3 Novembre 1953
Quelques chuchotements disciplinés agitèrent mon audience. L'homme leva sa main dans un geste doux.
- S'il-vous-plaît, s'il-vous-plaît ! Pouvez-vous répéter ce que vous venez de nous dire ?
- Ce que je... ? Vous voulez que je répète... ?
- Simplement ce que vous venez de dire, oui, s'il-vous-plaît.
- Eh bien, il semblait pouvoir contrôler mon poing. Mon bras et mon corps tout entier, en fait. Il m'a obligée à me frapper.
- Vous venez donc de nous confirmer qu'il a contraint votre corps à effectuer certains mouvements sans faire usage de la force physique ? Suis-je correct ?
- O-oui, c'est ce que je viens de dire.
Les chuchotements s'amplifièrent. Je restais perplexe.
- Pouvez-vous décrire de manière plus précise votre ressenti à ce moment-là ? Vous parliez tout à l'heure d'une sorte de force invisible, n'est-ce pas ?
- Oui, euh... Je ne saurais pas l'expliquer de manière totale... Euh... Très bien, imaginez que votre corps est engourdi, presque insensible, comme si votre circulation sanguine avait été ralentie, ou coupée, je ne sais pas... Imaginez que votre corps vous semble un peu étranger. Voilà, c'est ça, brusquement la perception que vous avez de votre corps devient floue. Il est à vous, mais il est distant. Et, euh, ensuite, c'est comme si quelque chose d'extérieur venait l'habiter. C'est une force, elle ne vient pas de vous, mais elle pénètre votre corps et elle le contrôle de l'intérieur.
La salle ne s'était tue qu'un bref instant, le bourdonnement léger des échanges repris presque aussitôt.
- C'était compréhensible ? fis-je en jetant un regard vers l'homme
Il me sourit. Il avait le sourire préoccupé de l'adulte qui cache sa propre inquiétude à l'enfant dont il veut préserver l'innocence.
- Parfaitement, merci beaucoup. Vos mots auront été pour le moins éclairants.
Une femme éleva la voix en se penchant vers l'homme. Il secoua la tête et ordonna au reste de l'audience de se taire. La femme attarda ses grands yeux noirs sur moi avec une évidente curiosité, et se mit à parler avec prudence :
- Ce que vous avez décrit semblent être les effets du sortilège Imperium. Le sorcier qui l'utilise prend le contrôle de la personne de son choix. Ce que vous devez savoir, c'est que l'utilisation de certains sorts est réglementée par notre législation. L'Imperium fait parti des Sortilèges Impardonnables, son usage est donc puni par la loi. Vous comprenez ?
Un sortilège ?
- Oui... Vous suggérez que Tom aurait utilisé ce... je veux dire ça contre moi ? Sur moi ?
- Oui, et non, Miss Mave. A ce moment-là, Tom Jedusor n'était pas au fait de son appartenance au monde des sorciers.
Une violente envie de rire pressa ma gorge, et ma bouche se tordit en un sourire nerveux. "Sorciers."
- Ainsi, continua-t-elle, il est impossible qu'il ai voulu utiliser le sortilège de l'Imperium en particulier. Il semble pourtant clair que sa volonté était de contrôler votre corps. Ce qui nous amène à notre deuxième point : il a essayé, et manifestement il a réussi. Avant que vous ne parveniez à lui échapper, il vous a obligé à vous immobiliser puis à vous frapper. Les manifestations magiques - plus ou moins spontanées et donc plus ou moins conscientes - sont couramment observées chez les jeunes sorciers. Certaines peuvent être étonnamment puissantes, quand l'enfant est agressé ou menacé par exemple. Dans ces cas de figures précis, la magie consiste en un mécanisme défensif. Ici, Tom Jedusor semble avoir voulu vous blesser.
Elle s'exprimait avec une immense précaution, jetant régulièrement des regards hésitants à l'homme dirigeant mon semblant d'interrogatoire. Celui-ci se décida enfin à parler. Sa voix calme fit taire tout le monde autour de lui.
- Merci Hili, je pense que vous avez rendu la chose plus claire pour chacun d'entre nous. Ce raisonnement nous oblige à considérer l'acte du jeune Jedusor sous deux aspects. Tout d'abord, l'intention, qui est condamnable. Il a voulu vous contrôler, dans le but de vous terroriser et de vous blesser. Secondement, le pouvoir qu'il avait à sa disposition, pour parvenir à un tel résultat, semble démesuré par rapport à son jeune âge. Vous comprenez donc nos inquiétudes.
- Euh... oui, je crois. Margot m'a dit quelque chose de similaire...
- Margot a certainement compris les enjeux de ce que votre... histoire avec Tom Jedusor implique. Elle a toujours eu un esprit très vif. Une jeune femme brillante.
Il prononça ces derniers mots faiblement, l'air absent et préoccupé.
Un silence s'installa dans les rangs de l'assemblée informelle autour de moi. Chacun semblait vouloir dire quelque chose, mais, n'osant pas, restait suspendu dans son élan, la bouche entrouverte et le regard incertain. Certains lançaient des regards avides dans ma direction, que je tâchais d'éviter au maximum. Mon énervement grandissait de seconde en seconde. L'homme brisa finalement le silence dans un soupir :
- Bien. Bien, bien... Merci beaucoup pour votre témoignage, Virginia. Margot ne devrait pas tarder, vous pouvez probablement l'attendre dans le couloir.
Une manière extrêmement polie de me mettre à la porte.
- Ah... très bien. Euh, merci, au revoir.
- Merci à vous.
Une fois hors du bureau, après m'être assise contre le mur de pierre froid, je pris finalement le temps de penser à tout ce que j'avais appris depuis ce matin. Trop. Pas assez. Chaque nouvelle personne rencontrée aujourd'hui n'avait fait que me poser des questions ou énoncer des faits ne faisant aucun sens à mes yeux. Sorciers. Sortilèges. Pouvoirs magiques. Ecole de sorcellerie.
De l'autre côté du couloir, à une distance de quelques mètres, une épaisse porte en bois noir s'ouvrit sur un jeune homme visiblement furieux. Il resta un moment dans l'encadrement, les yeux plissés, son torse se soulevant au rythme d'une respiration profonde et saccadée. Quelqu'un à l'intérieur de la salle hurla "DEHORS, HAYES !"
"Hayes" claqua brusquement la porte derrière lui, son visage déformé par le ressentiment, et traversa vivement le couloir dans sa largeur pour venir s'appuyer sur le mur de pierre. Il cracha sèchement tout un tas d'insultes, qui semblaient comme un sifflement continu s'échappant d'entre ses mâchoires crispées. Finalement, il tourna son visage hostile dans ma direction, et, pendant une fraction de seconde, il me gratifia d'un regard particulièrement agressif. Après avoir décidé, j'imagine, qu'en tant que figurante de sa vie, je ne méritais peut-être pas de subir sa colère, son regard s'adoucit légèrement. Il lança :
- Hé. Salut. Moi c'est David.
- Salut. Virginia.
- Désolé que tu ai dû voir ça.
Il fit un discret mouvement de tête vers la porte noire.
- Pas de souci.
- Je me suis encore engueulé avec McGo. Enfin, tu sais ce que c'est.
Il m'adressa un clin d'oeil.
- T'as bien étudié ici, non ? Ta tête me dit vaguement quelque chose...
- Ah... Non, pas du tout... Je... Euh, j'ai étudié ailleurs.
Une brusque sensation de chaleur se mit à courir mes joues. Je n'avais jamais été particulièrement douée pour l'improvisation.
- A l'étranger ? C'est génial !
- ...mh, ouais, ouais, c'est bien...
Alors que David se penchait un peu plus dans ma direction, dans l'attente de précisions, un bruit de chaussures à talon claquant vivement sur le sol en pierre retentit à l'autre extrémité du couloir. Margot, un ange venu du ciel pour me sauver de ce qui s'annonçait comme une des conversations les plus inconfortables de ma vie. Elle arriva rapidement à notre hauteur.
- Bonjour Miss Droope ! cria David.
Margot lui adressa un vague signe de la main, l'air trop concentré sur ses pensées pour même prétendre se soucier de la politesse.
- Oui, oui, David, bonjour, marmonna-t-elle sombrement en arrivant à notre hauteur
Je me levais, elle agrippa mon bras avec brusquerie et me tira un peu plus loin.
- Ca va ? Ca s'est bien passé ?
- Oui, oui, ça allait... On peut partir ?
- Bien-sûr. Je vais te ramener, je peux même rester avec toi si tu préfères. J'ai pris ma journée.
- Excusez-moi, professeure, je n'avais aucunement l'intention d'écouter votre conversation, fit David en amorçant quelque pas dans notre direction, mais il me semble avoir compris que vous ne serez pas en mesure de dispenser vos cours prévus cette après-midi ?
Le sourire sur ses lèvres habillait parfaitement la malice de son timbre. Je fus frappée, un instant, par l'assurance ultime qu'il dégageait. Tout dans son attitude était profondément irrévérencieux et impertinent, mais aussi incroyablement joueur. Presque charmeur.
- Vous avez bien compris, Hayes, vous êtes libéré entre 14h et 16h. Mrs Finn était censée en informer votre classe, mais j'imagine que vous vous en chargerez avant elle. Maintenant, si vous vous voulez bien nous excuser.
- Bien-sûr, désolé.
Il s'écarta légèrement. Margot s'empara à nouveau de ma main et s'élança vivement vers la sortie, m'entraînant dans son sillage. La voix de Hayes retentit clairement derrière nous alors qu'il lançait un "Au revoir !" enjoué. Je me retournais pour lui sourire, puis Margot nous fit emprunter un virage sur la gauche et le lycéen s'effaça de mon champ de vision. Finalement, au bout de quelques minutes à parcourir le sol pavé des couloirs vides, nous arrivâmes dans une petite cour circulaire cernée de grands murs. Le ciel était gris, opaque, saturé de nuages épais. L'air était statique et frais. Margot traversa la cour rapidement, traçant de ses pas une grande ligne droite, comme un diamètre scindant le cercle de pierre. Le portail de fer derrière lequel se déroulait l'étendue verte du parc s'ouvrit de lui-même alors que Margot l'atteignait. Elle passa son bras autour de mes épaules tandis que empruntions un chemin de terre descendant entre les courbes douces du parc. Nous restions silencieuses.
L'étroit chemin se coula dans la grande allée de terre battue qui menait vers un immense portail noir. Margot décrivit une arabesque gracieuse avec sa main, chuchotant des mots que je ne compris pas, et le lourd panneau ouvragé pivota pour nous laisser passer. Je tentais de conserver un visage neutre, un masque qui, je l'espérais, n'exprimait que le détachement, mais mon cerveau entier semblait vouloir hurler. L'intérêt pour le mystérieux et l'insolite que j'avais pu cultiver étant enfant s'était complètement évaporé une fois que l'étude rapprochée d'un mystère s'était révélée comme une expérience traumatisante. Tom Jedusor m'avait définitivement vaccinée contre les mystères. Ainsi, ma curiosité et mon enthousiasme enfantins avaient laissé place dès l'adolescence à un pragmatisme mesuré. Ma vie d'adulte était dictée par un scepticisme prudent, ma réflexion par une rigueur presque scientifique.
Et soudain, on m'assaillait d'idées et de concepts irrationnels, presque indécents tant ils étaient délirants.
Sorcellerie ?
Une légère colère grandissait à l'intérieur de moi. Ces gens s'étaient donné le droit de balayer mes certitudes en énonçant toutes leurs choses à propos de magie et de sorciers comme des vérités universelles. Ils avaient bousculé chacun de mes principes avec la plus grande indélicatesse. Ma logique n'acceptait en rien qu'on élève au rang de faits ce que j'aurais qualifié au mieux de théories, ou d'opinions.
- Ca va ? dit Margot avec douceur.
- Ouais, ça va.
Je peinais à camoufler mon ressentiment, et les mots qui s'échappèrent de ma bouche étaient teintés d'agressivité. Margot n'était pas stupide, mon trouble ne pouvait lui échapper, elle me connaissait depuis trop longtemps. Elle ne dit rien, cependant, et je continuais :
- On prend le train pour rentrer ?
Je jetais un regard vers l'unique quai de gare situé en contrebas, près d'un village aux toitures angulaires.
- Non. On va utiliser un moyen assez... spécial, mais beaucoup plus rapide. C'est quasiment instantané. Ca s'appelle le transplanage. Je te préviens, tu vas pas aimer. Prends mon bras. C'est bon ? T'es bien accrochée ?
- Ouais, fis-je sans pouvoir empêcher les accents dans ma voix de trahir mon inquiétude.
- Ok. Bon, je m'excuse d'avance, Vi.
- Pourqu-
AAAAAAAAAAH.
Jamais, de toute ma vie, je n'avais éprouvé cette sensation. Le bras de Margot toujours enroulé autour du mien, je venais brusquement de plonger dans un vide immense à une vitesse impossible. J'avais l'impression de voler, de tomber, d'être déchirée entre les courants inverses d'une mer capricieuse, d'être comprimée par des étaux puissants - et tout cela simultanément. Rien n'avait l'air réel, ni la matière ni l'espace. Pourtant, Margot était toujours là, son bras gauche emprisonné dans mon étreinte désespérée.
J'avais fermé les yeux sur le coup, crispé mon corps entier, et, bien que l'étrange phénomène ne dura qu'une seconde, il me sembla que j'avais été cette boule de crainte nauséeuse pour une éternité, ballottée dans un ouragan, écrasée contre des murs invisibles, précipitée à toute vitesse dans le néant, trop effrayée pour oser ouvrir les yeux.
Finalement, tout cessa. L'indescriptible et vertigineuse impression de vitesse disparut, le sentiment d'étouffement aussi. La matérialité du sol sous mes pieds me surprit. Tout l'intérieur de mon corps semblait toujours s'agiter dans un vacarme terrible. Je restais immobile, incapable de détendre ma posture, fermement agrippée au bras de Margot.
J'ouvris lentement un oeil. Puis deux.
Une puissante envie de vomir se réveilla dans mon ventre à la vue des murs dansants de mon appartement. Le sol se mit lui aussi à tanguer, et je tombais par terre. Mes genoux frappèrent le plancher dans un claquement singulier. Je sentais les battements de mon coeur grandir dans ma gorge.
La nausée s'effaça progressivement, tandis que je m'habituais au sol sous mon flanc, à sa stabilité salvatrice. Mon ressenti se calquait à l'immobilité de l'univers autour de moi. Rien ne bougeait, tombait, courrait. Tout était redevenu normal.
Mon rythme cardiaque devint plus mesuré. Je sentais la présence de Margot, accroupie à côté de moi, sa chaleur rassurante pressée contre mon corps.
- Bordel de merde, chuchotais-je à toute vitesse, c'était quoi ce putain de truc ?
