Destins Liés – Chapitre IV

Assise à table, je grignote sans enthousiasme ma tartine de pain grillé. Ma mère, qui fait la vaisselle à côté, me jette un regard inquiet. Je sais qu'elle s'inquiète pour moi et aimerait savoir ce qui ne va pas mais je n'ai aucune envie de lui expliquer à quel point ma vie va mal depuis une semaine. Tout à commencé ce fameux lendemain du festival culturel. Quand cette fille du club journal nous a révélé que Taiyo et Kotoe sortaient ensemble. Rien que d'y repenser, je sens une boule se former dans ma gorge. Je n'arrive pas à croire qu'ils sortent ensemble. Taiyo et… Kotoe quoi ! Je ne savais même pas qu'ils se connaissaient. Bon, vu que Taiyo était poursuivi par presque toutes les filles du lycée, ce n'est pas très surprenant mais… Bizarrement, je n'avais jamais envisagé le fait qu'elle puisse être amoureuse de Taiyo. Le problème, c'est que je ne suis plus capable de faire du bon travail au sein du club de musique. Les jours où Taiyo n'a pas entraînement de base-ball, il vient assister à nos répétitions et lorsqu'il ne peut pas venir, Kotoe ne parle que de lui à Erika. « Oh, il est incroyable ! », « Oh, il est si gentil, ce matin il… », etc. Elle m'énerve sérieusement.

Le seul point positif, c'est que j'ai fini par ouvrir les yeux. J'ai fini par comprendre que si Kotoe m'énervait autant et si j'étais si triste en apprenant que Taiyo sortait avec quelqu'un, c'est parce que je suis amoureuse de lui. Oui, amoureuse de Taiyo Mawa ! Qui sort avec une fille. Je n'ai aucune expérience en amour mais j'en sais suffisamment pour comprendre qu'il n'y a aucune chance que nous sortions ensemble.

En plus de ça, j'ai recommencé à rêver. Et le rêve se termine systématiquement sur cette fille, cachée dans l'ombre. Je ne sais toujours pas qui c'est mais je suis de plus en plus sûre que je la connais.

Je finis par me lever et attrape mon sac de cours. Je mets mes chaussures et quitte la maison en prévenant ma mère. Devant chez nous, un autre papier, coincé sous une pierre attire mon attention. Il est placé au même endroit que celui d'avant. Je le ramasse et l'ouvre. C'est une photo, représentant un groupe de personnes. Je reconnais la fille au centre de la photo : il s'agit de la jeune fille aux lunettes de soleil. Elle sourit, contrairement à toutes les fois où je l'ai aperçue. À sa droite se trouvent un jeune homme aux longs cheveux blonds et une jeune fille aux cheveux rose foncé coupés en carré. À sa gauche se trouve une jeune fille aux cheveux blonds attachés en couettes hautes et un jeune homme aux cheveux bruns. Il y a aussi d'autres personnes au fond de la photo mais leurs visages sont flous. Au dos de la photo, le symbole étrange est de nouveau représenté et un simple mot est inscrit : "Real". Réel en anglais. Je suis encore plus troublée. Qu'est-ce que tout cela signifie ? Qui sont les gens de cette photo ? Qu'est-ce qui est "real" ? Toutes ses questions se bousculent dans ma tête mais je n'ai aucune réponse.

Me rappelant brusquement que je dois aller au lycée, je me mets en route. En chemin, je réfléchis à ce que cette photo pourrait signifier mais je ne trouve rien. Et je ne vois pas de rapport avec le papier de la dernière fois. Cette photo a dû être déposée par la même personne, soit cette fille aux lunettes noires, mais je ne trouve pas de rapport entre la villa d'une des plus grandes familles japonaises et ce groupe de jeunes. La seule chose qui les lie c'est la fille. Je soupire. Tout ça me donne mal à la tête.

Je traverse la cour du lycée à grandes enjambées et me dirige vers la salle où j'ai cours. Au même moment, la sonnerie retentit, me faisant accélérer. J'atteins la salle dans les derniers et je me dépêche de m'asseoir. Akane me jette un regard interrogateur, curieuse de savoir ce qui m'a retardé. Je hausse les épaules et lui indique par gestes que je lui expliquerais plus tard. Le cours commence. C'est le cours d'histoire, une matière que j'adore habituellement mais aujourd'hui je n'arrive pas à me concentrer sur ce que dit le prof. Mes pensées reviennent toujours à cette photo.

Le cours s'écoule lentement, tout comme ceux d'après. Lorsque la sonnerie de mon dernier cours de la matinée retentit, je me dépêche d'aller à la cafétéria. Je prends mon repas et m'installe à notre table habituelle. Akane et Kazuki me rejoignent.

« Salut Yumi ! me lance Akane. Pourquoi t'étais en retard ce matin ?

- J'ai juste dormi trop longtemps, t'inquiètes » je mens.

Akane me regarde d'un air sceptique mais n'ajoute rien. Nous commençons à manger en échangeant des banalités jusqu'à ce qu'Akane pousse un cri strident.

« Ah ! Ça me revient ! Il faut que je vous dise un truc in-cro-yable ! »

Elle fouille fébrilement dans son sac et en sort une affiche un peu froissée. Elle la pose sur la table en la lissant.

« Regardez ça ! »

J'observe l'affiche. Elle représente une grande villa au beau milieu d'une forêt. On voit différentes petites images représentants une plage, une piscine et une chambre. Au-dessus, en gros, il est écrit « Passez une semaine de rêve sur une île paradisiaque ! ». En bas de l'affiche, en un peu moins gros, il est écrit : « Comme chaque année depuis maintenant cinq ans, les premières années des lycées Seiko et Hofuna pourront se rendre sur l'île d'Okinawa et passer une semaine paradisiaque en compagnie de leurs camarades ! Le voyage aura lieu du 16 au 20 mai, pour plus de détails, adressez-vous à l'administration de votre lycée. »

« Mais…, je lance les yeux brillants, le 16 mai c'est dans deux semaines !

- Exactement ! me répond Akane. Les papiers vont être distribués en cours tout à l'heure. Normalement, on ne devait pas en parler mais bon, vous êtes mes meilleurs amis donc ce n'est pas grave !

- Ça va être génial, s'exclame Kazuki. On va s'éclater !

- En fait, bredouille Akane, brusquement gênée, ce n'est pas précisé sur le papier mais seuls les membres des clubs partent… »

Un silence suit ses paroles. Je comprends sa gêne. Kazuki ne fait partie d'aucun club alors il ne pourra pas partir…

« Désolée Kazu…, continue ma meilleure amie. Tu…

- T'inquiètes, la coupe-t-il, c'est pas grave. Je comprends parfaitement qu'ils ne peuvent pas emmener tout le monde et qu'il faut faire un choix. »

Il sourit mais je sens bien qu'il est déçu. Ce que je peux comprendre. Ses deux meilleures amies vont s'absenter une semaine pour aller à Okinawa et lui va devoir rester au lycée. A sa place, tout le monde serait déçu.

Nous reprenons notre repas en silence. Mais, la porte s'ouvre brusquement sur deux silhouettes familières : Taiyo et Kotoe. Ils sont main dans la main et lorsque leurs amis commencent à les taquiner, ils s'embrassent passionnément. Mon cœur se serre en les voyant et une boule se forme dans ma gorge. Le muffin pourtant délicieux que j'étais en train de manger me parait désormais infâme. Et je sens les larmes me monter aux yeux.

Akane, qui a vu les deux tourtereaux me regarde avec compassion.

« Yumi, ne fais pas attention à eux… »

Je ne lui ai pas dit que j'étais amoureuse de Taiyo mais je sais qu'elle l'avait deviné dès le début. Elle le savait même avant moi. Je ne sais si c'est parce qu'elle lui a dit ou parce qu'il l'a deviné mais Kazuki me jette un regard compatissant également. Je leur souris faiblement.

« Je vais bien, pas la peine de vous inquiéter… »

Ma voix se brise sur la fin de ma phrase. Je me lève brusquement, attrape mon plateau et mon sac et quitte la cafétéria en courant.

Je me rends sur le toit du lycée. Là, je laisse mes larmes couler sans interruption. Depuis une semaine, je les retiens mais là je ne peux plus. Je pleure toutes les larmes de mon corps pendant de longues minutes. En entendant du bruit dans les escaliers menant au toit, je sèche mes larmes en vitesse mais mes yeux restent rouges et gonflés. Je me retourne alors pour faire face au nouveau venu qui n'est d'autre qu'Akane.

« Yumi…, commence-t-elle.

- C'est bon, je la coupe. Je n'ai pas envie d'en parl…

- Tu ne dois pas garder ça pour toi ! me coupe-t-elle à son tour. Tu ne peux pas garder ça pour toi ! Tu dois nous en parler ! On peut t'aider Kazuki et moi !

- Mais…

- Non ! Pas de mais ! Laisse-moi finir ! On s'inquiète pour toi, Kazuki et moi. On voit bien que tu vas mal depuis que Mawa et Mochiko-sempai se sont mis en couple. Mais tu refuses de nous parler ! Tu crois qu'on avait pas compris que tu étais amoureuse de Mawa ? On est pas aveugles Yumi ! »

Elle achève sa tirade, essoufflée après avoir tant parlé. Quant à moi, j'ai le souffle coupé. Je ne m'étais pas rendue compte que mes amis s'inquiétaient autant pour moi. Mes larmes recommencent à couler sans que je m'en aperçoive. Akane me prend alors dans ses bras et nous restons plusieurs minutes enlacées. Akane finit par desserrer son étreinte et je remarque alors qu'elle tient une photo dans ses mains. La photo de ce matin. Elle suit mon regard et s'explique :

« Tu l'as laissée tomber en partant tout à l'heure. C'est quoi cette photo d'ailleurs ?

- Je ne sais pas trop… Je l'ai trouvée par terre ce matin » j'explique à mon tour. Je ne lui précise pas qu'elle était devant chez moi.

« En tout cas, la personne qui l'a perdue est malchanceuse…, lance ma meilleure amie.

- Pourquoi ?

- Tu ne sais pas ? Tu n'as pas reconnu les deux personnes à droite ?

- Non… J'aurais dû ?

- Voyons Yumi ! soupire-t-elle. Tu n'as pas reconnu les deux finalistes de l'émission « Le Japon a un incroyable talent » ? La jeune fille aux cheveux roses c'est Hideko Iwata. C'est elle qui a gagné l'émission. Elle est très populaire en ce moment, ses chansons sont très connues, partout dans le monde.

- Effectivement, son nom me dit quelque chose… Et l'autre ?

- Je ne me souviens plus de son nom mais il a failli gagner. C'est un danseur si je me souviens bien… »

Akane se creuse les méninges pour essayer de retrouver plus d'information sur le danseur tandis que je réfléchis à nouveau sur la signification du cliché. D'après les informations de ma meilleure amie, deux de ces personnes sont des stars. Enfin, surtout une, vu que l'autre n'a pas eu la chance de percer. La chanteuse s'appelle Iwata donc elle n'a aucun lien direct avec les Nishiko. Je comprends de moins en moins. La sonnerie interrompt nos réflexions. Akane et moi retrouvons Kazuki qui semble rassuré de me voir souriante. Puis, les cours de l'après-midi commencent. Comme Akane l'avait dit, les papiers pour le voyage nous sont distribués, ce qui provoque une vague d'excitation chez nos camarades qui n'étaient pas au courant. Mais la moitié d'entre eux déchante vite en apprenant que seuls les membres des clubs partent. En observant mes camarades piaffer d'impatience ou se lamenter, je prends soudain conscience d'une chose. Taiyo fait parti du club de base-ball. Donc il va partir à Okinawa lui aussi. Ma joie à l'idée de ce voyage retombe. Je vais devoir le supporter pendant une semaine. Ma seule consolation est que Kotoe ne partira pas, puisqu'elle est en troisième année.

Elle s'en plaint d'ailleurs, lors de notre répétition. Taiyo tente vainement de la réconforter.

« C'est injuste ! se lamente-t-elle. Pourquoi le seul voyage offert par notre lycée est pour les premières années ? Nous on a des examens importants, il faut bien qu'on décompresse !

- Mais tu es déjà partie en première année, tente de la raisonner Taiyo. Nous aussi, on a le droit de partir.

- Je sais mais tant qu'à ne laisser que les membres de clubs de première année y aller, autant laisser tous les membres des clubs non ?

- Ils n'ont sûrement pas le choix…

- Et puis tu sais Kotoe, renchérit Erika avec humour, au moins on pourra répéter sans les premières années dans les pattes ! » Sa plaisanterie n'amuse pas Kotoe qui rétorque avec humeur :

« En plus, Taiyo, tu vas partir ! Je ne te verrai pas pendant une semaine ! »

Je me retiens de soupirer et de lever les yeux au ciel. Elle m'énerve à se plaindre ! Elle ne peut pas lui parler par sms ?

Lorsqu'elle nous libère enfin, je soupire de soulagement. Elle le remarque et me jette un regard noir sans rien dire avant de partir main dans la main avec Taiyo. Quant à moi, je rentre chez moi en ravalant les larmes qui menacent de couler. Quand je rentre chez moi, ma mère m'accueille tout sourire. Je lui souris à mon tour et lui montre les papiers pour le voyage scolaire. Elle les signe immédiatement. Je suppose qu'elle espère que ce voyage me remontera le moral.

Le lendemain, je rends les papiers en même temps qu'Akane. Les deux semaines nous séparant du voyage s'écoulent. Et le jour du départ arrive enfin. En montant dans le véhicule qui nous emmène à Okinawa, je suis loin de me douter de ce que ce voyage va déclencher. Tout comme je ne vois pas la jeune fille aux lunettes noires monter dans le car réservé aux élèves du lycée Hofuna.