ne manquant pas de saluer son public d'un joli doigt d'honneur. Et tant pis pour les gosses.

/

« Ma chère Belle-sœur, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer. » Lança Evie, visiblement ravie, en venant picorer dans le plat qu'Helen venait de sortir du four.

« Elles se font rares ces temps-ci, alors ne te prive pas. »

La brune lui lança un regard espiègle. « Mais avant, dis-moi comment s'est passée ton entrevue avec Jacob. »

Prise de court, la jeune femme manqua de faire tomber son rôti. « Uh… Y'a pas grand-chose à dire. Les albums photos, c'était pas ma meilleure idée. »

« Ça n'a rien d'étonnant. Mon frère n'a jamais été très porté sur le sentimental. » Répondit Evie sans vraiment accorder d'importance à l'anecdote, trop pressée d'en venir au fait. « Bon, alors à moi : J'ai rassemblé de quoi payer la caution de Jacob demain matin, à la première heure. »

Douche froide. Ou tiède. Elle ne savait pas trop. Helen resta figée, l'air un peu abrutie, sans trop savoir comment réagir face à cette nouvelle. Un manque d'engouement qui ne manqua pas d'interpeller son interlocutrice.

« Cache ta joie, on ne s'entend plus. » Railla cette dernière. « Qu'est-ce qui ne va pas ? »

Helen hésita entre mettre le pied dans le plat ou ployer face à l'autorité innée de sa belle-sœur. Finalement, elle opta pour le plat, avec les deux pieds.

« Depuis que Jacob est enfermé, il n'y a plus de victime, plus de Jack, plus rien. »

Evie donna l'impression d'être touchée personnellement par ces mots. Son visage se durcit et son regard se ferma comme un rideau de théâtre. « C'est ce qu'on appelle de la manipulation, Helen. Celui ou ceux qui veulent faire passer mon frère pour un meurtrier s'arrangent pour que tout concorde. Tuer maintenant le disculperait aussitôt. Or, le but est de détruire non seulement Jacob, mais également la confrérie. Sinon, ils n'emprunteraient pas nos méthodes. »

« Et comment peuvent-ils les connaître, ces méthodes ? Vous donnez des cours particulier entre deux assassinats ? » Riposta la rousse, franchement exaspérée d'être prise ainsi pour une idiote par les deux jumeaux.

Evie esquissa un sourire crispé. Avec souplesse, elle s'avança et emprisonna vivement son visage entre ses doigts, capturant ses pupilles et toute son attention du même coup.

« Ecoute, je n'suis pas née dans une ferme mais je sais reconnaître l'odeur du fumier. » Elle l'obligea à tourner son visage en direction de la fenêtre donnant sur les rues enneigées de Whitechapel. « Et ça, toute cette histoire, ça sent la merde. »

Elle la libéra et Helen prit une grande inspiration. Décidément, c'était une manie dans la famille Frye d'attraper les gens pour les contraindre à écouter leur baratin.

« Je sais que ces dernières semaines n'ont pas été faciles pour toi, et n'imagine pas que je pardonne à Jacob toutes les erreurs qu'il a faites. Mais il reste mon frère, alors je suis dans le regret de t'informer qu'à mes yeux, darling, sa vie passera toujours avant la tienne. »

Le souffle coupé, Helen réussit à soutenir son regard foudroyant jusqu'à ce que la brune ne fasse volte-face, enfilant son manteau et son gantelet. Ces derniers mots l'avaient traversée comme une balle de fusil, et quand elle voulut lui demander où elle allait, elle ne réussit qu'à ouvrir la bouche sans qu'aucun son n'en sorte.

« Joyeux Noël Helen. »

La porte se referma avec fracas et la jeune femme eut le sentiment que sa journée toute entière pouvait être résumée à ça : des portes qui claquent. Evie n'était partie que depuis un instant que déjà Helen se sentie fléchir. Quand elle tourna la tête et qu'elle fut confrontée, seule, à la grande table vide, sa vision se brouilla de larmes. Des images de Noëls bien plus joyeux lui revinrent en mémoire avec la puissance d'une gifle. Elle revoyait Ethan et Hazel courir partout dans la maison, complètement surexcités par l'ouverture imminente des cadeaux. Harry et Jacob toujours assit l'un à côté de l'autre, éméchés par trop d'alcool et riants aux éclats. Sa petite Anna, bien plus fascinée par les boîtes que par ce qu'elles contiennent. Maggie, son époux et leurs trois terreurs… Comme elle lui manquait.

Et elle se voyait elle, feignant le mécontentement après avoir passé la journée à tout préparer, mais le cœur chaud et emplit d'amour.

Le souvenir évanouit, Helen prit conscience du ridicule de la situation. Pourquoi diable avait-elle pris la peine de préparer ce rôti ? À quel moment s'était-elle imaginé pouvoir combler l'absence de toutes ces personnes avec un… Foutu morceau de viande ?!

Prise d'une rage incontrôlable, la jeune femme empoigna son plat qu'elle envoya valser de l'autre côté de la cuisine. Le bruit de la céramique qui se brise lui procura beaucoup de satisfaction, mais néanmoins pas suffisamment pour étancher la colère qui tordait ses entrailles. Elle s'empara d'un couteau et se jeta sur le rôti qu'elle poignarda avec la rage d'une folle sortie du Bedlam. À mesure que la lame s'enfonçait dans la chair cuite, sa colère se muait en autre chose. Des regrets, le sentiment d'avoir échoué. De n'être qu'une ratée, une abrutie finie à la pisse, un déchet d'humanité.

« Mrs Frye ? »

Elle se figea.

« Seigneur, Mrs Frye, vous allez bien ? »

La poigne tremblante, Helen se retourna brusquement au moment où William allait poser sa main sur son épaule. Elle poussa un cri et pointa son énorme couteau de cuisine en sa direction, la lame sous sa gorge.

« Allez-vous en ! »

D'instinct, le jeune homme leva les mains en l'air, comme pour lui signifier qu'il ne lui ferait aucun mal. Son regard était doux et compatissant. Le genre de regard qu'elle n'avait pas cessé de croiser depuis la mort de son père. Elle n'y décela aucune peur, ce qui eut le don de l'agacer. Était-elle si pathétique ?

« Barrez-vous de chez moi, tout d'suite… Ou je vous découpe en morceaux et vous donne à manger aux orphelins. »

Les lèvres de William s'étirèrent en un sourire. S'il restait sur ses gardes, au cas où elle ait complètement perdu la raison, cette réplique ne manqua pas de l'amuser.

« N'en faites pas tant, Mrs Frye, je vous laisse tranquille… » Il arqua un sourcil railleur. « Avec votre rôti. »

Helen se sentie soudain désemparée. Alors que William se relevait et ajustait sa veste sur ses larges épaules, elle s'aperçu qu'elle ne voulait pas rester seule. Que sa venue inattendue la réconfortait, qu'elle avait besoin de l'attention d'un homme.

Elle se releva, un peu maladroitement, et manqua de glisser sur la sauce étalée dans toute la cuisine quand elle réussit à se hisser jusqu'à la salle à manger.

« Mr Jones, attendez ! »

Vu le regard manifeste qu'il lui lança, il était certain qu'il n'était pas venu jusqu'ici pour se faire envoyer paître. Il demeura immobile tandis qu'elle marchait avec une lenteur craintive jusqu'à lui. Dans son esprit, un tourbillon d'émotions contradictoires. Sa raison lui dictait de faire demi-tour, claironnant à tue-tête que c'était mal de désirer ainsi quelqu'un d'autre. Mais son corps était attiré comme un aimant, électrisé. Il s'éveillait, comme sortant d'une longue hibernation, délicieusement empoté.

« Vous me croyez folle ? » Demanda-t-elle d'une petite voix.

William lui sourit avec tendresse. « Non. »

A l'instant où il écrasa ses lèvres sur les siennes, une peur effroyable la transperça comme une lame de froid, lui laissant un fourmillement au bout des doigts. Elle voulait dire "stop" mais ce ne fut pas le mot qui sortit de sa bouche. C'était comme si elle avançait à reculons: Elle aurait dû refuser, elle aurait dû s'arrêter mais elle continuait. Si bien qu'elle se retrouvait bientôt allongée sous lui sur le grand canapé de cuir, ses mains fortes et jeunes occupées à dénouer un corset couvert de sang cuit.

Helen entrouvrit sa bouche pour l'accueillir encore, elle agaçait ses lèvres par petites touches de sa langue jusqu'à ce que leurs bouches s'offrent enfin l'une à l'autre en un long baiser. Il passa une main derrière son dos nu et l'attira vers lui, la renversant sur ses genoux. Doucement, elle entoura ses épaules de ses bras, le pressant contre elle, avide et insatiable.

Quand il leva sa tête, son regard vint rencontrer le sien. L'expression qu'elle y vit, elle l'avait très souvent saisie dans les yeux de Jacob. Helen y sentit un besoin tellement urgent qu'elle eut l'impression de contempler un vide sans fin, le caractère profond d'un manque. Elle se demanda alors si ses propres yeux ressemblaient à ça, et espéra que non.

William se débarrassa de son pantalon, puis il s'agenouilla sur le divan à côté d'elle, entièrement nu. Helen se redressa pour prendre son visage entre ses mains, et dévora de dizaines de baisers son front, son nez, ses pommettes magnifiques. Son cœur s'accéléra quand il se replaça au-dessus d'elle, muscles bandés, luisants comme de l'or à la lueur du feu de cheminée. Elle aurait pu se délecter de ce spectacle encore des heures, si une petite voix ne comparait pas tout ce qu'elle voyait avec ce qu'elle connaissait.

Jacob était le seul homme qu'Helen n'ait jamais connu. Elle avait appris à reconnaître chaque courbe de son visage, chaque parcelle de peau, chaque geste et chaque soupire. Il était son unique amant, jusqu'à présent, et elle eut l'impression de revenir des années en arrière, alors qu'elle était incapable de savoir où poser ses mains et comment rendre le plaisir qu'on lui offrait. William était un garçon magnifique, et elle se demanda ce qu'il avait pu lui trouver, quand – tout comme Jacob – son physique pouvait lui ouvrir tous les corsets de Londres. Mais elle s'efforça de balayer ces pensées, fronçant les sourcils chaque fois que le visage de son époux se dessinait sous ses paupières.

Helen avait besoin de le sentir, maintenant. Tout entier. Elle l'attira contre elle en ouvrant doucement les cuisses pour l'accueillir. Son désir prit le dessus sur sa raison, laquelle s'était tue pour de bon. Alors que William se tenait au-dessus d'elle, Helen se cambra, le souffle court, attendant le contact de son corps envahissant le sien. Il la regarda et se figea, maintenant fermement ses hanches plaquées sur le cuir. Elle gémit, désemparée, mais il se retenait encore, puis déposa sur ses lèvres luisantes un baiser si tendre, qu'elle crut fondre entièrement.

Il la pénétra, enfin, divin supplice, centimètre par centimètre.

« Oohh… Helen. »

Elle suffoqua en le sentant glisser en elle, la remplir. Son sang bouillonnait et ses veines palpitaient, encouragées par un désir brut et velouté. Elle gémit encore, écrasée de plaisir, le ventre chaud.

« Helen—Je… »

Quand elle ouvrit les yeux, elle vit son visage au-dessus du sien. Son regard était droit, et plongé dans le sien.

« Restez avec moi. » Souffla-t-il, sans détourner un seul instant ses yeux alors qu'il se retirait lentement, puis revenait en elle.

Helen plaqua sa main sur sa bouche et gémit, au bord de l'asphyxie. Le plaisir montait en elle comme des décharges électriques, s'élançant de plus en haut à chaque longue et lente charge dans son petit corps.

« Ne gâche pas tout… » Soupira-t-elle en retirant sa main. « Et baise-moi. »

Il sourit, visiblement amusé. « À vos ordres. »

À mesure qu'elle se débattait sous lui, elle enroula ses jambes à ses cuisses pour lui donner un accès plus en profondeur tandis qu'ils trouvaient leur rythme, allant et venant selon une chorégraphie écrite depuis des millénaires. Un feu implacable enflammait chaque grain de sa peau, dévorant son corps. C'était un supplice divin, lui glissant si profondément en elle, le claquement humide et moite de son corps contre le sien. William gémit son nom, encore et encore. De nouveau, il prit ses lèvres pour des baisers vertigineux, mais qui n'effaceraient jamais les étreintes passionnées de Jacob Frye.

Les deux amants s'enlacèrent, s'embrassèrent et se caressèrent avec célérité. William enroula ses bras autour de la taille d'Helen et les fit basculer tous les deux sur le tapis. Au moment du choc, la rouquine lâcha un petit cri étouffé, rapidement relayé par de nouveaux soupires. Leurs respirations devenaient bruyantes, le bruissement de leurs lèvres qui s'attachent puis s'arrachent, aussi.

Le Rook se servit de sa force pour plaquer la jeune femme au mur, et Helen en profita pour s'agripper au pan du rideau. Il la souleva comme il aurait porté une plume jusqu'à ce que ses jambes ne touchent plus le sol. Son comportement changea, plus bestial. Il se rua en elle, comme s'il voulait la transpercer de part en part. Le souffle de la jeune femme devint erratique, quelque chose se resserrait au fond de son corps. Quelque chose de familier et de splendide. Quelque chose qu'elle n'avait plus rencontré depuis trop longtemps.

« Oui—Plus vite… Ahh ! »

Elle s'agrippa à son amant et enfonça ses ongles dans sa peau. Au bord de l'extase, elle incita d'une morsure à l'épaule, William, à intensifier ses vas et viens. Encouragé par une excitation poussée à son paroxysme, l'Irlandais s'exécuta et se lança en elle en de puissants mouvements.

L'orgasme fut somptueux. Helen leva son visage vers le ciel et laissa échapper plusieurs cris suivis d'un gémissement guttural. Elle glissa ses doigts dans ses cheveux d'un blond presque châtain, et se délecta de l'expression de son visage lorsqu'il jouit à son tour.

/

Quand William entra dans la cuisine, Helen eut un petit mouvement de recul. L'eau pour le thé n'avait pas terminé de chauffer et elle tapotait nerveusement ses doigts sur le plan de travail.

« Euh… Est-ce que tout va bien ? » Se risqua à demander le jeune homme, une pointe d'humour dans la voix.

Helen se retourna et afficha un sourire assez neutre. Elle était tendue, ses traits étaient marqués par un mélange de sentiments, mais c'était la honte qui dominait très clairement. Du regret ? Peut-être aussi. Maintenant que ses désirs avaient été assouvis, sa raison avait repris le dessus et ne manquait pas de la questionner sur ce qu'elle venait de faire. Jacob était en prison, malmené par des gardiens peu enclins de savoir s'il était coupable ou non, et tout ce qu'elle trouvait à faire c'était de s'envoyer en l'air avec son second.

Helen, tu n'es qu'une traînée. Songea-t-elle en enfonçant nerveusement ses mains dans son tablier.

D'ailleurs, était-il coupable ? Puisqu'il semblait si inquiet concernant cette Nellie, il paraissait évident qu'il redoutait les actions de quelqu'un d'autre. Une personne qui n'aurait pas les pieds et les mains liées dans une cellule de trois mètres carré.

D'un autre côté, les derniers mots de sa pauvre Margrett : « Méfiez-vous de Jacob. » Pourquoi se serait-elle donné la peine de lui dire ça s'il n'avait pas été la main tenant le couteau ? Ça n'avait aucun sens. Margrett avait dû reconnaître son assassin et il s'agissait de Jacob.

Alors pourquoi avait-elle lu tant de peur et d'angoisse dans les yeux de celui-ci au moment où elle avait quitté Scotland Yard ? Que craignait-il ? Que pouvait-il y avoir de pire que d'être accusé des meurtres de Jack l'éventreur ?

À force de ruminer, Helen ne remarqua pas l'eau bouillir puis déborder. William retira aussitôt la casserole du feu puis secoua la jeune femme.

« Bonjour Helen, ici la Terre ? » Elle lui envoya un regard complètement déboussolé et il soupira, terriblement las. « ...Jacob, c'est ça ? »

Il recula d'un pas et s'adossa à l'îlot au centre de la pièce, les bras croisés sur la poitrine. « Entre nous, vous devriez d'avantage vous soucier de vous. Et je n'peux que vous conseiller de faire vos valises avant qu'il ne soit libéré. C'est plus prudent. »

« C'est-à-dire ? » Demanda Helen, suspicieuse.

« Et bien, je connais Jacob, ça fait bientôt six ans qu'on travaille ensemble. Enfin je croyais le connaître… Jusqu'à il y a peu. » Il se redressa et se mit à manipuler une cuillère qui se trouvait sur sa droite. « J'imagine que j'vous apprends rien si je vous dis qu'il a perdu le contrôle de ses Rooks ? L'aventure est terminée. Bien sûr, on essaye de ramasser les pots cassés, à droite, à gauche. Mais ces hommes ont une réelle hostilité envers leur leader désormais. Quelques Rooks ont commencé à disparaître… Ceux qui s'opposaient à lui notamment. Comme ça, du jour au lendemain : Pouf ! »

Helen arqua un sourcil perplexe. « Vous êtes en train de me dire que Jacob a assassiné des Rooks ? Balivernes. »

« Admettons. » Interrompit le jeune homme. « Mais il n'est pas rare que les hommes finissent par perdre la raison quand le travail de toute une vie se voit démolit en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Trop de sacrifices, de tueries, de sang versé… Et pourquoi ? Pour se voir haït par sa propre famille ? Même en y mettant de la bonne volonté, je n'crois pas pouvoir imaginer ce que ressens Jacob. »

Le cœur d'Helen se serra dans sa poitrine. L'évocation de toute cette souffrance ne fit qu'accroître la culpabilité qu'elle nourrissait déjà. Elle sursauta quand William posa ses mains sur ses épaules, et détourna la tête quand il voulut l'embrasser. Étonnamment, il s'en amusa.

« Repoussez-moi autant que vous voulez, mais j'ai la ferme intention de vous protéger. »

« Me protéger ? » Répéta Helen, stupéfaite. « Mais me protéger de quoi ? De qui ? De Jacob ? »

Elle le repoussa et se hissa jusqu'à la pointe des pieds pour attraper une tasse, la première venue. Là elle la posa rageusement sur le comptoir et y déposa une boule à thé.

« Pardon de bousculer ainsi votre virilité, Mr Jones, mais si Jacob venait à vouloir m'assassiner, je doute que vous ne puissiez faire quoi que ce soit pour l'en empêcher. Vous ne lui arrivez pas à la cheville. »

« Helen… »

La jeune femme s'empara de sa casserole d'eau bouillante et en renversa dans la tasse, et un peu à côté aussi.

« J'en ai assez entendu, foutez-moi le camp d'ici. Bientôt on accusera Jacob d'avoir pollué la tamise, puis on dira qu'il est responsable du mauvais temps pendant qu'on y est ! Et pourquoi pas lui mettre toutes les maladies de la ville sur le dos ? En voilà une idée vous n'trouvez pas ?! »

A mesure qu'elle déblatérait, le ton montait et William était poussé vers le salon, puis le hall d'entrée. Sur son passage, elle lui envoya son manteau ainsi que son indémodable casquette grise dans la figure.

« Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, Helen, écoutez-moi ! »

« Non ! » Rugit cette dernière. « Allez-vous en et commencez par vous protéger vous-même ! Et si un jour je fais appel à vous, ce ne sera certainement pas pour vous confier ma vie ! »

Elle claqua la porte avec une telle rage que les petits vitraux au-dessus de l'encadrement se fissurèrent. Le tapis vola ainsi que des miettes certainement issues du plafond.

Décidément, cette journée aura mis des gonds à rude épreuve.


Oh William, mon bon William... Qui es-tu pour te croire capable de rivaliser avec Jacob Frye? Pour autant, peut-on lui reprocher de nourrir des sentiments pour Helen?
Comme le dit l'adage : "le cœur à ses raisons que la raison ne connait point."

Si ce chapitre vous a plu, je vous encourage vivement à me le faire savoir, c'est un plaisir d'écrire pour votre bon plaisir !