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Novembre 1990 (2) : Briller en société tu tenteras.

Il fallait que je parte.

Ne faisant pas attention à Charlie qui m'appelait, je tournai les talons, éclair de soie bleue disparaissant dans la foule. Il y avait comme un air de cette héroïne moldue qu'appréciaient tant les enfants mais, contrairement à elle, je n'avais pas perdu l'une de mes chaussures et aucun prince n'allait me courir après pour me la remettre au pied. Qui pouvait d'ailleurs oublier une chaussure sans paraître stupide, de nos jours ? Cette Cendrillon devait avoir un secret.

Considérant que j'avais mis assez de distance entre nous et me sentant fatiguée après seulement quelques mètres de marche rapide, je me laissai tomber sur une chaise pour regarder d'un œil morne les danseurs sur la piste. Ils semblaient tous posséder une joie de vivre qui me faisait défaut, tournoyant en riant entre les bras de leurs partenaires, et je me demandai comment ils faisaient. Une substance illicite discrètement versée dans leurs verres, certainement.

Faisons un résumé rapide de la situation : j'avais mal aux pieds alors que je n'avais ces talons que depuis quelques minutes, j'avais chaud, je voulais rentrer et en plus de ça je venais de paraître complètement ridicule aux yeux de Charlie. Super soirée, non, vraiment. Depuis quand est-ce que je me laissais mener par le bout du nez par Ashley ?

"..."

Question stupide. Depuis toujours.

La musique s'arrêta le temps que l'orchestre prenne un rafraîchissement. Le brouhaha ambiant de la grande salle n'en était que plus perceptible mais, étrangement, il semblait moins menaçant. Je ne savais pas combien de temps durait une soirée de ce genre mais tout portait à croire que les musiciens reprenaient des forces afin de pouvoir jouer toute la nuit.

Ne possédant pas de corset, la robe ne m'obligeait pas à rester droite et je n'en avais d'ailleurs pas l'intention. Les coudes appuyés sur les genoux et le menton dans mes mains, je devais donner une image très peu digne de moi-même. Un couple qui passa devant moi me le fit comprendre en détournant le regard de ma pauvre carcasse et je me redressai aussitôt.

- Mais pourquoi est-ce que je suis venue ? marmonnai-je une nouvelle fois.

Je m'attendais presque à ce qu'un esprit divin me réponde, là, dans le creux de mon oreille, mais la seule chose que j'entendis fut la musique qui reprenait et les couples qui se dirigeaient vers la piste dans un froufrou de soie élégant. De nouveau les couples, tournoyant, virevoltant, pendant ce qui me parut être une éternité. Peut-être devrais-je me mêler à la foule au lieu de rester là comme une pestiférée ?

Comme une réponse à ma question silencieuse, un homme entre deux âges s'approcha de moi en donnant l'impression qu'il allait m'inviter à danser. L'angoisse m'assaillit et je fis mine de me pencher vers mon voisin pour lui parler, mais ce dernier me regarda d'une telle façon que je me recroquevillai sur mon siège. S'il avait tout l'air d'un papy gâteau avec ses favoris blancs et son air soigné, il venait en un seul regard méprisant de briser cette belle apparence. Sans me l'avoir expressément dit, le message était clair : "non mais pour qui te prend, jeune fille, à vouloir seulement oser m'adresser la parole ?"

Message reçu.

Ce qui ne résolvait pas mon problème de danse. Il y avait un monde entre se dire que, peut-être, il était possible que j'aille danser, et se faire inviter pour réellement le faire. J'étais quelqu'un qui faisait beaucoup de projets et qui n'en réalisait pas beaucoup.

Mais l'homme avançait toujours, ses yeux fixés sur moi montrant clairement son intention. Un regard désespéré aux alentours me fit rapidement comprendre qu'il n'y avait aucune issue. Pas d'ami à saluer, pas de toilettes à proximité, rien que la perspective de devoir refuser une demande courtoise et passer pour la pire des... Jade. Voilà, j'allais me transformer en Jade Sterning, qui devait décevoir tellement d'admirateurs à la minute qu'elle ne pouvait plus les compter. Bon, dans mon cas le mot "admirateur" était mal choisi, mais vous voyez le principe.

J'allai me lever pour me mettre à faire Merlin sait quoi, passer pour une folle et étouffer dans l'œuf toute tentative de rapprochement futur, mais un verre rempli d'un liquide rosé apparut devant moi. Pas tout seul, je vous rassure. Il y avait une main autour de ce verre.

- J'ai comme l'impression que vous avez besoin d'un rafraîchissement.

Bien qu'on m'ait toujours dit qu'il ne fallait pas accepter de verre d'un inconnu, je pris celui qu'on me tendait avec reconnaissance, observant du coin de l'œil mon futur ex partenaire de danse s'en aller à la recherche d'un autre victime. Bénis soient les serveurs attentifs.

Le contact frais contre ma peau me fit un bien fou et j'adressai un sourire à l'homme face à moi.

- Vous avez de bonnes impressions.

Il s'assit sur le siège à côté du mien et laissa son regard parcourir la piste de danse.

- Sacrée soirée, hein ?

Surprise de le voir s'arrêter dans son service et surtout agir comme un client au nez et à la barbe de ses employeurs, j'hochai néanmoins la tête.

- Il y a énormément de monde et de nombreuses célébrités. Les principaux intéressés doivent être satisfaits.

- Vous voulez dire l'équipe ?

Il se renversa sur le dossier de la chaise en soupirant. La musique plutôt rapide qui résonnait depuis quelques minutes devint un rythme lent et suave, et de nombreux couples vinrent sur la piste en tirant derrière eux l'élu de leur cœur. Inconsciemment, je cherchai Charlie du regard sans l'apercevoir. Il devait sans doute discuter avec d'anciens membres des Flèches : après tout, c'était le but de la soirée.

- Je ne crois pas qu'elle ait vraiment son mot à dire dans ce genre d'événement. Il faut plutôt remercier les sponsors, les agents, les organisateurs et tout ce beau monde qui gravite autour des joueurs.

- Vous semblez bien au courant, remarquai-je en replaçant mon attention sur lui.

Il esquissa un demi sourire.

- Disons que j'ai mes sources.

J'avalai une gorgée de ce qu'il y avait dans mon verre. C'était frais et délicieux, et aussi complètement inconnu de mes papilles. Avec curiosité, je lui demandai ce que c'était.

- Aucune idée. Mais il m'a semblé entendre que la couleur rose venait du sirop de pamplemousse. Est-ce que vous sentez le pamplemousse ? me demanda-t-il avec le plus grand sérieux.

Bien que l'idée qu'un serveur ne puisse pas reconnaître l'alcool qu'il servait me laissait perplexe, je ne fis aucun commentaire. Après tout, j'avais bien gardé des enfants sans avoir aucune compétence dans ce domaine.

J'eus une pensée fugace pour les Weasley, la petite Ginny qui aurait admiré les tenues de soirée, les jumeaux qui auraient trouvé le moyen de faire tomber les danseurs et d'empoisonner les boissons, Bill qui aurait essayé de changer la calme musique pour un rock sorcier indépendant, ou encore Percy qui se serait certainement enfermé dans les toilettes pour réviser ses examens en maudissant sa famille de l'avoir trainé ici. Ils me manquaient, je n'aurais jamais cru ça possible.

- Est-ce que tout va bien ?

Je me repris.

- Oui, oui, excusez-moi.

Devant son air interrogateur, je crus bon d'ajouter :

- Je pensais à des enfants que j'avais gardé. Leur amusement à cette soirée aurait été proportionnel aux dégâts occasionnés.

- Vraiment ? Alors je regrette qu'ils n'aient pas été invités.

Il semblait sincère et nous discutâmes un moment de mes aventures weasleyesques, qui lui arrachèrent sourires et même éclats de rire à de nombreuses reprises. Savoir que je ne le reverrai certainement pas facilitait mes confidences qui, sans cela, auraient été quelque peu gênantes.

- Complètement chauve ? Vous plaisantez ?

- Pas du tout, affirmai-je avec une grimace. Et son amoureux transi m'en veut encore encore, j'en suis persuadée.

La conversation avec cet homme était vraiment agréable. Nous parlions comme si nous nous connaissions depuis toujours, certainement grâce à lui et à la facilité qu'il avait de vous écouter et de réagir à ce que vous disiez. Il avait passé un bras autour du dossier de ma chaise, sans chercher de rapprochement physique, simplement à l'aise, et je ne m'étais pas éloignée.

Il finit par me demander mon nom après plus de vingt minutes d'anecdotes en tous genres. Peut-être aurions-nous dû commencer par là.

- Emelia.

- Emelia comment ? insista-t-il avec un délicieux sourire tout en remettant une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.

- Emelia tout court, répliquai-je en lui tapant sur les doigts.

Il ouvrit de grands yeux innocents et éloigna sa main, m'arrachant un sourire sans que je n'y prenne garde.

Comment pouvais-je rester là et ne pas m'enfuir en courant ? Merlin, est-ce que j'étais en train de flirter sans même m'en rendre compte ? C'était tout à fait mon genre et l'alcool qui s'insinuait lentement en moi n'aidait pas vraiment.

- Et vous ?

- Jamie. On pourrait croire que c'est un diminutif mais je vous facilite la tâche : ça n'en est pas un.

- Ça m'évitera de réfléchir toute la soirée, je vous remercie.

- Tout le plaisir est pour moi.

Il se mit à fredonner l'air que jouait l'orchestre à ce moment précis, puis se tourna vers moi.

- Vous dansez ?

Mais ils voulaient tous m'inviter à danser, ma parole.

J'eus un regard à la fois admiratif et désespéré sur les couples, sachant pertinemment que si j'essayais de les imiter je me retrouverais aussitôt les quatre fers en l'air. Mais pouvait-on refuser une invitation à danser sous prétexte qu'on était un mauvais danseur ? Je veux dire, il me serait certainement reconnaissant de lui éviter une honte pareille, mais comment le saurait-il sans m'avoir au préalable fait valser ?

Cercle vicieux.

Alors que je m'apprêtais à répondre, une silhouette se découpa du reste de la foule et se dirigea droit vers nous.

- Field ? On te demande pour signer des autographes. Un vieux richard qui a sponsorisé un match pendant un moment d'égarement et qui attend sa récompense, j'imagine. Oh, pardon, ajouta-t-il d'un ton confus en voyant que son interlocuteur n'était pas seul.

Le dénommé Field eut un sourire en coin qui creusa d'adorables fossettes dans sa joue.

- Je suis sûr qu'elle ne le répètera pas. N'est-ce pas ?

Sans réfléchir à ce que je faisais, je mimai une fermeture éclair sur ma bouche. Ils rirent tous les deux.

- Alors c'est parfait. Emelia tout court, j'ai été ravi de faire votre connaissance.

Avant que je ne puisse faire de remarque sur mon nouveau surnom, il avait disparu. Mortifiée de ma stupidité, je me consolai en me disant que plus jamais je ne croiserai Jamie Field, le serveur étrange qui discutait avec les clients au lieu de faire son travail.

Fronçant les sourcils, je me dis néanmoins que ce nom ne m'était pas inconnu. Pour quelle raison ? Et d'ailleurs, pourquoi un serveur aurait-il besoin de signer des autographes ?

Une serveuse, cette fois officielle si je me fiais à son uniforme, me tendit un verre au liquide transparent dont les fines bulles remontaient à la surface à un rythme régulier. Elle me tendit également un programme en souriant, me prévenant qu'il y allait bientôt y avoir un discours de l'organisateur de la soirée ainsi que du capitaine de l'équipe des Flèches. Elle me demanda si je désirai autre chose et, à ma réponse négative, entreprit d'aller servir mes voisins.

Il fallait que je trouve Ashley. Sa future proie pas-si-intéressée-que-ça allait bientôt prendre la parole et elle aurait besoin de tout mon soutien pour ne pas se jeter sur lui. Pour l'embrasser ou l'étrangler, ça je n'en savais rien, tout dépendrait sans doute du degré d'alcool contenu dans son organisme.

Les applaudissements retentirent tandis qu'Ethan Brett, directeur des jeux et sports magiques et accessoirement au centre des pensées de ma meilleure amie, montait sur scène. Il portait un élégant costume anthracite, condition essentielle pour cette occasion, mais il donnait l'impression de n'avoir jamais rien porté d'autre de sa vie tant cette allure stricte et impersonnelle lui allait à la perfection.

Ses yeux d'un bleu métallique balayèrent la salle avec indifférence et je compris qu'il n'avait pas plus envie que moi d'être ici. Sauf qu'il n'avait pas de jolie robe à montrer, lui. Ah, et aussi qu'il était un peu le centre de la soirée, quand même. Mais à part ça, tout pareil.

Je ne voyais vraiment pas ce qu'Ashley pouvait lui trouver. Elle avait un goût douteux certain pour les hommes, de mon point de vue, et tombait rarement sur la perle rare avec qui elle pouvait envisager le mariage et les enfants. Mais elle avait toujours réussi à fixer son attention sur des personnes ayant plus ou moins les mêmes centres d'intérêts qu'elle. De quoi pouvait-on parler avec une statue ?

- Merci à tous d'être venu, lança-t-il sobrement avant d'être à nouveau coupé par les applaudissements.

Ashley n'était visible nulle part et je n'osais pas bouger pour aller la chercher tandis qu'il débitait son discours, d'une voix ennuyée mais ferme et presque envoûtante. Tous étaient pendus à ses lèvres, au moindre mot qu'il pouvait prononcer. Peut-être était-ce ça, son atout séduction, cette aura d'autorité et de charisme qui émanait de lui. Je ne pensais pas Ashley si faible psychologiquement pour se laisser avoir par ce genre de passe-passe.

Occupée à réfléchir sur les inclinaisons amoureuses de mes amis, je n'entendis pas tout de suite qu'il avait terminé de parler. Il avait manifestement réduit ses paroles au strict nécessaire et semblait impatient de quitter le devant de la scène. Je fus donc surprise d'entendre une autre voix présenter le prochain invité sur la scène.

- Accueillons maintenant le capitaine de l'équipe des Flèches, qui aimerait remercier les sponsors et tous les invités pour cette magnifique soirée.

- Vous venez de résumer la moitié de mon discours, lança une voix amusée.

Cette remarque arracha quelques gloussements dans la salle et je levai les yeux, curieuse, avant de me figer.

Pourquoi est-ce que je devais être surprise que ce genre de chose m'arrive ? Pourquoi ?

- Je suis certain que vous vous en tirerez à merveille. Mesdames et messieurs, Jamie Field, capitaine des Flèches d'Appleby !

Je me mis à reculer tandis qu'il prenait place sous les applaudissements. Il fallait que j'évite son regard, coûte que coûte. Il fallait qu'il oublie la gourde à qui il avait apporté un verre et qui avait cru qu'il était un serveur. Il fallait...

- Hé, vous ne pouvez pas faire attention ?

Tous les regards se tournèrent vers moi tandis que l'homme que je venais de bousculer se frottait le bras, l'air mauvais. Je sentis mes joues brûler si fort que je crus que de la vapeur allait sortir de mes oreilles et je marmonai une excuse inaudible en continuant de reculer vers le fond de la salle. En vain. Jamie m'avait vue et semblait se retenir de rire. Il se moquait de moi !

Je n'avais désormais plus aucune dignité à sauver. Me frayant tant bien que mal un passage au travers de la masse humaine qui m'entourait, je me mis en quête de la sortie. Mais éviter le bûcher ne faisait que vous jeter à corps perdu dans un autre type de torture, à savoir la noyade : Charlie se tenait face à moi, pour sa défense aussi surpris de me voir que je l'étais de tomber sur lui. Point positif, il ne fit aucun commentaire sur ma fuite précédente.

- Tu t'en vas déjà ?

- Je suis fatiguée, mentis-je en essayant d'avoir l'air adéquat.

Il fronça les sourcils et m'observa un instant, avant de hausser les épaules.

- Je t'accompagne.

- Non, non, reste, tu as sans doute des personnes à aller voir.

- Très franchement, je ne serais pas venu si tu n'avais pas été là. Entendre à dix ou vingt reprises à quel point je devais regretter d'avoir quitté l'équipe et sacrifié ma carrière prometteuse, ce n'est pas spécialement ce que j'ai coutume d'appeler une bonne soirée.

- Les autres membres de l'équipe t'ont dit ça ? m'étonnai-je en tentant de ne pas donner d'importance à la première partie de sa phrase.

- Pas exactement, mais c'est tout comme.

Il continua devant mon air interrogateur.

- Ils se sont montrés polis, curieux de mon choix de vie, et ils ont fini par m'expliquer leurs projets, l'avenir du club, ce qu'on aurait pu faire tous ensemble si j'étais resté, et surtout à quel point ça devait être "reposant" de s'occuper d'animaux au lieu de mener leur vie. Reposant, répéta-t-il avec une moue de dégoût. Selon eux, j'ai choisi de m'occuper de dragons pour éviter de passer ma vie à souffrir en restant assis sur un balai. Et je ne te parle même pas de cette façon de mettre les autres en-dehors de la conversation lorsqu'ils discutent de choses qu'eux seuls peuvent comprendre.

Il paraissait tellement remonté que je posai la main sur son bras pour l'apaiser. Il regarda ma main avant de poser la sienne par-dessus. Je me raidis aussitôt mais sans oser bouger : après tout, j'avais choisi de le toucher et Charlie n'avait pas l'air bien du tout. Peut-être était-ce sa manière de me remercier de lui porter attention.

- Tout ça pour dire que si je pouvais avoir des regrets, et je ne dis pas que c'est le cas, mais si j'en avais avant de venir, c'est fini, je n'en ai plus aucun.

Ses doigts traçaient machinalement des cercles sur ma peau et je frémis à ce contact. Il ne paraissait pas le remarquer et continua de parler, les yeux dans le vague.

- Le point positif de cette soirée est qu'elle m'a fait comprendre beaucoup de choses, en particulier le fait que je n'aurais jamais pu évoluer dans ce genre d'univers. Je n'ai plus rien à faire ici, et si tu t'en vas je viens avec toi.

- Je suis venue avec une amie, parvins-je à articuler au prix d'un grand effort. J'étais en train de la chercher quand je t'ai croisé.

Peut-être consentirait-elle à écourter la soirée maintenant que son chef était passé. Mais j'avais des doutes, sachant à quel point elle pouvait aimer les soirées et surtout celles où quatre-vingt dix pour cent des invités étaient des gens riches, célèbres, beaux pour la plupart et liés de près ou de loin au Quidditch. Qui ne tente rien n'a rien, il fallait au moins que je la prévienne de mon départ.

- Alors cherchons-la et partons. Tu veux aller prendre un verre ?

L'idée de passer du temps en sa compagnie après l'épisode bizarre de tout à l'heure et celui encore plus bizarre qui venait de se produire ne me disait rien qui vaille, mais je n'avais pas non plus envie de retourner chez moi. C'était un dilemme auquel je n'avais pas de solution et je commençais à me dire que j'avais eu beaucoup de choix cornéliens à faire depuis le début de la soirée.

- Tenez, la voilà. Em', on est là !

Jamie était descendu de scène sans que je m'en rende compte, trop occupée à l'éviter puis à discuter avec Charlie, et avait croisé la route d'Ashley qui l'avait amené jusqu'à notre petit groupe sans se soucier de savoir s'il était le bienvenu. Il avait manifestement demandé après moi car elle tendait la main dans ma direction.

Maintenant que je savais qui il était, je me demandais comment j'avais pu le confondre avec un serveur. Il avait la carrure d'un joueur associée à celle, plus particulière, d'un batteur, carrure qui ne pouvait certainement pas se gagner en servant des verres à longueur de journée. La dernière victoire des Flèches les avait propulsés au rang de célébrités et tout le monde, même un allergique au sport, connaissait son visage. Tout le monde sauf moi, apparemment. Il faut dire que suivre d'un œil absent le Quidditch à Poudlard avait été mon unique et plus grosse contribution au milieu sportif.

- Vous partez déjà ?

Il savait que je ne l'avais pas reconnu lors de notre première rencontre, je le voyais parfaitement à la lueur d'amusement qui brillait dans ses yeux. Je lui offris mon plus beau sourire crispé, qui avait dû être un sourire naturel dans une autre vie.

- Oui, nous sommes un peu fatigués. Mais c'était une très belle soirée, vraiment.

Il s'apprêta à répliquer lorsqu'il aperçut Charlie à mes côtés. Il s'avança vers lui en une grande enjambée et lui tapa sur l'épaule d'un geste familier.

- Charlie ! J'ai cherché à te parler pendant des heures sans y parvenir. La peste soit des sponsors et de leurs demandes d'autographes, ajouta-t-il en me faisant un clin d'œil. Tu pars aussi ?

- Il se trouve que je suis l'accompagnateur de ces dames, répondit Charlie d'un ton neutre mais un peu froid.

Jamie leva un sourcil, perplexe. J'en conclus qu'il n'était pas habitué à ce genre de réaction venant de son ancien poulain et je me demandai quelle mouche avait piqué Charlie pour lui parler sur ce ton.

- Tu as pu parler aux gars, dernièrement ? Tu leur manques, tu sais. Le remplaçant qu'on t'a trouvé ne t'arrive pas à la cheville.

Charlie pensait qu'il avait été invité uniquement pour être convaincu de retourner dans l'équipe et peut-être était-ce le cas, à en juger par les commentaires des autres joueurs à son égard. Pourtant Jamie ne semblait pas le complimenter en ayant une idée derrière la tête. Il paraissait simplement regretter son absence et soulignait ses qualités comme le ferait un supérieur.

- Enfin, j'imagine que tu avais de bonnes raisons. Toujours pas brûlé par tes bestioles, hm ?

Charlie s'autorisa finalement un bref sourire et lui envoya un coup d'épaule en réponse.

- Pas encore, mais je peux m'arranger pour te les présenter. Tu te feras une idée précise de ce que mes "bestioles" sont capables de faire.

- Hors de question, répliqua Jamie en levant les mains en signe d'apaisement. Ce merveilleux corps d'athlète est assuré pour des milliers de Gallions et je suis le dernier espoir de remporter le match de la ligue internationale. Les sponsors et les fans risquent de ne pas apprécier une trace de morsure, même affectueuse.

- J'ai toujours su que tu étais un trouillard, soupira Charlie.

Son ancien capitaine eut un large sourire et lui ébouriffa les cheveux.

- Je sais que je te l'ai déjà dit, gamin, mais je te souhaite bonne chance. N'écoute pas les autres, ils sont simplement jaloux que tu n'aies plus à supporter mes discours d'avant-match.

Ashley se racla la gorge pour mettre fin à ce petit intermède amical et s'adressa à Jamie avec une surprenante familiarité mêlée d'autorité. Elle se comportait toujours comme ça quand elle était au travail ou dans une situation équivalente - nos binômes de Botanique s'en souvenaient encore. Je me surpris à penser qu'elle avait peut-être quelques points commun avec son patron. Je ne savais pas, par contre, pour qui c'était un compliment et pour qui c'était une insulte.

- Vous avez promis de me présenter à votre poursuiveur, pour mon étude de projet. Vous vouliez voir Emelia, c'est fait, est-ce qu'on peut y aller ?

- C'est vrai, répondit-il en posant les yeux sur moi un instant. Partez devant, je vous rejoins.

Elle leva les yeux au ciel mais ne répliqua pas. Je l'arrêterai juste au moment où elle tournait les talons.

- Ça ne te dérange pas que j'y aille ? On se voit dans la semaine pour prendre un verre et discuter ?

Elle agita la main, sans doute sa méthode la plus rapide et efficace pour acquiescer sans se fatiguer à utiliser des phrases complètes, et partit d'un pas décidé en direction des autres joueurs qui s'étaient réunis autour de leur entraîneur et de quelques sponsors. Ne restaient plus que Charlie, Jamie et moi, et une incroyable tension régnait entre nous sans que je sache pourquoi.

- Bien, tentai-je dans l'optique de détendre l'atmosphère. Bon courage avec Ashley, je peux vous dire qu'elle ne sera pas de tout repos jusqu'à au moins...

- Est-ce qu'on peut se revoir ? me coupa Jamie d'un ton décidé, bien loin des personnages à la fois décalé, amusant, charismatique ou paternel que j'avais vus au cours de la soirée.

- ... demain matin. Pardon ?

Charlie semblait aussi abasourdi que moi et j'étais persuadée que, si je n'avais pas demandé à le faire répéter, il s'en serait lui-même chargé.

- Je n'ai pas pu vous inviter à danser alors je tiens à vous inviter à déjeuner, expliqua-t-il en sortant un morceau de parchemin dans sa poche, sans doute initialement prévu pour un énième autographe.

Il griffonna rapidement quelques mots dessus, me le tendit, sourit à Charlie et partit à la suite d'Ashley sans me laisser l'opportunité de lui donner une réponse. Charlie et moi restâmes silencieux quelques instants avant de nous regarder.

- Eh bien... tenta-t-il en me voyant regarder le papier dans ma main sans trop comprendre. J'imagine que tu viens de te faire approximativement la moitié du Royaume-Uni comme ennemie. Je parle de la moitié féminine, ajouta-t-il en voyant un groupe de jeunes femmes suivre Jamie du regard tandis qu'il jouait des coudes pour ne pas se faire avaler par la masse de ses admirateurs.

- Arrête, soufflai-je en enfouissant l'objet de notre attention au fond de mon sac, déterminée à ne plus y penser.

Je n'allais tout de même pas jouer à la groupie en acceptant cette "demande" à sortir forcée ! J'eus un bref remord à imaginer Jamie attendant seul à sa table, ne croyant pas que je puisse me défiler, puis secouai la tête. Je n'avais rien demandé, tant pis pour lui s'il se faisait des idées.

- On va le prendre ce verre ? ajoutai-je en le tirant par le bras dans un élan désespéré de me changer les idées.

Il résista, planté sur ses deux pieds comme un chêne massif, et mes maigres forces purent à peine le faire vaciller.

- Tu vas accepter ?

- Quoi donc ? demandai-je innocemment en cherchant à ne pas croiser son regard, cherchant la sortie la plus proche.

- Son invitation.

Qu'est-ce qu'il était en train de me faire, là ? Un discours paternaliste sur qui me méritait et qui ne me méritait pas ?

- Je ne sais pas, avouai-je avec franchise. Je ne sais pas pourquoi il m'a invitée alors je ne sais pas non plus si je dois accepter.

Ses lèvre se pincèrent puis il me regarda attentivement, mon regard toujours perplexe face à cette situation et le bout de papier froissé qu'il imaginait au fond de ma poche. Il soupira.

- S'il y a bien une chose que je sais sur Jamie Field, c'est qu'il n'est pas du genre à faire ce dont il n'a pas envie.

- Tu le connais depuis longtemps ? demandai-je tout autant par curiosité que pour détourner la conversation.

Il me prit par le coude pour m'entraîner vers la sortie, évitant les autres invités avec l'habitude du joueur aux prises avec un Cognard. L'air frais nous surprit après la chaleur étouffante de la salle mais cela nous fit du bien. Je respirai une longue bouffée, attendant sa réponse qui ne venait pas. En me retournant vers lui, je vis son visage à la fois rêveur et tendu, plongé dans de vieux souvenirs qu'il avait tenté d'oublier.

- Depuis la fin de ma cinquième année. Plusieurs entraîneurs ou capitaines d'équipes nationales sont invités à assister aux matchs à Poudlard chaque année, afin qu'ils puissent juger du niveau et pourquoi pas dénicher une potentielle nouvelle recrue. Beaucoup ne répondent pas, par manque de temps ou de places disponibles, mais Jamie venait justement de recevoir la démission d'un joueur suite à un scandale dans la presse.

Le vent se leva, soulevant certaines de ses mèches rousses, et je me mis à frissonner sous le tissu léger de ma robe. L'éclat de la lune ne me permettait pas de distinguer ses traits avec précision, mais son profil se découpait nettement et j'observai la mince cicatrice dans son cou. Pourquoi ne l'avais-je jamais remarqué ? Elle était sans doute le vestige d'une ancienne griffure et venait à peine de finir de cicatriser, disparaissant petit à petit sous la couche de nouvelle peau qui ne parviendrait cependant pas à la masquer entièrement. J'imaginais le reste de son corps, tentant de découvrir à quels autres endroits il pouvait avoir été blessé, avant de me reprendre.

- Gryffondor jouait un match, ce jour-là. Je ne sais pas s'il avait fait exprès de choisir l'un des plus importants de la saison ou si c'était simplement une question d'emploi du temps, mais il est venu me voir à la fin de la rencontre, dans les vestiaires.

Un bref sourire étira ses lèvres. Sans doute revoyait-il l'adolescent boudeur, les vêtements trempés de sueur et le visage rougi par le froid et l'effort, assis sur le banc des vestiaires en maudissant ses adversaires.

- Nous avions perdu mais j'avais attrapé le vif d'or, la situation la plus frustrante. Mes coéquipiers avaient tenté de me calmer mais je bouillonnais et j'étais resté seul pour essayer de me calmer. Je crois que je prenais trop à cœur les victoires et les défaites de l'équipe, comme si tout reposait sur moi, l'attrapeur, plus que sur le reste des joueurs. J'étais vraiment présomptueux, à l'époque.

- Je ne pense pas que tu aies été présomptueux, le corrigeai-je d'une voix douce. Après tout c'est vrai que la victoire d'une équipe dépend beaucoup de l'attrapeur.

Il haussa les épaules.

- Peut-être, mais cette défaite a montré que ce n'est pas toujours le cas. Tout repose sur la cohésion de l'équipe et chaque poste fait partie d'une unité essentielle sans laquelle rien n'est possible. Un seul joueur ne peut pas en soutenir sept.

Je commençais à comprendre quelle avait dû être sa scolarité à Poudlard, et surtout sa place dans l'équipe. Jeune recrue prometteuse, très rapidement devenu l'un des meilleurs attrapeurs jamais formés dans le collège de sorcellerie, il avait dû ployer sous la pression et se persuader que sur ses seules épaules reposaient l'échec ou la réussite des matchs de son équipe. Arrivé très vite et très tôt au sommet, il avait regardé le vide sous lui, les regards jaloux, admiratifs et confiants d'une horde de supporters, et avait tout fait pour ne jamais les décevoir. Il étouffait sous la pression et avait préféré l'exil au lent et inexorable flétrissement de son être et de sa passion. Comment les Flèches ne l'avaient-ils pas compris ?

- Quoiqu'il en soit, Jamie et venu et m'a trouvé là, le vif d'or toujours dans la main et des pensées négatives plein la tête. Il s'est assis à côté de moi, m'a tendu sa carte et m'a simplement lancé : "Rendez-vous dans deux ans".

J'effleurai le parchemin dans ma poche du bout des doigts. J'imaginais très bien cette façon à la fois autoritaire et désinvolte de distribuer ses faveurs et ses attentions. Charlie ne remarqua pas mon geste, perdu dans ses pensées, et j'en fus heureuse. A la fois car cela lui permettait de se replonger dans de vieux souvenirs et également car j'avais peur qu'il ne revienne sur notre ancienne discussion.

- Je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire, au départ. Je lui ai même lancé "Mais nous avons perdu !" d'un ton si désespéré et en même temps si rageur qu'il a éclaté de rire. Il a posé sa carte sur le banc et s'est levé. Il m'a prit le bras, m'a relevé et a regardé le vif d'or qui battait des ailes dans ma paume. "Ce n'est pas la victoire ou la défaite qui sont importantes. C'est la manière dont on y parvient. Tu seras un grand joueur, et les grands joueurs doivent affronter l'échec plus souvent que les autres pour devenir encore meilleurs." J'avais quinze ans et c'était la première fois qu'on me disait que j'avais le droit d'être imparfait.

Il continua son récit en regardant les étoiles, comme s'il avait oublié ma présence. Mais je savais que lui comme moi étions conscients de la présence de l'autre, entendant à peine les échos de la musique derrière nous.

Jamie était parti, laissant le jeune Charlie méditer sur ses paroles. L'adolescent était resté plus d'une heure dans les vestiaires avant d'en sortir, calme et décidé. Dans sa poche se trouvait la carte de Jamie Field, capitaine de l'équipe des Flèches. Un an plus tard, il participait aux sélections de l'équipe de réserve. L'année d'après, son diplôme de sorcier s'était couplé à une titularisation en bonne et due forme dans l'une des plus grandes équipes nationales. Et, après seulement un match qu'ils avaient d'ailleurs remporté, la jeune vedette avait tout plaqué pour partir en Roumanie. Le conte de fée superbement commencé venait de voler en éclats et la presse en avait fait des gorges chaudes pendant plusieurs semaines.

- Et puis je suis revenu, conclut-il en se tournant finalement vers moi avec un léger sourire. J'ai été vraiment surpris de te voir, ce jour-là. Tu n'avais pas changé depuis Poudlard.

- Ce n'est pas comme si ça faisait dix ans qu'on avait perdu contact, répondis-je en riant. J'espère ne pas être totalement méconnaissable après seulement quelques années.

- Et moi, est-ce que j'ai changé ? dit-il d'un ton sérieux en me regardant droit dans les yeux.

Je m'arrêtai de rire, ne comprenant pas le sens de sa question et le sérieux avec lequel il l'avait posée.

- Eh bien... Tu as un peu vieilli j'imagine, tentai-je avec précaution. Après tout, la dernière fois que je t'ai vu tu avais quelque chose comme seize ans, c'est ça ? Pendant ma remise de diplôme.

J'oubliais parfois que nous avions un an de différence, tant il paraissait plus que son âge avec son corps rendu robuste par les entraînements et la vie au grand air, et moi plus jeune par ma délicatesse de plante d'intérieur.

- D'ailleurs c'est bientôt ton anniversaire, non ?

- Le 21 novembre, confirmai-je avec surprise. Comment le sais-tu ?

Il ne répondit pas et haussa les épaules, mais je devinai une trace fugace de gêne sur son visage.

- Tes amies avaient l'habitude de préparer des choses tellement douteuses pendant les jours qui précédaient cette date que tout le monde a fini par comprendre.

Je me souvenais en effet de tous les anniversaires fêtés par Ashley, Marlon et Eliott, allant de l'innocent gâteau-bougie à onze ans à beaucoup plus machiavélique au fur et à mesure que le temps passait. Je n'ignorais pas qu'Ashley était souvent le cerveau tandis que Marlon se chargeait de l'organisation et Eliott de leur éviter la retenue, tandis que je jouais le rôle de la victime toutefois récompensée par une montagne de cadeaux. Un sourire me vint en y repensant et, en jetant un coup d'œil rapide sur Charlie, je vis qu'il souriait également.

- Et toi ? demandai-je.

- Moi ?

- Ton anniversaire, précisai-je.

Il fronça les sourcils, comme si le fait de se rappeler qu'il était plus jeune que moi le dérangeait.

- Le 12 décembre.

- Alors tu es aussi de fin d'année ? C'est frustrant, non, d'attendre encore un an avant de recevoir sa lettre ?

- Et comment !

Nous rîmes à cette expérience partagée. Si la plupart des futurs élèves recevaient le fameux sésame d'entrée le jour de leur onze ans, ceux qui comme nous étaient nés en fin d'année n'avaient pas encore l'âge requis et devaient attendre la prochaine rentrée, fêtant alors leur douze ans durant leur première année.

- Bill n'arrêtait pas de me rabâcher les oreilles avec tout ce qu'il faisait, les retenues dont il écopait, les cours qu'il aimait ou qu'il détestait, et j'étais coincé à la maison à l'écouter. Je suis sûr qu'il le savait et qu'il faisait ça tout autant pour faire enrager notre mère que me rendre fou de jalousie.

Il soupira.

- Je me dis parfois que grandir n'est pas de tout repos.

- Seulement parfois ? le corrigeai-je en levant le visage vers le ciel. C'est plutôt un combat quotidien ! Mais on y gagne suffisamment pour oublier à quel point c'est douloureux.

Il se tourna vers moi avec un sourire malicieux qui lui donnait un air enfantin.

- Est-ce que nous sommes vraiment en train de philosopher sous les étoiles alors qu'une soirée à laquelle chacun rêve d'être invité bat son plein derrière nous ?

- J'en ai bien peur, confirmai-je en hochant la tête d'un air faussement sérieux. Qu'est-ce que tu proposes pour arranger ça ?

- Un verre dans le dernier bar ouvert de Londres et une bonne nuit de sommeil avant d'affronter la journée combative d'adulte de demain ?

- Marché conclu !

Il me tendit la main avant de transplaner et je la saisis. Et tandis que Charlie serrait doucement ma main droite, ma main gauche effleurait à nouveau le parchemin dans ma poche.

- Prête ? me demanda-t-il en essayant de chasser les mèches devant ses yeux d'un mouvement de tête.

J'eus l'impression que sa question ne concernait pas uniquement le transplanage, mais je n'aurais pas su dire avec précision de quoi il s'agissait.

- Prête, répondis-je en souriant.

Et peut-être l'étais-je, finalement.