Chapitre 6.
J'avais perdu la notion du temps. La seule chose dont j'avais conscience c'était ce vide au fond de mon cœur, l'impression d'avoir finalement tout perdu. Je n'osais penser à ce qu'Elisabeth pouvait ressentir, ce que Jones pouvait penser. Kramer avait certainement dû leur raconter sa version des faits. Tout cela était arrivé par ma faute. Peter avait payé de sa vie mon arrogance et mon imprudence.
Je m'étais cru capable de faire face à Kramer, de garder le contrôle de la situation mais je m'étais laissé dépasser par les événements. Kramer avait mis la sécurité de Peter dans la balance, sachant très bien que je finirais par céder, que je finirais par comprendre que je n'avais plus le choix. Mais j'avais trop tardé, pensant, à tort, qu'avec l'aide de Jones, j'arriverais à reprendre le dessus.
Mais aujourd'hui, il n'était plus question de se battre. Kramer pouvait faire ce qu'il voulait de moi. Je savais depuis quelques jours que j'allais passer de longues années derrière les barreaux. J'avais accepté ce fait et je savais que j'étais capable de patienter et de supporter cet enfermement. A la condition que je sache Peter en sécurité et heureux.
Il ne me restait même plus cet espoir, cette idée, qu'un jour, Peter et moi pourrions à nouveau travailler ensemble, que nous pourrions reconstruire cette amitié qui nous avait unie. Je n'entendrais plus sa voix, ses conseils qui, parfois, m'exaspéraient. J'essayais de m'accrocher à mes souvenirs mais les images qui se formaient dans mon esprit ne faisaient que refléter ma tristesse et mon désespoir.
Les heures défilèrent. Quelqu'un ouvrit la porte de ma cellule et déposa quelque chose sur la petite table à côté de ma couchette. Je supposai qu'il s'agissait d'un frugal repas mais la faim était bien loin de mes préoccupations. Je n'avais pas la force de bouger, plus l'énergie de livrer ce combat.
J'aurais aimé savoir ce qui s'était passé, ce qui était arrivé à Peter mais, quand Kramer entra dans ma cellule, je ne pris même pas la peine de me retourner pour lui poser la question. J'entendis le bruit d'une chaise et je pus sentir la présence d'un deuxième homme près de moi. Des bras puissants me forcèrent à me redresser et à m'asseoir sur la couchette.
Je fermai les yeux car la pièce s'était soudain mise à tourner autour de moi. Quand je parvins à ouvrir à nouveau les yeux, Kramer était face à moi. La haine que je ressentis à ce moment-là, en regardant cet homme, était la seule chose qui me permettait d'être certain d'être encore en vie.
-Tu es prêt à parler ?
Inutile de répondre. Je n'avais plus rien à lui dire. Je n'avais plus rien à défendre. Mon propre sort m'indifférait totalement. J'eus envie de lui dire de faire ce qu'il voulait de moi mais je n'avais même plus la force de prononcer ces quelques mots.
Devant mon silence, Kramer perdit patience et laissa son homme de main s'occuper de moi. J'eus presque envie de sourire alors qu'il me rouait de coups. Chaque os qui craquait et cédait sous la violence des coups me rapprochait un peu plus du précipice, de cet abîme que j'appellais de mes vœux.
J'avais dû perdre connaissance car, lorsque je j'ouvris à nouveau les yeux, j'étais allongé sur le sol de la cellule. Du sang s'écoulait de mon visage sans que je puisse en identifier la provenance exacte mais cela avait peu d'importance. Je n'essayai même pas de bouger et restai là, attendant la prochaine visite.
Petit à petit, mon esprit s'évadait de cet endroit sordide. La sensation n'était pas désagréable et ce fut avec un certain soulagement que je me laissais aller dans cet état de demi conscience. La douleur s'effaçait lentement et je me réfugiais dans cet espace de paix et de calme. J'entendis les bruits autour de moi mais je me sentais tellement loin de la réalité que je n'y prêtais pas attention.
Dans cet abri, au fond de ma mémoire, je pouvais entendre Peter me parler. Je pouvais faire semblant que les événements des dernières semaines n'avaient jamais eu lieu. Quel plaisir de pouvoir à nouveau sentir sa présence, de pouvoir lui dire tout ce que je n'avais jamais osé lui avouer… Ces sentiments que j'avais gardé pour moi.
Si j'en avais eu le temps, si j'avais eu le courage de lui parler, peut-être que les choses auraient été différentes. Peut-être aurait-il décidé de rester à New York ou m'aurait-il permis de le suivre à Washington. Une petite voie dans ma tête me répétait que je me trompais, que Peter n'aurait jamais accepté mes sentiments pour lui. Mais il m'était facile de l'ignorer et d'imaginer que mes aveux auraient pu infléchir sa décision.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi, sur le sol. Plusieurs personnes sont entrées puis ressorties sans que, jamais personne, ne prête vraiment attention à moi. C'était mieux comme ça. Je voulais seulement rester là, qu'on me laisse poursuivre ce doux rêve. Je ne voulais, surtout pas, qu'on me ramène à la réalité.
Je ne voulais plus vivre dans un monde où Peter serait absent, mort par ma faute. Je voulais me soustraire à cette vie qui ne me donnerait jamais ce que je cherchais. Seul Peter avait compris que cette vie d'aventures et de fuites répétées, ne me convenait pas. Il avait su me le faire comprendre et me donner un aperçu de la vie à laquelle je pouvais prétendre.
Je pouvais encore l'entendre me dire que je devais faire les bons choix, que je méritais d'être heureux. J'avais été tenté de répondre que la vie que j'avais construite me rendait parfaitement heureux. Mais je n'avais jamais été capable de mentir ouvertement à Peter et je m'étais contenté de sourire et de changer le sujet de la conversation. Comme d'habitude, j'évitais les sujets trop personnels lors de mes discussions avec Peter.
Il avait toujours été capable de lire en moi. Il fallait que je fasse preuve de beaucoup d'inventivité pour lui cacher quelque chose. La plupart du temps, il finissait par comprendre, par deviner ce que je lui cachais.
A nouveau cette porte s'ouvrit. N'allaient-ils jamais me laisser tranquille ? Je supposais que Kramer avait encore prévu une séance de questions. Quelqu'un s'approcha et je me rendis compte que mon corps refusait de m'obéir. Même si j'avais voulu me redresser, j'en aurais été incapable.
Mon visiteur se pencha au dessus de moi mais je ne parvins pas à le voir. Je n'étais même pas certain que mes yeux soient ouverts. C'était une sensation étrange d'avoir, ainsi, perdu la maîtrise de son propre corps.
-Neal…
Je connaissais cette voix mais je n'arrivais pas à me souvenir. Une main se posa sur mon front et la fraîcheur du contact me fit presque mal.
-Neal, parle-moi.
Jones…C'était bien lui qui voulait me faire parler, qui voulait me soustraire à cette paisible retraite. Que faisait-il ici ? Il ne fallait pas que Kramer le voie avec moi. Je ne voulais pas qu'il ait d'ennuis à cause de moi.
-Qui lui a fait ça ?
J'entendis alors une seconde voix, plus éloignée. Une voix que je ne reconnaissais pas. On essaya de me soulever et la douleur se réveilla. J'aurais aimé crier, leur hurler de me laisser tranquille. Pourquoi s'acharnaient-ils sur moi ?
Je ne voulais pas bouger de là, je ne voulais plus me battre. Laissez-moi seul… Mais ils ne pouvaient pas m'entendre, ils ne pouvaient pas comprendre. Je sentis le sol sur et froid contre mon dos mais je ne voyais toujours rien.
J'essayai, à nouveau de bouger mais je renonçais vite. Aucun mouvement n'était possible, tout comme il m'était impossible de voir qui était autour de moi. Une autre main se posa sur mon visage. Ce geste n'avait rien d'agressif, il semblait même y avoir une certaine tendresse dans ce mouvement…comme une caresse…
La même tendresse que lorsque Peter me serrait dans ses bras. Le jour où on s'était retrouvé, sur cette île que j'avais pensée paradisiaque. Je me souvenais de son émotion quand son regard avait croisé le mien. J'avais hésité pendant quelques secondes ne sachant pas vraiment ce qu'il avait l'intention de faire.
Puis son visage s'était éclairci et il s'était précipité dans mes bras. L'étreinte avait duré de longues secondes et il m'avait fallu un moment pour réaliser ce qui se passait exactement. Peter était venu me chercher, me sauver une nouvelle fois. Je m'en étais remis totalement à lui et, une fois de plus, il m'avait ramené auprès de ma famille, là où je me sentais vraiment moi-même.
-Neal, je t'en prie, parle-nous…
Je pouvais entendre l'inquiétude dans cette voix si familière mais que mon esprit refusait d'identifier. Il y avait tellement de détresse dans cette voix et j'aurais bien voulu le rassurer mais je n'avais plus aucune prise sur le réel. Mon corps était là, présent sur ce sol- la douleur était là pour me le rappeler à chaque seconde- mais mon esprit était déjà parti… loin de cette réalité… loin de cette culpabilité.
D'autres mains, d'autres voix…Je n'avais aucune idée de ce qui se passait autour de moi mais je sentais qu'on me palpait, qu'on me soulevait. Un brancard sans doute…puis un véhicule…
Où m'amenaient-ils ? Je n'entendais plus ces voix rassurantes mais il y avait d'autres bruits autour de moi. De nombreuses machines, des sonneries, d'autres voix.
La douleur s'était évanouie et une douce torpeur avait envahi mon corps. Notre véhicule s'arrêta et je fus emmené à l'intérieur d'un bâtiment. Les odeurs, les bruits me laissaient penser qu'il s'agissait d'un hôpital. J'aurais aimé leur dire de me laisser tranquille, d'arrêter de me manipuler de la sorte. La douleur était revenue, plus violente…
Quand ils me laissèrent enfin tranquilles, je fus allongé sur un lit bien plus confortable que la couchette de ma cellule. J'entendais un « bip » régulier à ma droite. Mon poignet gauche semblait être attaché mais je n'avais aucun moyen d'en être certain. Les informations que pouvait me renvoyer mon corps étaient très confuses.
J'essayai, à nouveau, d'ouvrir les yeux mais je me rendis soudain compte qu'ils avaient été probablement recouverts d'un bandage.
La porte s'ouvrit et quelqu'un s'avança vers mon lit. Une main se glissa dans ma la mienne. Cette chaleur qui m'envahit à cet instant m'était bien connue et je me laissai aller à savourer ce moment. Je savais au fond de moi que ce n'était pas réel mais je ne voulais pas m'attarder sur cette pensée pour le moment.
-Neal, est-ce que tu m'entends ?
Bien sûr que je t'entends. Tu as toujours été là avec moi. Depuis le début de notre aventure commune, je ne prends pas une décision sans imaginer ce que tu aurais pu me dire. Il ne s'est pas passé pas une journée, ces dernières années, sans que je pense au regard que tu pourrais poser sur chacune de mes actions.
-S'il te plaît, fais-moi un signe…
Tu n'es pas réel, tu es mort par ma faute…J'ai tellement honte de m'être parfois comporté comme un gamin… de t'avoir causé autant de soucis, de déception. Si seulement je pouvais te parler une dernière fois, te dire à quel point ton départ m'a fait mal, à quel point j'avais besoin de toi.
Cette main serra la mienne. Tout semblait si réel et pourtant je savais bien que c'était impossible. Peter n'était pas là près de moi, tout simplement parce qu'il était mort. Il avait payé mes erreurs, mes mauvais choix de sa vie. Il aurait été tellement tentant d'y croire mais je devais me rendre à l'évidence : mon esprit avait créé cet environnement pour pouvoir supporter la douleur et surmonter la perte de cet homme irremplaçable.
-Je t'en prie, Neal. Il faut que tu nous parles. Il faut qu'on comprenne ce qui s'est passé.
Kramer a gagné. Il nous a définitivement séparés. Il est parvenu à détruire ce que nous avions mis tant d'années à bâtir.
-Pourquoi ne répond-il pas ?
-Il semble avoir subi un énorme choc. Je ne parle pas uniquement des blessures physiques. Son absence de réaction est alarmante. Ces blessures doivent être très douloureuses et, pourtant, il n'a jamais montré aucun signe montrant qu'il pouvait souffrir.
-Est-ce qu'il m'entend ?
-Il est fort probable qu'il vous entende mais il est difficile de savoir comment il perçoit ce qui se passe autour de lui.
-Que voulez-vous dire ?
-Il a été frappé, violemment. Mais certains symptômes ne sont pas dus à ses blessures.
Je n'avais pas senti la présence d'une seconde personne dans la pièce. La situation était très confuse pour moi. Je sentais bien que l'on parlait de moi sans que je parvienne à comprendre de quoi il était question. Bien sûr, je me souvenais des coups, des questions de Kramer.
-Il n'y a qu'un choc psychologique violent qui peut provoquer ce genre de réaction. Votre ami a coupé tout lien avec le réel, au point que sa vue est altérée.
-Que pouvons-nous faire pour l'aider ?
-Continuez à lui parler. Il faudrait essayer de comprendre ce qui a pu provoquer ce choc.
-Mon collègue est en train de mener des interrogatoires dans ce sens. J'ai dû m'absenter durant quelques jours et je n'ai aucune idée de ce qui a pu se passer pendant mon absence.
Ces mots n'avaient aucun sens pour moi. Peter ne pouvait pas être là. Mon esprit imaginait tout ça. Je ne pouvais pas me permettre d'y croire. Il serait bien trop dur de ressentir, à nouveau, ce vide, cette culpabilité.
-Neal, mon grand, écoute-moi bien. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je ne sais pas ce que Kramer t'a fait croire mais tu dois revenir vers nous. Tu dois nous aider à élucider ce mystère.
La porte s'ouvrit à nouveau et ce fut la voix de Jones que j'entendis à nouveau.
-Kramer maintient sa version. Il a bouclé Neal après qu'il ait signé des aveux complets concernant une affaire vieille de plusieurs années.
Maintenant tu sais tout, Peter. Tu sais que tu avais raison depuis le début. Je suis un criminel. C'est ce que je suis au plus profond de moi. Tu en as encore la preuve.
-Comment explique-t-il ses blessures ?
-Il persiste à dire qu'il n'y est pour rien.
-Evidemment…
Le silence qui suivit était insupportable. Sa main lâcha la mienne et je fus soudain seul et perdu dans un environnement que je ne maîtrisais pas, que je ne comprenais pas. Je n'arrivais pas à savoir ce qui était réel et ce qui était une pure production de mon esprit. Jones était là et il semblait parler avec Peter. Mais Kramer m'avait expliqué que mon ami était mort parce que je n'avais pas réagi assez vite, parce que je ne lui avais pas donné ce qu'il attendait.
-Neal, tu es en sécurité maintenant. Je suis désolé de t'avoir laissé seul face à cet homme. J'ai fais une erreur, une terrible erreur. Jamais je n'aurais pensé qu'il puisse en arriver à de telles extrémités. Je ne pensais pas qu'il s'en prendrait à toi de cette manière. Je n'aurais pas dû te laisser seul à New York…
Je n'aimais pas entendre cette tristesse dans sa voix.
Tu n'as rien fait de mal. Je suis le seul responsable de mon sort. J'ai creusé moi-même la tombe dans laquelle je suis en train de m'enfoncer. Il ne faut pas te sentir coupable pour ce qui est arrivé. J'ai laissé Kramer prendre le contrôle.
J'ai tellement besoin de toi… Si seulement tout cela pouvait être réel… Si seulement je parvenais à croire qu'il s'agit bien de toi, assis près de moi. Ta main qui serre de nouveau la mienne. J'aimerais tant y croire. Peut-être que si je parvenais à bouger… Pourquoi est-ce si difficile ?
J'ai l'impression d'être si loin mais surtout ne lâche pas ma main. Ne me laisse pas seul…
-Je suis là, Neal…
