-Arrêt rendu par la cour de justice de l'Union Européenne, le onze décembre 2007 ?
-C'est l'arrêt Viking, je réponds machinalement. La question posée à la cour était celle de la légalité de l'action collective syndicale pour dissuader une société de délocaliser au sein de la Communauté européenne, afin de tirer profit de législations sociales plus avantageuses pour les employeurs.
-C'est tout bon ! Et le point bonus…
-L'arrêt Laval, je la coupe subitement.
Elle ferme la bouche, un peu dépitée et note les points sur son carnet.
-Je déteste ce jeu ! boude Levy.
-Parce que tu perds toujours, se moque Erza la bouche pleine de cookie.
Je hausse les épaules, face à la mine triste de la bleue :
-Mais comment tu fais pour toujours gagner ? me demande-t-elle.
Je range les cartes de mon jeu et prends ma tasse de thé qui m'attends depuis un petit quart d'heure :
-Je ne sais pas. J'y joue plus souvent que toi…
Je souris, presque malgré moi. Je souris, parce que ce jeu, c'est « Devine quelle jurisprudence ? », et que c'est Natsu et moi qui l'avons inventé en première année de droit, pour retenir nos jurisprudences. Nous avions passé des heures sur ce jeu, surtout l'année dernière, pour le droit administratif. C'était bien plus marrant de réviser comme ça, qu'avec de simples fiches ! Au fil du temps, on avait développé tous ensemble une multitude de variante pour ce jeu… « Devine quelle loi ? », « Devine quelles conditions d'applications ? », « Devine quelle doctrine ? »… Le fait était que presque tous les soirs, j'y jouais avec Natsu. Normalement, à cette heure de la journée, je devrais être avec lui. Je devrais être dans son tout petit canapé clic-clac, avec Happy sur les genoux, un livre à la main, en train de l'écouter jouer du piano. Mais il ne m'a pas envoyé un seul message depuis hier et je n'ose pas débarquer chez lui après ma petite crise au restaurant.
-Lucy ! Qu'est-ce que tu as ?
Levy me regarde et dans ses yeux bleu-gris, je devine son inquiétude. Je prends le temps de détailler son visage avant de lui répondre. Ses cernes ont disparu, ses joues sont bien plus rondes, et plus colorées. Je suis heureuse de savoir qu'elle va beaucoup mieux en ce moment.
-J'attends une réponse tu sais !
Je soupire, un peu vaincue avant même d'avoir essayé de me battre :
-Natsu ne m'a pas envoyé un seul message depuis hier.
Je préfère leur parler de Natsu que de mon père. Je préfère leur parler de mes sentiments que de mes craintes. Je préfère leur confier mes espoirs plutôt que mes angoisses.
-Tu sais très bien que ça va s'arranger, Lucy. Vous fonctionnez toujours comme ça tous les deux, énonce Erza comme si elle étudiait la question depuis longtemps. Il te dit un truc qui ne te plait pas, tu l'envoies promener, il boude dans son coin un petit temps, et il revient vers toi…
-On veut la vraie raison de ton comportement de ces derniers temps, insiste Levy.
Quand je les vois toutes les deux, aussi déterminées et bornées, ça me fait du bien… Je sais que je pourrais leur révéler toutes ces choses qui se passent dans ma vie depuis le début de l'année universitaire. Mais je sais que si elles, elles sont prêtes à entendre mon histoire, moi, je ne suis pas prête à leur raconter. Ce serait effacer la Lucy qui va bien, pour la remplacer par une Lucy brisée, qu'elles ne connaissent pas. Ce serait admettre à voix haute que je suis en miette. Ce serait m'afficher aux yeux du monde, alors que je suis muette depuis tout ce temps.
-Comment va Lily ? je tente d'éluder, maladroitement et j'en ai bien conscience.
La bleue ouvre grand ses yeux :
-Tu penses vraiment m'avoir et me distraire en me demandant comment va ma petite sœur ?
Je souffle sur le contenu de ma tasse, encore un peu trop chaud à mon goût. Lily, la cadette de mon amie est en rémission d'une leucémie. Je me souviens de cette période de l'année dernière, de l'état d'épuisement dans lequel elle se trouvait, parce qu'elle devait épauler son père et être forte devant sa sœur… Avec Erza, Grey et Natsu, nous nous étions mis en colère conte elle, lui assurant qu'elle pouvait, et devait se reposer sur nous un peu plus, que nous étions là, avec elle, pour l'aider. Je me rappelle avoir mal encaissé le fait qu'elle nous rejette dans un premier temps, de ce sentiment d'impuissance que j'avais ressentis en la voyant au plus mal… Levy avait finalement craqué un soir, et nous étions toujours là, et on l'avait aidé, car c'est ce que font les amis.
-J'ai..., je bafouille en cherchant à trouver mes mots, j'ai des ennuis.
C'est tout ce que je peux leur offrir. Ce n'est pas grand-chose, mais je vois que leurs deux visages s'apaisent, comme si le fait de m'avoir entendu avouer à voix haute que j'ai un problème, les rassurait déjà un peu. Erza secoue énergiquement un flacon de vernis et me le tend. Je m'en empare et regarde la couleur. C'est un bleu pastel, un bleu enfantin, un bleu tout doux. Je dévisse le bouchon et commence à peindre mes ongles.
-Tu veux nous en dire plus ? s'interroge Erza en tombant lourdement sur son lit, entre Levy et moi.
-J'aimerais.
Erza hoche la tête. Elle ne m'en demandera pas plus, je le sais. En revanche Levy n'est pas prête à baisser les bras. Je la vois froncer ses sourcils puis se taire, en prenant un cookie qu'elle mange miette par miette :
-Tu préfères donc nous parler enfin de tes sentiments pour Natsu ?
Mes joues s'empourprent. Je me concentre sur mes ongles, alors que Erza ricane, se moquant gentiment de moi :
-Parle nous de quelque chose que nous ne savons pas…
Je relève la tête. Mon cœur bat à toute vitesse. J'ai l'impression d'être une enfant avouant un secret honteux. Je n'ai jamais dit à personne que j'étais amoureuse de Natsu, ce garçon qui collectionne les sweats de toutes les couleurs. Je n'ai jamais rien dit à personne, parce que Natsu est inatteignable. C'est comme un paquet de gâteaux coincé tout en haut d'une étagère, qu'une affamée essaierait d'atteindre malgré sa très petite taille. Mais je n'ai pas envie de le cacher. Plus maintenant. Je veux le dire. Parce que peut-être que ça m'aidera à comprendre…
-C'est si évident que ça ? je m'inquiète en levant la tête mes deux amies.
Elles répondent par l'affirmative, un petit sourire désolé sur leurs lèvres :
-La semaine dernière, t'as passé une demie heure à la BU à le contempler alors qu'il était juste avec Grey, en train de feuilleter une revue sur le droit des sociétés !
-Mardi, t'as fusillé du regard Lisanna.
-Et alors ? je réponds à Erza.
-Toi, Lucy, tu ne fusilles jamais personne du regard.
-Bien sûr que si !
Elles haussent toutes les deux sourcils en une parfaite synchronisation qui m'arrache un petit rire :
-Arrêtez de me prendre pour quelqu'un d'aussi gentil ! Je n'ai rien de personnel contre Lisanna…
-Sauf quand elle part en exploration des amygdales de Natsu avec pour seul outil, sa langue ! plaisante Erza.
Je ris franchement avec Levy qui pose même son cookie sur le plateau devant elle pour glousser.
-C'est vrai que ton visage devient encore plus rouge que maintenant, quand ils s'embrassent tous les deux.
-Je ne comprends juste pas ce qu'il peut bien lui trouver, je grince des dents en secouant les mains pour faire sécher mes ongles.
-On a plusieurs théories à ce sujet avec Grey, déclare Erza très sérieusement.
-Parce que vous parlez de Natsu et moi avec lui, toutes les deux ? je demande ahurie.
-Evidemment. Vous êtes des aimants tous les deux. Depuis le début… On sait tous comment ça va se terminer, affirme Erza comme s'il s'agissait d'une évidence.
S'ils avaient toutes les cartes en mains, ils n'en seraient peut-être pas aussi certains. Je lève les yeux au ciel et retiens l'envie qui me dévore de me cacher le visage avec mes longs cheveux :
-Vous le savez depuis combien de temps ? je leur demande.
Et mon cœur, ne s'est toujours pas calmé dans ma poitrine. Et si Natsu savait ? S'il savait que je l'aimais depuis… Depuis quand d'ailleurs ? Quand est-ce que je suis tombée amoureuse de lui ? Peut-être à cette soirée, ma toute première, où il avait dansé comme un fou sans se soucier du regard des autres. Peut-être quand je m'étais levée avec fierté pour l'applaudir, après sa plaidoirie au concours de l'année dernière. Peut-être quand nous étions à la BU, tous les deux, en train de réviser. Peut-être à aucun de ces moments. Peut-être que j'ai toujours été amoureuse de lui et que tous ces petits instants, m'ont fait sombrer encore et toujours un peu plus dans mes sentiments pour lui. J'essaye de savoir. J'essaye de comprendre à quel moment, mon corps, mon esprit ont décidé que Natsu ferait parti de ma vie pour toujours. Je crois qu'un jour, je me suis juste demandée à quoi ressemblerait ma vie sans lui, et que mon cœur a répondu de lui-même. Mon existence manquerait de couleur, de sons et d'odeurs. Il s'était fait une place dans cette dernière et il m'était impossible de l'y déloger, malgré toute ma bonne volonté. Je m'en étais rendue compte alors qu'il était déjà bien trop tard… Levy me prend la main :
-Qu'il y a quelques choses entre vous ? Depuis le début ! Vous avez une relation particulière tous les deux. Vous vous comprenez sans avoir besoin de mots, expose la bleue.
-Ce n'est que de l'amitié. Une très belle et très forte amitié, je rétorque d'un ton que je me trouve trop amer.
Erza secoue la tête :
-Ce n'est pas de l'amitié. Vous le savez très bien tous les deux… Faut juste vous laissez le temps de vous trouver, récite Erza. Même si c'est super long !
Je tique face à sa remarque. Je lui avais dit mots pours mots la même chose quand elle était venue me voir, dans ma chambre étudiante à deux heures du matin, pour me parler de Mirajane, cette Anglaise qui lui faisait tourner la tête depuis des semaines. Erza me fait un clin d'œil. Levy était chez moi cette nuit-là et nous étions sur mon lit, dans les mêmes positions, en train de manger des cookies, de se faire les ongles, de jouer à « Devine quelle jurisprudence ? » , avec une boisson chaude, devant le même film qu'aucune d'entre nous ne regardait réellement :
-Comment va Mirajane au fait ?
Erza grimace. Elle n'aime pas trop se confier sur sa relation avec la Britannique parce qu'elle n'a rien d'officielle. La rousse en a parlé à sa famille, qui s'est contentée de sourire et de se réjouir pour elle. Mais Mirajane, elle, refuse d'assumer ses sentiments face aux autres et je comprends que cette situation, si elle ne gênait pas Erza au début, commence à lui peser. J'en veux à Mirajane… Je sais que je n'ai pas le droit de la juger, que je ne suis pas à sa place et que je ne peux pas comprendre la situation dans laquelle elle se trouve. Mais je ne vois que Erza et son besoin d'affection, son envie de montrer à tout le monde qu'elle est amoureuse et que la fille qui lui plaît, c'est Mirajane.
-On se dispute souvent en ce moment.
C'est tout ce que nous pouvons obtenir d'elle, et Levy comme moi, nous nous en contentons, parce qu'il s'agit de Erza, et qu'elle n'est jamais très loquace sur le sujet. Pourtant, elle continue :
-Elle ne veut pas qu'on se voit en-dehors de chez moi ou de chez elle. Mirajane pense que le monde entier a les yeux fixés sur nous. J'ai beau lui dire que quand bien même ce serait le cas, on s'en moque, elle refuse qu'on se promène main dans la main, qu'on s'embrasse ailleurs qu'entre nos quatre murs respectifs…
-Vous n'avez rien à vous reprocher ! approuve Levy. Laisse-lui un peu de temps…
-Je lui en ai donné suffisamment ! grogne la rousse.
-Tu manques de patience et je te comprends. Mais Mirajane n'est pas comme toi. Elle ne se sent pas prête et elle n'est pas rassurée. N'oublie pas que c'est nouveau pour elle, et je sais que ça l'est pour toi aussi, j'ajoute en voyant ses sourcils se froncer. Mais Mirajane… C'est Mirajane. Toi tu es Erza, tu n'as peur de rien, et surtout pas de ce que pense les autres de toi. Ça va venir… Sois patiente. Je sais que c'est dur…
J'essaye de la réconforter. Mais je vois bien que mes paroles ne l'apaisent pas du tout.
-Mirajane aime plus les apparences que moi, finalement, fait-elle amèrement.
Je ne sais pas quoi lui dire, et Levy non plus manifestement. C'est finalement Erza qui dissipe le silence en interrogeant Levy à son tour :
-En revanche, toi, c'est tout beau tout rose !
La bleue rougit un peu et plonge son regard dans le vide :
-Gadjeel est merveilleux…
Son sourire est contagieux. Elle aime Gadjeel de tout son cœur et ça se ressent, c'est presque palpable dans l'air qui l'entoure. Gadjeel est ce qu'il lui faut… Il prend soin d'elle, lui fait prendre conscience qu'elle n'a pas à porter sur ses seules épaules la maladie de sa sœur et les problèmes financiers de sa famille. J'ai rencontré Gadjeel plusieurs fois, et je suis heureuse qu'il fasse parti de la vie de l'une de mes meilleures amies.
-Petite chanceuse va ! la nargue un peu Erza.
Cette dernière passe une main dans mes cheveux et s'empare d'un peigne pour les démêler. C'est une vraie tignasse de nœuds que j'ai sur la tête, et la tâche s'avère être plus longue et douloureuse que prévue. « Orgueil et préjugés » avance, et ma fibre capillaire est plus endolorie que jamais. Le vent a entortillé, enroulé mes cheveux entre eux. Erza s'arrête dans sa tâche : son téléphone se met à sonner dans toute la pièce. Elle se lève et cours à travers sa chambre pour décrocher. Je baisse le son de la télé, laissant Monsieur Darcy se déclarer très silencieusement à Elizabeth Bennet. Levy est totalement happée par la scène : elle adore ce film, et le livre de Jane Austen, tout comme moi. Et j'aimerai être le genre de fille insensible à ce romantisme. Mais chaque fois, des millions de frissons s'emparent de mon corps et je ne peux m'empêcher de dévorer des yeux Colin Firth, en train de dire à quel point il a essayé de lutter en vain contre les sentiments qui l'habitent.
-Je viens d'avoir mon oncle au téléphone ! m'apprends Erza qui revient vers nous avec une nouvelle assiette de cookies. Il est d'accord pour ton stage !
Je me lève, prise d'une euphorie nouvelle et lui saute dans les bras en l'embrassant. Levy explose de rire alors que Erza répond à mon accolade :
-Merci merci merci merci ! Je t'adore !
Dans mes mercis, il y a beaucoup plus que de simples « merci ». Je remercie Erza pour l'opportunité qu'elle m'offre, mais aussi pour cette soirée. J'en avais besoin. Sans même avoir parlé de mes problèmes, je me sens mieux que la veille, plus détendue. Je me sens presque prête à affronter tout ça… Elles me connaissent bien toutes les deux, et même si elles savent que quelque chose d'important et de difficile est en train de se passer dans ma vie, elles ne me forceront pas à tout dévoiler. Elles me font juste comprendre qu'elles sont là. Elles me le prouvent, encore une fois. Et je les remercie toutes deux pour ça…
-Je n'ai rien fait Lucy, répond modestement Erza. Il a été impressionné par ta lettre de motivation et par les recommandations de nos enseignants chercheurs ! Il n'y a plus qu'à signer !
Mon cœur fait des bonds dans ma poitrine. L'oncle de Erza travaille dans un cabinet de service juridique spécialisé dans le droit des propriétés intellectuelles, un droit qui m'intéresse énormément depuis le début de mes études. Trouver un stage est si compliqué, et j'étais tellement désespérée à l'idée d'en trouver un… Erza m'a trouvé la solution et m'a proposé d'en parler à son oncle.
-Ça, c'est une bonne nouvelle, je soupire en me rasseyant.
J'ai tellement hâte de commencer ! J'en oublie cette lettre du tribunal dans mon sac, qui pèse bien trop lourd. J'oubli Natsu et tous les tourments dans lesquels il me plonge sans aucune pitié. J'oubli à quel point je ne vais pas bien, à quel point mes vingt-huit lésions n'ont jamais été aussi brulantes. J'oublie tout et je me concentre sur le film, la main de Erza dans la mienne. J'écoute Elizabeth Bennet déclarer à Monsieur Darcy qu'il serait bien le dernier homme qu'elle voudrait épouser. Je mange un énième cookie, j'avale une gorgée de thé. Je suis presque heureuse dans des moments comme ceux-ci. Erza lève les yeux au ciel, traitant les deux protagonistes de l'histoire de parfaits crétins, comme elle le fait toujours à ce passage-là du film. Levy lui intime de se taire. Son téléphone vibre. J'ai le temps de voir le prénom « Gadjeel » sur l'écran et les yeux de Levy pétiller. Je sors mon propre téléphone. J'ai reçu plusieurs messages de Grey qui s'inquiète pour moi, mais aucun de Natsu.
Je n'ai jamais eu de réels amis avant eux… Aujourd'hui je n'imagine pas ma vie sans ces quatre personnes, toujours présentes pour moi. Et ça, ça ne changera pas. Ils sont les repères dont j'ai besoin pour me sentir en sécurité. J'entends Erza trier les cartes que nous avons fabriqués tous ensemble pour le « Devine quelle jurisprudence ? ». Ça non plus, ça ne bouge pas. Le droit. Cette matière que j'étudie tous les jours. J'aime ce que j'apprends, je suis passionnée par ce domaine dans lequel je veux travailler, évoluer.
Ça, ça ne change pas, c'est intangible, c'est concret. Ce sont mes deux exécutoires, les deux éléments qui me permettent d'oublier la vie que je mène. Ce n'est pas comme les cauchemars qui me hantent dès que mes paupières se ferment. Ce n'est pas comme mon géniteur qui me terrorisent encore alors que je ne l'ai pas vue depuis mes dix ans. Mes études, mes amis… Ça, c'est le plus important. c'est intangible, c'est concret
