On va dire que ce monstrueux chapitre, c'est pour me faire pardonner de n'avoir rien publié la semaine dernière... Je n'ai vraiment pas réussi à trouver où le couper en deux, mais bon, je suppose que ça ne vous dérangera pas d'en avoir plus à lire que d'habitude...


LA TRACE


Il y avait eu le temps où Poudlard, troué comme un fromage, laissait gaiment circuler les jumeaux Weasley, Harry Potter, Sirius Black et compagnie. Puis, pendant l'Oppression, les souterrains avaient été condamnés et les résistants avaient creusé le passage secret entre les Trois Sangliers et la Salle sur Demande.

Après la guerre, cependant, le ministère et la nouvelle directrice s'était assurés que l'école soit parfaitement imperméable à ce genre de trafic et ils avaient – a priori – réussi.

Arthur savait cependant qu'il y avait deux moyens de sortir de Poudlard à l'insu des professeurs. Le premier, il le tenait des cahiers de Terrence Swanson et son parrain, bien qu'à contrecœur, avait fini par lui confirmer qu'en quatrième année, trois élèves avaient effectivement réussi à outrepasser la vigilance magique du château.

Aucun sorcier, aussi puissant soit-il, ne pouvait transplaner à l'intérieur ou à l'extérieur de Poudlard. Mais les elfes de maison en étaient parfaitement capables et c'était avec l'aide de l'un d'entre eux que les trois amis d'Albus Potter l'avaient rejoint pendant leur quatrième année. Où avaient-ils voulu aller ? Et pourquoi Albus n'était-il pas à l'école à ce moment-là ? Cela, Arthur n'en avait pas la moindre idée et toutes ses questions étaient restées sans réponses.

Mais il n'était pas envisageable de réussir à convaincre un elfe de recommencer un pareil exploit. D'abord parce que tous ceux qui se trouvaient à Poudlard étaient dévoués à Neville Londubat et que leurs responsabilités étaient engagées par les nouveaux contrats de travail mis en place par Hermione Granger-Weasley, et puis ensuite parce que Scorpius avait dit que l'elfe qui avait transplané ce jour-là avec les trois élèves était mort. Ça avait été un accident, mais Arthur n'avait absolument pas l'intention de risquer de blesser qui que ce soit.

Le deuxième moyen, il le tenait de Remus Harry Lupin, le fils de l'oncle Teddy. Remus avait vingt-deux ans et il était Chasseur de Mystères dans le sud de la France. C'était la personne qu'Arthur admirait le plus au monde après Scorpius. Remus était un métamorphomage, comme sa grand-mère paternelle : il pouvait changer à volonté de couleur de cheveux et même modifier certains traits de son visage. C'était un grand jeune homme flegmatique, avec un sourire irrésistible et une voix qui vous aurait fait faire n'importe quoi. Il avait une réputation flamboyante à Poudlard : capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor, coureur de jupons, potache impénitent et cependant brillant élève, on disait de lui que personne, depuis les jumeaux Weasley, n'avait récolté autant de retenues et cependant été autant aimé.

Remus était étrangement fasciné par Albus Potter et il avait plus souvent passé ses vacances à Bibury qu'au Terrier. Comme il était fils unique, il s'était très naturellement mis à traiter Arthur en petit frère et c'était à lui, une fois son diplôme en poche, qu'il avait confié le secret de son succès.

Evidemment les cousins Weasley en auraient sans doute davantage profité – Arthur n'était pas un fauteur de troubles, loin de là – mais Remus, peut-être assagi par ses premiers pas dans le monde professionnel, s'en était tenu à son choix.

Il y avait un nouveau passage secret qui menait hors de Poudlard.

Remus l'avait découvert par hasard, en essayant d'échapper à la ronde du concierge, un soir où il revenait d'un rendez-vous à une heure plus que susceptible de lui attirer des ennuis. On pouvait y accéder via une trappe dans une pièce du troisième étage, mais alors on tombait dans un filet du diable foisonnant, vieux de plus de cinquante ans, et il fallait avoir les nerfs bien accrochés pour se rappeler de ses leçons et s'en tirer vivant.

Le souterrain menait derrière Pré-au-Lard et débouchait dans un puits à sec envahi de broussailles. D'après Remus, il devait dater de la guerre, quand les bombardements des Mangemorts avaient ébranlé le château. Des murs s'étaient effondrés dans les oubliettes et certaines pièces qui n'avaient jamais été connectées l'étaient maintenant. D'ailleurs on voyait bien sur la dernière partie du parcours que le puits n'était pas supposé être une voie d'évacuation.

Remus l'avait exploré en long, en large et en travers, mais Arthur n'était pas certain que toutes ces histoires de pièces d'échec devenues sauvages ou de colonies de clés ailées soient complètement vraies…

Remus avait aussi passé des nuits à consolider des plafonds et à chercher une entrée moins dangereuse. Il avait fini par en trouver une et il en avait donné le mot de passe à Arthur quand celui-ci était entré en troisième année, avec la carte, en le prévenant que le passage présentait toujours des risques d'éboulement et qu'on n'y était pas à l'abri d'une mauvaise rencontre.

Arthur n'avait encore jamais emprunté ce chemin pour quitter Poudlard : ses autorisations pour aller à Pré-au-lard étaient parfaitement en règle et il traînait rarement dans les couloirs à des heures indues. Il ne pensait pas non plus qu'il soit très raisonnable de confier ce secret à Todd ou à Jacob.

Il aurait aimé pouvoir aller y faire un tour avant d'y emmener Euphrosine, mais il n'en avait pas eu le temps. Tant pis. Il se fierait au bout de parchemin ensorcelé sur lequel Remus avait griffonné ses instructions.

Sans lâcher la main de sa sœur, il leva sa baguette et chercha la petite lune gravée sur le mur de l'escalier en colimaçon. Quand il l'eut trouvée, il se racla la gorge et récita le mot de passe en tapotant trois fois.

- Dans le clos des lupins, l'ami loup ôte son masque et change galamment de visage.

Il retint son souffle. Euphrosine fixait tour à tour les pierres grises centenaires et le visage tendu de son frère. Dans la main de celui-ci, la paume de la petite fille était moite.

Il y eut d'abord un grattement, puis les pierres se descellèrent lentement autour de la lune, tournant sur elles-mêmes, jusqu'à laisser un étroit passage rond, à peine assez large pour qu'un adolescent mince puisse s'y glisser.

Arthur y jeta d'abord un coup d'œil puis, rassuré, fit la courte échelle à Euphrosine avant de lui passer la valise et son sac à dos. Puis il se faufila à son tour à l'intérieur, juste à temps pour ne pas être pris en sandwich par les pierres qui se refermaient avec un bruit sourd.

Sa sœur avait levé sa baguette et éclairait autant que possible. Ils étaient en haut d'un escalier à moitié effondré, qui descendait dans le noir comme s'il allait jusqu'aux tréfonds de la Terre.

- Il ne faut pas avoir le vertige, dit Euphrosine avec un léger frisson, en se penchant un peu au-dessus du vide sombre et opaque.

- Ne fais pas ça, grinça Arthur. "Reste près du mur. Je vais passer en premier."

Il n'ajouta pas qu'il avait peur qu'il manque des marches ou qu'elles tombent en poussière au moment où il poserait le pied dessus.

Ils descendirent pendant si longtemps qu'Arthur commença à se demander s'ils seraient sortis du souterrain avant trois heures le lendemain après-midi. Il était certain que personne ne remarquerait leur absence jusqu'au moment de partir pour le ministère. Le dimanche matin, beaucoup d'élèves faisaient la grasse matinée, on les laissait s'asseoir n'importe où à midi et ensuite il y aurait l'effervescence du match de Quidditch. Ce ne serait que lorsque Neville Londubat s'apercevrait qu'ils ne venaient pas au rendez-vous dans son bureau qu'on s'inquiéterait…

Le lancement du véhicule lunaire aurait sans doute lieu quand même. Mais est-ce qu'on préviendrait Harry Potter ? "Bonsoir M. le Ministre, c'est pour vous dire que votre petit-fils a fugué. Faut-il en informer les médias ?" Oh, le scandale...

Le soulagement d'apercevoir une lueur en bas des escaliers chassa ces pensées désagréables.

Les dalles étaient couvertes de débris de pierres, de plumes et de boulons rouillés. Un rayon de lune baignait la salle qui s'ouvrait devant eux d'une clarté bleuâtre. Euphrosine renversa la tête en arrière et cligna des yeux, sa valise pendue au bout d'un bras, une main en visière.

- C'est très haut… il y a une passerelle en bois, regarde… et une sorte d'ouverture.

A ce moment-là, un horrible grincement les fit sursauter, suivi d'une série de cliquetis qui résonnèrent comme des verrous sur une porte. Puis la gigantesque horloge de Poudlard sonna la demie de quatre heures, si fort que leurs tympans vibrèrent.

- Le pont doit servir à Bert Hammersmith pour venir graisser les rouages, dit pensivement Euphrosine. "Je ne savais pas que la tour était creuse."

- C'est super, mais on a encore de la route, dit sèchement Arthur.

Il avait consulté la carte et cherchait la porte dont il était fait mention. Il finit par la dénicher, dans le coin le plus sombre. Elle semblait presque neuve comparée au reste des lieux. Arthur répéta le mot de passe, mais en verlan cette fois, et la porte tourna docilement sur ses gonds. Elle ne fit presque pas de bruit.

De l'autre côté, un souffle froid et humide les accueillit. Arthur réajusta fermement son sac sur son épaule, puis leva sa baguette et s'engagea dans le souterrain résolument. Euphrosine le suivit précipitamment, étreignant la poignée de sa valise.

Il régnait une vague odeur de moisi et des souris couraient le long des murs en lâchant de petits couinements affairés. De temps à autre, la lumière passait sur un trou et ils apercevaient en se penchant des chaînes ensanglantées pendues à un plafond, une longue liane verte qui se rétractait avec un sifflement, des flacons vides recouverts de poussière sur une table branlante, un débarras de bureaux cassés ou des uniformes en loques sur des cintres à tête de canards en porcelaine qui caquetaient avec méchanceté. De loin en loin, on retrouvait la petite lune tracée à la craie.

- Les Serpentard ne font pas des choses comme ça, chuchota Euphrosine au bout d'un moment.

Son bonnet en laine faisait comme un champignon sur sa tête et donnait une drôle de forme à son ombre sur les murs suintants. Ses joues piquetées de taches de rousseur étaient rouges et il y avait un peu de buée sur ses lunettes rondes.

- Les Poufsouffle non plus, je te rassure, grommela Arthur, écartant une énorme toile d'araignée, élastique et collante, qui leur barrait la route. "On est en train de se conduire comme des gros barges de Gryffondor."

Il s'arrêta et se retourna, le temps d'adresser un clin d'œil navré à sa sœur.

- Comme nos parents, quoi.

Elle eut un petit rire étranglé.

- M. Malefoy dit toujours qu'on nous répartit trop jeu-

Elle s'interrompit avec un léger glapissement, les yeux exorbités, et Arthur fit volte-face immédiatement en criant "Protego !" instinctivement.

L'onde rebondit sans effet sur la pièce d'échec géante qui était en train de traverser devant eux. Elle s'arrêta à peine pour les toiser avec indifférence de ses yeux de marbre blanc, glissant sur le sol avec un crissement.

- C'était vrai… souffla Arthur, stupéfait.

- C'était quoi ? balbutia Euphrosine.

- Apparemment il y avait un jeu d'échecs grandeur nature dans une des oubliettes, expliqua son grand frère après s'être assuré prudemment que la voie était de nouveau libre. "Remus a dit que certaines pièces avaient une vie propre, maintenant, et qu'il y avait même eu une révolution. Elles ont guillotiné un des rois, mais je ne sais plus lequel."

- Guillotiné, répéta Euphrosine en fronçant les sourcils. "Avec quoi ?"

Arthur s'arrêta et se mordit la lèvre. Il se retourna de nouveau et considéra d'un air amusé sa sœur qui n'avait pas avancé.

- Et moi qui pensais que j'en avais trop dit et que tu allais avoir peur.

- J'ai peur, protesta la petite fille. Elle eut un gloussement. "Mais c'est intéressant."

Elle se rapprocha de son frère et se crocheta à son bras.

- Raconte encore ce que Remus a dit, réclama-t-elle d'un ton cajoleur.

Il sourit.

D'eux deux, c'était Euphrosine qui avait toujours bien aimé les maisons hantées. Lui, il était plutôt du genre à vouloir aller au zoo.

- Remus prétend qu'il a trouvé une peau de serpent géante, une fois, dans un des conduits d'eau désaffectés…

Parler avec sa sœur le rassurait, éloignait la réalité de ce qu'ils étaient en train de faire et maintenait éveillée la petite fille qui bâillait à répétition.

- On va faire une pause, dit-il au bout d'une heure.

Il ne savait pas vraiment où ils étaient, mais il aurait parié qu'avec les détours auxquels les obligeaient les effondrements, ils étaient encore sous l'enceinte du château. Ils avaient emprunté des escaliers pour monter comme pour descendre, suivi des courbes en pente douce et dû plusieurs fois patauger dans dix ou vingt centimètres d'eau en traversant des salles tapissées d'algues gluantes.

Maintenant ils étaient de nouveau dans un couloir étroit, visiblement taillé derrière une série de grandes salles souterraines.

Arthur sortit une tablette de chocolat de la poche de son blouson et en cassa un morceau qu'il tendit à sa petite sœur qui s'était assise sur une grosse pierre. Sa baguette, qu'il avait coincé sous son bras, tomba et s'éteignit. En se penchant pour la ramasser, il aperçut un éclat brillant, un peu plus loin. Tout en fourrant un carré de chocolat dans sa bouche, il fit quelques pas dans cette direction.

La lumière blanchâtre caressa les vieilles pierres et dévoila un pan de mur effondré. Arthur se pencha pour regarder de l'autre côté.

Une très grande salle avait dû se trouver à l'étage au-dessus. Tout ce qui s'y était trouvé avait passé à travers le plafond dans lequel s'ouvrait un trou béant. Une montagne de débris noircis et tordus se dressait devant le garçon, comme si un incendie avait autrefois ravagé un musée des objets perdus ou un hangar de stockage de mobilier de seconde main.

Quelque chose brillait toujours dans l'obscurité.

Arthur se retourna vers sa sœur.

- Je vais jeter un coup d'œil, je reviens.

Euphrosine hocha la tête, l'air ensommeillé. Son frère se glissa par l'ouverture et mit un bras devant son visage en réalisant que l'air était chargé de poussière épaisse.

Non, pas de la poussière : des cendres floconneuses.

Un incendie magique, alors.

Ses semelles crissaient dans les débris et parfois il bousculait quelque chose qui tombait en s'effritant, presque au ralenti. Il avait l'impression d'être dans un sanctuaire. Apparemment personne, pas même un rat ou une chauve-souris, ne s'était aventuré depuis des années dans cet étrange dépôt.

Ce qui brillait était un bout de verre bordé d'un cadre doré. Arthur tira dessus pour l'extirper du tas de reliques brûlées et s'aperçut qu'il avait dans les mains un assez grand morceau de ce qui avait dû être autrefois un miroir en pied.

Il passa sa manche sur le verre recouvert d'une mince pellicule noire et adressa une grimace à son reflet, avant d'amorcer le geste de reposer ce vestige d'une autre époque.

Mais le garçon dans le miroir lui sourit et cligna de l'œil. Il portait des lunettes et pendant un instant Arthur crut qu'il s'agissait de son grand-père.

Il fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que tu as trouvé ? appela Euphrosine.

Il fit "chut" d'un ton impérieux et revint vers le trou dans le mur avec son bout de miroir.

- Ne fais pas autant de bruit ! On pourrait réveiller quelqu'un ou attirer l'attention d'un fantôme ! siffla-t-il.

La petite fille baissa aussitôt la voix.

- Qu'est-ce que tu as trouvé ? répéta-t-elle en chuchotant.

Arthur lui donna le miroir.

- Juste ça.

II alla récupérer son sac à dos et la valise beige.

- Si tu t'es un peu reposée, on va repartir, commença-t-il.

Mais sa petite sœur étouffa une exclamation.

- Tu t'es coupée ?

Euphrosine secoua la tête.

- Non, mais regarde… ce miroir est bizarre. Mon reflet n'est pas juste. On dirait que je suis plus vieille.

Il se pencha avec elle, approchant sa baguette pour y voir mieux.

Le verre s'obscurcit un instant, comme s'il craignait la lumière, puis deux visages s'esquissèrent de nouveau.

Sauf que ce n'était pas eux.

C'était une jeune femme souriante avec un chapeau de paille orné de camélias et une robe au col ancien. Elle tenait quelque chose qui pouvait être un vif d'or et ressemblait un peu à leur mère, oui, mais ce n'était pas Euphrosine, même avec dix ans de plus.

C'était définitivement quelqu'un d'autre.

L'autre figure était celle d'un jeune homme blond avec une queue de cheval et des lunettes rondes, habillé d'une blouse blanche. Ses yeux bleus pétillaient et Arthur eut l'impression que le reflet les regardait vraiment, qu'il était – vivant.

- Laisse ça, dit-il d'une voix rauque, en enlevant le miroir des mains de sa sœur d'un geste brusque. "Viens, on a assez traîné."

Euphrosine avait l'air troublé. Elle ramassa lentement sa valise et enfonça son bonnet bas sur ses yeux, pendant qu'il allait reposer le miroir sur le tas de débris. Arthur lui prit la main en revenant et l'entraîna d'un pas rapide, sans regarder en arrière.

Les poils sur sa nuque frémissaient. Il se sentait observé et n'aimait pas du tout ça. Il n'aurait pas dû s'arrêter ou fureter dans cette salle remplie de souvenirs…

Le souterrain allait tout droit, maintenant, pavé de vieilles dalles romaines. Il y faisait très sombre et les toiles d'araignées étaient de plus en plus nombreuses. A l'extérieur, le ciel devait commencer à pâlir au-dessus du Lac Noir. Les elfes étaient sans doute déjà éveillés, en train de s'activer en cuisine.

Arthur aurait voulu avoir une montre.

Euphrosine trébuchait derrière lui. Elle devait être aussi fatiguée et congelée que lui.

Ils s'étaient engagés dans un boyau étroit, à gauche, en suivant les indications de la carte. Les murs étaient recouverts de mousse épaisse et des bestioles dégoûtantes grouillaient brièvement dans la lueur de la baguette. Les yeux des rats étaient brillants, vifs et hostiles. Il n'y avait plus de pierres effondrées et on aurait dit que le plafond s'abaissait en s'arrondissant.

Au bout d'un moment, Arthur dut s'asseoir. Il avait mal au dos à force de se pencher pour ne pas se cogner la tête.

- C'est de plus en plus étroit, dit Euphrosine en croquant le carré de chocolat qu'il lui tendait. "On ne s'est pas trompé de chemin, tu es sûr ?"

Le garçon secoua la tête.

- Je crois qu'à la fin il va falloir ramper, dit-il, la bouche pleine. "Remus a dit que ce passage secret était plus indiqué pour circuler en douce dans l'école que pour aller à Pré-au-Lard. Je comprends mieux. On va sûrement sortir de là en ressemblant à des golems nouveau-nés."

Sa sœur fit la grimace. Elle était accroupie et considérait d'un air dégoûté la boue qui enduisait ses bottes rouges. Les manches de son manteau étaient trempées et il y avait des toiles d'araignées emberlificotées dans son bonnet.

- Au moins, personne ne nous reconnaîtra, dit-elle au bout d'un moment.

Arthur eut envie de lui sauter au cou. Il s'attendait à ce qu'elle lui demande de faire demi-tour ou qu'elle se plaigne, mais pas à cet humour pince-sans-rire. Il lui donna une pichenette sur le nez et sourit.

- Allez, on y va, dit-il en se redressant et en frottant ses reins avec l'impression qu'il était aussi âgé que Grand-maman Weasley. "Il faut qu'on soit loin de Poudlard avant midi."

- Comment on va faire pour la Trace ? demanda la petite fille en le suivant. "Ils vont nous retrouver tout de suite, tu sais. Et après on aura plein d'ennuis."

- Ne t'inquiète pas pour ça.

Elle n'insista pas et il fut de nouveau submergé par une vague de reconnaissance mêlée de culpabilité.

Heureusement, l'étroitesse du goulot dans lequel ils progressaient le contraignit très vite à se concentrer sur le moment présent. Ils glissaient et se faisaient mal en raclant leurs genoux sur la pierre cachée sous la couche de vase. Leurs baguettes leur échappaient parfois et s'éteignaient, les plongeant dans une obscurité humide où des rats les frôlaient en couinant. Euphrosine faisait de son mieux pour ne pas hurler et s'agrippait au bras de son frère.

Enfin, ils aperçurent très loin une lueur verdâtre qui grandit peu à peu, tandis que le vent glacé se glissait dans le tunnel où ils avançaient presque à quatre pattes. Une odeur de fumée vint leur chatouiller les narines et ils la respirèrent avec délices après l'atmosphère entêtante du souterrain.

Tout au bout, ils débouchèrent au fond d'un puits, comme l'avait annoncé Remus. Les ronces l'envahissaient et Arthur eut du mal à faire léviter la corde qu'il avait amenée jusqu'à la poulie rouillée. Il s'assura que c'était solide en s'y pendant de tout son poids, puis grimpa en laissant Euphrosine sautiller sur place, les mains fourrées sous les aisselles pour se réchauffer.

Une fois en haut, Arthur prit une seconde pour regarder autour de lui. Le puits était situé sur une colline, au pied d'un arbre dépouillé. De là on pouvait voir jusqu'à Poudlard, au-delà du Lac Noir recouvert de brume. La Forêt Interdite était presque invisible, à part quelques sapins sombres qui émergeaient comme des écueils dans cette mousse blanche. Pré-au-Lard était aussi quelque part en bas, tout près, sous l'épaisse chape de brouillard. On entendait le clocher sonner sept heures, un son solennel et presque irréel dans le silence du petit matin.

- Oy ! Ne m'oublie pas en bas ! cria Euphrosine dans le puits.

Arthur se dépêcha de lui lancer la corde. Il dut l'aider à monter et se retrouva très vite couvert de sueur. Une fois qu'elle fut perchée sur la margelle du puits, admirant à son tour le paysage, il appela la valise d'un Accio efficace et défit le nœud pour ranger la corde dans son sac.

- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Euphrosine.

Il la considéra un instant. Elle avait les traits tirés et elle tremblait de froid. Ses joues et son manteau bleu marine étaient maculés de vase, ses collants écorchés aux genoux et son bonnet donnait l'impression qu'elle s'en était servi de plumeau dans un grenier particulièrement sale.

En une nuit, il avait réussi à mettre sa petite sœur dans un état lamentable.

Il avala sa salive.

- Tu as faim ? demanda-t-il gentiment. Il rit quand elle hocha vigoureusement la tête. "On avalera un bon petit déjeuner dans un moment, d'accord ? Mais d'abord on a un train à prendre."

Il remit son sac sur ses épaules, prit la valise d'un côté et la main de sa sœur de l'autre et commença à descendre la colline.

Leurs haleines se condensaient. Leurs pas craquaient dans les feuilles mortes. Tout était blanc autour d'eux, à part les arbres aux troncs noirs et fins. Le froid leur mordait les joues.

- Il va peut-être encore neiger, dit Euphrosine.

Arthur sursauta. Il lui fit signe de chuchoter. Ils arrivaient à la route et il lui fallut quelques instants pour distinguer la gare noyée dans le brouillard, à quelques centaines de mètres.

Ne fais pas un bruit, articula l'adolescent en serrant très fort la main de sa sœur. "A partir de maintenant, n'utilise en aucun cas la magie."

La petite fille acquiesça silencieusement, les lèvres serrées. Seuls ses yeux, grands et craintifs, trahissaient ce qu'elle ressentait.

Ils se faufilèrent le long de la haie de buis et passèrent sous le ventre du train qui attendait l'heure du départ. De l'autre côté, Arthur trouva ce qui l'intéressait : un wagon avec une porte coulissante qui n'était pas fermée à clé. Il l'inspecta rapidement puis, satisfait de voir que le wagon ne contenait que quelques tas de foin moisi, il tendit la main à sa sœur et la hissa à l'intérieur.

Euphrosine fronça le nez.

- ça sent bizarre, murmura-t-elle d'un ton un peu inquiet.

- C'est parce qu'ils ont transporté des Sombrals, expliqua Arthur à mi-voix, en repoussant la porte avec précaution pour qu'elle ne grince pas. "C'est l'odeur du crottin. Il devait y avoir de la viande crue dans cette auge, aussi. Peut-être qu'il reste un morceau avarié."

- Oh, dit la petite fille en jetant un coup d'œil autour d'elle et en tendant la main à tout hasard comme si elle pouvait toucher une des créatures.

- Il n'y en a pas, lança Arthur. "On les entendrait taper des sabots sur le plancher. On sera parfaitement tranquilles ici, tu sais. Papa dit qu'on ne transporte jamais un autre animal ou des marchandises dans un wagon où il y a eu des Sombrals."

Pendant un instant, la silhouette de son père souriant, en train de flatter une encolure invisible dans les étables de l'Institut de Nottingham, flotta devant lui et sa gorge se serra.

Il avala sa salive et chercha son carnet dans sa poche. Il y avait recopié tous les horaires de départ des trains de Pré-au-Lard et il trouva rapidement le prochain.

- Cool, on va pouvoir partir avec celui de sept heures quarante-cinq.

Il y avait un peu de lumière dans le wagon : elle entrait par les interstices entre les planches, mais malheureusement elle était accompagnée de courants d'air glacés. Euphrosine frissonna en étouffant un bâillement. Elle avait l'air très petite, perdue.

Arthur se mordit les lèvres. Il s'approcha de sa sœur et lui passa un bras autour des épaules.

- Si tu veux, tu peux dormir un moment. Je te réveillerai pour manger tout à l'heure.

Elle hocha la tête en se frottant un œil et se laissa conduire jusqu'au fond du wagon. Arthur rassembla quelques poignées de foin pour qu'ils puissent s'asseoir – le plancher était très sale – puis il enveloppa sa sœur dans une couverture et s'assit à côté d'elle. Euphrosine blottit sa tête contre lui et s'endormit presque aussitôt, une main crispée sur la manche de son frère. Elle ne se réveilla pas quand le sifflet de la locomotive retentit ni quand le train s'ébranla.

Arthur avait sorti un cahier de son sac et l'étudiait. C'était le genre de cahier à petits carreaux comme les moldus en utilisaient à l'école, avec une couverture verte cartonnée qui finissait par se déchirer à la longue. Celui-là portait les initiales TFS et en avait vu de dures : il était gondolé par la pluie, il avait dû être manipulé pendant des repas et même la liseuse en cuir qui le protégeait avait fini par ressembler à une vieille semelle.

Arthur luttait contre l'envie de dormir, les yeux écarquillés douloureusement.

Le plus dur était à venir.

Il fallait qu'il se débarrasse de la Trace s'il voulait disparaître.

Il devrait jouer gros : désactiver le sortilège par magie en se dévoilant, puis en un instant s'évaporer. C'était pour cela qu'il avait choisi de prendre le train pour s'enfuir. La Trace n'était pas très précise : elle se contentait de signaler la nature du maléfice et d'orienter vers un point géographique quand elle détectait une infraction. C'était un agent du ministère qui recoupait la liste des noms avec le lieu indiqué et établissait le constat après s'être assuré que le mineur fautif n'était pas un enfant encore non identifié ou qu'il n'y avait pas eu confusion avec l'action d'un adulte à proximité : quand on utilisait un sort vraiment puissant, la Trace le détectait à plusieurs mètres à la ronde.

Evidemment, personne ne se déplaçait pour les sortilèges lancés à bord du Poudlard Express quand celui-ci transportait des centaines d'élèves et le Service des Usages Abusifs de la Magie avait bien trop à faire pour s'occuper des éventuelles alertes à Pré-au-Lard où ne vivaient que des sorciers.

Arthur comptait sur l'audace de son plan pour égarer le facteur humain. Le ministère ne soupçonnerait pas qu'un gamin de quinze ans était à l'origine du remous qu'il allait créer. Ce ne serait que lorsque Poudlard lancerait l'alerte qu'on ferait le rapprochement et, d'ici là, Arthur et Euphrosine seraient loin.

Mais il fallait être sûr de l'incantation.

Les lettres dansaient devant ses yeux et il cligna une ou deux fois des paupières pour se débarrasser de la fatigue qui les ensablait.


… Pourquoi la Trace est-elle si rudimentaire ? Le contre-sortilège est d'une simplicité déconcertante. La puissance pour le lancer, oui, c'est autre chose. Il faudrait une sacrée volonté.


… Les elfes transcendent cette magie-là aussi facilement que les défenses érigées par de simples sorciers. Al n'a jamais été en danger. Il pourrait sûrement outrepasser les limites s'il le voulait, lui aussi…


Dans les cahiers d'école de Terrence Swanson, il y avait beaucoup de notes concernant la Trace. De simples questions innocentes au début, puis une étude détaillée et poussée en quatrième année, avec pas mal de références aux Hébrides. Arthur avait fait des recherches à la bibliothèque, mais il n'avait trouvé que quelques coupures de journaux de l'époque, faisant allusion à une campagne armée menée par un fanatique, dont Harry Potter et un contingent d'aurors avaient fini par venir à bout. Terrence faisait des parallèles entre le fait que le signal s'effaçait automatiquement dans ces îles et les relevés erratiques de la Trace d'Albus Potter lorsque celui-ci "changeait".

Arthur avait passé des années à s'interroger sur cette étrange expression mais ce n'était que cet été, lorsque son père lui avait tout raconté, qu'il avait finalement compris.

"Changeait". Tu parles d'un euphémisme.

Les gribouillis de Terrence Swanson devenaient plus graves en septième année et pendant son internat à Sainte-Mangouste.


… Les gosses avaient l'habitude d'entourer leurs lits de pierres de lave, au Brésil. Je suis retourné à Killeyan, mais personne ne semble avoir entendu parler de ces cercles de protection. Est-ce que les dragons y sont pour quelque chose ?


… ce n'est pas un phénomène naturel, ce n'est qu'un sortilège, jeté chaque fois que l'on enregistre un nouvel enfant avec des pouvoirs dans les registres du ministère. Dans le service pédiatrique, on voit souvent débarquer les agents pour qu'elle soit activée une fois qu'on a retapé les gamins d'origine moldue qu'une brusque éruption de magie instinctive a esquinté…


… Wendy dit qu'on ne peut pas plus transplaner en Antarctique que dans les Hébrides et je ne suis pas loin de penser que les deux sont liés. Elle a passé beaucoup de temps à essayer d'interroger l'elfe, mais il ne veut rien dire. Quel dommage que l'œil du dragon n'aie aucun effet sur lui... Wendy fait de son mieux, là-bas, mais elle est malheureuse, je le sens. Si Al ne se décide pas à choisir entre Dewis et elle cette année, je…


Le reste de la phrase était biffé férocement, comme si Terrence avait eu honte de l'avoir écrit après coup.

Arthur s'était longtemps demandé qui était Dewis. Maintenant qu'il le savait, il haïssait ce nom porteur de tous ses espoirs.

S'il réussissait à aller jusqu'en Antarctique, il trouverait un moyen pour parvenir jusqu'à Dewis. Il offrirait tout pour qu'on lui rende son père – même son propre cœur, s'il le fallait. Il ne laisserait pas Scorpius mourir non plus. Il se battrait. Il…

Un cahot du train le secoua et sa tête heurta brutalement les planches derrière lui. Les larmes aux yeux, frottant l'emplacement douloureux, il vérifia que sa sœur ne s'était pas réveillée, puis ramassa le vieux cahier et se remit à l'étudier anxieusement.


...Pourquoi la majorité est-elle fixée à dix-sept ans ? Ou plutôt, pourquoi la Trace cesse-t-elle d'être importante quand on atteint cet âge-là ?


… La plupart des infractions ne sont même pas sanctionnées, comme si cela avait peu d'importance, en fin de compte. Alors pourquoi la Trace est-elle obligatoire ? Pourquoi les parents doivent-ils signer un accord de confidentialité ?


… On ne nous autorise pas non plus à transplaner avant d'être majeurs et ce n'est pas à cause des risques d'accident : les enfants après tout sont capables de transplaner instinctivement… Non, il y a autre chose et je parierai que ce dont on ne nous parle pas est l'exacte même chose qui se trouvait dans la tombe du Haut Xingu avec Scorpius et Al – et qu'on en trouve un spécimen dans un bocal au fin fond du département des mystères…


Il y avait un feuillet de papier rose avec des caractères d'imprimerie encore agrafé dans le cahier à cette page-là, comme si quelqu'un avait oublié de l'enlever. Cela disait : "document appartenant à Terrence Francis Swanson/ Archives Manoir Malefoy – copie demandée par le Ministère de la Magie – autorisation n°78469 HJGW/ SHM – Dossier 'Mangeurs d'Ombres' – cf. Annexe 9, Rapport C. CADWALLADER."

Plus que les conséquences légales ou morales de sa fugue, Arthur redoutait de faire quelque chose que Terrence Swanson avait estimé dangereux. Scorpius, qui disait souvent qu'Hermione était la sorcière la plus intelligente qu'il avait jamais rencontrée, affirmait que le jeune médicomage avait été un génie.

Arthur n'était pas un génie, lui, et il était secoué de frissons à l'idée de se tromper dans la formule et de faire pousser deux têtes à Euphrosine ou de la blesser grièvement. Mais s'il ne désactivait pas la Trace, il ne pourrait jamais emmener sa sœur jusqu'en Antarctique.

Il n'avait pas le choix.

Il devait croire qu'il avait trouvé la bonne incantation.

Il frotta ses tempes et releva le menton en sentant le train s'incliner en prenant de la vitesse et le roulement fracassant résonner de façon différente. A travers les planches le soleil brillait, éblouissant, sur la rivière et le vent était encore plus froid qu'avant.

Ah, ils étaient déjà en train de passer sur le viaduc de Glenfinnan. Il restait à peine deux heures avant le moment clé.

Il ferma le cahier et l'appuya contre son front, comme pour en tirer de la force. Puis il le glissa de nouveau dans son sac et réveilla Euphrosine.

Elle eut d'abord l'air confus en réalisant qu'elle n'était pas dans son dortoir sous le lac, puis elle s'étira comme un chat. En plus des toiles d'araignées sur son bonnet, il y avait maintenant aussi des brins de foin dans ses cheveux. Son ventre grommela de faim et elle fit la grimace.

Arthur sourit. Il tira de son sac les casse-croûtes préparés par les elfes et ouvrit le thermos de thé bouillant. Euphrosine mangea de bon appétit et son frère s'aperçut qu'il avait faim après s'être forcé à avaler une bouchée.

Quand ils eurent fini, Arthur se sentit mieux. Il avait les idées plus claires et même si son cœur battait à grands coups, sa détermination au moins ne vacillait plus. Il rangea les reliefs du repas, puis se leva et alla jeter un coup d'œil entre deux planches.

Encore une heure.

Il revint vers Euphrosine et s'assit en tailleur devant elle. Elle avait appuyé son dos contre l'auge et le regarda en penchant un peu la tête de côté.

- Qu'est-ce qui se passe, maintenant ? demanda-t-elle.

Arthur respira profondément.

- Maintenant, je vais désactiver la Trace, annonça-t-il d'une voix calme mais un peu rauque.

Les yeux de la petite fille s'arrondirent.

- Tu peux vraiment faire ça ? chuchota-t-elle. Puis presque aussitôt elle prit un air anxieux : "Est-ce qu'ils vont t'envoyer à Azkaban si tu fais ça ?"

- Mais non, belette, je suis mineur. On me passera juste un savon, assura Arthur qui n'en était pas sûr du tout.

Ce n'était pas comme s'il pouvait prétendre que c'était "un accident". Et peut-être que les charges étaient plus lourdes quand on était le petit-fils du Ministre de la Magie…

Euphrosine mâchouilla l'intérieur de sa joue.

- Qu'est-ce qu'il va se passer quand tu vas lancer le sort ?

Arthur hésita.

- Je ne pense pas que ça nous fera quoi que ce soit. Ça va juste déclencher une alerte au ministère et des agents rappliqueront immédiatement. Mais on sera déjà à des kilomètres. Je vais lancer le sort quand on sera à Crianlarish, tu sais, à l'endroit où le train s'arrête quelques minutes sur le pont au-dessus de la grosse auberge ? Il y a tout le temps des tas de sorciers au milieu des touristes. Ils auront beaucoup de mal à démêler qui aura agi.

La respiration d'Euphrosine s'était accélérée.

- Et quand ils comprendront qu'on était dans le train ? souffla-t-elle, la bouche sèche.

- Ils ne pigeront pas avant cet après-midi. Mais de toute façon, qu'ils viennent fouiller le train ou qu'ils aillent nous attendre à Londres, peu importe. On va changer à Glascow et on descendra à Alnwick. Et ensuite, pendant qu'ils croiront qu'on a pris le bateau, on ira au Ma…

Il s'interrompit.

- Enfin, je t'expliquerai à ce moment-là. Voilà, c'est le plan.

Elle s'humecta les lèvres, tortillant le bout d'une de ses tresses rousses. Elle avait clairement peur et il pouvait voir qu'elle hésitait, qu'elle se retenait de poser davantage de questions sur la raison de cette folle équipée. Si elle se mettait tout à coup à réclamer de retourner à Poudlard, que pourrait-il raconter pour la convaincre de rester avec lui ? Il avait emporté une potion de sommeil – Pique-la-Lune lui en avait obligeamment fourni les ingrédients, persuadé que le garçon en avait besoin après la terrible nouvelle qu'on lui avait annoncé – mais il n'avait pas envie d'en être réduit à l'utiliser sur sa sœur…

- C'est où que t'as trouvé le sort pour enlever la Trace ? demanda-t-elle finalement.

Il y avait de la curiosité dans sa voix, mais aussi une certaine méfiance.

Arthur savait que s'il répondait "dans les cahiers de Terrence Swanson", il était bon pour se disputer avec sa sœur. Aussi il se contenta d'ajouter un nouveau mensonge à sa collection.

- Ta marraine me l'a expliqué. Il parait qu'on le demande parfois aux B. U. S. E.

Euphrosine se détendit immédiatement. Arthur était reconnaissant pour la pénombre partielle du wagon, qui cachait un peu ses joues empourprées.

- J'espère qu'elle ne sera pas trop fâchée quand elle saura qu'on… qu'on est partis. Scorpius lui dira que c'est lui qui te l'a demandé, hein ?

Arthur hocha vivement la tête.

Si elle réfléchissait quelques secondes de plus, elle mettrait sans doute le doigt sur ce qui était très bancal dans les explications qu'il lui avait donné…

Mais Euphrosine n'insista pas. Elle enleva son bonnet et le débarrassa des toiles d'araignées avant de le remettre sur sa tête.

- Qu'est-ce que je dois faire ? s'enquit-elle.

Arthur se pencha pour effacer du pouce une trace de boue sur la joue de sa sœur.

- Rien. Je m'occupe de tout.

Elle roula des yeux et il eut envie de rire.

- Ton tour viendra !

Il ne savait pas que ce serait bien plus tôt qu'il ne l'avait imaginé.

Le vent glacial hurlait autour du wagon et le plancher oscillait en grinçant. Le vacarme des pistons et le va-et-vient des bielles semblait s'être amplifié depuis qu'ils attendaient le moment où le train allait s'arrêter. Les dents d'Euphrosine claquaient et Arthur avait des courbatures comme si on l'avait roué de coups. Ils s'étaient blottis de nouveau l'un contre l'autre pour se tenir chaud.

- A la rentrée, il faut que je trouve un moyen pour que Wilhelmina Thompson fasse le trajet dans ce wagon, grogna la petite fille au bout d'un moment.

Son frère faillit pouffer de rire tellement il était tendu.

- Elle est si horrible que ça ?

- C'est la pire peste que tu peux imaginer. Elle-

Le sifflet strident de la locomotive lui coupa la parole. Presque aussitôt, les rails gémirent et la lourde machine tout entière sembla freiner des quatre pieds dans un épouvantable bruit de ferraille et un torrent de vapeur.

- On est à Crianlarish, balbutia Euphrosine en se redressant.

- Deux minutes avant qu'on reparte, haleta Arthur, les doigts crispés sur la baguette qu'il tenait prête depuis un bon quart d'heure déjà.

Il saisit la main de sa sœur et inspira profondément, fermant les yeux pour s'efforcer de contenir la vague de panique qui montait en lui.

Tu peux y arriver, Arthur Terrence Potter.

Si tu fais ça, il n'y aura plus de retour en arrière.

Euphrosine.

Maman.

Scorpius.

"Tout ira bien, criquet, je le sais."

Il rouvrit les paupières. Euphrosine le fixait, les yeux fous. Elle s'était mordu la lèvre si fort qu'il y perlait une goutte de sang.

A l'extérieur du wagon, il y avait un brouhaha de voix, de pas, de marché paisible. Des gens faisaient signe à la locomotive immobilisée sur le pont comme une grosse chenille rouge soufflante et crachotante.

Arthur leva sa baguette au-dessus de leurs têtes et avala sa salive.

- Auferor, dit-il fermement.

Pendant un interminable dixième de seconde il ne se passa rien et il crut qu'il s'était trompé dans l'incantation. Puis ce fut comme si une bombe implosait à l'intérieur de son corps, silencieuse et si puissante qu'elle irradia autour de lui en soulevant de la poussière et des brins de paille.

Le monde entier devint muet. Il vit Euphrosine étouffer un cri, mais il n'entendit rien et ne sentit pas non plus quand elle s'agrippa à lui.

Ses bras et ses jambes lui semblaient détachés de son corps. Il ne pesait plus rien…

… et tout à coup il pesait si lourd qu'il tomba sur un genou, lâchant sa baguette qui rebondit légèrement sur le plancher. Les sons se ruèrent en vrombissant dans ses oreilles et le wagon s'ébranla avec une secousse, tandis que la locomotive s'élançait en ahanant au nouveau coup de sifflet.

Les jambes flageolantes, Euphrosine lâcha le bras de son frère et toussa une ou deux fois.

- Wow, bégaya-t-elle.

Elle eut un gloussement nerveux puis se pencha pour aider Arthur à se relever.

- T'es trop fort ! Ça a marché, j'en suis sûre. C'était… c'était… trop bizarre. Un peu comme quand M. Malefoy nous désillusione pour jouer à cache-cache...

Le garçon n'avait pas l'air de l'écouter. Il était blafard. Il chancela, puis se rua vers l'auge et vomit tout ce qu'il avait dans l'estomac.

Euphrosine lui massa le dos, les larmes aux yeux. Arthur tremblait de tous ses membres et il était couvert d'une sueur glacée.

Oh, Terrence avait eu raison. Le contre-sortilège n'était pas difficile à trouver. Mais la puissance qu'il exigeait était bien autre chose...

Pendant un instant, Arthur avait bien cru que toute sa raison lui échappait. Il lui avait fallu un terrible effort de volonté pour se rappeler qu'il était dans le wagon, avec sa petite sœur, et non pas en train de s'éparpiller en petits morceaux de conscience partout dans l'univers…

Il fallait que ça ait marché, parce qu'il était certain qu'il serait trop faible pour s'enfuir si les gens du ministère débarquaient tout à coup…

Les phalanges blanches à force de serrer le rebord de l'auge pour essayer de se soutenir, il se tourna vers Euphrosine et voulut lui sourire.

Mais un grand voile gris s'étendit soudain devant ses yeux. Les murs de planches ondulaient et il avait l'impression qu'on lui enfonçait du coton dans les oreilles.

- Arthur ? Ça va ?

Euphrosine n'eut pas le temps de faire un geste. Les yeux de son frère basculèrent dans leurs orbites et il s'écroula d'un seul coup sur le plancher répugnant.

Au même moment, le train se remit à ralentir.


A SUIVRE...


Prochain chapitre : LES ÉTOILES FONT CE QUI LEUR PLAÎT