CHAPITRE V

LE TOURNOI DES TROIS SORCIERS

Avant même que je n'ouvre les yeux, mon cerveau avait enregistré plusieurs informations. Premièrement, je reposais sur quelque chose de bien trop moelleux et confortable pour qu'il s'agisse du pont du bateau. Deuxièmement, l'odeur de sel caractéristique de la mer avait disparu, ce qui appuyait le fait que je n'étais probablement plus à bord de la Goélette Dorée. Et pour finir, le silence qui régnait était peu naturel. J'en déduisis donc naturellement que j'étais finalement décédée. Maudites sirènes.

- Elle a bougé, s'exclama soudain une voix.

Au même moment, une douleur qui me rappelait vaguement quelque chose s'éveilla dans mes côtes, refaisant tourner les engrenages de mon cerveau à plein régime. Allons bon, j'avais dû faire erreur quelque part dans ma conclusion. Je pouvais me tromper, mais il était communément admis que le principal avantage de la mort était qu'elle excluait la douleur. J'étais vivante, donc. D'accord. Ce n'était pas plus mal. Amochée, de toute évidence, mais vivante.

Je ne me rendis compte qu'à ce moment-là que j'avais ouvert les yeux et que deux visages étaient penchés sur le mien. Je clignai plusieurs fois des yeux, tentant de rassembler mes esprits.

- Eh bien, vous avez pris votre temps, me sermonna une voix.

Je fronçai les sourcils, confuse.

- Les autres sont réveillés depuis bien longtemps, crut-elle devoir m'expliquer - ce qui ne m'éclairait pas du tout.

- Mlle Prudence, je ne suis pas sûr que ce soit le moment, l'interrompit une autre voix, mécontente.

Mlle Prudence... Rassemblant à grande peine mes quelques restes de lucidité, je réussis à faire le lien entre le nom et l'infirmière de l'Académie.

- Je suis... à Beauxbâtons ? Compris-je, en dévisageant avec effort la sorcière.

Elle leva un sourcil, l'air de dire « ah, quand même ! » mais ne prononça pas un mot.

Nom d'une chouette à cornes, je venais de me réveiller ; mon esprit, pour je ne savais trop quelle raison, était encore bien trop brumeux pour réfléchir correctement, et j'avais mal. Mlle Prudence était une bonne infirmière, mais pour une personne qui se dévouait à soigner ses semblables, elle était étrangement dénuée de compassion. Les quelques fois où j'aurais eu besoin de venir la consulter, j'aurais préféré me jeter dans le lac que de supporter son regard suspicieux. Quand nous étions malades, elle nous soupçonnait de simuler ; et s'il s'agissait de blessures graves qu'elle ne pouvait nier, elle semblait persuadée que nous faisions exprès de nous mettre dans des situations dangereuses et nous serinait que nous ne méritions pas le mal qu'elle se donnait pour nous. Ne lui en déplaise, si j'étais à l'infirmerie, il y avait sûrement une raison.

Soudainement inquiète, je tentai de me redresser pour constater l'étendue des dégâts par moi-même, mais une main appuya sur mon épaule pour m'empêcher de me lever.

- Oui, tu es à l'infirmerie, confirma la première voix que j'avais entendue, plus aimable. Tout va bien, tu es en sécurité.

Et cette voix non plus ne m'était pas inconnue ; je me tournai et me concentrai sur le visage qui en était à l'origine. Des cheveux châtain clair coupés court, des yeux couleur noisette et ce sourire rassurant...

- Vincent, croassai-je.

Je dus encore faire appel à toutes mes facultés de compréhension toujours un peu limitées par mon état pour comprendre pourquoi il était là. Confuse, je me demandai si je n'avais pas déliré et imaginé ces derniers mois, et si nous n'étions en fait pas encore dans la dernière année de Vincent.

- Je rêve, dit-il en secouant la tête, faussement blasé. Pour une fois que je te laisse partir seule, tu n'arrives même pas à faire le trajet jusqu'à l'Académie sans t'attirer d'ennui.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé, demandai-je en tentant de me remémorer l'incident.

Je me souvenais bien des sirènes fonçant droit sur nous, mais après ça, plus rien.

- L'équipage de la Goélette avait commencé à recouvrer ses esprits depuis un moment, comme vous aviez réussi à faire taire les sirènes. Mais ils avaient été immobilisés, ils n'ont pu se libérer du sort d'entrave qu'au moment où les personnes qui les avaient jetés ont perdu connaissance. En gros, il a fallu attendre que les sirènes vous attaquent pour qu'ils puissent intervenir.

- C'étaient... Natacha et Marjorie qui les avaient entravés, me rappelai-je.

Prise de panique je tentai à nouveau de me redresser.

- Houla, du calme. Ne t'inquiète pas, elles vont bien, dit-il en me désignant les lits voisins autour desquels plusieurs sorciers étaient installés. Elles étaient dans un sale état, mais Mlle Prudence les a rafistolées ; elles ont même repris conscience avant toi. Tout le monde va bien d'ailleurs, pas de dégât irréparable. Il n'y a plus que vous trois et Juliette, une Cinquième année de MaisonRouge. Les autres sont retournés en cours.

Soulagée, je me reposai sur mes oreillers en retenant une grimace, parce que la douleur dans mes côtes s'était à nouveau manifestée, accompagnée d'une autre à la jambe, moins vive mais tout de même pas agréable. Mlle Prudence se matérialisa aussitôt dans mon champ de vision, avant que j'aie pu jeter un œil à ce qui clochait.

- Vous étiez inconsciente, me prévint Mlle Prudence, je n'ai pas pu vous administrer de Poussos, il a fallu y aller à la moldue. Évitez de vous agiter.

- Du Poussos ? Demandai-je, inquiète que la potion ait pu être nécessaire.

Je ne m'étais même jamais foulé une cheville, jusqu'ici. Et qu'est-ce que ça voulait dire, « y aller à la moldue »?

- Tu avais un traumatisme crânien, une jambe et plusieurs côtes cassées, m'apprit mon frère en grimaçant. Les sirènes ne vous ont pas loupées. Et tu as dormi trois jours, on a bien cru que...

- Trois jours ?

Mlle Prudence replaçait en hauteur ma jambe qui, je ne le remarquai que maintenant, avait une épaisseur effrayante. La panique afflua en moi.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? M'affolai-je. Ma jambe fait trois fois sa épaisseur normale !

- C'est un plâtre, me calma l'infirmière. Une technique très courante dans la médecine moldue.

Je me penchai légèrement en avant et observai mes orteils, seuls éléments de ma jambe encore visibles, remuer. Ma jambe n'avait pas enflé, compris-je, elle était simplement emprisonnée dans une sorte de cataplasme d'une épaisseur monstrueuse.

Le plâtre, à ma connaissance, c'était ce qu'il y avait sur les murs, alors qu'est-ce que ça faisait sur moi ?

- Ça sert juste à maintenir votre jambe immobile, pour que l'os se reconstitue normalement et droit, daigna m'expliquer l'infirmière devant mon teint blême. Mais maintenant que vous êtes réveillée, je vais pouvoir vous administrer la potion, ça ira bien plus vite.

Elle saisit le flacon qui était posé sur ma table de nuit et m'en administra une bonne dose avant de nous laisser à nouveau.

- Pourquoi est-ce que tu es ici ?

- Beauxbâtons me manquait. Tu es bête, dès que l'équipage a réussi à vous amener au port, Mme Maxime a appelé toutes les familles des élèves blessés. Papa et moi sommes venus tout de suite.

- Papa est là ?

- Il est reparti il y a un instant, il a dû retourner au boulot. Je lui enverrai un hibou pour le prévenir que tu es réveillée.

Je me renfonçai dans mes oreillers en fermant les yeux et soufflai un bon coup, pour essayer de me détendre. Maintenant que j'avais pris la potion, je n'aurais pas à garder cette chose sur ma jambe bien longtemps, me répétai-je.

- Dis-donc, fit Vincent, je ne m'étais pas rendu compte que tu avais tant de succès... Ou alors tout le monde attendait que j'aie le dos tourné...

Cette fois j'étais presque sûre que mon état n'avait rien à voir avec mon incapacité à comprendre de quoi il parlait. Il me regardait avec un sourire en coin, presque content de lui-même.

- Qu'est-ce que tu racontes, bafouillai-je.

- Que je n'ai pas beaucoup été seul ici. Ça a été un vrai défilé : Simon, Daniel, Capucine, Louise, un Gaspard je sais plus quoi et d'autres élèves de son année, Cédric Castellon... Vous êtes devenues de véritables héroïnes.

Je restai muette, sidérée. Pas étonnant que Vincent ait été surpris. Je n'avais que très peu – voire jamais – été en contact avec la plupart ces gens avant hier à part Capucine et Louise avec qui je partageais mon dortoir, et Simon et Daniel qui étaient plutôt des amis à Vincent.

- Par contre, autant que je te le dise, Hugo aussi est venu.

- Qu-quoi ? Qu'est-ce qu'il voulait ? Demandai-je, trop stupéfaite pour penser à l'idiotie de ma question.

- A ton avis ?

Je me laissai retomber sur mes oreillers en fermant les yeux.

- Et apparemment il compte repasser, continua Vincent.

Je restai muette, embarrassée et incertaine. Bon, ce n'était peut-être pas si extraordinaire. Même s'il m'avait laissée, Hugo n'était pas le moins du monde hostile à mon égard. C'était un aspect de lui que j'avais aimé, qu'il soit si attentionné si gentil avec les gens. Il s'était sans doute inquiété pour moi, mais je trouvais plutôt gonflé qu'il vienne à mon chevet comme s'il pouvait encore y avoir sa place.

Malgré le visage serein de mon frère, je devinai que la rencontre avait été houleuse. Heureusement, je savais qu'il n'avait pas fait de bêtise. Ça n'en valait pas le coup. Et Hugo n'était pas d'une témérité extraordinaire, il s'appliquait toujours avec soin à éviter ma famille, même lorsque nous étions encore ensemble.

Quant à Daniel et les autres, ma foi, je savais qu'ils n'étaient pas venus uniquement pour moi, mais ça me touchait.

- Quand est-ce que je pourrai repartir ? Demandai-je à l'infirmière lorsqu'elle repassa près de mon lit pour se rendre au chevet de Madeleine.

Hors de question que je me retrouve coincée ici s'il prenait à Hugo l'envie de m'apporter des chocogrenouilles ou je ne sais quoi du même goût.

- D'ici demain, la potion aura fait effet, vous devriez être totalement remise.

Je retins une grimace en la regardant repartir. Il restait donc encore toute la journée à Hugo pour se manifester. Génial.

- Je peux monter la garde, m'offrit mon frère.

C'était tentant. Mais si Hugo avait décidé de me voir, il le ferait aussi bien à ma sortie, une fois Vincent reparti. D'un autre côté, en dehors de l'infirmerie au moins, j'avais plus de chances de lui échapper. Oui, l'éviter pendant un an, alors que nous étions dans la même Maison et la même classe, fastoche...

Je profitai de ce que Vincent se soit rendu à l'Arbre aux Hiboux afin d'envoyer un message à notre père pour m'intéresser à mes voisines. Elles étaient entourées de leur famille, et je ne les dérangeai pas, mais l'ampleur de leurs blessures m'affola. D'ici je pouvais voir leurs visages bleuis par endroits, des traces de griffures déjà cicatrisées sur les bras... ce qui me fit soudainement m'intéresser plus particulièrement à mon propre état. Tant que je restais immobile, je n'avais pas mal, mais ma poitrine et ma tête étaient comprimées par des bandages (pas de plâtre, ouf !), et j'avais également de nombreux bleus et coupures sur les bras. Les sirènes ne m'avaient vraiment pas ratée.

Lorsque notre père arriva, une heure plus tard, il était un peu pâle, mais affichait un sourire bien accroché à son visage pour cacher l'inquiétude qu'il avait ressentie. Il m'embrassa sur le front et prit la chaise que Vincent venait de laisser pour retourner au Manoir.

- Comment est-ce que tu te sens, ma chérie ? Mlle Prudence m'a dit que tu avais pu prendre du Poussos. Pas trop douloureux ?
- Je suis en train de faire connaissance avec mes os, mais ça ira, ne pus-je m'empêcher de grimacer.
- En tout cas sache que tes camarades et toi avez fait tout ce qu'il y avait à faire. Une enquête va être ouverte. Pour comprendre pourquoi les Sirènes ont attaqué le bateau alors que jusqu'ici elles n'avaient jamais rompu le traité qui nous autorisait le passage. Il a dû se passer quelque chose.

Il retira ses lunettes pour s'éponger le front, mais cela ne suffit pas à effacer son air préoccupé.

- En tout cas, soupira-t-il, cette affaire tombe mal, quelques semaines seulement après l'attaque des Mangemorts en Angleterre. Le Ministère est de nouveau pris d'assaut par les parents mécontents – j'en aurais sûrement fait de même si je n'y travaillais pas. En temps normal, les Aurors auraient prêté main forte, bien que rien ne laisse penser qu'il s'agisse de Magie noire. Mais enfin, on n'est jamais certain, et quoi qu'il en soit, leurs méthodes d'investigation auraient été bien utiles. Sauf qu'avec toutes les alertes qu'il y a en ce moment rien qu'en France, personne n'est disponible. Pendant que j'y pense, tu seras interrogée sur ce qui s'est passé.

- Interrogée ?

- Rien dont tu doives te soucier. Tes camarades ont déjà fait leur déposition, c'est une simple formalité. Tu devras juste décrire l'attaque, dire ce que chacun a fait. Les enquêteurs doivent recueillir le témoignage de tous ceux qui étaient présents. Tu recevras la convocation par hibou sous peu, je suppose. Ne t'en fais pas, ça se passera ici, et Olympe sera présente, comme pour les autres.

- Et est-ce que nous aurons les résultats de l'enquête ? Demandai-je sans grand espoir.

- Il y aura un communiqué, oui. Mais tu sais ce que c'est : il y a une limite à ce qu'ils pourront révéler, selon les conclusions de l'enquête, soupira mon père. Alors je ne te garantis pas que nous saurons ce que nous voulons. De toute façon, l'essentiel est que tu ailles bien.

Il faudrait que je m'en contente.

Il dut repartir assez vite au Ministère. Heureusement, ce genre d'incident n'entrait pas dans ses compétences à lui, cela n'aurait donc aucune conséquence directe sur son travail. Il me semblait bien assez fatigué comme cela. Vincent, qui ne travaillait pas encore, était revenu plus tard dans la journée pour quelques heures, le temps de convaincre Mlle Prudence de fermer l'infirmerie aux visites pour le reste de la journée sous prétexte qu'il nous fallait du repos. Ce n'était d'ailleurs pas exagéré, car la potion faisait effet, et les douleurs sourdes et continues qu'elle provoquait dans les régions où mes os avaient été fêlés ou fracturés (littéralement de mes pieds à ma tête) commençaient à être difficilement supportables.

- Un signe que vous guérissez bien, avait affirmé l'infirmière, sans la moindre once de compassion.

En attendant, ça ne m'empêchait pas d'avoir à présent plus mal que lorsque j'étais blessée.

La sorcellerie étant un monde merveilleux, Mlle Prudence finit par m'administrer une potion de sommeil qui m'assomma jusqu'au lendemain matin. Je me réveillai en excellente forme – impression confirmée par l'infirmière quelques instants plus tard lorsque son auscultation révéla que tous mes os s'étaient parfaitement ressoudés. J'étais débarrassée du plâtre et des bandages ; même si ma jambe restait un peu raide, je me sentais presque normale, et Mlle Prudence était très satisfaite de son travail de moldu. Comble du bonheur, j'appris en prime qu'Hugo s'était à nouveau manifesté pendant que je dormais, et je me réjouis de cette occasion ratée.

A ma grande surprise, Capucine avait été dépêchée pour venir me chercher à l'infirmerie. Elle avait prélevé un uniforme et le badge de notre maison dans ma malle qui avait été amenée dans la chambre pendant ma période d'inconscience, et elle était venue me les apporter. M'efforçant de ne pas imaginer l'état dans lequel devait être l'uniforme que je portais à mon arrivée ici, je me changeai rapidement, puis récupérai ma baguette. Enfin, je saluai l'infirmière et les autres malades qui devaient sortir un peu plus tard, et je filai à la suite de Capucine avant que Mlle Prudence ne change d'avis.

Aussi incroyable que cela paraisse, c'était probablement la première fois depuis le début de notre scolarité que Capucine et moi nous nous trouvions seules toutes les deux. Nous n'avions jamais été particulièrement amies. Pas à cause d'une quelconque inimitié, non, même pas ; nous ne nous étions tout simplement jamais vraiment donné la peine d'essayer de nous connaître alors que nous partagions la même chambre depuis six ans. D'autres amitiés avaient pris le dessus. Capucine était quelqu'un de très vif, et moi j'étais trop transparente, j'imagine, trop effacée pour attirer l'amitié d'une personne comme elle. Nous nous contentions de partager le même espace avec Josie et Louise. Dommage qu'il ait fallu que j'en passe par une attaque de créatures magiques féroces et trois jours d'inconscience pour arriver à ce que cela change un peu.

- On s'est tellement inquiétés, dit-elle. C'était horrible, les sirènes s'acharnaient sur nous toutes à la fois, on n'a rien pu faire. Je suis vraiment désolée, Laurène, tu sais...

- Vous n'êtes pas responsables, rétorquai-je. Comme tu l'as dit, elles nous attaquaient toutes ; évidemment que nous ne pouvions pas faire grand chose d'autre que nous protéger nous-mêmes. Tu as été très blessée, toi ?

- Un bras cassé seulement, j'ai eu de la chance. C'était rien à côté de Natacha et Marjorie. Comme c'est elles qui sont sorties du bouclier au départ, les sirènes les ont attaqué en premier, et elles n'y sont pas allées de main morte. En tout cas, j'espère qu'ils vont trouver une solution, parce que je ne verrai plus le trajet sur la Goélette de la même façon, dit-elle avec un frisson.

Ce serait le cas pour nous tous.

- Ils auront résolu le problème avant la fin de l'année, espérai-je.

- Probablement.

Elle poussa la lourde porte du bâtiment et nous nous retrouvâmes dehors. Il faisait un temps radieux, comme toujours, mais la Cour était presque vide. Vu l'heure, ils devaient être en cours.

Une douche glacée déferla brusquement en moi, lorsque je réalisai ce qu'il s'était passé. Les cours ! Par Viviane ! J'avais raté 3 jours de cours !

- Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta Capucine devant mon air affolé. Tu as mal quelque part ? Tu veux que je te ramène à l'infirmerie ?

- Est-ce que j'ai raté des cours importants ?

Elle me considéra un instant, saisie, puis soupira.

- On a nos CERFS(*) cette année, me défendis-je, consciente d'être passée pour l'obsédée du travail qui me valait sans doute en partie ma triste réputation.

- Ne t'en fais pas, on n'a pas encore eu le temps de faire grand chose. Les professeurs t'ont mis ce qu'il fallait de côté, tu auras le temps de tout rattraper. Et de toute façon, ils seront compréhensifs, étant donné les raisons de ton absence.

Je me mordis la langue. Si j'avais été complètement moi-même, je n'aurais pas réagi aussi exagérément. C'était évident, d'ailleurs, qu'on n'allait pas me pénaliser. Était-ce ma faute si nous avions été attaqués par des Sirènes ? Non, mais ça l'était certainement si je n'avais pas été capable de mieux me défendre. Mais comme je n'avais réellement que les cours dans ma vie à Beauxbâtons, cette année plus que jamais, c'était la seule préoccupation que je pouvais encore avoir.

Ça n'allait pas arranger mon cas, mais en jetant une nouvelle fois un œil à la Cour déserte et visant le pas peu empressé de ma camarade, je ne pus m'empêcher de demander encore :

- On n'est pas en retard pour un cours, là ?

- Pas avant deux heures. Tu penses bien que Mme Paule ne m'aurait pas laissée venir sinon. Bon, qu'est-ce qui est le plus pressé, aller la rassurer ou prendre le petit déjeuner ?

Sans attendre de réponse de ma part, elle se recula pour me jauger, les poings sur les hanches.

- Le petit déjeuner, décida-t-elle.

Elle reprit la route et je la suivis en me demandant si j'avais réellement maigri en trois jours, ou si Capucine ne m'avait juste jamais assez observée pour savoir que j'avais toujours été maigre.

- Mais on passera voir Mme Paule juste après, dit-elle, parce qu'elle en fera une attaque si elle ne voit pas par elle-même que tu n'es pas décédée. Ça fait trois jours qu'elle ne dort pas, tu es la dernière de MaisonBlanche qu'il manque ; la plupart des filles de la Maison n'ont eu que quelques bleus ou traces de griffures, elles ont pu quitter l'infirmerie presque tout de suite.

Je grimaçai, appréhendant la réaction de notre Gouvernante. La plupart du temps, j'arrivais à échapper à son attention, car il n'y avait tout simplement aucune raison de me remarquer. Mais il était évident que je ne passerais pas au travers, cette fois, quand j'étais l'unique source d'inquiétude.

Alors que nous passions près de la fontaine en pierre qui ornait la Cour, une voix familière nous interpella.

- Yo, Gentes Damoiselles ! nous salua la statue qui se trouvait au sommet de la fontaine ouvragée.

- Bonjour, Messire Malaventure, sourit Capucine en s'arrêtant pour lui faire face.

- Bonjour Messire, répondis-je de même. Comment allez-vous?

- Très bien, ma foi. Et vous, ça gaz, jeunes meufs ?

Il faisait des efforts pour s'adapter à son époque, le pauvre. Mais il trônait ici depuis des siècles et il avait assimilé le vocabulaire de générations et générations de jeunes sorciers qu'il était incapable d'employer à bon escient ; sans parler du ton ampoulé bien moyenâgeux qui donnait à ses moindres tentatives de discussion l'allure d'une parodie de récit de texte ; ça finissait souvent avec des résultats approximatifs.

- Mon fidèle canasson Artémision et moi-même, dit-il en désignant la monture de pierre blanche sur laquelle il se tenait, attendions la rentrée avec grande impatience, fidèles au poste. Mais bon nombre d'entre vous étiez blessés, la teuf de la rentrée n'a pas été la même cette année, se désola-t-il. Je constate que vous venez de l'antre de la Guérisseuse, Dame Prudence la Charmante. Ces teubés ailées vous auraient-elles causé quelques dommages à vous également ?

- J'ai été blessée, oui, répondis-je, après avoir réussi à traduire ses phrases. Mais je vais mieux.

- C'est cool, répondit gravement Messire Malaventure en inclinant son chapeau de pierre vers nous pour nous laisser reprendre notre route.

Nous le dépassâmes pour nous diriger vers la Haute Cour. L'escalier qui y menait était encadré par les statues Plume et Pêche, qui se disputaient – pour changer. Comme à chaque fois que quelqu'un s'arrêtait à la fontaine, elles avaient tenté d'épier la conversation et harcelaient les passants pour savoir si la statue de la fontaine n'avait pas transmis un message pour l'une d'entre elles, afin d'enfin déterminer laquelle des deux il préférait. À mon avis, il n'en remarquait franchement aucune, et l'admiration que, pour une quelconque raison, il éprouvait pour Mlle Prudence depuis l'arrivée de cette dernière était de notoriété publique – mais personne n'avait été assez cruel pour le leur dire.

Nous passâmes en hâte entre Plume et Pêche en leur lançant un vague « bonjour » qu'elles n'entendirent pas, puis nous franchîmes la Haute Cour avant de nous engouffrer dans le bâtiment à la suite de trois Cinquième Année. Les bruits des discussions et des rires résonnaient jusqu'à nous dans les hauts couloirs de pierre claire, et lorsque nous atteignîmes le Réfectoire, le tumulte des bavardages et des bruits de couverts nous accueillit brutalement.

Je restai immobile, un peu embarrassée. La salle était presque pleine, chaque table ronde entourée d'élèves bavardant joyeusement devant leurs monstrueux petits déjeuners. Jusqu'ici, c'était un endroit que j'aimais, avec ses arbres fruitiers en pot qui parsemaient la salle et ses immenses vitraux qui laissaient filtrer une lumière colorée et chaude. Maintenant, je n'avais qu'une envie : attraper un croissant, un verre de jus, et aller me cacher près du lac.

- Viens, dit Capucine en avançant dans la salle d'un pas énergique.

A mon grand désarroi, elle se dirigeait vers la table où elle mangeait habituellement avec ses amies. Je n'avais jamais déjeuné avec elles. Était-ce une invitation ?

- Salut, les filles ! S'exclama Capucine en prenant une chaise et en s'installant devant la petite montagne de croissants qui dissimulait presque Louise.

- Ah, Capucine, tu es venue finalement, répondit Josie, notre autre voisine de dortoir. Où est-ce que tu étais, j'ai cru que...

Elle stoppa net en me voyant plantée debout comme une idiote à côté de Capucine. Elle sembla attendre que je dise quelque chose, ou que je m'en aille, pour poursuivre. Avais-je mal interprété l'intention de Capucine lorsqu'elle m'avait demandé de venir ?

- Ah. Bonjour Laurène, dit finalement Josie.

- Oh, Laurène ! Souffla Louise en se penchant pour me regarder car la pile de croissants la gênait. Tu manges ici aujourd'hui ?

- Salut, dis-je, un peu gênée. Euh... eh bien...

Je m'apprêtais à faire demi tour quand Capucine m'arrêta :

- J'ai dit à Mme Paule que je m'occuperais d'elle, expliqua-t-elle aux autres. On doit aller la voir avant les cours. Laurène, assieds-toi.

La mort dans l'âme, je me laissai tomber sur une chaise et attrapai mécaniquement un croissant que je me mis à dépiauter nerveusement. Était-il trop tard pour aller ramper jusqu'à ma table habituelle, vide, sans avoir l'air encore plus idiote ? Vu l'enthousiasme de Josie à mon arrivée, ce n'était pas elle qui protesterait, mais Capucine me passa d'autorité le pain et la confiture, et Louise bavardait comme si de rien n'était, quoique sans s'adresser particulièrement à moi.

A vrai dire, je poursuivis mon petit déjeuner aussi silencieusement que si j'avais été seule à table, après quelques tentatives ratées pour m'intéresser à des discussions dont je ne comprenais rien et auxquelles on ne faisait aucun effort pour m'intégrer. Des récits d'aventures vécues pendant les vacances que je ne me sentais pas le droit d'écouter puisqu'ils ne m'étaient pas adressés ; des ragots, qui était avec qui, qui avait rompu pendant les vacances ; les sortilèges qu'elles avaient eu du mal à effectuer et que je n'avais pas pu étudier encore. Elles parlaient entre elles, à la fois comme s'il était assez normal que je sois là pour qu'elles n'en fassent pas un cas, et... comme si je n'étais pas là du tout.

Je jetai un regard de regret à la table que je partageais autrefois avec mon frère, maintenant vide. Ses amis nous rejoignaient souvent, et les repas étaient généralement gais. C'était une chose à laquelle je n'avais pas réfléchi pendant les vacances : à comment se dérouleraient les repas. Être seule lorsque j'allais à la bibliothèque, lorsque je marchais dans les couloirs ou pendant les cours était une chose. Mais le temps des repas, ce moment qui promettait de devenir interminable pour moi, seule, alors que tous les autres étaient en groupes... Allais-je devoir m'incruster là où on ne tenait pas particulièrement à ma compagnie, ou valait-il mieux que je m'épargne cette humiliation, quitte à subir celle d'être l'unique élève dans le château à manger seule ?

Soudain, un silence total se fit dans la salle, impressionnant au point qu'il m'interpella autant que si l'on avait crié mon nom. Levant les yeux de mon bol, je vis le regard de toutes mes voisines de table converger vers la porte d'entrée. Intriguée, je remarquai d'ailleurs que tous les élèves dans le Réfectoire regardaient en silence dans cette même direction. Je me tournai alors pour voir l'objet de leur attention. Ce n'était que Cédric Castellon, qui nous avait aidées lors de l'attaque des Sirènes. Eh bien, qu'avaient-ils donc, tous ? J'eus beau le regarder avec attention, il ne me semblait pas différent de d'habitude.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? Chuchotai-je à Capucine.

Comme si chacun s'était rendu compte en même temps de l'impolitesse de cet accueil, tout le monde détourna la tête et se mit à parler en même temps à voix basse. Du coin de l'oeil, je vis Cédric, un peu rouge, foncer tête baissée vers une tablée de MaisonRouges et s'y installer, tournant le dos au reste de la salle.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? répétai-je, alors que Josie et Louise s'étaient penchées l'une vers l'autre et se parlaient à toute vitesse, trop bas pour que je puisse les entendre au milieu du brouhaha revenu.

Capucine me jeta un regard surpris, puis leva les yeux au ciel.

- J'oubliais que tu ne savais pas, désolée.

Elle se rapprocha un peu de ma chaise et m'expliqua d'une voix basse de conspiratrice, comme s'il aurait été dangereux qu'on l'entende alors que visiblement, 98% de la salle parlaient de la même chose :

- Après l'attaque, quand on a finalement réussi à s'amarrer au quai de Beaurepaire et à rentrer au château, tout le monde a commencé à raconter ce qu'il s'était passé, et le bruit s'est répandu que Cédric était le seul garçon à n'avoir pas été ensorcelé.

Elle me regardait d'un air qui se voulait sûrement entendu, un sourcil le levé.

- Et alors ? Demandai-je, sachant que j'allais regretter ma question.

J'avais raison. Elle leva à nouveau les yeux au ciel, et se rapprocha un peu plus pour chuchoter :

- Le seul garçon à n'avoir pas été affecté, Laurène. Tous les autres étaient dans les choux. Seules les filles avaient gardé leurs esprits. Il s'agissait de sirènes, les garçons doivent forcément être ensorcelés. Alors des rumeurs ont commencé à courir sur Cédric... Enfin, tu vois...

Non, je ne voyais toujours pas. Elle gonfla les joues d'exaspération.

- Alors il y en a qui se disent que peut-être... Peut-être il ne serait pas vraiment... Euh... Ce qu'il semble être.

- Que Cédric ne serait pas un garçon ? Compris-je soudain.

Stupéfaite, je n'avais pu m'empêcher de rire. Mes voisines de table me fusillèrent du regard et mon hilarité disparut aussitôt. Ah. Ce n'était pas une blague ?

- Je ne vois pas ce que ça a de si drôle, dit sèchement Josie.

- Que Cédric soit une fille ? Demandai-je, abasourdie.

- Moi, je lui toujours trouvé quelque chose de bizarre, répliqua-t-elle.

La raison pour laquelle moi et mes voisines de dortoir n'étions pas plus proches me revint soudain au triple galop : ce genre de discussions, de façon de penser, de raisonner. Même à moi l'intérêt que Josie avait porté à Cédric il y avait deux ans ne m'avait pas échappé. Ça avait été le sujet principal de discussion entre les filles et la raison de ses larmes interminables pendant les trois quarts de l'année, comme il l'avait envoyée balader. Visiblement, Josie était trop heureuse d'avoir trouvé la raison qui selon elle justifierait qu'elle se soit faite rabrouer. Un soupir m'échappa. Je suppose que c'est comme pour la famille : on ne choisit pas les gens de sa propre Maison. Nous n'étions pas faites pour être amies, ce n'était pas moi qui avais un problème, ni même peut-être elles. Nous n'étions pas compatibles, simplement. Et je me sentis aussitôt infiniment mieux.

- C'est parfaitement ridicule, déclarai-je, en me replongeant dans mes céréales.

Si on commençait à répandre ce genre d'insinuation à la moindre question sans réponse, ça deviendrait de la folie. Mes voisines se tournèrent vers moi, leur discussion retombée brusquement.

- Ridicule ? Répéta Josie, les narines frémissantes.

- Tu ne peux pas nier que c'est tout de même bizarre, dit Louise, mal à l'aise. Il est le seul à n'avoir rien subi.

Louise était une fille adorable, mais des fois, je me sentais obligée d'avouer que Vincent n'avait pas tort quand il disait qu'elle avait une cervelle de libellule.

- Ça pouvait être n'importe quoi, soupirai-je. Un sortilège qu'il s'est appliqué, une protection qu'il possède, j'en sais rien...

- Comme c'est mignon de ta part, ricana Josie.

- Ce n'est pas mignon, commençais-je à m'énerver. C'est un fait. C'est ahurissant. Ça fait des années qu'il est en classe avec nous. Qu'est-ce que c'est que cette nouveauté de dire qu'il est une fille ?

- L'attaque des Sirènes a quand même révélé quelque chose, fit Capucine d'un ton guindé.

- L'attaque n'a rien révélé du tout. C'est une stupide rumeur, lancée par des élèves. T'y serais pas pour quelque chose, d'ailleurs ? lançai-je à Josie.

- Je n'ai fait qu'interpréter les faits, répondit-elle d'un air pincé.

- Parce que c'était vraiment toi ? demandai-je, atterrée.

- C'est juste de la logique, Laurène, dit Capucine, mécontente à présent. Garçons : ensorcelés. Filles : pas ensorcelées.

Je décidai de ne pas relever le ton sardonique.

- C'est vraiment de la folie, fis-je, stupéfaite. Mais qu'est-ce qui cloche chez vous ?

- Il aurait pu nier, d'ailleurs, mais il ne l'a pas fait. C'est quand même un signe !

- Le signe qu'il se met au-dessus de ces âneries, sûrement. En quel honneur aurait-il à s'expliquer devant qui que ce soit, d'ailleurs ? En quoi ça vous regarde ? Après tout, peu importe ce qui a fait qu'il ne s'est pas fait attaquer, tant mieux pour lui, non ? Tout ça est parfaitement ridicule.

- Vraiment ? fit Josie avec un sourire en coin. Est-ce que tu aurais des informations là-dessus par hasard ?

Louise, lui donna un coup de coude en lui faisant les gros yeux pour la faire taire, pendant que je sentais mes joues chauffer sous l'allusion.

- Il n'y a que les filles qui sont restées parfaitement conscientes pendant l'attaque, susurra-t-elle comme si elle apportait là des preuves irréfutables. Les filles et lui. Il doit bien y avoir un point commun.

- Et les filles se sont faites attaquer, mais pas lui, contrai-je, révoltée par ses insinuations. Aucun garçon ne s'est fait attaquer. Alors on continue à lancer des accusations aussi stupides qu'inappropriées ou on peut finir de petit déjeuner ?

- Écoutez, les filles, tenta de tempérer Louise en voyant que je commençais à m'échauffer également, ce qui était une première. Vous devriez peut-être...

- Non, tout va bien, dit Josie, son regard sur moi démentant ses paroles. Laurène affirme que nos idées sont ridicules, je tiens juste à savoir ce qui la rend si sûre d'elle. Elle a peut-être un témoignage important à faire. Est-ce que tu aurais vu...

- Tu n'étais pas si sûre qu'il était une fille il y a deux ans, répliquai-je avant d'avoir pu m'en empêcher.

Mon but n'avait pas été de me montrer blessante, et je regrettai aussitôt mes paroles. Pas longtemps.

Rouge de colère, elle se pencha vers moi en appuyant ses mains sur la table :

- Peut-être que tu n'es juste pas capable de savoir la différence, après tout ? Hein, Laurène ? Personne n'a jamais dû te l'apprendre, et sans doute qu'Hugo n'a pas eu la moindre envie de t'éduquer là-dessus. Mais si ça peut te rassurer, moi, j'ai bien pu voir qu'il est bien un garçon, ce cher Hugo...

La gifle partit à toute allure. Choquée, je contemplai la joue rougie de Josie, ses yeux écarquillés, sa bouche bée. Et je réalisai que c'était moi qui l'avais frappée, faisant voler le haut de la pile de croissant au passage.

Mes oreilles bourdonnant malgré le soudain silence qui s'était abattu sur la salle, je me levai sous les regards ahuris des tables alentour, et me dirigeai d'un pas raide vers la sortie.

Bon sang, mais qu'est-ce qui se passait cette année ? me demandai-je, folle de rage. Tout allait de travers depuis les vacances. Les ennuis se succédaient. Les Mangemorts, l'attaque des Sirènes, mon séjour à l'infirmerie, pour tomber directement dans la discussion la plus insultante de ma vie lors du premier repas de toute ma scolarité que je partageais avec les filles de mon dortoir. Nous ne nous entendions pas particulièrement, mais nous nous contentions de ne pas nous parler plus que nécessaire, jusqu'ici. Je ne m'étais jamais disputée aussi violemment avec elles – ni même avec qui que ce soit de ma vie, autant que je me souvienne. On devait m'avoir jeté une malédiction, ou un truc comme ça.

Tremblante de colère, je traversai la Haute Cour à grands pas et descendis les escaliers en ignorant Plume et Pêche qui continuaient à se traiter de noms d'oiseaux, leur bras de pierre blanche tendus devant elles dans des gestes accusateurs.

Je parvins à détacher ma main tremblante de ma baguette qui se trouvait dans ma poche. Je n'étais pas loin de jeter un sort au prochain truc qui bougerait devant moi, et je n'avais pas envie de rajouter ma première retenue au tableau de mes innovations de cette année.

Passant au milieu des groupes d'élèves retardataires qui se rendaient à au Réfectoire, je m'apprêtai à me diriger vers la bibliothèque pour me cacher en attendant que les cours ne commencent, puis je me rappelai que je ne connaissais même pas mon emploi du temps. En plus, mes affaires étaient au dortoir. Il faudrait également que j'aille donner signe de vie à Mme Paule, ou elle ne me pardonnerait jamais de n'être pas venue la rassurer dès que possible. Je restai un instant sans bouger, essayant de repousser mon énervement. Puis, soupirant, je me résignai à rebrousser chemin et me dirigeai en direction de l'ouest vers le pavillon des MaisonBlanche.

La colère avait fait place à la lassitude. Je commençais bien mal mon année, songeai-je en traversant le jardin de buis sculpté. Comme s'il ne suffisait pas qu'elle soit déterminante du point de vue scolaire, il fallait que j'y rajoute les problèmes personnels et de santé. L'avantage, c'était qu'après ça, on pouvait difficilement faire pire. Le reste de l'année serait un enchantement, à côté de tout ça.

Alors que je m'approchais du lac, les battements furieux de mon cœur s'étaient estompé à mes oreilles. Les seuls bruits à troubler le calme des lieux étaient le son familier des pépiements des oiseaux dans les massifs de fleurs et celui de mes semelles contre le sol pavé blanc. Allons, cela s'arrangerait. Plus qu'une année. Les choses se tasseraient avec les filles, et le reste se déroulerait on ne peut plus normalement. C'était forcé.

Je me faufilai entre les hauts saules pleureurs, franchis le petit pont pour me retrouver face au grand pavillon blanc qui abritait notre dortoir. Le panneau de pierre qui scellait l'entrée se brouilla à mon arrivée, et le visage de notre Gardienne de maison apparu, lisse et souple comme s'il avait été fait d'eau plutôt que de pierre. Je saluai la représentation de la nymphe et elle me tendit une coupe. Je la remplis d'eau d'un aguamenti, et, reconnaissant ma signature magique, le panneau de pierre s'ouvrit dans un roulement sourd pour me laisser passer.

Autant commencer par le plus pénible : je tournai immédiatement sur ma gauche vers les appartements de la Gouvernante de MaisonBlanche. Inspirant profondément pour achever de recouvrer mon calme, je frappai deux coups et entrai lorsque la gouvernante m'y autorisa.

- Laurène ! S'exclama-t-elle en se levant précipitamment pour me serrer contre sa lourde poitrine. Quel soulagement, ma toute belle !

Elle s'écarta et me tint le visage entre les mains pour m'observer. Lorsqu'elle parut enfin satisfaite de son examen, elle me lâcha.

- Tu as pris ton petit déjeuner ? Demanda-t-elle d'un ton féroce.

- Je... euh... je reviens tout juste de la Salle à Manger, éludai-je. Je passais récupérer mes affaires de cours avant d'y aller.

- Très bien. Toutes tes affaires sont en place. Voilà ton emploi du temps. Et tu es convoquée cet après midi après les cours dans le bureau de Mme Maxime. Tu es au courant pour la déposition ?

J'acquiesçai.

- Bon. Ça n'aura rien de très compliqué, j'imagine, et Mme Maxime y assistera, bien entendu. Par la barbe de Merlin, cette attaque... soupira-t-elle. J'espère qu'ils vont vite découvrir ce qu'il leur a pris... Bon, tu devrais y aller. Oh, et tu as reçu quelques hiboux, ils t'attendent là haut, je n'ai pas réussi à les faire partir. Assure-toi qu'ils ne mettent pas trop la pagaille dans la chambre.

Je la remerciai et pris congé.

Quelques hiboux, qu'elle avait dit... Pas moins de huit volatiles m'attendaient lorsque je pénétrai dans la chambre. Certains étaient perchés sur mon lit à baldaquin, d'autres sur mon bureau. Je soupirai à nouveau, anticipant le contenu des lettres. Connaissant ma meilleure amie, elle avait probablement kidnappé tous les hiboux et chouettes du voisinage pour s'assurer que son message me parviendrait.

En me voyant entrer, tous les oiseaux se mirent à pousser des petits cris aigus et à battre des ailes pour attirer mon attention. Je pris le parchemin du plus proche, qui essaya de me pincer, en récompense de l'avoir tant fait attendre, probablement. Comme il ne faisait pas signe de vouloir partir, je compris qu'il attendait une réponse, aussi le mis-je prudemment sur le lit à Josie, le temps de lire le courrier. Je fis de même avec tous les autres hiboux, puis j'allai m'installer sur mon lit, toutes mes lettres étalées devant moi, par ordre de date d'envoi.

Comme prévu, ma meilleure amie était quasi hystérique et agonissait mon frère d'injures pour ne l'avoir pas prévenue de ce qui s'était passé. Elle l'avait découvert dans le journal sorcier du lendemain et m'avait imaginée morte, découpée en petits morceaux et croupissant au fond de l'océan. Elle avait fait le pied de grue devant chez nous, mais forcément, comme Vincent et mon père étaient à mon chevet, elle n'avait eu aucune nouvelle, ce qui avait eu pour résultat de la rendre folle de rage. Enfin, elle me suppliait de lui répondre le plus vite possible. Les autres parchemins avaient un ton de panique et de colère croissantes. Vincent avait de la chance que ma meilleure amie ne soit pas une sorcière, je n'aurais pas donné cher de sa peau. J'attrapai aussitôt une plume et un morceau de parchemin dans mon bureau.

Chère Lisa,

Tout va bien, ne t'inquiète pas. Je suis sortie de l'infirmerie ce matin, c'est pour ça que je n'ai pas eu tes messages et que je n'ai pas pu te répondre plus tôt. J'ai été très blessée, effectivement, mais maintenant je vais tout à fait bien. N'en veux pas à Vincent, s'il te plait. Tu es en colère, je le sais, mais honnêtement, personne ne pouvait réellement se prononcer sur mon état, et il a passé tout ce temps avec moi. J'étais blessée, mais inconsciente, ce qui rendait ma guérison difficile. Je n'ai pas réellement été en danger de mort, je n'en garderai même aucune séquelle.

Je retourne même en cours ce matin. Tu vois que tout se passe pour le mieux. Je t'écrirai plus longuement bientôt, il faut que j'aille en cours.

Je t'embrasse,

Laurène.

Je ne pus m'empêcher de songer que « tout se passe pour le mieux » n'était pas exactement la formule la plus appropriée pour parler de mon début de première journée d'école, mais rien d'autre ne pourrait calmer Lisa, et je n'avais pas la moindre envie de revenir sur ce qu'il s'était passé.

J'enroulai le parchemin et l'attachai à la patte d'un grand hibou gris. En le regardant s'envoler par la fenêtre, six des autres hiboux à sa suite, j'espérai que cela suffirai à l'apaiser. J'écrivis encore un court mot à destination de ma famille que je confiai au dernier hibou, refermai la fenêtre derrière lui et tirai le rideau de soie beige. Pourvu que ce soit tout pour aujourd'hui.

Le coucou se manifesta soudain sur le mur derrière moi. « Tu vas être en retard ! Magne toi ! Magne toiii ! » J'agrippai mon sac et sortis de la chambre, non sans avoir jeté un œil au lit de Josie. C'était presque dommage de voir que les hiboux envoyés par Lisa savaient se tenir.

Mon emploi du temps indiquait que mon premier cours était celui d'Histoire du Monde Magique, qui aurait lieu dans la Salle des Cartes. Je remontai jusqu'à la Cour au milieu des autres élèves qui se rendaient également jusqu'à leur classe en bavardant.

Au centre de la place, Messire Malaventure tenait conférence, comme à son habitude, devant une foule de Première Année fascinés par la statue mobile et parlante. Je les dépassai et franchis l'entrée en forme d'arche du bâtiment sud. Les fenêtres sans vitres, elles aussi en forme d'arche et autour desquelles le lierre s'entrelaçait, illuminaient largement le passage si bien qu'on se serait presque cru à l'extérieur. Les élèves se pressaient autour de moi, leurs livres à la main, et je reconnus quelques professeurs que je saluai poliment en les croisant. Arrivant tout au bout du couloir, je tournai vers ma droite pour emprunter l'escalier qui me mènerait à ma salle de classe au troisième étage.

Lorsque j'arrivai, quelques élèves avaient déjà pris place dans la pièce circulaire, parmi lesquels Josie, Louise et Capucine. En me voyant m'installer à une table à l'opposé de la salle, Capucine se leva vivement et vint me voir.

- Où étais-tu ? Demanda-t-elle, visiblement en colère. Je suis responsable de toi, je te rappelle. Je t'ai cherché partout pendant une heure !

Je haussai les épaules.

- J'étais là où tu m'avais dit que je devais aller : au dortoir.

Elle haussa les sourcils, surprise.

- Oh, je t'avais plutôt cherché dans les toilettes et à la bibliothèque, je ne m'attendais pas à ce que tu aies pris en compte ce que je t'avais demandé, désolée.

Elle sous-entendait que je serais allée pleurer dans les toilettes ou me planquer au milieu des livres, comme le rat de bibliothèque que j'étais supposée être. Ça avait été mon intention première, certes, mais cela me vexa tout de même.

- Tu n'as pas à te sentir responsable de quoi que ce soit, dis-je sèchement. Je vais parfaitement bien.

- Ça, ce n'est pas à toi de le dire. On m'a confié ce devoir, et je te prierai de ne pas me compliquer la tache. Et puis, à mon avis, ça ne va pas si bien, pour nous avoir sorti ta petite crise tout à l'heure.

Je la regardai, bouche bée. Elle croisa les bras.

- Ma crise ?

- Nous ne faisions que parler, je ne comprends vraiment pas pourquoi tu t'es sentie obligée de réagir comme ça. Ça ne te concernait même pas, on parlait de quelqu'un d'autre. Enfin, j'imagine que ce sont les séquelles de ton accident.

Elle oubliait charitablement que ce n'était pas notre premier désaccord de ce genre, et qu'aux précédents, on ne pouvait pas vraiment leur imputer mon traumatisme crânien.

- Ça ne vous concernait pas non plus, rétorquai-je. Qu'est-ce que c'était que cette façon de parler de quelqu'un qui n'est même pas là pour se défendre ? Et Josie, tu appelles ça comment, ce qu'elle m'a dit ?

- Elle a peut-être exagéré, je le reconnais...

- Peut-être ?

- On parlait, Laurène, c'est tout. On... réfléchissait à des hypothèses.

- Eh bien, je les trouve drôlement mal placées, vos hypothèses... Et je trouve ça répugnant de lancer des rumeurs sur des gens qui risquent d'en pâtir.

- Bon, on va arrêter là. Je voulais juste te demander de m'attendre à la fin du cours. On ira ensemble au suivant. Ne t'en fait pas, nous ne t'en voulons pas, parce que nous savons que tu n'es pas tout à fait toi-même. Ça ira mieux, tu verras.

- Trop aimable, grinçai-je en la regardant retourner s'asseoir près de Louise et Josie.

Vu le regard de cette dernière, elle n'était clairement pas à inclure dans le « nous » de Capucine. Pendant que Louise sortait tranquillement ses affaires de son sac en chantonnant, Josie m'envoyait un regard noir que je lui rendis. Je ne savais pas ce que Capucine espérait, mais je n'avais pas l'impression que quoi que ce soit avait été réglé et, en prime, elle avait réussi à réanimer ma mauvaise humeur.

Nous avions cours commun avec les MaisonGrise. En voyant les élèves s'installer, je ne pus m'empêcher de songer à Natacha et Marjorie, toujours alitées à l'infirmerie. J'avais entendu Mlle Prudence dire à leur famille qu'elles sortiraient plus tard dans la journée, mais l'humeur des autres élèves de leur Maison était tout de même morose.

Les derniers élèves à arriver en classe entrèrent presque en courant. Je ne fus guère surprise de reconnaître Hugo et son meilleur ami, Thomas. Un rapide coup d'oeil me confirma que ma chance n'avait décidément pas refait surface : les seules places qu'il restait étaient celles de ma table et deux autres près de la fenêtre. Je me ratatinai sur ma chaise, espérant qu'aucun des deux ne me verrait. Peine perdue. Hugo commença à se diriger vers moi, mais, sans le voir, Simon le prit de vitesse, Daniel sur ses talons, et ils se laissèrent tomber sur les sièges à ma droite. Leur soupir de soulagement couvrit le mien.

- Tu es là ! Me souffla Simon. On revient de l'infirmerie, Mlle Prudence nous a dit que tu étais sortie ce matin, mais on ne t'avait pas vue au petit déjeuner.

Ce n'était sans doute pas plus mal.

- C'est gentil, dis-je, touchée par son geste, d'autant plus qu'il venait sans le savoir de m'éviter la présence d'Hugo pendant les deux longues heures qui nous attendaient. Vincent a dit que vous étiez venus pendant que j'étais inconsciente. Vous n'étiez pas obligés.

- C'est rien, dit Daniel en se penchant sur la table pour me voir. Dire qu'on a notre héroïne perso ! Laurène qui ratatine des sirènes ! Faudra faire attention à ne plus l'embêter, la petite Laurie, hein, Seb ? Tu nous raconteras la bataille, on compte sur toi !

Il en rajoutait un peu – et, en l'occurrence, c'était Laurène qui s'était faite ratatiner par les sirènes – mais je souris, amusée par son enthousiasme, pendant que le professeur s'installait à son bureau. Les invasions gobelines n'étaient pas mon sujet préféré, et il me semblait avoir eu suffisamment de conflits aujourd'hui pour y rajouter ceux pour la conquête des mines ; mais les gravures que le professeur faisait successivement apparaître derrière lui étaient d'excellente qualité et très intéressantes, quoique peu ragoutantes. En tout cas, elles illustraient à merveille à quoi ressemblerait Josie à l'heure actuelle si je n'étais pas partie du Réfectoire tout à l'heure.

Alors que je notai scrupuleusement la date de naissance de Krepac-Long-Cou, connu pour avoir dressé des centaines d'écureuils roux qu'il avait envoyés attaquer le clan gobelin ennemi, apportant ainsi à son clan la mainmise sur les mines du Nord, Simon me donna un coup de coude qui me fit sursauter.

- Ton amoureux n'est pas capable d'ensorceler correctement ses mots, chuchota-t-il en me tendant un morceau de parchemin avec une grimace. Je suis presque sûr que ce n'est pas à moi qu'il demande de le rejoindre ce soir « là où tu sais ». Ou il faudra que je lui remette les idées en place.

Cramoisie, je pris le mot qu'il me tendait pour le lire à mon tour.

- Désolé. Je voulais pas être indiscret, mais comme c'est tombé sur mon cahier je croyais que c'était pour moi.

- C-c'est rien, bafouillai-je. Mais Hugo n'est pas mon amoureux. Je ne sais pas ce qu'il veut.

Mon voisin se contenta de hausser les épaules. Soit il ne me croyait pas, soit il n'en avait rien à fiche. Par toutes les fées, mais qu'avait donc Hugo en tête ? Je levai la tête vers lui. Il avait l'air un peu en colère, contrarié, je le devinai, que son mot ne me soit pas parvenu immédiatement. Soutenant son regard, je froissai consciencieusement son bout de parchemin pour lui signifier ma réponse, puis je me repris ma plume pour continuer à prendre des notes sur le cours. Il n'allait pas s'y mettre aussi, non plus.

Je sentais le regard de Simon sur moi, et en me remémorant le mot d'Hugo et la remarque de mon voisin, j'eus encore une fois envie de gifler mon ex petit ami. Je préférais ne pas imaginer ce qu'avait bien pu comprendre Simon de ce qu'il avait lu.

- Il t'ennuie ? Me chuchota encore Simon. Si tu veux, Daniel et moi on peut...

Je relevai automatiquement les yeux vers Hugo. Il me faisait de grands signes de la main dès que le professeur avait le dos tourné. Exaspérée et embarrassée à la fois, je secouai la tête.

- Non, c'est rien, répondis-je du même ton. Ça lui passera.

C'était une chose dont je pouvais être certaine, au moins. Il se lassait vite, j'avais pu l'expérimenter...

Lorsque la fin du cours sonna, je me levai d'un bond, récupérai mes affaires le plus vite possible, et me ruai dans le couloir sous le regard stupéfait de mes voisins, en espérant parvenir à semer et Hugo, et Capucine.

Contre toute attente, je parvins effectivement à éviter mes poursuivants tout le restant de la journée. Je m'arrangeais pour m'asseoir hors de portée de leur voix, et j'empruntais un chemin un peu détourné s'il le fallait pour ne pas les avoir à ma suite dans les couloirs. Le moment le plus risqué étant le déjeuner, je me contentai de passer aux cuisines pour demander aux elfes de me préparer un pique-nique, et je me réfugiai dans le pré derrière les écuries. Si l'un ou l'autre de mes condisciples avait l'idée et le courage de venir me chercher là, j'aurais largement le temps de disparaître dans le sous bois pour faire le tour et retourner à l'intérieur par la petite porte de la muraille.

Heureusement, ce ne fut pas nécessaire, et la fin de la journée de cours arriva sans que j'aie été à nouveau ennuyée. Les professeurs nous avaient déjà donné une tonne de travail, je devais en plus rattraper mes cours en retard, et je mourais d'envie d'aller m'asseoir à la bibliothèque, mais il me fallait encore me rendre au bureau de Mme Maxime pour ma déposition.

Préférant éviter de risquer de croiser les filles en retournant déposer mon sac dans le dortoir, je me dirigeai directement vers la Haute Cour. Au lieu de m'arrêter à la Salle à manger, je continuai jusqu'au grand escalier qui donnait accès à l'étage supérieur du donjon.

Lorsqu'on m'autorisa à entrer, je trouvai Mme Maxime, royale comme toujours avec sa robe de soie noire et sa coiffure impeccable, en grande discussion avec l'enquêteur, un grand sorcier à l'air sévère. La déposition ne fut pas très longue. Je n'avais pas grand chose à apporter, si ce n'est un témoignage qui corroborait ce qui avait déjà été dit. Mme Maxime m'adressa un sourire bienveillant lorsque je finis, et l'enquêteur, après avoir remercié la Directrice pour sa coopération, se retira.

Je m'attendais à ce qu'elle me congédie également, mais elle me fit signe de m'asseoir à son bureau. J'eus un peu de mal à me hisser sur la haute chaise réhaussée, comme tout le reste des meubles de la pièce, pour s'adapter à la taille monumentale de Mme Maxime ; mais même comme ça et elle assise, elle restait encore plus haute que moi d'un bon mètre. Elle croisa ses mains grandes comme des assiettes sur le bureau et se pencha légèrement vers moi.

- J'ai appris que vous étiez sortie de l'infirmerie ce matin, Mademoiselle Malmény. Comment vous portez-vous ?

- Bien mieux, Madame.

J'avais la désagréable impression qu'elle pensait à ma scène de ce matin, qui devait sans doute dangereusement contredire mon affirmation. J'ignorais si elle y avait assisté ou si on la lui avait rapportée ; avait-elle l'intention de me renvoyer à l'infirmerie pour trouble du comportement ?

- Heureuse de l'apprendre. Nous craignions que vous ne soyez souffrante lorsque vos professeurs et moi ne vous avons pas vue au déjeuner.

Je rougis furieusement. Si elle avait remarqué mon absence parmi les centaines d'élèves qui devaient être là à ce moment là, elle avait été mise au courant de l'incident et avait demandé à ce que je sois surveillée.

- J'ai seulement... euh... préféré déjeuner au grand air, répondis-je, me sentant ridicule.

- Mais dans la mesure où vous venez de vivre un grand choc, vous devriez éviter de vous isoler. C'est pour cela qu'une de vos camarades a été désignée pour veiller sur vous, il me semble.

- Oui, je comprends, bafouillai-je. Mais... Je suis totalement remise, ce n'était pas nécessaire.

- Dans ce cas, j'enverrai un mot à votre Gouvernante pour lui signifier que votre amie sera libérée de son devoir.

- Merci, dis-je d'une voix où transparaissait un peu trop un soulagement qui même à ses yeux ne devait pas passer pour de l'inquiétude vis à vis de ma condisciple.

Elle me fixa un moment.

- Euh... C'est une année difficile, m'embrouillai-je. Capucine a mieux à faire que de me surveiller alors que je vais très bien...

Justification pitoyable, je sais, mais c'était la moins mauvaise que je pouvais évoquer. Je me mordis la langue. Mme Maxime m'observa d'un œil aiguisé mais ne releva pas.

- La seconde chose dont je voulais vous entretenir, continua-t-elle, concerne la réunion de ce soir. La communication a été faite ce midi, mais vous étiez la seule Dernière Année que nous n'avons pu joindre.

Ah. Voilà qui expliquait que je me sois faite prendre.

- Je préférais m'assurer que vous ne choisiriez pas de pique niquer également ce soir, dit-elle d'un ton dont je ne pus discerner s'il était ironique ou non. Elle se déroulera sur la place de la Répartition, à 21h.

- Très bien, Madame.

- Une dernière chose. C'est demain midi qu'aura lieu la cérémonie de récompense pour fait important accompli.

- Euh... D'accord.

- Vous êtes donc priée de vous présenter en tenue officielle au déjeuner, précisa-t-elle comme je ne réagissais pas.

- Je... Une récompense pour moi ? Compris-je soudain, stupéfaite. Pour quoi ?

- Pas uniquement pour vous. Pour tous les élèves qui ont contribué à sauver les élèves lors de l'attaque de la Goélette. Une médaille vous sera décernée par un représentant du Département de contrôle et de régulation des créatures magiques, et un banquet sera préparé en cet honneur. Un journaliste sera présent pour relater l'événement dans Monde Sorcier, ce qui n'est pas rien.

- Oh.

Rien de plus intelligent ne me vint. M'écouterait-on si je protestais ? Je m'étais évanouie avant la fin des combats, en quoi cela constituait-il un fait important accompli ?

- Très bien, je serai là, Madame, ajoutai-je, mal à l'aise. Bien entendu.

Si mon manque d'enthousiasme ne passa pas inaperçu, encore une fois la Directrice ne dit rien. Elle finit par me congédier et, constatant l'heure tardive, je me dirigeai vers la Salle à manger en traînant des pieds.

Je franchis rapidement les couloirs et une fois dans le Réfectoire, je me dirigeai vers une petite table à moitié dissimulée derrière un pommier en pot, m'arrangeant pour être assise dos à l'entrée. Je ne pouvais guère en faire plus pour passer inaperçue, à part me Désillusionner.

Je me servis rapidement lorsque les plats apparurent sur la table, mais avant que j'aie pu avaler quoi que ce soit, Hugo apparut dans mon champ de vision.

- Oh non... gémis-je malgré moi.

- Je peux savoir pourquoi tu m'évites ? Demanda-t-il, mécontent.

- Je peux savoir pourquoi tu me suis ? Répliquai-je, peu amène.

- Si tu voulais le savoir, il te suffisait de m'attendre ou de me répondre. Je voulais te parler.

- Et moi je ne voulais pas. Maintenant que les choses sont claires : tu peux partir ?

Il se laissa tomber sur la chaise devant moi.

- C'est pas exactement ce que j'avais en tête, soupirai-je.

- Je voulais juste m'assurer que tu allais bien, dit-il d'un ton vexé.

- Je suis sortie de l'infirmerie : c'est que je vais bien.

Je pris ma fourchette et me mis en devoir de dévorer le contenu de mon assiette.

- Regarde, tu recommences à faire comme si je n'étais pas là ! Tu as ignoré mon mot, en cours. Je t'ai appelée dans les couloirs, mais tu as fui comme une voleuse.

- Ça doit vouloir dire que je ne tenais vraiment pas à te parler.

- Tu comptes m'éviter toute l'année ? Ça va être difficile.

Sans rire.

- Pourquoi tu es comme ça ? Bougonna-t-il. Je m'inquiétais, je te dis.

- Et je t'ai très bien compris. Maintenant que tu es rassuré, tu peux retourner bécoter Vanessa.

- Béco... Oh, mais je suis plus avec elle.

J'avalai de travers.

- J'ai rompu hier, expliqua-t-il en me dévisageant pendant que je toussais.

Qu'étais-je censée répondre ? Qu'est-ce qu'on était censé répondre à son premier amour qui vous avait brisé le cœur lorsqu'il vous disait que ça n'avait pas marché avec une autre ?

- On... On s'entendait pas si bien que ça, expliqua-t-il alors que je n'avais pas la moindre envie de savoir. Et puis, avec l'attaque... Quand j'ai su que tu étais blessée, alitée et inconsciente...

Je fermai les yeux, luttant contre mon envie de lui jeter un sort de mutisme – j'avais de l'entraînement, maintenant. Dans l'état de nerf dans lequel j'étais, j'aurais pu le lancer même avec ma fourchette à la place de ma baguette. Je ne voulais pas entendre ça. Je ne voulais pas ressentir quoi que ce soit à ses paroles. M'épargnerait-on quoi que ce soit, aujourd'hui ?

Je sursautai en sentant soudain sa main sur la mienne, et je rouvris les yeux, le cœur battant. Il me fixait, l'air sérieux.

- Qu'est-ce que tu veux ? Demandai-je, essayant de reprendre mes esprits.

- Juste manger avec toi, si tu veux bien.

Je me figeai. C'était exactement ce qu'il m'avait dit lorsque nous avions pris notre premier repas en couple. S'en souvenait-il ? Était-ce délibéré ? Hors de question de lui montrer ce que cela m'évoquait.

- Non, répondis-je en récupérant sèchement ma main et me remettant à manger, décidée à l'ignorer de mon mieux lorsqu'il fut évident qu'il ne comptait pas m'écouter.

Le repas fut long et pénible. Je m'efforçais de manger aussi vite que possible, me contentant de marmonner vaguement lorsqu'il semblait attendre une réponse. Quand je me levai pour rejoindre la place de la Répartition, il m'emboîta le pas, hélas, puisqu'il était également concerné et que, malgré mes efforts, je n'avais pu le prendre de vitesse. Je traversai la salle à manger pour passer la porte qui menait à la terrasse, puis remontai la colline plus vite que nécessaire. Mais il n'y avait évidemment aucune chance pour que je parvienne à le semer.

Lorsque j'arrivai, je repérai Simon et Daniel assis au troisième rang des gradins de pierre et décidai de les rejoindre. Si ça ne faisait pas fuir Hugo, rien ne le ferait.

Malheureusement, il semblait que, effectivement, rien ne me débarrasserait de lui ce soir-là. Il me suivait, tout en continuant son monologue. Les garçons me jetèrent un regard surpris lorsque je m'assis près d'eux - généralement je m'asseyais seule, je détestais avoir l'impression de m'imposer – et écarquillèrent les yeux en remarquant Hugo juste à côté de moi.

- Ça va ? Me demanda Simon.

- Génial, répondis-je, au bord du désespoir.

- T'as une petite mine, fit Daniel en jetant à Hugo un regard de travers. Tu devrais peut-être retourner à l'infirmerie, non ?

- Peut-être après, en effet, soupirai-je en songeant que je pourrais peut-être faire courir le bruit que j'avais contracté une forme particulièrement violente et contagieuse de la peste bubonique. Est-ce que vous savez pourquoi on nous a convoqués ?

- Peut-être par rapport à l'attaque ? Suggéra Hugo.

- Ils n'auraient pas convoqué uniquement les Dernières Années, fit Daniel, du ton de l'évidence et on nous a déjà parlé de la cérémonie de récompense.

- On va bientôt avoir la réponse, de toute façon, dit Simon en désignant le centre de l'arène, où Mme Maxime se tenait à présent.

Elle était entourée de certains de nos professeurs qui paraissaient ridiculement petits à côté d'elle. Notre directrice pointa sa baguette sur sa gorge et, d'une voix amplifiée, s'adressa à l'assemblée des élèves de Septième année que nous formions :

- Tout d'abord, j'ai le plaisir de vous annoncer que toutes les élèves blessées lors de l'attaque sont à présent sorties de l'infirmerie, en pleine santé et parmi nous ce soir.

Les garçons me regardèrent, un sourire complice aux lèvres, pendant que quelques sifflements joyeux retentirent dans les gradins.

- Je ne reviendrai pas davantage sur cet événement, puisque, comme vous le savez, demain aura lieu la cérémonie de récompense. Je suis sûre que vous tous, oui, vous aussi messieurs, aurez à cœur de participer à cette fête en l'honneur de vos camarades.

- Tout le monde n'a pas bien pris de se retrouver dans les vapes et d'être défendu par des filles, me glissa Simon, comme je me demandais à quoi elle faisait allusion.

- Oh ! Soufflai-je, surprise. C'est idiot. Ce n'est pas comme si ça prouvait quoi que ce soit...

Il haussa les épaules en gloussant, et nous reportâmes notre attention sur Mme Maxime.

- Si vous êtes ici ce soir, continuait-elle, c'est que j'ai une annonce importante à faire qui vous concerne plus particulièrement. En effet, j'ai le plaisir immense de vous annoncer que cette année a été rétabli le Tournoi des Trois Sorciers.

Consciente de l'émotion que sa déclaration allait soulever, elle marqua une pause pour nous laisser assimiler la nouvelle.

Tout autour de moi, les élèves poussaient des exclamations exaltées. Mon cœur battait à toute allure. Le Tournoi des Trois sorciers ! A ma connaissance il n'avait plus lieu depuis des dizaines d'années, peut-être même des siècles. Et d'un coup, je revis ces dernières semaines au filtre de cette nouvelle. Voilà qui expliquait les réunions si mystérieuses d'Alcide et mon père, ces rencontres entourées de secret avec Mme Maxime, leur disparition à tous les trois le soir de la Coupe du Monde. Alcide ne cessait de ronchonner après le Premier Ministre Britannique. Forcément, c'était pour ça. Historiquement, le Tournoi impliquait les écoles de sorcellerie britannique et française, mais également la bulgare, les trois plus grandes écoles de sorcellerie européennes.

Mme Maxime leva ses grandes mains pour nous demander le silence.

- Comme vous le savez, cet événement a été abandonné il y a de nombreuses années pour une question de sécurité. C'est pourquoi, cette année, des mesures exceptionnelles ont été prises afin que tout se passe dans les meilleures conditions possibles. L'une de ces mesures consiste en une limite d'age. Ainsi, il a été décidé que seuls les élèves majeurs seront autorisés à poser leur candidature.

Voilà qui expliquait que les classes de niveau inférieur n'aient pas été conviées à la réunion. Nul doute que cette précaution n'allait pas être très populaire.

- Le comité d'organisation du Tournoi a par ailleurs décidé que l'école anglaise de magie accueillerait cet événement.

Les échanges enthousiastes reprirent, jusqu'à ce que la Directrice annonce :

- Inutile de dire que transporter la totalité des élèves majeurs de l'académie serait extrêmement difficile. C'est pourquoi un test de sélection sera mis en place afin de constituer une délégation qui ira poser sa candidature en Angleterre.

Un test qui, même si on le réussissait, ne garantirait pas de devenir le champion de l'école. Cette perspective doucha un peu l'assemblée.

- Douze candidats seront sélectionnés à l'issue du test, qui s'envoleront pour Potdelard le 30 octobre. Ils y passeront leur année scolaire, qu'ils soient désignés champion ou non. Ils auront à disposition tous les professeurs anglais en même temps que leurs cours par correspondance, ainsi que la bibliothèque de l'école afin de préparer dans les meilleures conditions possible leur CERFS à leur retour en juin, qu'ils passeront en même temps que tous leurs camarades restés en France.

Plusieurs élèves grimacèrent. Parler du Certificat après une telle annonce semblait bien fade, et je me demandai combien seraient capables de travailler de manière efficace dans ce cadre.

Pour ma part, même si j'en voulais un peu à mon père de m'avoir caché tout ça, j'étais enthousiasmée par l'annonce. Sans même m'être demandé si j'allais passer le test, mon imagination galopait déjà à toute allure. Poudlard... l'école où avait étudié ma mère, songeai-je avec émotion. Je me débrouillais sans problème avec l'anglais, je n'avais pas de problème de communication à craindre. Évidemment, on ne pouvait pas occulter le test à passer avant tout ça, sans oublier qu'il faudrait encore être sélectionnée en tant que Championne. Mais même si je n'étais pas choisie, quelle expérience ce serait, d'étudier à l'étranger pendant un an...

- Les Champions se battront pour défendre l'honneur de leur école, mais également pour remporter la somme de 1000 gallions, précisa Mme Maxime, ce qui déclencha un nouveau tonnerre de commentaires.

Après nous avoir expliqué que les professeurs nous détailleraient plus tard les modalités des tests, la Directrice nous renvoya à nos dortoirs. Les élèves discutaient à voix forte, tiraient des plans sur la comète tout en redescendant de l'arène.

Simon et Daniel tournèrent un visage radieux vers moi.

- Tu te présentes, Laurie ? Demanda Daniel. Après le combat contre les sirènes, ce sera du gâteau pour toi.

Je grimaçai. Tout le monde semblait frappé d'une étrange altération de la mémoire, qui leur faisait oublier que si je m'étais effectivement battue contre des Sirènes, elles avaient bien failli avoir ma peau. Ils en avaient pourtant tous été témoins, puisqu'ils m'avaient vue à l'Infirmerie. Je ne m'en étais pas tellement mieux sortie que lui, au final.

- Je passerai les tests, dis-je prudemment. On verra bien.

- Tu as perdu la tête ? S'exclama Hugo en m'arrêtant par le bras.

Je me dégageai, mécontente.

- Ma tête va très bien, merci, répondis-je sèchement.

- Vous avez jamais entendu parler de ce Tournoi ? Insista Hugo. Il y a eu des tas de morts, c'est pour ça qu'ils l'ont arrêté.

Daniel et Sébastien le regardèrent comme s'il venait de se mettre à parler Fourchelang.

- Mme Maxime a dit que des précautions seraient prises pour qu'on n'en arrive pas là, et on sera bien plus malins que ces gens-là, balaya Daniel.

- Et tous ceux qui le veulent ont le droit de se présenter, acheva Simon. Si elle réussit les tests et si elle est sélectionnée, c'est qu'elle aura toutes les qualités pour réussir, comme nous tous.

- C'est trop dangereux, dit Hugo en me fixant.

- Personne ne t'oblige à te présenter, répondis-je en reprenant ma marche.

- Encore heureux. Même pour 1 000 000 de gallions, je refuserais.

Raison de plus pour que moi j'y aille. Ravie, je m'imaginai aussitôt partir pour un an loin de lui.

- Tu n'iras quand même pas, hein ?

- Ça me regarde.

- Laurène ! S'offusqua-t-il.

Cette fois, Daniel attrapa Hugo par la manche. Lui et Simon s'étaient placés entre mon ex et moi, lui faisant face, l'air le plus sérieux et impressionnant que je leur aie jamais vu.

- Ça suffit, maintenant, mon vieux. C'est sa décision, dit Daniel d'un ton sérieux.

- Vous êtes tous... commença Hugo, à la fois exaspéré et un peu effrayé.

- C'est ça, le coupa Simon. Mais je te conseille de la laisser tranquille. Tu n'as plus rien à voir avec tout ça, si tu as besoin qu'on te le rappelle.

Je me fis toute petite derrière lui. Hugo me jeta un coup d'œil, sembla sur le point d'ajouter quelque chose, puis referma la bouche, sa mâchoire contractée. Il affichait son air « on en reparlera seule à seul, et je te ferai changer d'avis ». Il pouvait toujours rêver.

- Tu ferais mieux d'y aller, lui dit encore Daniel. T'en fais pas, on la raccompagne.

Pour le coup, je trouvais qu'ils y allaient un peu fort dans leur rôle improvisé de gardes du corps, mais je ne pouvais m'empêcher d'apprécier de voir Hugo ainsi rabroué. Il s'éloigna après les avoir fusillés du regard, mais je savais que je n'avais pas fini d'en entendre parler.

- Vous étiez pas obligés, les garçons, dis-je une fois Hugo disparu.

- Je l'ai jamais beaucoup aimé, dit Simon en haussant les épaules. Il est toujours aussi collant ?

- Eh bien, avant ça me dérangeait pas vraiment, fis-je avec un pauvre sourire. En tout cas, merci.

- De rien. S'il vient encore t'embêter, tu nous le dis, ok ? Proposa Daniel.

Je leur souris, apaisée pour la première fois de la journée. Finalement, l'année ne se passerait peut-être pas si mal que ça.

(*) CERFS : Certificat d'Etudes Réussies Françaises en Sorcellerie