Chapitre 6 : Dépendance
Nerveuse, je me penchai vers le siège arrière et profitai de ce moment de répit pour tenter de calmer les soubresauts de mon cœur. J'attrapai la sangle de mon sac de cours et le traînai avec moi au dehors.
Je me rendis compte, après m'y être reprise à deux fois pour refermer correctement la portière, que je m'étais trompée. n'était pas assis. Du moins, pas là où je l'avais cru. Sa silhouette était installée dans un fauteuil roulant. Je m'approchai de lui en essayant de me composer un visage serein.
L'homme aurait pu être qualifié de « bien portant ». Assez gras, il débordait des barres de fer de son fauteuil presque invisible sous sa masse. Cette imposante carrure imposait le respect et respirait la sagesse. Son visage avait une magnifique teinte brune, malgré un bon nombre de rides qui parsemaient ses traits. Ses cheveux épais noirs faisaient ressortir son regard sombre néanmoins chaleureux.
- Bonjour Isabella.
- Bella, corrigeai-je automatiquement à haute voix, d'un ton légèrement désabusé.
- Bella, reprit-il avec un sourire amusé. Pardonne-moi de ne pas t'avoir prévenue de ma visite plus tôt. Je suis Billy Black, un très vieil ami de ton père.
Je m'approchai de lui et serrai timidement sa large paume chaude qu'il tendait vers moi.
- Bonjour.
- J'espère que ton installation s'est bien passée.
- Très bien, merci.
- N'hésite pas à passer nous voir à la Push, Mrs Newton m'a prévenue que tu vivais seule à présent. Si tu as besoin de quoi que ce soit…
La Push. J'avais appris par les bavardages incessants de Mike et sa bande qu'il s'agissait d'une réserve Quileute, légèrement à l'ouest de Forks. Les jeunes de la ville profitaient souvent des weekends pour aller surfer sur les plages, n'ayant rien d'autre à faire dans le coin je suppose.
- Nous ? répétai-je.
- Oui, moi et mon fils, Jacob.
Il tendit un large doigt vers son pick-up. Je n'avais pas remarqué que le conducteur y était encore installé. Le fils en question daigna enfin sortir de l'habitacle et vint me saluer. Il semblait avoir mon âge, voire légèrement plus. Mais ses yeux noirs et son sourire enfantin inspiraient la jeunesse et l'innocence. A l'instar de son père, ses cheveux étaient épais et noirs, et sa peau brune. Néanmoins la comparaison s'arrêtait là, Jacob avait une peau parfaitement lisse et tendue sur des muscles saillants et fermes. Ses épaules étaient larges, ses mains, deux abattoirs. Je fus obligée de lever la tête pour apercevoir son visage, alors qu'il faisait plus d'une tête de plus que moi. Lorsque qu'il enserra mes doigts à son tour, j'eus peur de les perdre, mais sa poigne était tendre et brûlante.
- Salut, fit-il en me souriant.
Ce n'était pas la voix grave et rauque à laquelle je m'attendais.
- N'hésite pas, si tu as besoin… répéta Billy. Ça te plairait de venir dîner à la maison demain soir ? Nous pourrions discuter un peu.
- Pourquoi pas ?
J'aurais pu refuser, mais ces deux là avaient attisé ma curiosité. Leur invitation ne semblait pas seulement courtoise, leur chaleur inspirait la sympathie. Mon rapprochement avec Edward me donnait envie, de m'ouvrir au monde, de rencontrer des personnes intéressantes qui pourraient m'apprendre ce que la solitude ne m'apportait pas.
- Bien. Jake passera te chercher, hein mon garçon ?
Il effectua une bourrade dans le dos de son fils tandis que celui-ci se baissait pour desserrer le frein du fauteuil roulant. Jacob ne répondit pas, se contentant de grimacer avant d'afficher un sourire tordu dans ma direction. Je souriai en retour sans me forcer.
- Ça marche, répondis-je sans me dépétir de mon sourire.
Jacob attrapa les poignées du fauteuil et le poussa vers le pick-up.
- Je passe te chercher à 19h. A demain, Bella, lança Jacob par-dessus son épaule.
Je le regardai installer son père dans l'habitacle en souriant. Le père n'avait pas l'air facile à vivre, mais ils semblaient tous-deux heureux, simples et chaleureux.
Je rentrai enfin dans la maison. Mon état de gaieté ne m'avait pas tout à fait abandonnée. Je me préparai une fournée de pâtes bien plus que suffisante pour moi seule, et me surpris à en engloutir la moitié devant la télévision. Ils passaient un vieux téléfilm en noir et blanc. Puis après avoir avalé les médicaments et vitamines obligatoires, je grimpai dans ma chambre à toute vitesse … en m'égratignant le genou contre le mur.
Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine, comme s'il s'éveillait enfin et prenait conscience de la joie qui envahissait mon cerveau. A moins qu'il n'envahisse mon corps entier… Je n'avais pas sommeil, j'étais même presque brûlante. Ma peau dégageait une chaleur légèrement fiévreuse, cela faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi excitée. Un rapide coup d'œil dans le miroir m'apprit que mes jours étaient d'un rouge vif. Je me délectai du son de mon cœur qui tanguait facilement contre ma poitrine, sans obstacle pour que je ressente une quelconque douleur.
J'écartai les vieux rideaux en dentelle jaunie, et ouvris la fenêtre aux gonds rouillés. Elle coulissa sans problème et je fronçai les sourcils. Mon caractère prudent ne m'avait pas quitté, malgré mon euphorie. Comment se faisait-il qu'une fenêtre puisse s'ouvrir aussi facilement, après avoir été laissée à l'abandon pendant dix-sept ans ? « Bella, tu deviens complètement parano ! » me souffla une petite voix à l'intérieur de moi-même. Je me mis presque à rire en songeant à ma stupidité. Il n'y avait que moi pour m'occuper de détails aussi insignifiants.
Je savourai la brise légère et fraîche chatouiller mes joues chaudes, mes cheveux. Je me sentais entière. Enfin. Aucune douleur ne venait abréger ce moment de plaisir mérité. Mes poumons ne se manifestèrent pas.
Dehors, il faisait nuit. Un calme apaisant régnait dans la petite ruelle vers le centre-ville de Forks - si on pouvait appeler ça un centre-ville. Je distinguai même les lumières scintillantes des habitations qui se reflétaient sur le goudron humide. C'était un beau tableau. De l'autre côté, les arbres de la forêt se balançaient au rythme du vent, dans un doux bruit de feuilles qui s'effleurèrent, les unes contre les autres.
C'était ça alors. La vie. Je ne pense pas qu'on puisse l'appeler le bonheur. Pourtant c'en était bien un, subjectivement. Et je ne savais que trop bien ce qui me rendait si heureuse.
Je me réveillai le lendemain très sonnée. La nuit avait été paisible, sans cauchemars. Comme si je n'avais pas dormie, mais étais plutôt tombée dans un espère d'état soporifique d'inconscience. Or je me rendis compte en mastiquant négligemment un pancake, que j'avais tort. Cet « état soporifique », était justement la définition du mot « sommeil ». Encore hébétée par cette nuit reposante, je sortis de la maison et m'installai dans mon Audi. Détendue.
J'arrivai au lycée en même temps que la plupart des élèves. Un bouchon malencontreux s'était formé alors que le fourgon de Tyler Crowley, barrait la route à une Volvo argentée. Mon esprit mit plusieurs secondes pour réaliser qui se trouvait dans cet habitable. Je n'avais donc pas rêvé de toute cette histoire…
Je me trouvai deux voitures derrière eux, dans un virage, de sorte que je pouvais parfaitement apercevoir leurs silhouettes. Alice et Rosalie étaient vers le côté le plus proche de moi, penchées toutes deux à leur fenêtre ouverte. On aurait dit que cette dernière ne souhaitait qu'une chose, sortir sur le bitume et étriper cet adolescent qui la retardait. C'est alors que son regard rencontra le mien. Mes bras posés négligemment contre le volant furent aussitôt pris de frissons. Comment autant de violence, et de fureur pouvaient être affichées sur un visage aussi délicieux ?
Elle se détourna aussitôt alors que le conducteur, Edward, faisait une embardée assez spectaculaire pour contourner le fourgon. Je le suivis, et me garai enfin, encore un peu secouée. La réaction de Rosalie me rappelait celle d'Edward, le premier jour. Qu'avais-je donc fait ?
J'allais rejoindre les bâtiments quand Tyler me héla, à quelques mètres de là. Il devait avoir une bonne raison pour me parler puisque j'avais déjà la réputation de ne pas être très sociable. Je n'aimais pas rester avec les gens, soit, mais Tyler faisait partie de la bande de Mike, il devrait comprendre pourquoi je préférais rester loin de lui. Il faisait plus frais que la veille, et mes bras frisssonèrent instinctivement tandis que je me dirigeais vers le fourgon. Évidemment ma veste était restée dans l'Audi.
- Salut Bella ! me salua-t-il.
S'était-il rendu compte à quel point sa voix déraillait vers des pointes hystériques ?
- Salut.
- Tu as quelque chose de prévu, le jour du bal de Mars ?
- Le bal ? répétai-je, incrédule
- Oui le bal. Où on danse, tu sais.
Essayait-il d'être drôle pour détendre l'atmosphère ?
- Il y a des bals à Forks ? m'étonnai-je en ignorant sa moquerie.
Je frictionnai, en vain, les manches de mon sweat en remarquant que Tyler était parfaitement à l'aise avec un tee-shirt en coton sur les épaules. Je ne m'y habituerai jamais…
- Bien sûr, répondit-il.
- En Mars ?
- Le 12, pour être précis.
Je n'allais pas tarder à claquer des dents, alors qu'un courant d'air particulièrement sadique me traversait.
- Tu sais que c'est dans plus d'un mois ?
- Ben, je me suis dit que … comme les autres ont aussi parlé de te demander… je devrais m'y prendre à l'avance…
- Aaah parce que c'est une invitation ?
Je me mis à trembler à l'idée de devoir danser, ce qui ajouta à mon état proche de l'hypothermie. Bon d'accord, j'exagérais peut-être un peu…
J'étais réellement surprise, depuis quand les garçons s'intéressaient-ils à moi ? Surtout que je n'avais rien fait qui puisse les inciter à vouloir sortir avec moi. « Sortir avec moi ». Personne ne s'était jamais intéressé à moi, la fille chétive, pâle, associable, solitaire et avec un humour sec. Mais est-ce qu'un garçon m'avait déjà plu ? Mon esprit papillonna un instant vers… Non, Bella !
- Hmmm… J'imagine.
- Ça ne va pas être possible.
- Pourquoi ? me demanda-t-il, embrouillé.
- Disons qu'il vaut mieux que je ne danse pas, pour votre bien à tous…
- Tu n'auras pas besoin de danser, si ça ne te plaît pas. Jessica va faire rentrer de l'alcool pendant la soirée…
- Désolé, Tyler. Mais Bella et moi allons être en retard, intervint une voix trop familière à mes oreilles.
Je dus utiliser tout mon self-control pour ne pas hurler de joie, en le découvrant, lui, appuyé négligemment contre le fourgon de Tyler, à quelques centimètres derrière moi, un sourire agacé étirant ses lèvres parfaites. "Bella et moi". A croire que mes pensées l'avaient attiré vers moi. Je formais un imperceptible « merci » avec mes lèvres. Son sourire devint éblouissant.
- Hmm… D'accord, grommela Tyler en s'écartant de quelques pas, avant de s'éloigner franchement.
Je ne pus retenir un soupir de soulagement qui fut couvert par la sonnerie marquant le début des cours.
- Zut, j'ai oublié ma veste dans la voiture, lançai-je à Edward, dépitée.
Je me précipitai déjà vers l'autre côté du parking. Il attrapa mon bras, m'électrisant au passage, et m'arrêta dans mon élan.
- Tu peux prendre la mienne, si ça t'arrange, souffla-t-il.
Je m'arrêtai net. Il lâcha mon coude. Je fis mine d'hésiter, me pinçant les lèvres, alors que je savais déjà que j'allais accepter. Je feignis de réfléchir en me plongeant dans ses iris. Feinte pour les contempler une nouvelle fois.
- C'est d'accord. Désolée de t'embêter, je te la rendrais ce soir...
- Tu ne m'embêtes pas du tout, fit-il en retirant promptement sa veste en cuir noir et en me la tendant.
Son sourire était large et je ne pus m'empêcher de jubiler. Je le remerciai et l'enfilai. Elle était complètement gelée, mais cela ne me gêna pas plus que ça. Ridicule, Bella...
- Dépêchons-nous, on va être en retard, lança-t-il en m'entraînant à pas vifs vers l'établissement.
Il m'escorta jusqu'au bâtiment 3, puis fila vers sa classe en m'adressant un sourire en coin.
Mon cerveau fut accaparé par sa présence pendant toute la matinée. Quelques élèves me lancèrent quelques regards surpris pendant le cours d'espagnol, j'en déduisis que mon sourire devait être particulièrement ahurissant. Pendant l'interclasse, tandis que je rejoignais ma salle d'anglais, j'essayai, en vain, de le repérer parmi la ruée d'élèves. Pouvais-je espérer qu'on soit amis à présent ? Le mot m'arracha une grimace, et je mis plusieurs instants avant d'en comprendre la raison. Je ne désirais pas être son amie. Pas même sa «meilleure amie». Le terme paraissait si stupide. Je voulais déraisonnablement être plus que cela. Mon sourire resta figé sur mes lèvres, mon nez planté sur sa veste que j'inspirai à grandes bouffées, de peur d'en perdre l'arôme.
- Bella, tu dors ou quoi ? s'énerva Mike
Je clignai des yeux. Bon sang, depuis combien de temps essayait-il de communiquer avec moi pour qu'il soit si contrarié ?
- Pardon, je… rêvassai.
- C'est ça. Tu viens, ça a sonné.
J'écarquillai les yeux. Déjà ? La salle d'anglais était à demi vide. Jessica Stanley, une amie de Mike, nous attendait derrière celui-ci, l'air impatient, ses ongles parfaitement manucurés tapotant vivement sur un bureau.
- Les tables vont être prises, grouille-toi, râla Mike tandis que je me saisissais de mon sac, n'ayant pas quitté la veste d'Edward de la matinée.
Elle était devenue tiède, à la même chaleur que mon corps, et son parfum exquis s'était faufilée sur mes autres vêtements, jusqu'à mes cheveux. Je suivis maladroitement Jessica et Mike jusqu'à la queue du self ne manquait pas de vérifier dans les couloirs bondés, s'il n'y avait qu'une infime trace de lui, ou de ses frères et sœurs. Rien. Pas même à leur habituelle table ronde, actuellement vide. Où étaient-ils passés ?
- Tu vas au bal, Bella ? me lança Jessica.
Mike se retourna aussitôt, les mains tendues contre ses cuisses, un sourire crispé sur les lèvres. Jessica lui lança un regard noir.
- Hmm… Probablement pas, non.
-vourquoi ? C'est génial, le bal ! s'exclama Mike, avec une voix légèrement défaillante.
- C'est pas mon truc…
Il lança un regard furtif par-dessus ma tête, soupira puis se saisit du plateau que Jessica lui tendait en se retournant vers elle. J'allais en prendre un à mon tour, mais deux mains blanches l'attrapèrent par-dessus mes épaules.
- Salut, bredouillai-je, écarlate.
Edward se contenta de m'adresser un sourire ravageur et prit un plateau à son tour.
- Tu manges avec nous aujourd'hui ?
- V.. Vous ?
Je regardai rapidement la table ronde. Les quatre y étaient déjà installés, un plateau intact devant eux. Edward me poussa doucement en avant pour que je choisisse le plat. Je frissonnai à son contact tandis que Mike me lançant un coup d'œil rempli d'espoir. Je devais me laisser le temps du choix pour me décider. Ou plutôt pour me recomposer une voix à peu près potable. Un steak, des haricots vers. Je savais pertinemment que je ne mangerai pas la moitié, pourtant. Quel gaspillage.
- Pourquoi pas ? fis-je d'une voix que je voulais légère.
Il ne fut pas dupe, son sourire s'élargit d'autant plus. Il me guida à travers les tables, tandis que je me concentrai sur mes pieds. D'une part pour ne pas tomber, et de l'autre pour éviter de croiser les regards trop curieux autour de nous.
- Salut Bella, s'écria joyeusement Alice quand nous arrivâmes à leur hauteur.
- Salut Alice, fis-je timidement.
Je posai mes affaires près de la chaise à côté d'elle, puis m'installai alors qu'Edward tirait le tabouret à ma gauche.
- On dirait la veste d'Edward, ricana Emmett.
Je piquai un far et m'empressai de planter ma fourchette dans mon steak pour éviter de croiser son regard. C'est à ce moment-là que je rendis compte que toutes les personnes présentes dans la salle –ou presque- nous épiaient sans la moindre discrétion. J'en déduisis que je devais être une sacrée privilégiée pour manger avec eux. Les Cullen ne semblaient pourtant pas se rendre compte de l'attention toute particulière qu'on leur accordait, plus intense encore que d'habitude.
- Elle a oublié la sienne, se justifia Edward d'un ton léger.
- Bien sûr, renchérit son frère en éclatant de rire.
Quelques élèves sursautèrent. Je ne crois pas qu'il fut possible d'être plus gênée que moi en ce moment-même.
- Bella, tu as choisi ta robe ? me demanda Alice, comme pour changer de sujet.
- Ma robe, répétai-je, bouche bée.
Heureusement, je n'avais pas encore commencé à manger.
- Aah oui. La robe. C'est une tradition ici de se préparer pour un simple bal, un mois à l'avance ?
- Un « simple bal », répéta Alice, dépitée. Il ne se passe jamais rien ici, et il faut aller au moins jusqu'à Port Angeles pour trouver de belles boutiques. Alors oui, je m'y prends un peu à l'avance. Mais bon un mois ce n'est rien…
- Quand même. Et puis je ne pense pas y aller.
- Je croyais que tu avais dit ça pour évincer Tyler et Mike, intervint Edward, son sourire au coin sur les lèvres en faisant tourner une pomme sur le bout de ses doigts.
- Ben… Oui c'est vrai. Mais je n'irai pas, répondis-je en haussant les épaules.
J'essayai de prendre un ton décontracté et avalai quelques haricots verts en mastiquant plus que nécessaire.
- Même si on reste avec toi ? s'exclama Alice.
- Pourquoi devrait-on rester avec elle, elle a dit qu'elle ne voulait pas y aller, claqua une voix sèche.
Je redressai la tête et croisai le regard de Rosalie. Mes yeux étaient obnubilés par sa rage contenue, et ne virent qu'à peine les plateaux encore pleins des Cullen qui n'avaient pas l'air d'avoir l'intention d'y toucher. Son ton si puissant, si clair mais si menaçant avait formé une grosse boule dans ma gorge. Je relâchai ma fourchette qui s'écrasa sur le sol dans un tintement de métal, sans la regarder toutefois. Je ne pus m'empêcher d'admirer les magnifiques reflets blonds que les néons de la cantine produisaient sur ses boucles dorées. Sa colère était belle et impressionnante. Ses lèvres pulpeuses légèrement roses s'étiraient en une fine ligne. Sous la lumière artificielle de la salle, son personnage irréel semblait tout droit sorti d'un film des années 50.
- C'est bon Rosalie, on ne faisait que… se défendit Alice.
- Elle s'appelle Bella, l'interrompit Edward sans adresser un regard à son lutin de sœur.
Sa voix était dure et sans appel. Je frissonnai en percevant ses intonations, je serais restée pétrifiée de malheur si ça avait été moi qu'il avait fixée de la sorte. Mais Rosalie soutenait son regard, la mine hautaine.
- Bella n'a jamais dit qu'elle ne voulait pas, juste qu'elle ne le pensait pas, continua-t-il sa voix toujours aussi glaciale, mais étonnamment calme.
Puis ses iris se tournèrent vers moi, emplis d'une douceur infinie.
- Tu viendras avec moi, pas vrai Bella ? Je ne te forcerai pas à danser.
Il me sourit, gêné. L'or qui coulait dans ses yeux hypnotisa mon regard. Ses pupilles étaient empreintes d'une infinie douceur, et d'espoir. Je ne pus m'empêcher de flancher.
- Oui, répondis-je timidement.
- Alors la question est réglée, fit-il à Rosalie, son attention amère revenue. Tu as fini de manger Bella ?
- Oui.
J'avais du avaler deux bouchées de steak et trois haricots verts en tout. Tant pis je me rattraperai dans la soirée, mon appétit ayant été coupé. J'attrapai la veste d'Edward, il m'aida à l'enfiler en vaillant à ne pas toucher ma peau - à moins que ce n'eut été qu'une impression - et me suivit jusqu'à la porte du réfectoire en portant mon sac et le sien dans sa main gauche, dans un silence singulier.
Je repris une respiration normale en poussant la porte de sortie du bâtiment en pierres blanches.
- Elle ne m'aime pas.
Ce n'était pas une question.
Il passa devant moi sans un mot et m'entraîna jusqu'au parking. Je le suivis sans me demander où nous allions, totalement dépendante de ses pas. Il m'ouvrit la portière de sa Volvo et j'y entrai sans aucune hésitation. Ce n'est qu'après m'être installée confortablement sur le siège en cuir que mon enthousiasme trop débordant me parut évident et repérable. Je devais me calmer avant qu'il ne remarque que mes sentiments à son sujet prenaient une ampleur qu'il n'aurait pas aimé. Il s'installa à son tour, et prolongea le silence encore un peu plus, perdu dans ses pensées.
- Ce n'est pas ça, elle n'est pas habituée à voir d'autres gens c'est tout.
Il me fallut quelques secondes pour me souvenir de la conversation.
- Ne fais pas attention à Rosalie, elle s'habituera à ta présence.
Cela signifiait-il qu'il comptait me voir à ses côtés encore un petit moment ? Mon sourire s'élargit et il se mit à me fixer avec intensité.
- A quoi penses-tu pour être si joyeuse ? s'étonna-t-il un léger sourire aux lèvres.
Il devait être rassuré que je ne tienne pas rigueur aux paroles sèches de sa sœur. Cela aurait été le cas si sa présence ne m'avait pas fait perdre le fil de la discussion et oublier Rosalie.
- Je suis invitée chez des amis ce soir, mentis-je
- Ah bon, souffla-t-il en détournant son regard
Il me semblait avoir perçu de la déception dans sa voix. Il fixait à présent quelque chose par la fenêtre que je ne pouvais pas voir.
- Tu voudrais venir avec moi ? demandais-je
C'était tellement évident. Rien de mieux pour passer une soirée avec lui, sans sous-entendre qu'il s'agissait d'un rendez-vous –ce que j'aurais été bien incapable de proposer. Et je serais plus à l'aise pour rencontrer Jacob et Billy. Et pourtant, je ne pus m'empêcher de réaliser que je ne connaissais pas Edward depuis beaucoup plus longtemps. Comme si ma vie avait tourné autour de lui depuis toujours. Son corps se retourna dans ma direction.
- Où ça ?
Ses yeux brillaient d'intensité.
- A la Push.
- Non.
Sa voix claqua comme un fouet, impitoyable et sans délai.
