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Bonsoiiiiiiiiiiiiiiiiir !

Enfin le voici, le tant attendu chapitre 6 !

Beaucoup de choses dans ce chapitre qui est le plus long, oui le plus LONG de la saga ! ( pour le moment... )

Merci énormément à Audree, mon lecteur/ma lectrice anonyme qui suit les Aventures d'Eno !~

Sans plus attendre... Bonne lecture !

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Disclaimer : Les personnages de Grunlek, Bob, Théo et Shin ne m'appartiennent pas et sont la propriété des joueurs d'Aventures et de leur MJ ( Mahyar ). Le monde d'Aventures est aussi la propriété du MJ. Je ne touche aucune somme pour mes écrits.

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6 : Balthazar Octavius Barnabé ( aka B.O.B ) Lennon

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Eno commençait à avoir quelques bases. Elle apprenait beaucoup auprès de Grunlek. Elle se sentait presque humaine, et cette sensation était fabuleuse. La seule chose dont elle se souciait, c'était de savoir Etheria si... silencieuse. Quelque chose clochait, Eno l'avait bien senti, mais sa démone n'avait rien voulu dire. Leur relation était devenue très particulière, et parfois Eno avait l'impression d'avoir une sœur. C'était un sentiment aussi amusant que dérangeant, car après tout, cette presque-soeur restait une démone.

Hélas, ces deux mois de joie ne pouvaient durer. Toutes les bonnes choses ont une fin, après tout...

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Le soleil allait se coucher dans quelques heures, et ses rayons sanglants incendiaient le paysage. Eno marchait près du nain, l'aidant à transporter le matériel. Il faisait doux, et l'endroit semblait idéal pour établir un campement pour la nuit. La prochaine ville n'était plus très loin, mais aucun des deux n'était pressé...

Ils s'arrêtèrent à l'orée d'une forêt. Alors qu'elle allait chercher du bois pour alimenter le feu, Eno entendit des éclats de voix qui la firent se figer. Etheria s'était instantanément réveillée de sa léthargie. Eno aurait juré avoir entendu...

Des versets offensifs de la Lumière. Venant de cette forêt.

Elle jeta un regard au nain qui sortait de faire le repas. Elle savait qu'elle allait devoir le laisser là, afin d'aller vérifier... s'ils en avaient après elle, ou bien s'ils étaient là pour arrêter quelqu'un d'autre, ou conjurer une quelconque créature maléfique... En tous les cas, s'ils venaient pour elle, Grunlek serait en grand danger. Et cette perspective n'enchantait pas la jeune femme. Elle s'approcha du nain.

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- Grunlek ?

- Oui ?

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Il ne lui faisait pas face. Il était déjà concentré dans la préparation d'un ragoût de lapin, sa spécialité. Eno retint un soupir.

Etheria s'agitait. Après tout, ce n'était pas les affaires de la jeune femme. Elle pouvait tout aussi bien passer son chemin et continuer de suivre le nain comme elle le faisait depuis deux mois. Cependant, elle ne pouvait se résoudre à laisser un seul doute subsister. Il ne devait rien arriver à Grunlek parce qu'elle était en cavale.

Résolue, elle se campa sur ses positions et prit une grande inspiration.

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- C'est compliqué mais... Je dois partir. Il y a quelqu'un que je connais, dans la forêt, et il a besoin d'aide...

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Elle ne savait pas exactement pourquoi elle improvisait un pareil mensonge. Surtout qu'elle avait appris à connaître le nain, et qu'il savait que le peu de gens qu'elle connaissait - hormis le demi-élémentaire - étaient loin d'être amicaux. Elle détestait mentir, mais c'était un mal pour un bien. Elle devait le protéger.

Il l'observa longuement, puis haussa un sourcil dubitatif.

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- Ah oui ?

- Oui...

- Ecoute... Si tu ne veux plus de ma compagnie, tu peux tout aussi bien le dire.

- Quoi ? Non ! Non, ce n'est pas du tout ça...

- Si quelqu'un est vraiment en danger, tu peux très y aller, et le ramener ici. Ce n'est pas moi que ça dérange. Je peux même venir avec toi. Je suis peut-être un nain, mais je ne suis pas si faible que j'en ais l'air.

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L'angoisse commençait à la gagner. Il fallait qu'elle soit honnête.

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- Ce sont des Inquisiteurs, dit-elle dans un souffle. Ils... J'ai entendu des versets de la Lumière... Et je ne peux pas prendre le risque qu'ils te voient avec moi... Mes fautes n'ont pas à porter préjudice à un innocent.

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Il fixa longuement Eno, puis soupira. Il s'approcha d'elle, laissant un instant le repas qu'il était en train de préparer.

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- Tu es sûre ?

- Certaine.

- Alors... Il va falloir qu'on se quitte. J'espère qu'on se reverra... Ta compagnie est très agréable, tu sais. Et je n'ai pas de dents particulières contre les démons, après tout ils ne m'ont rien fait. Et si tu dois te souvenir d'une chose que j'aurai dite, souviens-toi que tu n'as commis aucune faute. On ne peut blâmer quelqu'un pour ses origines. Prends soin de toi, Neva.

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Les larmes aux yeux, elle avait hoché la tête et avait brièvement serré le nain dans ses bras, avant d'empoigner sa lance et de partir. Arrivant sous les arbres, elle se retourna une dernière fois, et vit la silhouette du nain qui la regardait partir.

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« Tu fais ce qu'il faut, Neva. »

- Je sais.

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Elle regarda droit devant. Les versets s'étaient tus quelques secondes, mais venait de reprendre. Inspirant profondément, elle s'engouffra dans la forêt...

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Elle louvoyait entre les troncs, sous les amas de feuilles si denses qu'ils cachaient en partie le soleil. Eno faisait attention où elle mettait les pieds, attentive à ne pas faire craquer de branches sèches sous ses pas. Tout pour ne pas attirer l'attention.

Enfin, au détour d'un chêne centenaire, elle trouva l'origine des versets.

Deux hommes, postés dans une clairière, discutaient à présent. Ils portaient tous les deux une armure de plaques légèrement brillante, ainsi qu'une immense épée et un bouclier. Elle vit également un jeune homme en robe rouge, probablement un mage, puisqu'il n'y a qu'eux pour porter ces vêtements. Il avait des cheveux châtain foncé ondulés, mi-longs, qui atterrissaient sur ses frêles épaules. Une légère barbiche de la même couleur lui donnait un visage plus adulte, malgré ses traits fins. Assis au sol, ligoté, il ne paraissait pourtant pas le moins du monde stressé. Ses yeux marron foncé semblaient même perdus dans le vague... Comme s'il était très concentré.

Eno réalisa alors le silence de sa démone intérieure. C'était un silence anormale, car elle semblait... sous le choc. Cependant, elle ne pouvait pas la questionner à haute voix, pas ici.

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- Il faut qu'on prévienne le Père Louis...

- Mais ce n'est pas le demi-démon qu'il cherche ! Il cherche une fille !

- Oui bah demi-démon quand même... Il a intérêt à être satisfait.

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Elle déglutit, mal à l'aise, et comprit soudain le silence d'Etheria.

Ce jeune homme était... une sorte de frère, en fin de compte. Peut-être était-il en train de converser avec son démon, comme elle le faisait parfois. Elle espérait que c'était ça...

Eno réfléchit à toute vitesse. Il fallait qu'elle aide ce jeune homme. A tout prix. S'il était donné au Père Louis, il serait rapidement exécuté... Et si elle pouvait sauver une vie...

Sans réfléchir, elle était déjà sortie de sa cachette et s'avançait vers les deux hommes. Elle ne savait même pas encore ce qu'il fallait qu'elle dise...

Heureusement pour elle, elle avait l'apparence d'une Inquisitrice. Grunlek l'avait aidée à récupérer les pièces d'armure qu'elle n'avait plus, et avait réparé celles qu'elle avait encore, en plus de ses armes. Autant dire qu'avec sa mine plus reposée, et ses cheveux roux lâchés, elle avait beaucoup plus d'allure... Voilà qui devrait jouer en sa faveur.

Une idée lui vint au moment même où les hommes se tournaient vers elle et pointaient leurs armes sur son plastron. Elle leva les mains, très calme.

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- Et bien mes frères... En voilà une réaction... Moi qui était venue vous soulager de ce fardeau...

- Qui t'es ? Lâcha le plus imposant du duo.

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Elle retint une grimace. Il allait falloir qu'elle utilise un nom que personne ne connaissait... Un nom humain.

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- Olivia. Juste Olivia. Je suis Inquisitrice, au même titre que vous. J'allais rejoindre le Père Louis, quand j'ai entendu vos versets. Je peux très bien me charger de lui.

- Le prends pas mal, mais on a eu suffisamment de mal à le maîtriser pour qu'on le laisse à quelqu'un d'autre, répondit le deuxième Inquisiteur, qui paraissait avoir les cheveux légèrement roussis.

- Surtout à une fille, renchérit le premier.

- D'un autre côté, vous pourriez justement aller chercher des renforts, sourit Eno en se retenant de ne pas s'énerver. Je suis plus solide que je n'en ais l'air, et votre otage me semble bien ligoté. Je n'aurai aucun problème à le maîtriser.

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Elle commençait à avoir très chaud, sans savoir pourquoi. Eno était pourtant habituée à son armure... D'où ça venait ?

Et surtout...

Etheria était très agitée. Elle ne disait rien, mais Eno la sentait... c'était un peu étrange à dire, mais c'était pas si la démone voulait... sortir.

Trop concentrée sur ces constations, elle ne remarqua pas que les deux Inquisiteurs débattaient ardemment et qu'ils étaient en train de pointer leurs armes vers Eno à nouveau. En le remarquant, elle sentit la panique la gagner, mais resta calme et naturelle en apparence. Elle haussa un sourcil.

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- Vous faites quoi, au juste ? Je suis de votre côté.

- Ca, ça se discute... L'un de nous va rester te surveiller. L'autre va aller cherche le Père Louis. Parce que c'est pas qu'on a pas confiance, mais il nous a mis en garde contre les filles rousses...

- Et, franchement, t'es une fille, et t'es rousse, continua le premier.

« On passe au plan B ! Pousse-toi ! »

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Eno se raidit et commença à reculer. Ses deux adversaires lui jetèrent un regard étrange, refermant la prise sur leurs armes, car sous leurs yeux, ils venaient de la voir blêmir, et dans les yeux naturellement dorés de la jeune femme, ils virent la pupille... commencer à s'allonger. Jusqu'à ce qu'elle ferme les yeux, se tenant la tête entre les mains, le souffle court. Les deux compères échangèrent un regard, et... prirent leurs armes à leurs cous, laissant le prisonnier seul avec Eno.

Cette dernière essayait de repousser des assauts répétés d'Etheria qui voulait prendre le contrôle. Cela n'était jamais arrivé autrefois, car dés que la démone se montrait trop entre-prenante, Eno la renvoyait immédiatement dans les tréfonds de son âme.

Mais elle était devenue trop proche de sa démone intérieure. Trop « amie » avec elle.

Etheria poussa encore, balayant les barrières mentales de son hôtesse...

Et elle cligna des yeux.

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C'était une sensation toute nouvelle pour elle. Elle regarda ses mains, referma lentement ses doigts, un sourire incroyable accroché aux lèvres. Sa vision était... parfaite. Elle voyait jusqu'aux particules de poussière qui dansaient dans les rayons du soleil qui filtraient dans la clairière.

Etheria était libre.

Elle agita sa main, tentant de créer une flammèche, pour se prouver qu'elle avait encore de l'énergie démoniaque à revendre... et un véritable brasier s'alluma dans sa main. Son sourire inquiétant illuminant son nouveau visage, elle commença à avancer vers le prisonnier, qui s'était tout à fait réveiller de sa sorte de transe. Il la regarda et, brûlant ses liens, il se releva promptement, une boule de feu à la main. Etheria sourit et s'inclina souplement.

La condition physique de son hôtesse était vraiment excellente.

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- Bonjour, mon frère, chantonna Etheria d'une voix fluette et mélodieuse.

- Qui es-tu ?

- En voilà un accueil bien froid... Pour ma toute première sortie... C'est plutôt exaltant, je dois dire... Cela dit, toi comme moi ne devrions pas nous attarder dans le coin.

- Que veux-tu dire ?

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L'homme avait une voix grave et dure qui plut beaucoup à Etheria. Elle s'amusait énormément, et se sentait comme un enfant qui venait de recevoir un cadeau qu'il n'attendait plus.

Quelque part, elle sentait Neva lutter pour reprendre le contrôle. Peine perdue. Etheria était bien plus forte qu'elle...

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- Je veux dire par là, mon frère, que les deux Inquisiteurs de tout à l'heure ne vont pas tarder à arriver... avec des amis. Et je n'ai aucune envie de commencer mon extermination de la masse populaire tout de suite. Je veux d'abord profiter...

- Très bien. Va-t-en alors. Et je ne suis pas ton frère.

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Alors qu'ils entendaient des bruits de pas et des cris, le jeune homme commença à partir en courant, soulevant un peu sa longue robe afin de ne pas se prendre les pieds dedans. Il avait l'air d'une demoiselle en détresse...

L'idée fit sourire Etheria, qui décidément se sentait très bien sur le devant de la scène. Elle emboîta le pas de son nouveau compagnon, aux anges... ou, plutôt, aux démons.

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Elle se laissa joyeusement tomber au sol, à peine essoufflée par la course folle. Respirant l'air pur à plein poumons, elle s'en délecta et poussa un long soupir de contentement. Elle était plus paisible que jamais. Cela la contraria d'ailleurs un peu... Elle devrait vouloir tout détruire, mais là, elle se sentait plus d'humeur... joueuse. Elle voulait tout découvrir. Elle arrachant un peu d'herbe avec ses pieds, qu'elle avait dénudés. Elle retint un rire lorsque les brins la chatouillèrent. La sensation était véritablement grisante. C'était vraiment quelque chose... d'incroyable. De vivre. Elle comprenait soudain beaucoup mieux cette détermination qui habitait tous les êtres humains. Cette peur de la mort.

Elle admira les rayons du soleil sur ses longs cheveux roux. Ils brillaient avec l'intensité d'un feu de forêt.

Non loin d'Etheria, le jeune demi-démon terminait de reprendre son souffle, lui jetant un regard perdu. Il était à la fois porteur de menaces de mort, d'inquiétude et de... choc. Sans doute devait-il être étonné du peu de changements, pour commencer. D'ordinaire, lorsque le démon prenait le contrôle, c'était avec des cornes, des ailes, des hurlements... Bref, tout en fanfare pour annoncer l'arrivée du prochain Destructeur de l'Humanité.

Mais Etheria avait préféré la jouer soft. D'autant que ce n'était que sa première fois dehors. Elle n'avait pas entièrement le contrôle, bien que les tentatives de Neva faiblissaient.

Enfin, le jeune homme se redressa, toujours haletant cependant. Il darda un regard noir sur Etheria.

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- Pourquoi tu m'as suivi ? Je t'ai déjà dit de dégager.

- Mais moi je n'ai pas envie, chantonna la démone en se retournant sur le ventre, ses jambes se balançant au rythme d'une musique qu'elle fredonnait.

- Mais qu'est-ce que tu veux bordel de merde ?!

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Etheria soupira profondément. Sa récréation était déjà finie ?

Car elle devait bien l'avouer, si elle avait pris le contrôle, ce n'était pas seulement parce que Neva lui en avait laissé l'occasion. C'est parce qu'elles étaient en danger, toutes les deux, et que le plan Diplomatie avait foiré. Elle avait aidé son hôtesse, rien de plus. Elle comptait lui rendre le contrôle très vite, mais Neva restait trop faible aux yeux d'Etheria. Il fallait que quelqu'un lui montre, une fois de plus, qu'elle pouvait être... quelqu'un. Et il se trouvait que le seul être vivant dans le secteur était ce jeune demi-démon.

Etheria roula sur le dos et, ramenant vivement ses jambes par-dessus sa tête, elle se releva d'un bond, et se dirigea vers le jeune homme, qui recula instinctivement. Elle s'arrêta et passa sa main dans ses cheveux. Elle regretterait vraiment cette sensation...

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- Même si j'adore être aux commandes, je ne suis pas encore habituée, et ça m'agace. Ma petite Neva est faiblarde, mine de rien, parce qu'elle est persuadée qu'on est qu'un monstre qui n'aurait jamais dû voir le jour.

- A raison, marmonna le jeune homme.

- Shh. Laisse-moi finir. Donc, comme je le disais, elle est bien mignonne avec sa crise existentielle, mais moi je n'ai aucun intérêt là-dedans. Je suis censée lui plomber le moral, or, pendant toutes ses années, j'ai dû lui servir de grande sœur et de confidente. Ce qui ne va pas du tout. Ils seront furieux, en bas.

- Et quoi ? Tu veux que je lui serve d'ami ? Navré, je fais pas dans la charité...

- Je ne t'en demande pas tant... De toute façon, avec nos amis de la Lumière aux trousses, tu n'as aucune chance si tu restes tout seul. Tuer tout ce qui bouge n'est pas vraiment ta priorité, n'est-ce pas ?

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La grimace qu'il fit valait tous les mots du monde. Il n'était pas encore habitué à l'odeur de chair brûlée, visiblement...

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- Neva va t'accompagner sur le chemin jusqu'à la prochaine ville. C'est à plusieurs jours de marche, à partir d'ici, je pense. Moi, en échange, je pars, si ça peut te rassurer.

- Il y a bien une raison autre que la pure bonté pour laquelle tu ne restes pas...

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Il était méfiant. A juste titre. Voilà qui devrait les faire survivre un temps...

Etheria leva les yeux au ciel. Les rayons qu'elle percevait tout à l'heure avaient disparu.

Elle fit un dernier grand sourire.

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- Oui. Je n'aime pas la pluie. Bon voyage ! Si tu as des questions sérieuses à me poser, n'hésite pas à demander à Neva, on a souvent de grandes conversations, elle et moi !

- Quoi ?! Attends !

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Etheria ferma les yeux et inspira profondément.

Ce fut Eno qui expira.

Un éclair illumina le ciel tandis que la pluie commençait à tomber à torrents.

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Eno s'était débrouillée pour leur trouver un abri de fortune dans une grotte. Ils étaient tous les deux trempés, et le mage semblait purement et simplement furax. Il ronchonnait sans cesse, pestant sur le temps, sa robe mouillée, l'humidité dans la grotte, le fait qu'ils n'avaient rien à manger... Bref, pas vraiment la compagnie rêvée. Il tenté d'allumer un feu, et avait lamentablement échoué, en partie sans doute parce que le bois était lui aussi imbibé d'eau. Voilà qui avait fini d'enflammer la patience du jeune homme, qui se roula en boule dans un coin.

Eno, bien qu'épuisée par la prise de contrôle d'Etheria, trouva deux lapins de bonne taille. Elle n'aimait pas chasser, détestant prendre la vie d'innocentes créatures, mais se força tout de même. Grunlek lui avait appris comment faire.

La présence du nain lui manquait. Lui savait allumer un feu quand le bois était mouillé... Elle ne savait pas encore par quelle magie, d'ailleurs.

En rentrant dans la grotte, elle s'attela à vider les animaux. Un silence pesant planait, et elle cuisina dans ce même silence. Elle soupira et essaya à son tour d'allumer un feu. Elle échoua.

Il fallait cependant qu'elle réussisse.

Elle essaya toutes les techniques qu'elle connaissait, passa en revue toutes ses bases de survie apprises à l'Académie aux côtés de Théo, puis dans la forêt auprès de Shin. Voyant qu'elle échouait, elle réessaya à la façon du nain, et échoua à nouveau. Cela devait bien faire une heure qu'elle s'épuisait à faire un feu, et toujours rien. Ses bras commençaient à lui faire mal, et ses paupières étaient lourdes. Malgré tout, elle s'acharna, dans le plus grand des silences.

Au bout d'un temps qui lui sembla une éternité, son compagnon d'infortune lui jeta un coup d'oeil agacé.

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- T'as pas bientôt fini, oui ? J'ai faim.

- File-moi un coup de main, alors, répondit-elle calmement.

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Elle l'entendit jurer pour toute réponse. Décidément, la pluie avait l'air de le rendre invivable... Ou bien était-il toujours comme ça ? Elle n'espérait pas.

Eno souffla sur une mèche trempée qui lui tombait sur les yeux. Evidemment, ça n'écarta pas la mèche rebelle d'un iota. Eno reçut juste quelques gouttelettes moqueuses sur le visage. Elle passa une main dans ses cheveux et se remit à la tâche, sans une parole supplémentaire.

Le temps passa, et elle commençait à grelotter. Le vent hurlait dehors, et l'orage faisait rage. Ses dents claquaient discrètement, et ça l'agaçait. Elle avait pourtant tenu tellement longtemps dehors, par des températures insoutenables ! Que lui manquait-il pour renouveler l'exploit ?

Sa patience commençait à s'essouffler. Etheria lui souffla qu'elle pourrait allumer le feu, mais Eno grogna. La démone avait suffisamment profité de l'extérieur pour aujourd'hui. Cela dit, la jeune femme était surprise que sa démone lui ait rendu volontairement le contrôle. Elles avaient vraiment une drôle de relation...

Alors qu'elle se faisait cette réflexion, elle vit des étincelles jaillirent des deux pierres qu'elle entrechoquait désespérément depuis une demi-heure. Reprenant espoir, elle se dépêcha d'augmenter la cadence. D'autres étincelles jaillirent sur les brindilles et les feuilles, et enfin, le feu prit. Eno ne put s'empêcher de sourire. Elle allait pouvoir cuisiner ses lapins... et se réchauffer.

Le mage tourna de nouveau la tête vers elle, sans doute alerté par la soudaine luminosité de l'endroit. Toujours aussi grognon, il s'approcha.

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- Pas trop tôt... Temps de merde...

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Ils mangeaient chaud autour du feu que le mage avait réussi à amplifier.

Leur situation s'était grandement améliorée.

Eno n'attendait pas de lui qu'il fasse la conversation. Et elle-même était trop épuisée pour chercher comment aborder son nouveau compagnon.

A sa grande surprise, il se racla la gorge. Elle leva les yeux vers lui.

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- Ahem... Euh, tu cuisines bien.

- Ah... Merci. Un ami m'a appris récemment... Mais son ragoût de lapin est bien meilleur que celui que je peux faire.

- Je vois... J'suis désolé pour les présentations un peu à la pisse, c'est juste que j'aime pas la campagne, alors forcément... Disons que ça se ressent sur mon caractère.

- J'ai vu ça...

- Je suis Balthazar Octavius Barnabé Lennon, Pyromage de la Tour Rouge. Mais appelle-moi Bob, c'est plus court.

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Il lui tendit une main grasse et encore couverte de morceaux de lapin. Mais elle s'en moquait, car ce qui avait attiré l'attention d'Eno, c'était que Bob avait trois prénoms... et qu'il était un demi-démon, comme elle. Etait-ce une particularité commune ?

Elle lui serra la main.

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- Moi, c'est Etheria Neva Olivia du Puits-Lumière, Inquisitrice. Appelle-moi comme tu veux, je n'ai pas assez d'amis pour avoir un nom fixe, sourit-elle.

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Un léger silence suivit les présentations. Bob semblait chercher comment formuler ses questions... Eno s'attendit à un véritable interrogatoire...

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- Tu voyages depuis longtemps ? Commença-t-il.

- Un peu... Ca fait presque un an.

- T'étais accompagnée ?

- Non, en fait, j'ai commencé parce que je devais fuir l'Académie qui forme les Inquisiteurs. Mon... tuteur m'avait dénoncée auprès du directeur. L'Inquisition au complet allait me tomber dessus d'une seconde à l'autre, alors j'ai fui, avec l'aide de mon instructeur.

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Un instant, elle pensa à son ancien professeur. Le chevalier Aldebaran Norvigrad... Qu'était-il devenu, après l'avoir aidée à s'échapper ? Peut-être ne voulait-elle pas le savoir...

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- Bienvenue au club... Moi je me suis fait chasser à grands coups de pieds au cul de l'Académie des Mages, parce qu'ils ont découvert ce que j'étais.

- Décidément, personne ne veut de nous...

- A qui le dis-tu... Et, par curiosité, tu connais ta famille ? Je veux dire, biologique ?

- C'est un peu indiscret, comme question... Je t'en prie, commence.

- Comme tu voudras. Ma mère est une femme sans histoire qui un jour a eu le malheur de tomber sous la coupe d'un démon. Je suis né, mon père s'est tiré avec la frangine de ma mère -avant de l'abandonner ensuite pendant plusieurs années, au passage-, et ma mère est tombée amoureuse d'un boulanger plutôt aisé. Un type bien. J'entends par là qu'il m'a considéré comme son propre fils et m'a beaucoup aidé. Contrairement à beaucoup, qui aurait sans doute voulu m'expédier au bûcher. On est pas né du bon côté, toi et moi, c'est notre seul problème... Ca et le fait qu'on peut craquer et tuer toutes les créatures vivantes dans un rayon de dix kilomètres à la ronde, rit le mage.

- Exact, sourit Eno. T'as eu de la chance...

- Je t'en prie, à ton tour.

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Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se sentait plus en confiance. Manger et se réchauffer avait mis Bob de bien meilleure humeur, et s'il avait ce caractère la plupart du temps... Ca ne la dérangerait pas. Il parlait beaucoup, mais ça lui changerait, la plupart de ses autres connaissances étaient plutôt du genre taciturnes, surtout Shin.

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- Ma mère était Inquisitrice. Mon père... Bah, t'imagine bien ce qu'il était.

- Aïe.

- Comme tu dis. Aïe. Au début, jusqu'à mes neuf ans, ça a été. J'ai grandi bien, je me doutais de rien, et je pensais qu'Etheria n'était qu'une amie imaginaire un peu envahissante. Ma mère disait que deux de ses amis, un chevalier de l'Inquisition et un évêque, nous protégeaient, et elle m'a vaguement expliquée que j'étais une enfant peu ordinaire. Mais ce qui devait forcément arriver un jour est arrivé... Quelqu'un a dénoncé ma mère à l'Inquisition.

- Ils l'ont... Désolé de demander ça, mais... Ils l'ont brûlée ?

- Non. Comme elle était Inquisitrice, et donc considérée comme noble, elle a été décapitée.

- Outch. Désolé.

- Ca va... C'est du passé.

- Mais du coup, ils t'ont pas attrapée aussi ? Je veux dire, s'ils ont dénoncé ta mère, t'aurait dû... Enfin, je capte pas.

- Je t'avoue que moi non plus. J'ignore ce qu'il s'est passé durant le procès de ma mère, je n'y étais pas. Elle m'a juste dit, quand je suis allée la voir pour la dernière fois, en cellules, que... Que c'était parce que mon père n'était pas humain. En bref, elle m'a tout racontée.

- T'as encaissé ça comment ? Je veux dire, t'avais que neuf ans, merde !

- Comme tu dis, je n'avais que neuf ans... Et c'est peut-être ce qui a fait la différence. Je me rendais pas bien compte de ce que ça impliquait, j'étais un peu... inculte sur le sujet, à l'époque.

- Normal, normal... Et du coup, après ? Qui c'est qui t'a prise ? T'es restée seule ?

- Houlà non... Un... L'évêque, ami de ma mère, m'a prise avec lui. Il m'a élevée dans son abbaye, et j'ai grandi comme ça. Vers mes treize ans, j'ai enfin compris l'abomination que j'étais. Mais bon, je n'y pouvais rien, pas vrai ? L'évêque m'a toujours dit et répété que ce qui rachèterait mon âme, ce sont des actions au service de la Lumière... Alors j'ai fini par rentré dans l'ordre des Inquisiteurs.

- T'avais pas les jetons ?! Moi à ta place j'aurai trop eu les foies qu'on découvre qui j'étais...

- A dire vrai... J'étais trop surexcitée. Je pensais que j'allais pouvoir devenir une espèce d'arme anti-démon. Entre-temps, je me suis aussi pas mal rapprochée de ma démone intérieure. Du coup, on a fini par découvrir mon secret, j'ai fui, et nous voilà aujourd'hui .

- Et ben... T'as pas eu la vie facile. Remarque, aucun d'entre nous, quand on y pense. Au fait, je me posais des questions par rapport à cet après-midi...

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C'était logique. Eno retint une grimace en mordant dans un os de lapin.

Elle se sentait plus légère, d'avoir parlé à quelqu'un qui comprenait ce qu'elle avait enduré. Et Bob était quelqu'un de compréhensif, mine de rien.

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- Pour commencer, pourquoi tu m'as aidé ? T'aurais très bien pu me laisser gérer la situation, ou un truc du genre.

- Déjà, je ne pouvais pas laisser des Inquisiteurs près d'ici. Un ami nain avait établi son camp non-loin, et j'avais peur qu'on fasse le rapprochement entre lui et moi. Donc je devais d'abord les éloigner. Et puis ensuite quand ils ont dit que tu étais un demi-démon... Je ne sais pas. Je voulais sans doute faire quelque chose pour quelqu'un comme moi.

- Sympa... Oh, et, ça va te paraître bizarre, mais je voulais savoir, le prénom que t'as pris... C'est ton dernier prénom, mais pourquoi t'as utilisé celui-là plutôt qu'un autre ? C'est juste le premier qui t'est venu à l'esprit, ou alors y'a une vraie raison ?

- Ah... C'est... compliqué, en fait... Un peu des deux.

- Comment ça ?

- Pour faire simple, je suis connue, chez les Inquisiteurs. On me connaissait sous le nom d'Enora, alors si j'avais dit « Eno », je pense qu'on m'aurait reconnue tout de suite...

- Pas faux. Mais, et les autres ?

- Je... Ma mère m'appelait toujours Olivia. Elle me disait que c'était elle qui avait choisi ce prénom. Etheria était celui choisi par mon père, et pour Neva, il s'était mis d'accord. Elle m'a dit que, pour elle, en m'appelant Olivia, elle me montrait que j'étais humaine. Et me représenter en tant qu'Inquisitrice... Et bien pour ça, il ne faut pas être un démon, ni être entre les deux... Il faut être humain. Du coup j'ai pris ce prénom. Voilà.

- Ca fait du sens, mais c'est surprenant... Et enfin, ma dernière question... La prise de contrôle. J'ai pas compris, qu'est-ce qui s'est passé, au juste ? T'avais jamais perdu les pédales avant ? Et elle t'a rendu le contrôle, en plus, j'ai jamais vu ça... Et elle a aussi dit que vous discutiez souvent... Et seuls tes yeux ont changé, alors que normalement... Enfin, y'a plein de choses qu'il va falloir m'expliquer, parce que j'ai pas tout compris aux explications de ton Autre !

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Eno venait presque de se faire assommer par toutes les questions de Bob. Il débordait d'énergie, et sa curiosité naturelle de mage semblait piquer. Inspirant profondément, et avalant une nouvelle bouchée de lapin, Eno entreprit de lui répondre.

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- Une question à la fois.

- Okay, pardon. C'était la première fois ?

- Oui. Avant, elle se tenait plutôt en retrait, ou alors j'étais assez forte pour la tenir à l'écart. Il faut dire qu'elle n'avait jamais forcé jusqu'à aujourd'hui... pour une raison que j'ignore.

- D'accord... Ca fait du sens. Ca explique le peu de changements physiques, j'imagine...

- Sans doute.

- Donc... Oui, elle t'a rendu le contrôle... ? Comment s'est possible ?

- Je t'avoue que je n'en sais rien moi-même... Etheria a toujours été très... étrange. C'est une démone particulière. Même si elle donne l'impression de vouloir toujours tout détruire, elle est... très curieuse, aussi. Et puis... je sais que ce que je vais dire n'a aucun sens, mais... elle est super gentille, quand j'ai vraiment besoin d'aide. Sans elle, je sais pas où j'en serai...

- Bah, déjà, t'aurais moins d'ennuis.

- C'est vrai ! Mais bon, on a une relation étrange, elle et moi...

- C'est de ça qu'elle parlait quand elle disait que vous discutiez ? Parce que moi, je n'entends l'Autre que quand il essaye de prendre le contrôle...

- Je pense que ça vient surtout du fait qu'on est quasiment toujours seule toutes les deux, elle et moi. Et que j'ai de fortes tendances à déprimer, aussi. J'imagine qu'on a rien trouvé de mieux que taper la discute...

- Je vois, je vois... Ah, j'ai une dernière question.

- Je t'écoute...

- Comment tu fais pour cuisiner un truc aussi bon avec juste un pauvre feu, du bois mouillé et des lapins paumés dans une maudite forêt ?!

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Elle rit à cette dernière remarque, lui répondant que c'était le secret du chef.

Ils avaient discuté joyeusement jusqu'à tomber de fatigue, et cette nuit-là, Eno avait dormi près du feu en se disant qu'elle avait rencontré quelqu'un comme elle... enfin.

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Le chemin jusqu'à la ville fut un peu plus long que prévu, et cela se ressentit sur les nerfs du mage. Malgré le fait qu'il soit ronchon les trois quarts du temps, Eno l'appréciait de plus en plus. Il était drôle, quand il le voulait bien, et dans le fond, ils se comprenaient parfaitement.

A se demander s'ils ne partageaient pas de véritables liens du sang !

Mais la question à peine abordée, Eno eut l'impression qu'elle n'était pas loin du vrai. Alors qu'ils approchaient de la ville, avançant plus vite grâce à la monture invoquée de Bob, elle osa poser la question.

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- Au fait, Barnabé, je voulais te demander...

- ...Hein ? Euh, oui ?

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Il n'était pas encore habitué au fait qu'elle ne l'appelait pas comme tout le monde.

Et surtout du pourquoi elle ne l'appelait pas comme tout le monde.

Pour elle, l'appeler par son dernier prénom, c'était le rendre humain. C'était le rendre... normal. Et pour un demi-démon, l'humanité était... une utopie. Un rêve inaccessible. Qu'un seul nom puisse leur permettre de le frôler était quelque chose de si précieux... De si... exceptionnel.

Mais ça ne changeait rien au fait que Bob n'avait pas l'habitude.

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- Ton père. Ton vrai père, je veux dire. Tu sais comment il s'appelle ?

- Qui ça, le démon ?

- Oui.

- Ouais. Enoch.

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Le visage d'Eno se décomposa. En fait, tout son monde, toutes ses certitudes, venaient de s'effondrer. Elle ne savait pas ce qui était le plus fort : était-ce le fait qu'elle en veuille à son père d'avoir aimé d'autres femmes ? Non. Elle ne pouvait décemment pas en vouloir à un démon de s'adonner à des pêchés comme la luxure. C'était une seconde nature, chez eux. Alors qu'était-ce ?

Elle était... pour la toute première fois, elle était soulagée. Elle n'était plus seule. Dans le fond, même, elle ne l'avait jamais été. Elle avait encore une famille. Quelqu'un qui partageait son sang, un être... presque humain. Quelqu'un comme elle.

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- Et toi, tu connais le nom de ton père ?

- Ouais.

- Et ?

- Et bien je crois qu'Etheria était beaucoup plus perspicace que prévu.

- ...Attends, quoi ?!

- On a le même père, Barnabé.

- … Mais alors ça veut dire que... Que t'es ma... Enfin que tu...

- Oui, je suis ta sœur. Enfin, demi-soeur. On est beaucoup de « demi » quelque chose.

- Il promet, ce voyage...

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Il lança Brasier au galop, tandis que les lumières de la ville en dessinaient les contours dans le ciel nocturne, telles des constellations terrestres.

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Il fallait le dire, Bob était totalement différent lorsqu'il entrait dans une ville. Il revêtait une sorte de... masque. A moins que ce ne soit le vrai lui, mais il paraissait beaucoup trop enjoué pour que ce soit le cas.

Il devenait subitement sociable, un habitué des tavernes qui écoutait les dernières rumeurs et buvaient avec les riverains sans aucune gêne. Au début, Eno eut du mal à se faire à se mode de vie, elle qui avait toujours vécu hors de la civilisation.

Etheria l'y poussant, elle finit par rentrer dans le jeu de son demi-frère. Ils devinrent rapidement inséparable, liés par le sang, et ce léger détail qui faisait qu'ils étaient différents des autres. Leurs soirées étaient presque toujours alcoolisées, ils avaient des lendemains difficiles, juraient que c'était la dernière fois... Et recommençaient toujours. Quand ce n'était pas Bob, c'était Eno, et vice-versa. Il y en avait toujours un qui poussait l'autre à aller faire la fête. Pourquoi ? Que fêtaient-ils ? Rien en particulier. La vie, simplement.

Comme lors de sa retraite forestière auprès de Shin, Eno retrouva son humanité... et sa liberté. Elle se vit plus humaine que jamais. Tandis que Bob s'intéressait aux femmes de la ville, en courtisant certaines, concluant avec un petit nombre, Eno eut plus de mal à se lancer... pour finalement laisser la place à Etheria sur ce plan.

En effet, la démone se montrait extrêmement coopérative. Les deux échangeaient régulièrement de place, tant et si bien que même Bob finit par avoir du mal à les différencier. Le fait qu'il était à moitié saoul ces fois-là ne devait pas aider non plus.

Toujours était-il que l'Inquisitrice se plaisait à cette vie de... elle devait bien le dire : de dépravée. Elle avait délaissé son armure de plaques, sa lance et sa hache prenaient la poussière, et elle prenait plus soin d'elle. Elle n'était plus guerrière, elle était femme. Et elle devait avouer que ce n'était pas si mal non plus.

Lorsque Bob s'enflammait un peu trop dans les tavernes, elle était toujours là pour le calmer. Elle lui apprenait quelques astuces pour garder le contrôle, tandis que de son côté, il lui montrait les astuces de la vie en société. Elle apprit ainsi à mentir, à tricher, à jouer aux cartes et bluffer. Aidée par Etheria, elle devint redoutables aux jeux d'argent, presque légendaire. On commençait à l'inviter à jouer, on commençait à les connaître.

Bob lui confia qu'il avait rarement été aussi bien dans une ville. Les gens d'ici étaient simples, et la ville était assez grande pour être toujours en activité, mais pas assez pour que ce soit dangereux. Tout le monde connaissait à peu près tout le monde, et ils furent vite fichés comme un frère et une sœur qui voyageaient sans but, avant d'arriver ici, et de s'y installer.

Comme avec Shin, elle ne vit pas le temps passer. Elle vivait la nuit, dormait et se remettait de sa gueule de bois le jour... et parfois -souvent- viraient les deux personnes en trop dans leur petite maison. En effet, s'ils avaient commencé par vivre à l'auberge, ils eurent très vite assez d'argent pour louer une petite demeure non loin du bourg.

Au début, Eno avait craint que les paroissiens de la ville ne découvrent qui ils étaient, aussi faisait-elle au maximum profil bas. Et puis cette méfiance s'est envolée dés l'instant où les trois pasteurs étaient descendus à l'auberge pour boire avec leurs deux nouvelles recrues. Ils étaient d'un très bon vivant, et de là où elle venait, Eno savait qu'ils auraient été frappés d'au moins quarante coups de bâtons chacun pour un comportement pareil.

D'ailleurs, Etheria s'était faite un malin plaisir de séduire le plus jeune, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans... L'histoire n'était pas allée au-delà d'une nuit, et pourtant, Eno rougissait rien que d'y repenser. Un train de vie pareil... Elle n'aurait même pas osé y penser quelques mois auparavant. Tout avait changé si vite...

Et tout ça grâce à son demi-frère.

Ils vivaient si bien ici qu'au bout de quatre mois, ils commencèrent à parler de s'y établir. Vers le sixième mois, l'idée avait fait un bon chemin, mais Bob commençait à rechigner, car mine de rien, il aimait beaucoup sa vie d'aventuriers sans attaches. Il trouvait même étrange qu'il ne soit pas déjà parti.

Ils continuèrent à ce train-là durant dix mois. Dix mois d'insouciance et de joie. Dix mois, ça peut paraître long... Mais pour eux, deux demi-démons, ce fut à peine assez pour en profiter.

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Etheria ouvrit les yeux avec un certain mal de crâne. La lumière, qui filtrait à travers les rideaux, l'aveugla. Elle ne vit rien pendant plusieurs secondes, et battit des paupières pour s'habituer. Elle grimaça, car il n'y avait pas que l'alcool qui lui donnait mal à la tête...

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« Etheria ! T'as assez dormi, rends-moi mon corps ! »

- C'est bon, marmonna la démone, je t'ai pas sonnée... Putain t'as abusé sur le cognac poire... Ou le truc citron-menthe... T'as bu combien de litres d'alcool... ?!

« Etheria ! »

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La démone se redressa dans le lit double de la jeune femme, et regarda autour d'elle. La première chose qu'elle vit, ce fut le jeune homme dénudé qui dormait près d'elle. Il avait des cheveux châtain foncé, coupés courts, et ses grands yeux étaient fermés. Il bavait légèrement sur l'oreiller. Etheria sourit et se leva. Elle observait son corps dans le miroir, en détaillant chaque partie. Il n'y avait pas à dire, elle était vraiment belle. Ses aventures lui réussissaient...

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« Etheria bon sang me dis pas que tu as encore... Enfin, c'est la sixième fois avec le pasteur ! Tu exagères ! »

- Alleeeeez... Il est dingue de toi, murmura la démone. Et je comprends pourquoi, t'es franchement canon... Heureusement que je suis là pour courtiser, remarque... Sinon...

« Bon maintenant ça suffit ! Rends-moi le contrôle ! »

- Tu es vraiment une petite chose exigeante... Prends-toi un médoc'. Et ce soir, abuse pas trop, parce que sérieux, le mal de crâne, c'est plus saoulant que toutes tes cuites de ces dix derniers mois réunies.

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Etheria ferma les yeux et inspira profondément. C'était un rituel qu'elles avaient mises en place, elle et Eno. Dés que l'une voulait le contrôle, l'autre inspirait profondément en faisant le vide total... Et ça marchait à chaque fois.

Cette fois encore, ça ne rata pas, et Eno ouvrit les yeux sur le miroir, son reflet... qu'elle trouva terrible. Ses cheveux, qu'elle avait coupé, lui arrivaient à présent aux épaules. Ils allaient dans tous les sens. Ses yeux dorés étaient cernés de lourdes poches violettes, et en plus... Etheria avait raison. Elle avait un terrible mal de tête.

Ecarlate, Eno s'empara rapidement d'une robe blanche et se rendit sans attendre dans la pièce de vie, qui faisait cuisine, salle à manger, et hall d'entrée. A en juger par les ronflements sonores qui venaient de la chambre en face de la sienne, son frère dormait encore.

Elle s'attela donc à la préparation d'un petit déjeuner pour quatre personnes. Elle se doutait bien que Bob avait ramené cette jolie brune avec qui il discutait la dernière fois qu'Eno avait été consciente durant la fête de la veille...

Pendant que les œufs cuisaient paisiblement, produisant ce léger crépitement et cette odeur si particulière qu'elle adorait, elle se rendit dehors pour récupérer le linge qu'elle avait mis à sécher la veille au matin. Elle avait fini par savoir exactement le temps de cuisson qu'il fallait qu'elle laisse, et toute la table était mise. Il lui restait cinq minutes.

Elle fredonnait. Si Bob partait quand même... Peut-être qu'elle resterait. Elle avait beau dire... Elle aimait bien ce pasteur. Et la vie ici. Tout était si simple, si normal. Elle se sentait plus humaine que jamais. Tout le monde l'appelait Olivia, car c'était ainsi qu'elle s'était présentée. Elle se sentait un peu vulnérable sans son armure... Et sans ses armes, elle était comme nue. Mais elle s'habituait. La vie avec son demi-frère était plus qu'agréable. La vie avait retrouvé toutes ses couleurs...

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- Bonjour, ma fille.

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Elle fit un bond et manqua tomber dans son panier de linge. Un homme, au style de dandy, très décontracté, se tenait face à elle. Il avait des cheveux noirs mi-longs, et un léger bouc. Ses yeux étaient... d'un doré reptilien fascinant. Elle s'y serait bien perdu, si elle n'avait pas été aussi tétanisée. Cet homme... Non. Ce n'était pas un homme. Etheria elle-même était sous le choc.

C'était Enoch.

C'était son père. Ce père qu'elle n'avait jamais vu.

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- Tout va bien ? Je m'inquiétais, vois-tu... Tu n'as pas eu un début facile, et je voulais savoir ce que tu devenais...

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Elle n'en croyait pas ses oreilles. Commençant à virer rouge, de honte et de colère, elle se releva vivement.

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- Après toutes ses années... Bon sang, je ne savais même pas qui tu étais, j'en venais même à penser que tu n'existais pas !

- C'est absurde, tu ne serais pas née si je n'existais pas...

- Tu... Mais tu... Tu... Pourquoi ? Pourquoi maintenant ?

- Vouloir te revoir après tout ce temps n'est-il pas déjà une raison suffisante ? Je te l'ai dit, j'étais inquiet. Pour ton frère, aussi. Il dort encore, je suppose ?

- Tu es un bien plus mauvais menteur que moi... Sérieusement, pourquoi ?

- Il est vrai qu'il y a une autre raison... Et bien, c'est... Parce que tu as une relation... Disons... Hors du commun. Avec ton autre part. Et je suis certain que ce potentiel pourrait être largement exploité. Je peux t'y aider. Nous pouvons t'y aider.

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Elle n'en revenait tout simplement pas. Son père revenait pour lui... Quoi, lui offrir une possibilité d'emploi chez les démons ?

L'idée séduisait profondément Etheria, qui malgré tout se lassait un peu de la vie citadine. Mais Eno rageait sur place.

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- Qu'est-ce que j'y gagnerai de plus que ce que j'ai déjà, au juste ?

- Et bien... Une situation stable. Véritablement stable. J'entends par là que tu n'auras plus à fuir, ni à craindre qu'on découvre ce que tu appelles un secret. Si ce n'est pas assez, je peux toujours t'offrir plus... Tout dépend de ce que tu veux.

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Elle déglutit. L'offre paraissait soudainement plus tentante...

Tout quitter... Tout abandonner derrière soi... Une vie stable et sereine, sans plus fuir. Plus jamais. Devenir forte, si forte que plus personne ne la menacerait... Plus aucun problème... Plus jamais...

Et soudain, elle se souvint. Elle se souvint qu'elle avait juré à Shin qu'ils se reverraient. Qu'elle avait également l'espoir de revoir Grunlek... Et peut-être un jour, qui savait, Théo. Si elle se tournait définitivement vers les Ténèbres... Ces minces espoirs, ces promesses, elle mettait tout aux orties.

Et son honneur lui était trop précieux.

Elle prit sur elle pour ne pas hurler, et reprit son linge comme si de rien n'était, snobant légèrement son père, qui devait la regarder avec des yeux ronds.

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- Tu n'as rien à m'offrir. Désolée, Enoch, mais je ne marche pas. Trouve-toi un autre jouet.

- Tu n'es pas...

- Au revoir.

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Et, le laissant sur le pallier de sa porte, elle rentra avec son linge qu'elle avait fini de ramasser. Elle souffla un grand coup, incapable de croire ce qu'elle venait de faire, l'audace qu'il lui avait fallu. Elle avait... Bon sang, elle venait de congédier un démon qui pourrait réduire la ville entière en cendres pour passer ses nerfs !

Elle jeta un coup d'oeil par la fenêtre, paniquée. Venait-elle de condamner toute la population ?

Visiblement non. Enoch était parti.

Un bâillement derrière elle manqua de lui faire faire une crise cardiaque. Ce n'était que Bob qui, les yeux à peine ouverts et les cheveux en bataille, venait de se lever. Il n'avait pris la peine que d'enfiler une chemise et un pantalon de toile, et on voyait que le lendemain de soirée était beaucoup plus dur pour lui que pour elle. En même temps, la visite de leur père l'avait dessaoulée instantanément. Elle décida de ne rien en dire à Bob pour le moment. Il venait de se lever...

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- 'lut la frangine...

- Salut Bob. Alors, la nuit ?

- Courte.

- Agitée ?

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Son demi-frère fit son premier sourire de la journée, et Eno se détendit. Se retour à la normalité lui avait fait du bien.

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- Très, répondit le demi-démon, fier de lui. Sinon... Tu vas bien ?

- Hein ? Oui, bien sûr, pourquoi ?

- D'habitude, tu ne laisses jamais le petit déjeuner brûler...

- Qu'est-ce que tu racontes... ?

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Elle jeta un regard aux oeufs qu'elle avait mis à cuire.

Ils étaient littéralement carbonisés.

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Le reste de la journée se passa sans autre incident. La brune repartit sans demander son reste juste après le petit déjeuner, et le jeune pasteur, un dénommé Liam Daurcar, était parti après le déjeuner. Pendant qu'Eno faisait la vaisselle, Bob essuyait tranquillement cette dernière. Il y avait un silence paisible entre eux, comme il y en avait rarement. Le demi-démon était pensif.

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- Dis, je me demandais...

- Oui ?

- Ton pasteur, là... C'est du sérieux ?

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Eno rougit.

Elle ne pouvait nier qu'elle l'appréciait... Mais à ce point ? A dire vrai, elle n'en savait rien.

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- Je sais pas... Peut-être. Et alors ?

- Je sais pas...

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Nouveau silence, plus long.

Eno sentit que son demi-frère avait quelque chose d'important à lui dire. Elle lui jeta un coup d'oeil tout en lavant la vaisselle.

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- Qu'est-ce qui se passe ?

- Je t'avais déjà dit que je pourrais pas me poser... Et ça fait déjà beaucoup trop longtemps que je suis au même endroit...

- ...Ah. Tu veux t'en aller ?

- Ouais... Je t'enverrai des nouvelles, de temps en temps, si tu changes pas d'adresse !

- Et... Tu t'en vas quand ?

- Dans la journée, je pense. Peut-être demain matin, aux aurores.

- Je vois...

- Tu sais, Olivia... J'suis super content que t'es changée. Parce que, en Inquisitrice, t'étais métal, mais... Qu'est-ce que t'étais chiante !

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Eno éclata de rire, et manqua casser l'assiette dans l'évier.

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- Je te remercie !

- Nan mais c'est vrai, quoi ! Là t'es plus... détendue, plus sympa, plus vivante !

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Elle lui sourit. C'était vrai, plus vrai que jamais. Elle était vivante.

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Ce fut effectivement le lendemain que Bob la quitta. Elle resta donc seule dans leur petite maison, avec Etheria qui réfléchissait aux dernières paroles du mage...

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- Peu importe quelle âme habite ton corps, elle n'est que l'esclave de ta volonté. Veille à ce que ce ne soit jamais l'inverse.

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Voilà qui était fort intéressant...

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Et voilà, c'était le chapitre de Bob ! J'espère que vous aurez aimé, parce qu'il était très long XD

Personnellement, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire, et j'espère que ça pourra répondre à certaines questions x')

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Alors je vous dis à la prochaine pour notre ultime chapitre...

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7 : Rideau

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