Le lendemain matin quand Illya arriva dans la salle du petit déjeuner, elle trouva Uther assis en bout de table à sa place habituelle en train de prendre connaissance de quelques papiers du royaume. Il était relativement tard, et tous devaient déjà avoir déjeuné depuis plus d'une heure. Elle attendit poliment qu'il relève son regard vers elle pour lui signifier qu'elle avait l'autorisation d'entrer.

- Illya.

- Sire.

Uther remarqua en lui-même qu'elle ne l'avait pas appelé par son prénom ce qu'il interpréta comme une mauvaise chose, elle était toujours en colère contre lui. Et il ne pouvait lui en vouloir, leur échange de la veille ayant été vif.

- Uther, s'il vous plaît, rectifia-t-il en esquissant un léger sourire pour signifier qu'il ne lui tenait aucune rigueur de ses remarques de la veille.

Illya approcha et prit la place qui avait été la sienne depuis les deux jours précédents, soit à la gauche d'Uther où une assiette et de la nourriture l'attendaient.

- Vous n'êtes pas très matinale, remarqua-t-il en reprenant son occupation.

- J'ai eu beaucoup de mal à m'endormir hier soir, le voyage m'a plus fatiguée que je ne le croyais.

Uther releva son regard vers elle pour l'apercevoir manger quelques fruits lentement. Son expression était sensiblement la même que lorsqu'il l'avait déposée dans ses quartiers au milieu de la nuit, elle était calme, trop calme à son goût comme ayant décidé de renoncer à se battre contre lui. Quand elle croisa son regard en levant la tête vers lui, il ne détourna pas les yeux et se laissa quelques instants capturer par l'intensité de leur bleu. Elle avait des yeux réellement étonnants. Il ramena le regard sur son parchemin qu'il signa et apposa finalement son sceau. Pendant qu'il faisait cela, elle n'avait prononcé aucun mot, avalant simplement son repas.

- Garde !

Un hallebardier approcha :

- Amenez cela à Geoffroy et scellez la salle, je ne veux pas être dérangé.

L'homme prit le papier et salua le Roi avant de disparaître en fermant les portes monumentales de la salle sous les yeux interloqués de la jeune femme.

- Nous devons parler, Illya. Et seuls.

La Princesse souleva un sourcil à sa déclaration, elle ne s'était pas attendue à cela.

- Je croyais qu'après la discussion d'hier soir, il n'y aurait plus grand-chose à dire…et que vous voudriez me voir partir au plus vite de votre château.

- Vous ne souhaitez plus conclure cet accord ?

- Je n'ai pas dit cela. Seulement…

- J'ai réfléchi. A votre proposition. Longuement.

- Et je me doute de la suite…

- Vous avez raison sur un point, un accord classique ne suffirait pas à maintenir une paix durable entre nos peuples. Et nous avons perdu d'innombrables guerriers de part et d'autre dans cet affrontement. Vous savez que nos peuples ne peuvent être plus différents l'un de l'autre, qu'une paix est tellement impensable qu'aucun d'entre nous n'avait même effleuré l'idée du doigt et pourtant vous voilà ici en face de moi prête à vous sacrifier. Et je dois admettre que quand je vous ai vue arriver à Camelot il y a deux jours avec seulement deux gardes pour vous protéger, je vous ai prise pour quelqu'un de fou. Totalement fou. Je n'avais pas cru une seule seconde que vous étiez sérieuse dans cette demande de pourparler.

Uther marqua une pause dans son discours, laissant ses yeux errer autour de lui sur les murs de la pièce ou le plafond, comme incertain de la manière dont il devait prononcer la suite, doutant même de ce qu'il allait lui dire.

- Je m'y attendais, murmura-t-elle en avalant une gorgée de sa boisson.

- A quoi ?

- A ce que vous refusiez. Je ne sais pas pourquoi j'ai pensé que cela pourrait être possible. Je vous remercie de m'avoir donné la chance d'essayer…dit-elle en se levant. Je ne vous importunerai pas plus longtemps.

Illya s'apprêtait à quitter la table quand elle sentit quelque chose la retenir par l'avant bras. Et quand elle baissa les yeux, elle vit la main gauche d'Uther la retenant par le bras gentiment.

- Ce n'était pas ce que j'allais vous dire, Illya. J'allais vous dire que j'acceptais votre proposition.

L'expression de la jeune femme passa de la surprise à l'incompréhension et finalement laissa apparaître un léger sourire sur son visage en plongeant son regard dans les yeux verts d'eau du Roi. Aucune malice, mais juste une impression de calme qui émanait de lui. Elle se rassit lentement et attendit.

- Je suis fatigué de me battre contre vous année après année sans avoir aucun commencement de victoire ou de défaite. Nos deux royaumes ont une frontière commune très importante, et je ne peux me permettre de sacrifier encore autant d'hommes pour la défendre alors que d'autres menaces beaucoup plus graves existent. Vous êtes la première personne qui ait eu la sagesse nécessaire pour passer outre ses convictions et qui ait osé concevoir une solution alternative à la guerre…

- Cette solution ne sera facile ni pour vous ni pour moi…nous ne savons même pas si cela est réalisable, insista la jeune femme.

Illya appuya sa remarque, cherchant à être sûr qu'il comprenait ce sur quoi ils allaient se diriger tous deux. Elle n'en croyait pas ses oreilles, qu'il soit d'accord pour ce mariage entre leurs deux royaumes. La guerre avait duré tellement longtemps qu'elle ne se souvenait plus si leurs mondes avaient pu un jour s'entendre…Mais elle réfléchit quelques instants et se souvint que les hostilités avaient commencé avec la mort tragique d'Ygraine DeBois, quand Uther avait décidé d'éradiquer la magie de la surface de la Terre.

- J'en suis conscient, et c'est pour cela que je dois être celui qui s'unira à vous. Si vous êtes d'accord.

Il regarda la jeune femme en essayant de deviner si cette décision lui convenait ou si elle aurait préféré avoir Arthur pour époux ou même qu'il refuse tout bonnement sa proposition. Mais il ne vit rien transparaître. Elle remit en place une mèche rebelle de ses cheveux châtains qui était venue se placer devant ses yeux. Uther remarqua non pas pour la première fois que le châtain des cheveux d'Illya prenait des reflets auburn lorsqu'ils étaient éclairés par les torches, tranchant encore plus avec le bleu intense de ses yeux.

- Je vous ai dit le jour de mon arrivée que le fait que ce soit vous ou Arthur qui accédiez à ma requête ne m'importait pas. Même si je dois reconnaître ma préférence allait vers vous.

- Peut-être vous attendiez-vous à ce que ce soit Arthur, son âge est plus proche du vôtre…souffla-t-il en baissant furtivement les yeux, mais si on veut que cette alliance fonctionne, je pense que cela doit être moi.

- Je suis d'accord, je ne pense pas que vous me traiteriez de la même manière si j'épousais Arthur. Et nous avons besoin de traiter d'égal à égale.

- Je n'ai pas le caractère le plus facile, vous l'aviez sans doute déjà remarqué. Mais je suis prêt à faire des concessions pour que cela marche.

- Tout comme moi. Je ne veux pas que cela échoue.

- Et je pense que vous devriez demeurer ici pendant quelques semaines pour vous imprégner de la vie ici et…

Uther avait paru incertain en faisant cette proposition, cela rendait un peu plus concret ce qu'ils essayaient de mettre sur pied. Avoir une magicienne qui erre à Camelot, cela allait être cocasse, surtout au début où ils devraient apprendre à se connaître pour ne pas faire de maladresse en public tout du moins.

- Voir si cela peut marcher ? Entre nous ? Que nous sommes capables de ne pas nous entre-tuer ou rester une journée sans nous crier dessus ?sourit Illya.

- Quelque chose comme ça, oui, confirma le Roi en avalant une gorgée de son gobelet de vin.

En cet instant, il aurait voulu quelque chose de beaucoup plus fort, mais il devait conserver tous ses esprits pour partir sur les meilleures bases possibles.

- Ce serait sage en effet. Je pense également que nous devrons édicter quelques règles entre nous, pour contrôler au mieux cette situation singulière. Je vous ai promis en arrivant de ne pas utiliser ma magie ici et je continuerai, sauf dans les conditions que je vous ai décrites auparavant.

- Je ne critiquerai pas votre monde, votre magie en votre présence.

- Et en retour je ne prendrai pas position contre vos décisions sur ce sujet.

- Les magiciens repérés comme « blancs » seront extradés chez vous, nous devons déterminer quel chemin sera le plus opportun pour cela entre nos deux royaumes et le sécuriser.

- Les « noirs » sont tout à vous…

- Merci. Si vous m'épousez, vous deviendrez de fait Reine de Camelot, et je voudrais que vous en assumiez également le rôle, en étant à mes côtés quotidiennement, m'aidant à gérer les affaires courantes. Arthur fait de son mieux, mais il est encore jeune. Diriger le royaume seul est devenu extrêmement lourd et j'aurai besoin d'une personne expérimentée pour me seconder.

Même si elle avait espéré une telle implication dans l'éventuelle alliance entre eux, Illya n'avait en aucun cas cru qu'il proposerait de lui-même cela. Elle était fille de Roi, élevée pour assumer des hautes responsabilités à Anhira, il n'y avait aucune discrimination entre filles et garçons à la naissance. Mais Camelot était très différente, elle en était consciente.

- J'aimerais beaucoup cela. Je vais avoir beaucoup à apprendre…

- Vous aurez le temps. Et je vous aiderai.

Illya laissa malgré elle un sourire apparaître sur son visage, il venait de lui offrir son aide et son savoir pour porter au mieux leur projet de paix. Son cas n'était pas si désespéré que cela…peut-être arriveraient-ils à faire quelque chose de leurs différences.

- Je pense également qu'en aucun cas nous ne devons mentir l'un à l'autre pour que cela marche et que quand quelque chose dérange l'autre, ou qu'il n'est pas d'accord, nous devons nous parler franchement. Sur tous les sujets. Pour ne pas créer de situation critique qui pourrait faire voler en éclat notre alliance.

- D'accord.

- D'accord.

Ils se fixèrent tous les deux longuement, comme pour sceller cette promesse tacite de tout mettre en œuvre pour le bien de leurs deux royaumes. Le plus dur n'était sans doute pas encore fait…

Les portes ne se rouvrirent que trois heures plus tard, ils avaient pris leur déjeuner seuls dans la salle mettant au point des détails concrets sur ce que la présence d'Illya comme future Reine allait entraîner pour chacun d'entre eux et pour Camelot. Quand elle sortit de la salle, elle trouva Arthur qui patientait assez nerveusement, faisant visiblement les cents pas depuis plusieurs heures…

Il leva son regard vers les portes en les entendant s'ouvrir lourdement, et aperçut son père émerger de derrière les gardes, suivi d'Illya. Ils semblaient tous deux fatigués, mais entiers…le jeune Prince ne put retenir un haussement de sourcil en les voyant sortir ensemble.

- Quoi ? lâcha son père.

- Vous vous attendiez à ce qu'un d'entre nous seulement ressorte vivant de cette pièce ? hasarda Illya en souriant.

Arthur avait pensé à toutes les éventualités quand il avait appris que son père et leur invitée s'était enfermés dans une salle avec ordre clair de ne pas être dérangés. Il avait alors compris que son avenir était entre leurs mains et ne lui appartenait plus, allant sans doute être donné en mariage à cette femme.

- Après votre échange d'hier soir, je dois dire que cela m'a effleuré l'esprit, répondit le Prince.

- Nous sommes des gens civilisés, dit Uther en fixant son fils avant de disparaître se dirigeant vers la grande salle pour reprendre son travail là où il s'était arrêté.

Illya attarda son regard sur le Roi sans s'en rendre compte et ne fut sortit de sa rêverie que lorsqu' Arthur racla sa gorge pour avoir son attention.

- Dois-je comprendre que mon sort a été scellé ce matin, murmura-t-il.

- Quoi ?

- Mon père, il a accepté votre proposition, non ? Sinon la discussion aurait été beaucoup plus houleuse et rapide.

- Oui il a accepté. Je ne m'y attendais pas d'ailleurs.

- D'accord. Je comprends, ce n'est pas comme s'il en avait discuté avec moi. Mais je n'ai pas le choix de toutes les façons.

Arthur baissa son regard en comprenant qu'il ne se marierait jamais à la femme dont il était amoureux, qu'il passerait sa vie avec Illya. Une fois de plus son père l'avait écarté de décision qui allait bouleverser sa vie…il tourna les talons et s'éloigna.

- Arthur ! héla la jeune femme.

Il se retourna à peine, croisant son regard furtivement.

- Votre père a accepté ma proposition, c'est vrai. Mais ce n'est pas vous qui allait m'épouser. C'est lui.

- … ?

La surprise de cette annonce figea le jeune homme. De tout ce qu'elle aurait pu dire, le fait que ce soit son père qui conclue cette alliance n'était vraiment pas ce qu'il attendait. Il resta bouche ouverte pendant plusieurs secondes, cherchant à comprendre si cela était la vérité ou non.

- Prince Arthur ? Vous pensiez qu'il vous obligerait à m'épouser ?

- Évidemment. Il n'a pas l'habitude d'écouter mon avis pour ce genre de sujets…regretta-t-il.

- Et bien estimez-vous chanceux dans ce cas…dit-elle en s'éloigna après un rapide salut au Prince.