Plan 6 :
Visite guidée

La chambre était claire et resplendissante. Ses trois fenêtres laissaient passer les chauds rayons du soleil qui faisaient scintiller les lattes de bois verni du plancher. Une légère odeur de vanille s'exhalait de la pièce, qui respirait la tranquillité. Au milieu de cette paisible atmosphère, Amélie s'activait follement. Elle avait étalé sur le spacieux lit deux places, à la couverture cramoisie, bigarrée d'arabesques jaunes et orange, tous les habits qui lui avaient été offerts pour son séjour aux baraquements. Elle n'avait rien choisi, mais l'eût-elle fait, que le résultat aurait été le même. C'était comme si la personne qui avait sélectionné ces vêtements à sa place connaissait ses goûts dans les moindres détails. Tout lui plaisait vraiment, et elle ne savait que mettre. Ainsi, en petite tenue et les cheveux encore mouillés par la douche qu'elle venait de prendre, hésitait-elle entre la chemisette à fleurs roses et le t-shirt fuchsia à ourlets noirs. Il ne fallait pas qu'elle traîne, il l'attendait pour aller visiter avec elle les laboratoires. Elle se décida donc pour le t-shirt, qu'elle enfila rapidement, pour la seconde fois. Il était assez moulant et lui tombait un peu plus bas que les hanches. Il se fermait, sur le devant, par sept petits boutons noirs dont le dernier s'arrêtait au niveau du nombril. Elle compléta la tenue par un jean bleu marine, puis se retourna vers la glace, accrochée au mur à côté d'une fenêtre, et se contempla quelques instants. Cela lui allait très bien. La taille des vêtements s'ajustait parfaitement à sa mince silhouette et cela la surprenait agréablement, car elle n'avait même pas eu besoin de préciser ses mensurations. Les gens de Dharma la connaissaient-ils par coeur ? Après avoir ignoré son existence pendant trois ans, cela semblait étrange...

Souriant de satisfaction, Amélie resta un peu plus longtemps que prévu à s'admirer dans le miroir, pivotant sur les côtés, prenant des poses parfois ridicules. Cela la changeait. Enfin elle pouvait porter autre chose que cet horrible uniforme Dharma beige, qu'elle avait senti sur sa peau pendant trois ans : elle avait dormi avec, cuisiné avec, fait du sport avec... Quel calvaire ! Et dire que, le jour de son intégration, elle avait accueilli cet uniforme avec une joie prononcée ! Au bout d'une semaine passée dans le bunker à porter en permanence le même habit, elle avait bien vite déchanté... Mais aujourd'hui, tout était fini ! Elle avait roulé en boule l'uniforme hideux et l'avait jeté dans un coin de la chambre, projetant de le faire brûler ce soir, lors d'un grand feu de joie qu'elle organiserait dans le jardin.

Mettant fin à sa rêverie narcissique, elle glissa ses pieds dans une petite paire de baskets de toile noire et quitta la chambre.

Max était dans le salon, avachi sur un canapé, occupé à feuilleter un bouquin qu'il avait retiré de l'étagère. Lorsqu'Amélie passa à côté de lui, il releva la tête et dit :

- Déjà prête ?

Lui était toujours vêtu de sa tenue Dharma.

- C'est une merveilleuse idée qu'a eue Ben de mettre fin à l'obligation du port de l'uniforme ! Comment tu trouves ? demanda la jeune fille, en écartant les bras et en tournant sur elle-même, d'un air qui aurait pu paraître gracieux si elle n'avait hélas manqué de rentrer dans un mur, emportée par son élan.

Max, lui, avait reçu sur le visage des gouttes d'eau que les cheveux d'Amélie, tournoyant autour de sa tête lors de sa pirouette rocambolesque, avaient projeté dans les airs.

- Si tu fais quelques tours de plus, tu arriveras peut-être à sécher tes cheveux..., remarqua le garçon, qui s'essuya le visage. Tu sais, en utilisant la force centrifuge...

Amélie, comprenant que son camarade se moquait d'elle, sentit ses joues s'empourprer.

- Rappelle-moi pourquoi je dois partager cette maison avec toi ?

Max avait en effet été désigné pour cohabiter avec Amélie durant les trois jours qui leur restaient à passer sur l'île. Gregory et Chambertain, quant à eux, avaient été logés ensemble dans une maison à quelques mètres de la leur.

- Tu as réussi à me supporter pendant trois ans, tu peux bien me supporter trois jours de plus ! rétorqua Max.

Amélie dut admettre qu'il avait raison. Après tout, du moment qu'elle avait sa chambre à elle toute seule ! En plus, elle était beaucoup plus spacieuse que celle de Max, et elle avait un lit deux places ! Que rêver de mieux ?

- Tu viens avec moi voir les lapins ? proposa la jeune fille, tout sourire.

N'attendant pas vraiment la réponse de Max, elle ouvrit la porte d'entrée.

- Non, j'ai bien mieux à faire, répliqua le garçon, en lui montrant la couverture du livre : Guerre et Paix, de Tolstoï.

- A plus tard, alors ! s'exclama Amélie, en franchissant le seuil. N'oublie pas d'appuyer sur le bouton !

Elle referma la porte derrière elle et s'élança dans le jardin ensoleillé.

~::

Ben habitait la maison voisine - drôle de coïncidence. Amélie n'eut ainsi que deux pas à faire pour se rendre chez lui et frapper à sa porte. Il lui ouvrit presque aussitôt et l'invita à entrer. Ravie par tant d'amabilité - était-ce bien là l'homme qu'elle avait rencontré trois ans plus tôt et qui avait refusé si obstinément de la laisser monter à bord de son minibus ? -, la jeune fille pénétra dans la maison et vit du premier coup d'oeil que celle-ci était décorée avec un goût exquis.

Amélie n'était pas de nature à oser s'imposer chez les gens. Aussi préféra-t-elle rester dans l'entrée, tandis que Ben allait chercher sa sacoche dans le placard, au fond du couloir. Notre amie en profita pour promener son regard autour d'elle et admirer la décoration. L'agencement des pièces était identique à celui de la maison où elle logeait : à gauche, la salle à manger, composée d'une petite table en bois carrée, munie de quatre chaises, avec, juste derrière, la cuisine ; à droite, le salon, qui consistait en deux canapés disposés autour d'une table basse ; la seule différence résidait dans la présence d'un bureau, qui semblait présider ce salon, et derrière lequel se dressait une immense bibliothèque, croulante de livres.

Juste à côté d'Amélie, à sa droite, se tenait aussi un petit meuble en bois foncé, sur lequel était posée une horloge qui indiquait 14 heures 45. Et au-dessus, deux cadres étaient accrochés au mur : deux photos de la même petite fille aux cheveux bruns, longs et ondulés. Sur l'une des photographies, qui était en noir et blanc, la fillette ne paraissait pas avoir plus d'un an ; sur l'autre, elle était coiffée d'un serre-tête.

Ben, fin prêt, son sac en bandoulière sur l'épaule, rejoignit Amélie.

- C'est votre fille ? s'enquit-elle, en montrant les photos.

Le jeune homme aux cheveux bruns leva la tête et contempla les cadres d'un regard attendri. Amélie remarqua le discret sourire rêveur qui se dessinait sur ses lèvres. Ce sourire était si différent de ceux qu'il lui avait adressés auparavant... Celui-ci était sincère.

- Oui, répondit le brun. Elle s'appelle Alex.

Amélie regarda tour à tour Ben et Alex photographiée.

- C'est vrai qu'elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau, constata-t-elle.

- Vraiment ? ne put s'empêcher de sortir le jeune homme.

C'était bien la première fois qu'on lui faisait une telle remarque, et pour cause... Décidément, cette fille avait tout faux...

- Oui, certifia-t-elle. A part les yeux, peut-être...

Amélie se pencha plus en avant pour pouvoir mieux examiner les photographies. Grâce au ciel, la fillette avait échappé aux yeux globuleux de son papa.

- Oui, reprit Amélie. Elle doit avoir les yeux de sa mère.

« Ou de son vrai père » compléta Ben, en pensée.

Sur ce, il rouvrit la porte d'entrée, sortit sur la terrasse dont le bois craqua légèrement sous ses pas, laissa passer Amélie, puis referma la porte à clé. A cet instant, le cerveau de la jeune fille s'embrouilla : Ben était-il seul, à la maison ? Si sa femme avait été là, elle se serait manifestée... Mais sa fille ? Alex était peut-être en train de faire la sieste ? S'il la laissait toute seule, enfermée, ce n'était pas prudent...

- Alex ne vient pas avec nous ? s'inquiéta-t-elle.

- Oh, non... Alex a été invitée à un goûter d'anniversaire, chez les parents du petit Karl, qui fête ses quatre ans.

- Ah ! Et Alex, au fait, quel âge a-t-elle ? demanda Amélie, en suivant Ben dans le jardin.

- Trois ans. Elle aura ses quatre ans en novembre...

C'était une réponse évasive, mais Amélie n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Et il ne tenait pas à préciser la date qu'il avait arbitrairement choisie pour célébrer l'anniversaire de sa fille, lui qui ne connaissait malheureusement pas le jour exact où elle était née.

Tout en marchant, les deux jeunes gens passèrent à côté de la maison où étaient logés Gregory et Chambertain. Ils continuèrent leur route sans s'arrêter. Amélie était la seule que Ben avait réussi à convaincre d'aller visiter le laboratoire d'étude sur la fécondité. Les trois autres, trop sonnés encore par ce chaud et froid qu'avait été pour eux le brunch délicieux, précédé de la nuit cauchemardesque, avaient préféré rester cloîtrés chez eux, en signe de protestation. A présent, ils étaient certainement en train de bouder et de se demander ce qu'ils devaient penser de Ben... Pour Amélie, le choix était déjà fait, et elle embrassait avec gaieté les nouveaux objectifs du projet Dharma.

Sortant du quartier résidentiel des baraquements, Ben Linus et Amélie Huxley arrivèrent devant une longue bâtisse au bois peint de l'éternelle couleur jaune moutarde, et à la toiture recouverte d'ardoises. La façade qui se présentait à eux était surmontée d'un petit toit en bois soutenu régulièrement par des poutrelles blanches. Ce toit, incliné de façon à faire ruisseler par terre l'eau de pluie, servait à protéger les douze cages à lapins qui étaient posées sur le sol, de part et d'autre de la grande porte d'entrée : six cages à gauche et six cages à droite (les trois du dessus empilées sur les trois du dessous).

- Nous y sommes, déclara Ben. Voici le laboratoire où nos experts en biochimie mènent des expériences visant à percer les secrets de la natalité sur l'île. Vous avez peut-être reconnu le bâtiment ? C'est notre ancien garage à minibus, que nous avons légèrement transformé.

- Ca alors ! s'exclama Amélie, qui n'avait aucun souvenir du garage. Mais où sont donc passés les minibus ?

- Comme nous ne nous en servions plus, nous les avons détruits. Nous avons récupéré les pièces détachées, ainsi que les tôles en métal, et nous les avons expédiées sur le continent, à bord du sous-marin, ce qui a permis de financer une petite partie de nos recherches. Même si notre principal donateur reste bien sûr M. Hanso.

Amélie, n'ayant aucune idée de qui était M. Hanso, écoutait d'une oreille captivée. Ben aurait tout aussi bien pu lui conter qu'il s'était débarrassé des minibus en les précipitant du haut d'une falaise, que la jeune fille n'aurait pas même sourcillé. Si lui était un spécialiste du mensonge, elle était une catastrophe de crédulité.

En s'approchant de la bâtisse, Amélie remarqua qu'au-dessus des cages de gauche était peint sur le mur le symbole « mâle » ; au-dessus des cages de droite, le symbole « femelle ». Quelques cages étaient vides, seulement tapissées de brindilles de paille et de graines. Les autres abritaient de gros lapins blancs. Certains étaient angora et possédaient des oreilles si longues qu'elles touchaient le plafond de la cage et se recourbaient vers l'avant. Tous étaient très mignons et Amélie poussait des petits gloussements de satisfaction à leur vue. On aurait dit une fillette que son papa emmenait dans une ferme pour animaux.

Ben poussa la porte et pénétra dans le laboratoire. Les choses sérieuses commençaient là. L'intérieur du bâtiment était uniquement éclairé à l'aide de lampes au néon qui crachotaient une lumière pâle et fragile. Un système d'aération tournait en permanence, son vrombissement résonnant comme un ronron perpétuel. Une odeur de produits chimiques emplissait néanmoins la salle et Amélie se crut de retour au lycée de Portland, dans la salle de travaux pratiques, écrabouillant ses clous de girofle dans un mortier pour en extraire l'essence. Trois grandes paillasses, disposées parallèlement, occupaient le centre du labo. Sur leurs carreaux blancs étaient posés divers béchers et tubes à essais remplis de solutions colorées ; quelques fioles, aussi, et des boîtes de Petri. Cinq individus en blouse blanche travaillaient, assis sur leur tabouret et penchés sur leur microscope, ou bien debout et procédant à des dosages précautionneux. Sur la gauche, à côté d'une vitrine en bois marron, massive, qui renfermait de multiples pièces de verrerie, étaient alignées et empilées d'autres cages à lapins, elles aussi séparées en deux groupes, selon les symboles mâle et femelle. Sur la droite, d'autres tables carrelées longeaient le mur, mais celles-ci étaient surmontées de hottes aspirantes et leur accès était protégé par des vitres en plastique, coulissant verticalement. A proximité avait été installé un enclos grillagé immense, dans lequel avaient été mélangés un demi-douzaine de lapins, sautillant joyeusement au milieu des brindilles et des graines. Enfin, contre le mur qui faisait face à l'entrée, se dressaient des étagères remplies de bocaux, ainsi qu'un tableau noir sur lequel les scientifiques avaient griffonné des équations compliquées.

- Ah ! Bonjour Ben ! dit un homme en blouse blanche, qui se présenta devant Ben et Amélie.

Il avait des cheveux châtains très fins, et portait, devant ses yeux bleus injectés de sang, des lunettes énormes, à la monture noire très épaisse.

- Toujours pas de nouvelles du lapin qui a disparu de sa cage hier matin ? s'informa-t-il.

- Si, répondit Ben. Nous l'avons retrouvé hier soir, je l'ai laissé chez moi quelque temps, pour Alex...

- Ah ! Très bien ! fit le châtain, soulagé. J'avais peur que ce soit Ethan qui l'ait enlevé pour le disséquer...

Amélie ouvrit de gros yeux ronds médusés - elle était une fervente protectrice des animaux. Ben, lui, ne parut pas surpris, et se dirigea d'un pas tranquille vers les cages à lapins, pour commencer la visite guidée. Notre amie, se joignant à lui, remarqua alors que ces cages-ci étaient numérotées à l'aide de petites étiquettes collées sur les grilles. Chaque lapin portait sur le dos un énorme chiffre dessiné à la peinture noire, qui correspondait au numéro de la cage qu'il occupait. « Ingénieux » pensa Amélie qui, pour une fois, pigea le système du premier coup. Grâce à ce tatouage, les scientifiques pouvaient différencier les lapins, une fois qu'ils les rassemblaient dans l'enclos, à l'autre bout de la salle.

- La lapine n° 12 a été fécondée le mois dernier par le lapin n° 3, expliqua Ben.

Amélie observa les deux rongeurs. La femelle avait les yeux clos et les oreilles rabattues sur le dos ; elle somnolait paisiblement. Le mâle, lui, était debout sur ses deux pattes arrière, et regardait Amélie avec des yeux rouges luisants, son museau rose frétillant. Il avait tout du mâle vigoureux et en parfaite santé, fier de son coup. « Brave bête ! ».

- La lapine n° 9, elle, a été fécondée le même jour, par insémination artificielle. Le donneur est le lapin n° 6.

- Vous vous arrangez toujours pour que la somme fasse 15 , ou bien c'est une pure coïncidence ? lança la mathématicienne, intriguée.

Mais lorsqu'elle vit le mâle n° 6, elle avala sa salive de travers : l'animal était couché sur le dos, les quatre pattes en l'air. Ses oreilles étaient étalées sur la paille, de part et d'autre de sa tête, et ses deux dents de devant, sortant de sa bouche entrouverte, pointaient funestement vers le plafond de sa cage.

- Euh... Vous êtes sûr qu'il va bien ? s'inquiéta Amélie.

Ben se pencha vers la cage et fronça les sourcils.

- Il est pas dans son assiette..., ajouta la jeune fille.

Le brun se détourna finalement des rongeurs et s'avança vers la paillasse la plus proche.

- Christopher, dit-il en retrouvant l'homme aux cheveux châtains et aux lunettes démesurées, tu iras voir la cage n° 6, le lapin n'a pas l'air en forme...

Le chimiste acheva de verser sa coupelle de granulés blancs dans un bécher rempli d'une solution incolore, puis obéit à Ben. Pendant ce temps, celui-ci présenta la table de travail à Amélie.

- Sur cette paillasse sont effectuées toutes les étapes de la fécondation in vitro...

Ben fut coupé par la voix de Christopher qui s'écriait depuis les cages : « Bah qu'est-ce qui t'arrive, mon p'tit ? ».

- Les tubes sont conservés dans cette boîte frigorifique, reprit le jeune homme, en posant sa main sur un mini congélateur portatif.

La marche reprit à travers la salle, et Ben emmena Amélie voir l'enclos à lapins. Tous avaient leur numéro peint dans le dos, et il était très amusant de les voir se courir après, car ils ressemblaient ainsi à des joueurs de foot engagés dans un match trépidant. Le but seulement était différent...

- C'est ici que nous les rassemblons pour qu'ils puissent se reproduire. Sur la paillasse d'à côté, nos chercheurs étudient les prélèvements de placenta qu'ils réalisent chaque jour sur les femelles enceintes.

- Comment s'y prennent-ils pour prélever le placenta ? se renseigna Amélie.

Une petite femme potelée, aux cheveux noirs attachés en une queue de cheval, redressa la tête de son microscope et répondit à Amélie avec un sourire jovial :

- Nous leur plantons une aiguille dans le ventre !

Notre amie mit quelques secondes avant d'encaisser le choc de cette phrase.

- Et vous leur faites ça tous les jours ? s'exclama-t-elle. Mais vous allez les transformer en passoires !

- Pouf ! Pensez-vous ! fit la grassouillette en rigolant. Ils ont la peau dure ! Tiens, Ben, tu veux venir jeter un oeil ?

Elle lui laissa sa chaise pour que le jeune homme puisse s'asseoir.

- A combien de semaines remonte la fécondation ? demanda-t-il, avant de coller son oeil contre le microscope.

- Seize semaines, et toujours rien à signaler.

Les deux individus s'engagèrent ensuite dans une passionnante conversation à propos de l'évolution de l'oeuf, employant des termes techniques et tout un jargon biologique auquel Amélie ne comprenait strictement rien. Laissée ainsi sur le banc de touche, au milieu de cet échange d'informations dont le sens lui échappait, elle se mit à étudier Ben, courbé sur le microscope. Quelques mèches rebelles de ses cheveux bruns lui tombaient sur le front. Ses deux mains étaient posées à plat sur les carreaux blancs de la table, de chaque côté de l'appareil optique. Ses ongles étaient propres, coupés courts. Ses doigts étaient longs et forts. Amélie observa plus particulièrement ceux de sa main gauche... Il n'avait pas d'alliance.

- Vous voulez regarder ? proposa alors Ben, ce qui fit sursauter Amélie.

- Euh... Oui..., répondit-elle, en sentant son coeur qui s'était brusquement mis à battre la chamade.

Elle prit place de façon très maladroite sur la chaise que lui laissa Ben et se pencha à son tour sur le microscope.

- Vous voyez la cellule, un peu en haut, à droite ? demanda l'homme.

Amélie, fronçant les sourcils, colla un peu plus son oeil contre l'oculaire. Elle ne voyait rien du tout.

- Oui, oui, assura-t-elle cependant.

Elle savait qu'elle était une calamité en sciences naturelles et elle ne voulait pas faire perdre son temps à Ben.

- A l'intérieur, vous pouvez distinguer comme une petite bille noire. C'est le noyau.

- Hm hm, acquiesça Amélie.

Pour elle, c'était le néant total. Elle flottait dans les limbes d'un cytoplasme blanchâtre et cherchait encore la cellule.

- C'est impressionnant, quand on pense que ce blastocyste est le résultat de l'évolution d'un tout petit ovule !

- A ce propos, lança Amélie, qui releva la tête, ne se sentant pas le courage de simuler davantage, vos oeufs brouillés de ce matin étaient délicieux !

::~

Il ne restait plus qu'une paillasse à aller voir : celle du milieu, que Ben avait étrangement réservée pour la fin de sa visite. Mais avant cela, Amélie émit son souhait de faire un tour à la nursery. Elle s'imaginait déjà des lapereaux tout roses placés bien au chaud dans des couveuses, tétant les yeux fermés des biberons tendus par des mains humaines bienfaitrices.

- Avec toutes les naissances qu'il doit y avoir ici, vous avez bien une nursery ! renchérit Amélie, qui ne voyait pas pourquoi le visage de Ben s'était soudain décoloré.

Le jeune homme lui dit de le suivre à la paillasse du centre, et qu'alors elle comprendrait.

Un lapin éventré gisait au milieu de la table, couché sur le dos dans un plateau à dissection. Ses quatre pattes écartées étaient fixées au fond cartonné du plateau à l'aide d'aiguilles, de même que les deux morceaux de peau découpés de part et d'autre de l'abdomen.

- Ah ! Là ! s'écria Amélie, pointant un index scandalisé vers la pauvre bête. Vous voyez que vous leur faites du mal !

- Ce lapin est une femelle qui avait atteint le terme de sa grossesse hier après-midi, expliqua Ben d'un air sombre. Elle n'a pas survécu à l'accouchement.

- Et... Et les petits ? balbutia notre amie, saisie de tristesse.

- Morts aussi. Nous les avons mis là-bas, dit Ben en désignant le bout de la paillasse, si vous voulez les voir...

- Oh, mon Dieu ! Non ! Ca suffit ! s'horrifia Amélie, en se plaquant une main sur la bouche et en faisant volte face.

- Aucune femelle n'a réussi à survivre à la mise au monde de ses petits. C'est pourquoi nous n'avons jamais eu de naissances. Et hélas, il en va de même avec les êtres humains habitant cette île...

Amélie regarda Ben bouche bée.

- Toutes les femmes qui tombent enceintes sur cette île meurent systématiquement des suites d'un accouchement trop douloureux. C'est depuis que nous avons découvert ce phénomène que nous menons nos expériences sur les lapins, connus pour se reproduire assez facilement...

- Je vois..., fit Amélie, d'un air attristé. Mais vous conduisez donc toutes ces femelles à la mort, si j'ai bien compris ?

- Rassurez-vous, leur mort a aussi son utilité puisque ces lapines, ne présentant aucun symptôme de maladie, sont envoyées directement à la boucherie pour être mangées dans les jours qui suivent.

- Vous avez une boucherie ici ?

- Oui, mais nous en ferons la visite peut-être une autre fois...

~::

Ben et Amélie regagnèrent tranquillement les pavillons. Sur le chemin, ils continuèrent à parler de cette sinistre fatalité qui s'abattait sur les femmes enceintes. A mesure qu'ils discutaient, Amélie sentait dans la voix de Ben comme une émotion contenue : ces décès liés à des accouchements pénibles semblaient particulièrement l'affecter, et bientôt la jeune fille se demanda s'il n'avait pas connu une personne de son entourage qui était morte à cause de sa grossesse. Alors elle pensa à sa femme... Etait-il marié ? Elle ne lui avait pas vu d'alliance, mais peut-être la gardait-il précieusement au fond d'un tiroir ? Et puis, il avait une fille... Mais peut-être... Peut-être sa femme était-elle morte, et avait-il enlevé la bague depuis ce jour... Peut-être était-elle morte justement des suites de la venue au monde d'Alex ? Amélie se mit alors à regarder le brun d'un air navré.

Ben, que l'évocation de ces grossesses tragiques faisait irrémédiablement repenser à sa mère, remarquait les regards préoccupés que lui jetait Amélie. De toute évidence, la jeune fille s'inquiétait pour elle. Il fallait dire qu'elle avait passé trois ans à vivre enfermée dans un bunker, entourée par trois mâles en rut - le prof de maths n'était pas à exclure du compte - qui, au bout d'un certain temps d'abstinence, avaient bien fini par ne plus tenir. Quoi de plus normal qu'ils se soient tous jetés sur la seule fille qu'ils avaient eue sous la main ? Elle avait certainement dû leur céder. « Ah ! Il a dû s'en passer, des choses, dans ce bunker ! » pensa Ben, ironiquement. C'était le résultat inéluctable de la promiscuité et du mélange des sexes. Imperceptiblement, le jeune homme se figura l'enclos à lapins... Oui, c'était exactement cela.

Comment Ben aurait-il pu concevoir, dans son esprit tordu, que ces quatre individus avaient passé ces trois années entières à faire des exercices de maths, dans la plus pure chasteté ?

Si Amélie n'avait pas accouché dans le bunker, cela relevait de la chance uniquement. Si à présent elle était enceinte, elle n'avait plus à s'en faire : dans trois jours, le sous-marin la ramènerait chez elle, et elle pourrait mettre au monde son bébé en toute sécurité. Une seule question trottait encore dans la tête de Ben : qui pourrait bien être le père ? La jeune fille elle-même serait sans doute incapable de le dire...

La conversation prit fin, et les deux jeunes gens marchèrent côte à côte silencieusement. Dans l'air tiède, le roucoulement des oiseaux était ponctué par des rires et des cris tapageurs, qui paraissaient assez proches. Mais Amélie n'y prêta guère attention, car elle était perdue dans ses pensées, songeant à cette visite du labo qui lui avait, somme toute, bien plu, et qui lui avait rappelé quelques souvenirs de lycée, du temps où elle galérait en travaux pratiques de biologie. Que voulez-vous ? Elle était brillante en maths, physique, chimie, mais elle ne pouvait pas être douée partout ! Il n'y avait, à vrai dire, que deux matières qui lui posaient problème à l'époque : la biologie et le sport. Oui, car le lycée, c'était aussi le temps où elle jouait au volley et où elle se prenait dans les filets ; où elle jouait au football et où elle se recevait le ballon en pleine tête...

BAM !

Amélie s'écroula raide morte dans l'herbe, les bras en croix.

Le ballon ovale qui l'avait frappée à la tête vint la rejoindre par terre avec deux petits rebonds mats. Ben se retourna dans tous les sens pour chercher d'où était venu le coup. Tous les deux étaient arrivés sans s'en rendre compte dans une allée plus large que les autres et qui servait traditionnellement de terrain de jeu pour les matchs de foot qu'organisaient les Autres certains soirs. Ben vit accourir vers lui Gregory Thomson, vêtu d'un jean bleu et d'un t-shirt vert trempé de sueur. Sa figure était luisante et rougie par l'effort.

- Greg, t'aurais pu faire attention, quand même ! s'écria Tom qui, debout à quelques mètres devant, gardait les deux mains en l'air, rapprochées l'une de l'autre, signe qu'il s'était apprêté à réceptionner le ballon qu'avait voulu lui envoyer le blond.

- Amélie, est-ce que ça va ? s'inquiéta celui-ci, accroupi à côté du corps de la jeune fille, une main posée sur son épaule.

Il la retourna sur le dos et put entendre la blessée grommeler « Qui est le crétin qui a... ».

Un peu plus loin, Max Wakefield, en jean bleu et t-shirt rouge, se tordait de rire. Trois autres personnes au service de Ben se tenaient là, attendant avec un sourire moqueur que la malheureuse, affalée par terre, se remette debout. L'incident semblait avoir interrompu un match de foot déjà bien engagé. Ben ignorait la constitution des équipes, mais aucune trace d'animosité ne se lisait sur le visage des joueurs : tous paraissaient au contraire bien s'amuser.

Lorsqu'elle fut remise sur pieds, Amélie s'épousseta, puis elle dévisagea Gregory d'un regard haineux. Elle qui le croyait barricadé dans sa chambre, réfractaire à l'idée de sympathiser avec « ces gens-là »... Voilà qu'elle le retrouvait en train de jouer au foot en compagnie de Max et de quatre autres membres du projet Dharma. Et pourquoi diable cela ne l'étonnait-il pas ? Gregory et Max avaient toujours été des adeptes du football américain, chose bien originale aux Etats-Unis. Au lycée, tous les deux jouaient dans l'équipe des Red Frogs - celle de la première classe de terminale scientifique -, et Gregory, avec son charisme et son exubérance innés, en était naturellement le capitaine : il fallait le voir courir à corps perdu après le ballon, tel un chiot fou qui va chercher le nonoss que son maîmaître lui lance : la langue ballottant dans tous les sens, les yeux braqués sur l'objectif ; il fallait l'entendre hurler, lorsqu'il apercevait son fidèle ami Max qui s'approchait des buts : « Wakefiiiiield ! Dans l'miiiiille ! » - il est des gens qui ont un besoin maladif de se faire remarquer ; enfin, il fallait le voir retirer son t-shirt rouge et blanc, frappé dans le dos du numéro 17 et imbibé de transpiration, pour exhiber à la foule son torse nu dont il était si fier, au risque de se voir convoqué deux jours plus tard dans le bureau du proviseur pour atteinte à la pudeur. Oui, c'était sans doute comme ça qu'il avait pu séduire Vicky Balmer, l'une des pom-pom girls.

Gregory avait déjà ramassé le ballon et regagné le terrain improvisé. Il plaça la balle au-dessus de son pied droit, prêt à taper dedans.

- Attention ! Rangez les pots de fleurs ! s'écria un des joueurs, en riant.

- Jeffrey ! Attends un peu de voir mon prochain but ! répliqua le blond, tout aussi hilare.

Il shoota dans le ballon et celui-ci décrivit une parabole dans les airs. C'était un beau tir tendu. A l'autre bout du terrain, un joueur se précipita pour récupérer le projectile. Ben - que Tom, essoufflé, avait rejoint - considérait ce match amical comme une nouvelle victoire : Gregory et Max avaient finalement changé d'avis et ne regardaient plus les siens d'un oeil hostile. La paix était faite, tout était rentré dans l'ordre. S'il avait réussi à convaincre Amélie de ses bonnes intentions en l'appâtant par de la nourriture, les Autres s'étaient chargés de convaincre les deux garçons en les appâtant par un match de football. Il ne restait plus qu'à se charger du prof, qui semblait être le plus difficile des quatre à manipuler, en partie parce qu'il avait connu Horace Goodspeed et que cela mettait Ben légèrement mal à l'aise.

Amélie, elle, remarqua la présence de Chambertain, et son esprit fut subitement assailli par des pensées outragées : comment ? Un homme aussi cultivé pouvait-il se compromettre en participant à un jeu d'une telle brutalité ? « Non mais regardez-les ! De vrais gamins ! ». Puis, voyant l'enseignant immobile et les bras croisés, elle comprit qu'il ne jouait pas, et poussa un soupir de soulagement. Elle pouvait s'approcher de lui.

- Ils ont l'air de s'éclater, aux baraquements..., commenta la jeune fille, pour amorcer la conversation.

- Oui, ça fait bientôt une heure qu'ils jouent..., répondit Chambertain.

- J'ai eu l'occasion de faire un tour à la salle des jeux, hier soir, et la pièce était bien fournie : billard, ping-pong...

- C'est vrai qu'ils semblent toujours trouver de quoi s'occuper, confirma Chambertain. Je me suis promené dans le coin, cet après-midi, et j'ai vu qu'ils avaient des pistes cyclables et des terrains de tennis...

- Des terrains de tennis ? répéta soudain Amélie, d'une voix surexcitée.

Bien sûr, ses années de lycée lui avaient révélé qu'elle était nulle dans la plupart des sports, mais cela ne voulait pas dire qu'elle les détestait tous. Même si elle rechignait souvent à fournir le moindre effort - comme c'était le cas pour les courses d'endurance, où elle traînait toujours à l'arrière du peloton -, elle n'hésitait pas, cependant, à se dépenser lorsqu'il s'agissait des rares sports qu'elle aimait. Le tennis, en particulier, la stimulait outre mesure : l'idée d'affronter quelqu'un en duel, la sensation de puissance qui la parcourait lorsqu'elle frappait dans la balle et que celle-ci fusait dans les airs à toutes vitesses, les tranches de rigolade qu'elle se payait lorsqu'elle renvoyait la balle n'importe comment... Tout cela lui plaisait beaucoup.

- Oh ! Dr Chambertain, ça vous dirait de faire une partie de tennis avec moi ?

- Oh non, Amélie, tu sais bien que j'ai toujours mal à mon bras, expliqua le prof d'un air désolé. Je serai incapable de manier la raquette correctement...

- Ah oui, c'est vrai ! lança Max, qui venait justement de rejoindre son professeur pour faire une pause. A force d'avoir appuyé sur un bouton toutes les 108 minutes pendant trois ans...

Chambertain jeta au garçon un regard venimeux.

Amélie, elle, baissa la tête, un peu déçue. Elle avait oublié que son prof souffrait d'une douleur musculaire en haut du bras droit. Il lui avait raconté cela, un jour, dans le bunker, alors que, cherchant à faire sa connaissance, elle l'avait interrogé au sujet du sport qu'il pratiquait. Il lui avait confié avoir été jadis un champion de beach-volley. Mais depuis que cette mystérieuse douleur était apparue, lui causant bien de la peine dans ses smashs, il avait dû abandonner ce sport, suivant les conseils de son médecin. Cette douleur musculaire expliquait aussi pourquoi, en cours de maths, il poussait parfois de petits grognements plaintifs lorsqu'il levait son bras droit pour écrire au tableau, et pourquoi il appliquait quelques fois sa main gauche sur son biceps tendu. Amélie, de son côté, soupçonnait plutôt son professeur de souffrir de rhumatismes...

Chambertain, remarquant le désappointement sur le visage de son élève, lui dit alors :

- Pourquoi ne demandes-tu pas à Ben ? Je suis sûr qu'il acceptera !