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Chapitre 6

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La nuit est déjà là lorsque Kent, Chandler et Miles arrivent au commissariat. Les mines sont basses et fatiguées. La pluie avait repris sur le chemin du retour et l'humidité a finit par gagner les chaussettes de Miles qui maugrée en allant vers son bureau, accompagné par le couinement de ses semelles mouillées. Chandler observe du coin de l'œil les traces de terre qu'elles laissent sur le sol avant de convoquer toute l'équipe. Bien qu'il ait prévenu Riley et Mansell du gros des événements, il tient à ce que tout le monde soit en possession tous les éléments. Pendant que Kent ajoute les profils des nouvelles victimes, il récapitule les informations obtenues jusque là.

_ D'après le légiste, leur mort remonte au samedi 2 novembre en fin d'après-midi. Le mode opératoire semble être identique aux deux précédents. On a ici, sans aucun doute, le premier meurtre de nos deux tueurs.

Kent, ayant fini d'accrocher les photos de la scène de crime, continue.

_ Le couple a subi de nombreuses mutilations, leurs mains ont été tranchées, peut-être avec une petite machette ou un hachoir. Leurs yeux sont également manquants. Monsieur Marshall a été castré. L'équipe scientifique a retrouvé son appareil génital dans une boîte à bijoux non loin de son corps. Il s'arrête quelques secondes avant de reprendre. De l'azote liquide aurait été injecté dans la cavité utérine de Nancy Marshall.

Riley ne peut retenir une grimace, même Chandler, qui n'entend pas cela pour la première fois, n'arrive pas à garder un visage neutre. Comment peut-on en arriver à faire des choses pareilles ?

_ On a retrouvé une photo d'un jeune garçon sur la scène du crime, cela pourrait expliquer pourquoi les meurtriers ont infligé ces supplices. Vous avez trouver quelque chose ? Demande Miles.

_ Oui, lui répond Mansell. On a retrouvé une chambre d'enfant condamnée dans l'appartement des Marshall, on a donc commencé par là dès qu'on est revenu. Il s'agit de Killian Marshall, né en juillet 2005 de Nancy et Robert Marshall. Il a été diagnostiqué dans les premiers mois suivant sa naissance d'ataxie spinocérébelleuse infantile grave, l'handicapant lourdement. Apparemment ses parents se sont jugés inaptes à pourvoir à ses besoins lorsqu'il avait 5 ans et l'ont placé dans un centre de soins spécialisés. Il est mort en février 2013 d'une grave crise d'épilepsie.

Un silence lourd suit ses déclarations.

_ Et ce n'est pas tout, poursuit Riley. Entre 2007 et 2009 Madame Marshall a effectué deux interruptions de grossesse volontaires, toutes au London Bridge Hospital. Dans la même année que sa dernière intervention, Robert Marshall a subi une vasectomie, toujours au LB Hospital.

_ Ça peut expliquer les blessures qui ont été infligées aux victimes, remarque Miles.

_ Oui. Ils ont abandonné un enfant et "tué" d'une certaine façon d'autres. Si nos tueurs sont obnubilés par leur religion comme le prétend Buchan, c'est une offense capitale qu'ils ont commis, poursuit Kent.

_ Ajoutez à ça les malversations.

_ Vous avez trouvé quelque chose là-dessus ?

_ Oui, et c'est pas joli. On a transmis ça aux services financiers. Même s'ils n'en feront rien maintenant, finit Mansell.

Chandler hoche la tête, et regarde pendant un instant les visages des victimes épinglés au tableau. Concentré, il assimile les nouvelles données avant de se retourner vers Riley.

_ Vous avez reçu la liste des plaignants de l'association ?

_ Oui, elle est arrivée en fin de matinée. On n'a pas encore eu le temps de les éplucher avec Finlay.

_ Vérifiez si un membre de la famille des plaignants travaille dans cet hôpital ou dans un autre centre médical. Un témoin a aperçu une voiture suspecte. A côté du conducteur Mme Finnegan dit avoir vu une dame âgée.

_ Vous pensez qu'il s'agit d'un membre de l'association ? S'enquit Riley.

_ Très probablement. C'est le seul lien entre toutes les victimes. Et qui se méfierait d'une vieille dame inoffensive. Les langues ont tendance à se délier quand on pense que personne n'écoute.

_ Mais tout de même ! Une mémé ? S'exclame Mansell, abasourdi. Ils se feraient tous mener en bateau depuis le début par une petite vieille et qui ? Son fils ? Incroyable.

_ Ouais, je suis d'accord. Ça me fout en rogne rien que d'y penser. Il y a tellement de personnes avec un passif criminel qui travaillent dans cette association qu'on n'a pas pensé à se méfier des adhérents. Ils nous ont eu depuis le début, rage Miles.

_ On discutera de ça plus tard. Sachant que Steve Howen est mort dans la nuit de dimanche et Ashley Grinn a été tuée dans la nuit de mardi. Tout laisse penser qu'ils ne vont pas tarder à se remettre en chasse. Il faut faire vite. Partagez-vous les noms sur la liste, il faut qu'on épluche tous les membres s'étant plaint du directeur. Étendez aussi aux personnes qui n'y figurent pas. Les listes ne sont jamais exhaustives. Au travail !

Un regain d'énergie gagne l'équipe en entendant le ton déterminé de leur supérieur. Tous regagnent leur bureau, motivés malgré les heures de recherches qui les attendent. Mansell, surtout, qui ne compte pas se faire avoir par une mémé de quartier. Son honneur dans la fonction est en jeu et il ne deviendra pas la risée du commissariat !

Ils travaillent tous jusque tard dans la nuit. N'arrivant plus à rien, les yeux tombant de fatigue et l'esprit embrumé, il est minuit passé quand la dernière lumière s'éteint. Le repos sera court mais bienvenu.

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Ce vendredi matin s'annonce aussi pluvieux et gris que la veille, et la lune est encore présente quand le dernier membre de l'équipe arrive au commissariat. La journée va être longue et la caféine coule à flot pour maintenir tout le monde alerte. Les recherches avancent. Au bout de presque deux heures ils ont déjà pu éliminer une demi-dizaine de suspects potentiels. Mais la liste est longue et semble sans fin. C'est comme avancer sur une route en ligne droite au milieu du désert. Les kilomètres ont beau défiler, elle semble interminable et on n'en voit pas le bout. Malgré tout l'équipe tient bon et continue inlassablement.

Les dossiers s'amoncellent en piles bancales qui chancellent sur les coins des bureaux et n'attendent qu'un courant d'air pour s'effondrer pêle-mêle au sol.

Riley dépose une énième feuille sur sa tour de Pise personnelle et la voyant prête à tomber elle retient sa respiration un instant en priant tous les saints. Quand rien ne se passe, elle relâche son souffle doucement. Ça suffit ! Elle va faire un peu de place. Se levant, elle jette un coup d'œil circulaire sur la pièce.

La porte de Chandler est ouverte et elle peut le voir se masser les tempes, le visage baissé sur le rapport d'autopsie qui vient d'arriver. Une expression dépitée lui fige les traits.

Emerson lui est enfoui sous une montagne de paperasse, annotant, comparant, griffonnant. Un rictus mécontent déforme le coin de sa bouche. Le manque de résultats dans une enquête telle que celle-ci est toujours une source de stress et d'énervement. Ça vous donne l'impression de ne pas être à la hauteur, de ne pas donner assez. Qu'il faut en faire plus, toujours plus. Emerson est le plus sensible à ce sujet. Comme s'il pense devoir compenser son jeune âge en donnant son maximum et plus encore.

Ces doutes préoccupent beaucoup moins Finlay. Celui-ci grignote une barre chocolatée en attendant que son interlocuteur téléphonique lui réponde.

Skip est en train de se resservir un café. Des cernes violacées lui entourent des yeux rougis, ses sourcils sont froncés et sa mine est fatiguée. Le bébé n'est pas encore là et déjà le sommeil se fait désirer. Pauvre Skip !

Megan sourit en les voyants tous aussi impliqués. Détournant les yeux, elle avise une table près du tableau débordant de dossiers. Elle s'approche pour les inspecter. Il s'agit de papier en attente d'archivage que personne n'a daigné descendre. Bon, si elle les apporte à Ed elle pourra faire de la place sur son bureau.

Elle attrape un carton qu'elle remplit à ras bord, et les bras chargés elle descend plusieurs volées de marches, parcourt plusieurs mètres de couloirs poussiéreux et mal éclairés jusqu'à arriver au bureau de leur archiviste. Si bureau est le mot, il s'agit plus d'une cage à poule humide et sinistre.

"_ Ed ? Interpelle-t-elle quand elle ne l'aperçoit nulle part. Soudain elle voit apparaître un visage de derrière une des étagères métalliques.

_ Ah ! Une visiteuse. Bonjour Megan. Que puis-je pour vous ? Est-ce au sujet du voleur d'âme comme l'appellent les journalistes ?

Riley grimace à l'entente du surnom que la presse a donné au tueur. Il ne leur a pas fallu longtemps après la mort d'Ashley Grinn pour s'emparer de l'affaire et l'étaler dans les journaux. Exposant leurs théories farfelues et critiquant le travail des enquêteurs. Détestables ces journalistes.

Heureusement, aucune information n'a filtré de leur côté. Aussi la presse ne sait pas qu'il y a deux tueurs, ni que l'un d'eux serait une femme d'un certain âge.

_ Bonjour Ed ! Je vous apporte des dossiers qu'il faut classer, on en a beaucoup trop en haut.

_ Oh. Oui bien sûr, des dossiers. Encore et toujours ! Posez-les là, je m'en chargerai dès que j'aurai fini la section allemande.

Il lui indique une chaise déjà encombrée. Posant son carton sur la pile déjà existante, elle se redresse et observe Edward. Ce dernier est en train de farfouiller sur son bureau, marmonnant. Avec son pull brun et sa chemise terne, il se fond presque avec les murs tristes et les boites en carton qui constituent la pièce. Pourtant il semble dans son élément, son étincelle passionnée habite toujours ses yeux lorsqu'elle lui demande sur quoi il travaille en ce moment. Il se retourne vers Megan, lui tendant un dossier ouvert sur son bureau.

_ Je n'ai pas trouvé grand-chose dans les archives concernant notre affaire, néanmoins j'ai pu trouver des informations intéressantes en faisant quelques recherches.

Faisant un geste de la main à Riley lui indiquant de jeter un œil sur le contenu de la pochette en carton, il continue son discours.

_ Voici l'histoire de Joseph Cordeiro. Joseph Cordeiro vivait à Vancouver dans les années 1920. Charpentier sur les chantiers navals du port, il venait d'une famille de grands marins portugais qui ont immigré à la fin du 18ème siècle au Canada. Son père mourut en mer alors qu'il était encore jeune et sa mère refusa que son fils subisse le même sort. Il apprit alors à construire les bateaux qu'il ne pourrait jamais naviguer. Joseph grandit en entendant les nombreuses légendes qui entourent la mer, apprenant à craindre ses monstres. Il fut particulièrement marqué par la légende des terribles Sirènes. Ces femmes magnifiques qui tentaient les hommes pour les noyer ensuite. Peut-être les pensait-il responsables de la mort de son père et du malheur de sa mère, l'histoire ne nous le dit pas. Toujours est-il que dans l'année 1927, furent retrouvés sur le port de Vancouver les corps de six jeunes femmes noyées, toutes blondes, aux cheveux longs et ondulés et dit-on très jolies.

_ Des sirènes ? Pense à haute voix Megan.

_ Ou l'image des sirènes telles que nous la rapporte les légendes. Joseph Cordeiro a été arrêté alors qu'il tentait d'en noyer une septième. A son procès il a déclaré avoir voulu débarrasser la ville de ces sorcières pécheresses et qu'il n'avait fait que son devoir. Il fut pendu. Plusieurs témoins auraient affirmé que la mère de Joseph l'aurait poussé au crime et qu'elle l'aurait aidé à choisir ses victimes. Malheureusement la pauvre femme était devenue folle quelques années plus tôt et personne ne retenu ces accusations.

Riley l'écoute attentivement tout en regardant la photographie en noir et blanc du dit Joseph que contient le dossier. Des cheveux noirs, des traits durs et burinés et des yeux aussi foncés que l'abysse l'observait d'un autre temps. Elle retient un léger frisson et relève les yeux vers Ed qui a fini de parler.

_ Cela vous semble-t-il familier ?

_ Cela fait en effet penser à nos tueurs. Espérons que nous arriverons à les prendre avant qu'ils ne s'en prennent à une autre victime.

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Dans la salle d'enquête, Chandler relève les yeux de la feuille devant lui et les ferme quelques instants, s'appuyant sur le dossier de sa chaise. Il vient de recevoir le rapport d'autopsie final des corps de Monsieur et Madame Marshall. Pas de réelle surprise ici, il confirme ce qu'ils savent déjà. Pas d'élément nouveau. Aucun ADN, ni aucune preuve pour identifier les tueurs. Il se lève en soupirant et va se servir une tasse de café pour essayer de faire partir le mal de tête qui pointe.

"_ Hactiss, Hactiss, j'ai déjà entendu ça, entend-il murmurer en passant devant le bureau de Kent, ce dernier cherchant frénétiquement dans ses papiers. Il aperçoit Riley qui rentre dans la pièce et Mansell lui grogne fortement après un énième coup de téléphone infructueux.

_ Ahah !

L'exclamation du plus jeune de l'équipe surprend Miles qui en lâche son combiné et Chandler, qui retournait à son bureau sa tasse en main, sursaute et se renverse du café chaud sur la main.

_ Qu'est-ce qu'il te prend Kent?! S'exclame Mansell, tout aussi surpris.

Kent jette un regard penaud à l'équipe en s'excusant, mais ses yeux brillent et il reprend très vite.

_ Je crois que j'ai quelque chose ! A l'excitation dans sa voix, tout le monde cesse se qu'il est en train de faire et se tourne vers lui.

_ Dans la liste des plaignants de l'association, Mme Jesha la secrétaire a inclus le nom de la dernière personne qui a eu une altercation un peu violente avec le directeur. Un certain Victor Hactiss dont la mère est membre de l'association. Ce nom me disait quelque chose et en cherchant dans mes premières notes j'ai trouvé pourquoi. Victor Hactiss est le fils d'Élisabeth Hactiss, divorcée de Monsieur Zwinlska il y a presque quarante ans.

_ Le taxidermiste ?

_ Oui. Il vit avec sa mère à Mansford Street et il est actuellement chercheur en physique médicale au London Bridge Hospital !

Sa trouvaille énoncée, Kent lève un regard plein d'espoir sur Chandler. Les visages de l'équipe sont animés d'une conviction nouvelle.

_ Il a les connaissances médicales nécessaires, l'accès aux produits et grâce à sa mère il est au courant des moindres ragots sur les gens de l'association, murmure Miles.

_ En effet. Je crois qu'on le tient cette fois ! Riley, appelez le procureur pour obtenir un mandat pour son domicile. Kent et Mansell, trouvez moi tout ce que vous pourrez sur eux. Je veux absolument tout ! Miles, nous allons à l'hôpital."

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L.B. Hospital, laboratoire de recherches en physique médicale :

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C'est le professeur Jenkins, directeur du laboratoire qui reçoit les deux inspecteurs. Il s'agit d'un petit homme, les cheveux grisonnant, très mince. Son ton pincé et son air austère n'en font pas une personne sympathique. C'est de mauvaise grâce qu'il répond aux questions sur Victor Hactiss.

Professionnellement parlant, Victor est quelqu'un de sérieux et compétent, mais il est très renfermé, il ne se mêle pas facilement à ses collègues. Il peut avoir un comportement frénétique lorsqu'il est absorbé par une tâche et l'en déranger peut créer une réaction assez violente.

"_ Je n'ai jamais eu de plaintes, mais je sais qu'il met certains de ses collègues mal à l'aise. Il est aussi très ordonné, il frise la maniaquerie et il n'apprécie pas que l'on touche à sa station de travail. Une fois, il a fait pleurer une jeune stagiaire qui prenait une pipette stérile de son bureau. C'est quelqu'un de... Particulier très certainement, finit le Professeur Jenkins.

En ressortant de là, Miles et Chandler n'ont plus de doutes. C'est leur homme. Victor Hactiss est en congé depuis deux semaines, ce qui lui laisse tout le temps pour commettre ces meurtres. Son accès total à de nombreux produits chimiques en fait le suspect idéal.

Surtout qu'il serait passé tôt ce matin récupérer des affaires. Il doit être reparti en chasse. Il faut faire vite !

Dans la voiture, Miles reçoit un coup de téléphone de Riley. Ils ont obtenu le mandat.

_ On a vérifié, Élisabeth Hactiss possède bien une Opel de couleur verte assurée au nom de son fils depuis des années. Apparemment son permis lui a été retiré quand elle a été diagnostiquée avec le syndrome de Geschwind, une maladie épileptique. On a contacté le médecin qui la suivait. Apparemment elle aurait arrêté de prendre son traitement depuis plus d'un an. Son fils n'a jamais été testé mais il est prédisposé à développer la même pathologie. Cela pourrait être le déclencheur de ces meurtres. Le syndrome serait responsable de graves troubles comportementaux avec une déconnexion partielle à la réalité et un comportement parfois très agressif voire violent. Je pense qu'on les a trouvés Skip !

_ Ouai, je pense aussi Meg. Donne-moi l'adresse, on vous rejoint à leur domicile. "

Miles déconnecte l'appel et lance un regard satisfait à son supérieur. La roue tourne on dirait.

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Appartement des Hactiss, 3 Mansford Street :

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Notre duo retrouve Kent et Mansell devant l'entrée d'un bâtiment de briques écrues.

"_ Personne n'est là, les informe Mansell, Riley est en train de faire une recherche de vidéo surveillance pour retrouver la voiture. Mais ça ne va pas être facile.

Un serrurier leur ouvre la porte de l'appartement et ils s'engouffrent un à un dans un petit vestibule donnant sur la cuisine et la salle à manger qui forme une pièce ouverte. Rien de particulier ne leur saute aux yeux, si ce n'est le vert anis un peu passé de la cuisine en formica. Toute la décoration semble s'être figée dans une autre époque, lointaine et passée, mais maintenue dans un très bon état. Il n'y a pas de vaisselle sale dans l'évier, aucune miette de pain ne vient déranger la surface lisse et plane de la table brune. C'est comme s'ils pénétraient dans une photo de magazine d'ameublement des années soixante-dix.

Au fond, une double porte est ouverte sur un salon au papier peint fleuri défraîchi, obscurci par de nombreuses bibliothèques remplies à craquer sur deux des murs de la pièce. Au dessus d'une fausse cheminée trône un crucifix de bois foncé et de nombreuses gravures représentant différentes scènes pieuses sont accrochées tout autour. Un vieux diplôme de lettres au nom d'Élisabeth Hactiss se trouve au milieu, brisant l'ensemble.

Mansell parcourt du regard les titres des ouvrages sur le meuble à côté de lui. Une grande section est consacrée à la psychologie et à la psychanalyse. D'un coup, s'y rajoutent des études bibliques et des interprétations diverses. Plus loin, beaucoup de volumes se consacrent à la philosophie et à la littérature, notamment aux contes et aux mythes. Curieux mélange.

Sur la table basse à côté du canapé, un ouvrage est retourné, ouvert, au pied de la lampe. Miles s'en approche et prit de curiosité le prend en main.

[…] L'Éternel Dieu dit au serpent: Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité: celle-ci t'écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. […]

Miles ne peut s'empêcher de retenir une grimace. La genèse. On lui en avait tellement bourré le crane au cours de catéchisme qu'il ne pouvait plus voir ce livre. Le reposant où il l'a trouvé, il suit ses collègues jusque dans le couloir qui part au fond du salon. Quatre portes se font face par paires.

Il ouvre la première sur sa gauche qui donne sur une salle de bain des plus basiques. Les murs sont recouverts de carrelage blanc, une baignoire se situe juste en face de l'entrée avec une paroi vitrée sur le côté pour pouvoir se doucher sans tout inonder. Des draps de bains sont pliés sur le porte serviette. Tout est rangé au millimètre près. Pas un cheveux ne reste sur la brosse posée près d'un miroir impeccable

_ C'est obsessionnel ma parole ! Ne peut-il s'empêcher de s'exclamer. Cette manie de rangement lui rappelle quelqu'un.

Chandler lui entre dans la pièce en face. Il s'agit de la chambre d'Élisabeth au vu du décor. Des rideaux en velours cramoisi encadrent la porte fenêtre donnant sur un petit balcon où quelques plantes vertes vivent. Le même tissu encadre le lit médical à baldaquin qui trône au centre, ses draps fleuris lui enlevant quelque peu son aspect hospitalier froid et déprimant. Le papier peint imitation toile de Jouy rose est caché par quelques meubles et une grande armoire en bois. Là aussi tout est très net. Les draps sont bien tirés, le livre sur la table de chevet est bien droit et pas une pantoufle ne traîne au sol. Une sensation surprenante de vide, d'inhabité se dégage de la pièce.

La chambre de Victor est juste à côté.

_ Bonjour l'intimité, marmonne Mansell en y pénétrant.

Là encore, la netteté quasi maniaque de la pièce surprend. Rien ne dépasse de la place qui lui est attribuée. Le lit est fait à la façon militaire, les coins bien carrés, les livres d'anatomie et autres journaux médicaux sur les nombreuses étagères aux murs sont classés par thème et par auteur.

Sur le secrétaire en bois à coté d'une des fenêtres, une pile de quatre livres est soigneusement alignée. C'en est presque clinique. Ce rangement poussé à l'extrême met Mansell mal à l'aise. Miles entre à son tour dans la chambre, jetant un regard circulaire sur le pas de la porte avant d'aller inspecter les ouvrages du suspect.

_ Consciencieux et de grandes connaissances médicales. Ouais, je crois qu'on l'a.

_ Ne nous emballons pas trop vite Miles, pour l'instant on n'a pas de preuves concrètes qu'il s'agit bien là des tueurs, lui fait remarquer Chandler qui vient lui aussi d'entrer dans la chambre.

_ Peut-être mais vous devez admettre que le profil correspond, méticuleux, compétences médicales, croyant. Ça fait pas mal de points similaires.

_ Oui mais c'est certainement le cas de la moitié du corps médical à Londres. Restons sur des faits concrets, dans un tribunal ces preuves seront jugées irrecevables.

Miles bougonne en allant inspecter la table de chevet de Mr Hactiss.

Mansell lui inspecte le secrétaire de Victor. Sur le plateau central se trouve principalement de la correspondance, des factures en attente de paiements. Quelques notes sont rangées près des ouvrages empilés. Un début de rapport d'expérience, pense Mansell sans en être certain. Il essaie les nombreux tiroirs et portes du meuble. Certains s'ouvrent, découvrant de la documentation principalement, un carnet d'adresse sans intérêt. D'autres sont fermés à clé et il a beau insister ils refusent de bouger.

Pendant ce temps, Kent s'occupe de la dernière porte du couloir. Il y fait une pénombre étouffante lorsqu'il y entre. Les volets sont fermés et ne laissent passer aucun rayon de lumière naturelle. Tâtonnant pour trouver l'interrupteur, ce qui l'attend quand le plafonnier s'allume ne le surprend que moyennement. La pièce est entièrement blanche, aseptisée et le mobilier est en métal. En face de lui un établi sur lequel se trouve une machine de stérilisation et plusieurs rangements contenant divers outils, scalpels et couteaux. Sur le mur à droite, une petite armoire dont la surface lisse des portes reflète la lumière blafarde des néons. Kent s'approche et tourne la poignée. Rien ne se passe. Il réessaie mais toujours rien. Jetant un regard circulaire, ses yeux se posent sur une petite boite en bois posée près de l'entrée. A l'intérieur, rangé soigneusement, se trouvent trois clés. Prenant celle indiquant "matériel" il l'introduit dans la serrure et tourne. Une fois ouverte, il découvre un stock important de seringues stériles et des flacons étiquetés "Sulfone". Il n'existe à présent plus aucune suspicion possible.

Interpellant ses collègues, Kent continue son inspection. Sur le mur de gauche, au-dessus d'un petit réfrigérateur blanc, de nombreuses photos et coupures de journaux sont épinglées, certaines entourées. Les visages des précédentes victimes sont barrés. Kent y reconnaît le lieu du second crime, quelques photos des locaux de l'association.

_ On dirait l'antre du Docteur Frankenstein, plaisante Mansell.

_ Oui, en moins victorien cependant.

Chandler et Miles regardent de plus près les produits dans l'armoire.

_ Je crois que j'ai trouvé la prochaine victime, leur annonce Kent en fixant le mur. Ses trois collègues se rapprochent pour lire par-dessus son épaule. Sous la photo d'une femme blonde, d'une cinquantaine d'années environ, le nom de Kate Lebwsy est inscrit au marqueur. Un épais trait noir la relie à une adresse sur Regent's Row, un second à l'association et un troisième sur Hackney Road.

_ Prévenez le commissariat, il nous faut plus d'informations sur cette Kate Lebwsy."

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Suite au prochain épisode

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