Chapitre 6

2076

Avant même qu'ils ne soient rentrés, la décision avait été officiellement prise. Ils allaient capturer le Faucheur. S'ils pouvaient l'avoir vivant, ils jugeraient ensuite de son châtiment. Ana avait senti combien Jack hésitait sur cette solution. Une partie de lui aurait voulu l'abattre, face à l'horreur rongée par la haine qu'il semblait être devenu. Mais il avait pourtant montré du soulagement aux arguments d'Ana. Ils n'allaient pas jouer sur le même terrain que lui. Ils allaient lui laisser une chance. Soldat76 s'était inlassablement convaincu que Reyes lui, l'avait fait. Il ne savait pas si sa survie au tir dans le dos qu'il avait subi dernièrement était aussi une de ses volontés ou juste un coup de chance. Mais il tentait de se convaincre qu'un tireur comme Gabriel n'aurait pas raté son coup s'il avait voulu le tuer.

Maintenant qu'ils étaient certains de cette décision, restait à trouver comment capturer un homme capable de changer sa nature pour devenir une brume. Ça relevait d'un autre domaine. Et dans celui-là, ils n'étaient clairement pas les plus compétents. Alors une fois qu'ils furent rentrés, que Ana eut fêté ses retrouvailles avec certaines têtes qu'elle connaissait bien et qu'ils réussirent à réunir tout ce beau monde dans une pièce, Jack dut entreprendre d'expliquer la suite à l'équipe.

Il les avait alors réunis dans une salle qui se trouvait au sous-sol d'une ancienne maison depuis longtemps abandonnée qui leur servait de refuge temporaire.

Vivre dans l'anonymat les forçait à chercher de nouveaux lieux où s'installer régulièrement. C'était loin d'être la meilleure planque qu'ils aient eue mais ils allaient devoir en partir bientôt de toute façon. Les murs étaient encore de briques et personne n'avait jamais eu l'idée de passer le moindre enduit dessus pour lui faire perdre cette allure avant que l'endroit ne soit déserté par ses anciens habitants. Une table avait été arrangée et quelques chaises dépareillées offraient une place pour s'asseoir autour. La majorité du budget qu'ils arrivaient à obtenir d'une façon ou d'une autre était mieux placée dans le matériel d'intervention qu'à rendre confortable un lieu qu'ils devraient abandonner le lendemain.

Il était loin le temps où Overwatch brillait. Morrison s'y était habitué mais dans un premier temps, ce fut compliqué d'avoir cette impression incessante d'être un fugitif. Et ce n'était pas qu'une impression si on acceptait d'affronter la réalité froide des choses.

Face à eux, il avait inspiré un bon coup pour se donner un peu de courage. Il n'était plus le commandant de l'équipe mais il se retrouvait de nouveau à être fixé dans l'attente d'informations. Il savait les consignes qu'il allait donner et il se doutait que cela n'aurait rien de facile. Il glissa son regard sur l'équipe, scrutant chacun d'eux tout en se demandant les réactions qu'allait avoir chacun à l'annonce de l'identité de Faucheur et de son plan.

McCree était installé sur une chaise, les cuisses écartées autour du dossier bien sûr, - qui avait pu espérer qu'il s'en servirait normalement ? -, et il le fixait avec un cure dent entre les lèvres, comme pour compenser l'absence du cigare qui lui avait été interdit dans la pièce fermée. Pour lui au moins, il savait déjà la réaction et c'était peut-être l'une de celle qui était des plus à redouter. Il attendait, fixant Morrison, en devinant sans doute pourquoi ils étaient réunis et patientait pour la suite des évènements où il donnerait certainement son avis de façon bruyante et appuyée.

Puis venait Tracer. Les coudes sur la table, elle discutait avec Angela en attendant que leur ancien supérieur prenne la parole. L'une comme l'autre semblait plutôt dans une ambiance amicale bon enfant. Lena avait connu Gabriel, elle aussi, mais moins que la majorité. Elle était l'ajout récent d'Overwatch quand celle-ci avait chuté. Ça avait été une bleue talentueuse et de rêves qui avait remémoré à Morrison celui qu'il était des années plus tôt. Mais la jeune fille était encore pleine de naïveté sur bien des points et le fait de donner une deuxième chance à Reyes ne devrait pas lui poser de souci. Quant à le médecin, il était sûr d'avoir sa voix. Elle voudrait tenter quelque chose. Elle voudrait aider Gabriel par tous les moyens qu'elle pouvait déployer pour ramener l'homme qu'ils avaient connu alors.

Mei n'avait pas connu réellement l'équipe. Elle faisait à l'époque parti de ces scientifiques qu'on ne mettait pas sur le champ de bataille et sans relation avec les équipes d'intervention. Son avis ne serait donc pas influencé par les sentiments. Il se demandait comment elle allait prendre la potentielle prise de risque. Si elle avait un caractère bien trempé et voulait se prouver qu'elle pouvait agir, elle n'en restait pas moins assez frileuse quand il s'agissait de se mettre en danger de façon trop évidente.

Winston, en revanche, serait un pilier de ce plan et il fallait qu'il accepte malgré tout ce que le Faucheur avait pu lui faire. Jack avait besoin de lui pour élaborer de quoi capturer et maintenir captif le Faucheur de façon hermétique. S'il refusait de s'occuper de cette tâche, leur plan serait difficile à mettre en place, voire impossible.

Le plus gros danger était là, assis sur un siège difficilement assez large pour lui. La masse de muscle de Reinhardt lui semblait à cet instant un argument suffisant pour ne rien dire. Mais il se devait d'être honnête. Il espérait juste qu'Ana serait prête à lui envoyer l'une de ses fléchettes soporifiques – ou deux, ça ne serait pas de trop – dès l'instant où il déciderait que la pulpe de sa tête ferait un superbe papier peint sur ce mur de briques froides. Bon, il en rajoutait peut-être un peu...

Les deux frères Shimada n'étaient pas là, toujours en planque à récupérer des informations. Tant pis. Genji ne réagirait sans doute qu'à peine à la nouvelle et Hanzo en savait un rayon sur le principe de rédemption. Il partait donc du principe que l'un comme l'autre ne s'y opposerait pas.

« Bien. Notre objectif est donc au Canada. Nous ignorons pour l'instant exactement ce que Moira prépare mais chacun de vous sait à quoi s'en tenir avec sa science. Elle est douée, peut-être trop, et tout développement de sa part entre les mains de la Griffe est un danger. Nous interviendrons sous les prochaines 24h si tout se déroule comme prévu. » annonça-t-il tout en faisant défiler des photos de la base de la Griffe visée puis un plan en 3D holographique qu'il fit tourner. Genji avait fourni celui-ci. « Cette base est vraisemblablement surveillée et nous serons encore une fois largement en sous-effectif. Avant de vous parler du rôle de chacun dans cette mission, je dois vous faire part d'un second objectif. » Il inspira un coup. Plus qu'à sauter à l'eau. « Le Faucheur. Il sera certainement sur place. »

L'information sembla avoir attiré la curiosité de son public. Seul McCree s'était un peu tendu. Il devait certainement se demander où l'ancien commandant comptait les mener, quelle décision avait-il prise finalement, et sans lui qui plus est. Son regard avait été tourné un bref instant vers Ana. Jack devinait facilement ce qui se passait dans la tête du châtain jouant avec son cure-dent. Forcément, maintenant que le duo était de retour… devaient ils désormais s'attendre à ne plus être dans la confidence ? Bah, ça n'aurait été qu'un juste retour de bâton pour l'époque de Blackwatch où c'était Overwatch qui n'avait accès qu'à la moitié de l'information. Mais n'empêche que ça ne lui plaisait pas.

« Jack… p… » avait commencé Ange mais il l'avait fait taire d'un petit geste pour lui faire comprendre que la suite arrivait.

« Cela ne reste qu'un objectif secondaire. Mais nous allons essayer de capturer le Faucheur. » Ils en avaient parler avec Ana. Hors de question de laisser passer Gabriel avant l'objectif de mettre la main sur l'expérience de Moira. Ils auraient d'autres occasions de le traquer.

« Le capturer ? » Tracer était restée surprise, le fixant. Affronter l'homme masqué n'était déjà pas facile en temps normal, mais s'il fallait en plus le mettre hors d'état de nuire et l'avoir vivant, cela relevait d'un défi qu'elle doutait de pouvoir réaliser de son côté. Et elle ne voyait pas qui dans l'équipe pourrait le faire. Avait-on vu le Faucheur immobile suffisamment longtemps pour tomber dans un piège basique ? Certainement pas. Sinon il serait déjà mort. Ce n'était pas les efforts déployés pour ça qui manquaient.

« C'est l'idée, oui. Pour ça, ton aide va être nécessaire Winston. »

« Mais pourquoi on voudrait capturer ce psychopathe vivant ? » avait lâché Mei, presque timidement, comme si elle avait peur d'avoir posé une question dont la réponse était évidente pour tout le monde.

Jack dut s'avouer à lui-même qu'il tournait autour du pot. C'est vrai. Il avait un mal fou à expliquer cette décision potentiellement égoïste et formée sur un espoir qui serait probablement déçu. Aussi, quand McCree ouvrit finalement la bouche pour répondre alors qu'il cherchait ses mots, il ne put lui en vouloir. Même si l'envie soudaine de lui mettre une balle dans la tête l'avait relativement démangé.

« Il se trouve que notre sympathique brume de printemps qui pue la mort serait une vieille connaissance commune qui a sans doute légèrement pété une durite. Notre Jackie national aimerait beaucoup remettre la main dessus, vivant. » avait lâché l'homme de l'ouest américain tout en mordillant son fichu cure dent, comme s'il était en train de parler de la pluie et du beau temps.

Le silence s'était fait plus épais quand il eut fini sa tirade et les regards se tournèrent vers Jack, exigeant une réponse.

« C'est Gabriel. » Si Angela eut un tressaillement d'effroi, Morrison ne le remarqua que du coin de l'œil. Son attention avait surtout été arrêté par Reinhardt qui s'était brusquement levé, repoussant leur table rudimentaire.

« Reyes ? Ce psychopathe, c'est Reyes ? » sa voix tonna. Il n'avait pas besoin de forcer beaucoup pour faire entendre combien la nouvelle ne lui plaisait pas. Elle le révulsait même.

« Il semblerait oui. Nous ignorons ce qui lui est arrivé. » avait tenté Ana comme pour dresser sa voix au côté de celle de Jack et amoindrir les réactions possibles de la brute allemande. Le regard du colosse passa de l'un à l'autre des deux vétérans qui l'avaient si souvent accompagné, le visage crispé par la rage et le dégout.

Chacun d'entre eux avait déjà eu à faire au Faucheur au moins une fois ou deux et c'est vrai qu'il était difficile de prendre cette nouvelle tranquillement quand cette personne avait tenté de vous loger une balle entre les deux yeux. Mais Jack ne put s'empêcher une remarque à cet instant-là. Que Gabriel l'ait raté lui, une fois, il pouvait croire que la chance jouait. Mais qu'aucune balle de ses fusils a pompes n'ait abattu l'un des membres de l'équipe relevait de l'improbable. Non, il y avait quelque chose. Il devait tenter sa chance.

« Si nous arrivons à le capturer vivant et à comprendre ce qui arrive… »

« Qui qu'il ait été, ce mec est dangereux, tu le sais très bien Morrison ! »

« Ça tombe bien, toi aussi. » Le ton de Jack avait claqué d'un ton sec pour répondre à l'allemand. « On est tous dangereux dans une certaine mesure ici. »

« Dangereux sans doute, mais nous on ne participe pas au massacre d'innocents. » fit remarquer Torbjorn l'air de pas y toucher, voulant marquer la différence.

Ce fut Winston qui calma la discussion d'un mouvement de main et un grognement.

« Même sans cette histoire du pourquoi on ferait ça, le comment me semble être un souci. J'ai déjà forcé Faucheur à se disperser mais il a survécu. »

« Là-dessus, je compte sur toi pour trouver le piège parfait pour l'emprisonner. »

Les larges narines du gorille frémirent alors qu'il fixait l'humain blond qui semblait si petit à coté de lui, mais celui-ci eut un sourire qui étira ses lèvres. Il voyait déjà les calculs en train de se faire dans les yeux du scientifique. Il allait l'avoir son piège à Faucheur. Lancer un défi impossible à l'esprit si ingénieux du singe était la meilleure façon de le motiver.

« Je vais te trouver ça. »

« Si l'un de vous s'oppose formellement à cette partie de la mission, ne vous inquiétez pas, il y aura bien assez de travail sur le reste. » finit par déclarer Jack.

« Un peu que je m'y oppose ! » avait grogné Reinhardt.

« Très bien. D'autres ? »

Sans doute par soutien moral, le mécanicien du groupe souligna que de toute façon, il ne serait pas d'une grande utilité pour cela.

Jack laissa Winston sortir de la pièce en faisant des pieds et des mains – c'était le cas de le dire – pour passer l'ouverture faite pour un humain et non pour un gorille, encore moins de sa taille pour retourner dans la pièce qu'il s'était attribué en tant que laboratoire qu'il partageait avec Angela, qu'il invita d'ailleurs à le suivre. L'ancien commandant entreprit de développer le plan et répartir les tâches de chacun. Il comptait déjà d'avance sur Ana pour l'accompagner. Le reste de l'équipe fut repartie selon les besoins du plan.

Reinhardt commença à oublier la raison de sa colère en voyant que la priorité restait de rentrer dans le laboratoire et d'arriver, au mieux, à détruire les expériences en cours des scientifiques sur place et au pire, d'arriver à récupérer les données qui permettrait d'envisager la suite et d'être prêt à affronter ce qui allait leur faire face.

Déplacé toute l'équipe pour rejoindre la base de la Griffe était déjà un problème en soit. Celle-ci avait des contacts un peu partout et si l'un d'eux était remarqué, la sécurité risquait rapidement de doubler. Le déplacement se fit donc avec force précautions. Par un, ou par groupe de deux, ils s'étaient vu confier des identités d'emprunt et un moyen de transport.

La plus grosse problématique était de faire déplacer Winston discrètement : cela serait pratiquement impossible. Il avait donc dû leur présenter le système qu'il avait mis au point en quelques heures. Il avait récupéré un prototype de petite taille de son champ de force et l'avait modifié de manière à pouvoir bloquer même les particules d'air, rendant le champ hermétique. Pour la partie capture, il allait falloir la jouer fine et réussir à amener Faucheur à venir se placer à l'endroit exact où ils voudraient et enclencher à ce moment. Et là encore, leurs soucis ne seraient pas finis puisqu'il allait falloir pouvoir partir avec leur proie. Si ce n'est la possible nécessité de devoir battre en retraite, il fallait aussi compter sur les autorités. Il allait donc falloir pouvoir le déplacer. Pour cela, la base du champ, pas très large, a peine un disque d'une trentaine de centimètres, était équipée d'un puissant taser, le même genre qui avait permis au gorille, de forcer le Faucheur à prendre forme de brume. Il ne serait alors que question de réduire le volume du champ.

L'idée de torturer ainsi Gabriel pour pouvoir le récupérer et le forcer à prendre cette forme immatérielle ne lui plaisait pas mais il devait avouer que l'idée était pleine de bon sens. Donc il ne restait qu'à réussir à piéger celui-ci en l'amenant où il voudrait. L'affronter dans un couloir devrait lui apporter rapidement une situation favorable.

Jack était donc au bord d'un autobus qui roulait sur une autoroute, sa valise cahotant au-dessus de lui dans le porte bagage et son visage grimé pour le faire paraitre plus âgé encore qu'il ne le fût réellement pour éviter d'être reconnu par un petit curieux. Les bras croisés, un œil ouvert pendant que l'autre restait clos, il observait le paysage en s'efforçant d'ignorer l'agitation de sa voisine de siège. Tracer semblait incapable de rester tranquille plus de cinq minutes et usait les nerfs du vétéran. Mais la faire passer pour sa fille pour le personnage qu'ils étaient censés jouer était plutôt habile alors il supportait sa présence et la calmait parfois d'une main sur son épaule pour s'autoriser quelques secondes où elle ne bougerait pas. Puis elle recommencerait à secouer les jambes. Il eut une pensée pour Ana qui accompagnait Reinhardt sous couvert d'un couple de touristes fortunés puis pour McCree qui avait simplement pris le rôle d'un amateur de moto se faisant un road trip avec sa jolie blonde. Voir Angela tout de cuir vêtue aurait pu faire virer sa cutie au plus gay des hommes, ou au moins le rendre curieux, il en était sûr.

Finalement, quel que soit le moyen et l'identité, le rendez-vous avait été fixé pour dans moins de vingt-quatre heures. Toutes les demi-heures, l'un des frères Shimada laissait son téléphone émettre un bref instant pour assurer que tout allait bien. Aucun message, juste un appel que Jack ne décrochait pas. Cela éviterait des ondes plus repérables mais si leur manège était repéré, était aussi plus facile à imiter pour faire croire que tout était normal. Qu'importe, ils seraient méfiants sur place dans tous les cas.

Une nouvelle fois, il posa sa main sur l'épaule de Tracer. Lena allait le rendre fou avant qu'ils arrivent…. Encore 4 heures de route. Pourquoi s'était-il porté volontaire pour le bus déjà ?

Toute l'équipe était en place et l'assaut fut donné. Jack se fit la réflexion rapide qu'en quelques mois, ils étaient passé de défenseurs au rang d'attaquants. L'attaque est la meilleure des défenses, lui avait dit Gabriel bien des années plus tôt, furieux de la passivité d'Overwatch. Et aujourd'hui, il allait suivre son conseil et il espérait bien ressortir de là avec le Faucheur entre les mains. Il avait toute confiance en Winston pour que son système marche. Et le gorille les attendait au retour avec une cellule préparée tout particulièrement pour leur invité qu'il aurait le temps de mettre en place pendant leur mission.

Il avait beau avoir mis en avant l'objectif du laboratoire, il ne pouvait nier que le sien le préoccupait bien d'avantage. Mais d'abord fallait-il trouvé la cible. Il avait entendu Genji annoncer qu'il était en place et les autres avaient confirmé leur position. A partir de cet instant, le silence radio rompu, il savait que l'alerte risquait d'être donnée à tout moment.

Il fallut cependant plusieurs minutes qui permirent aux plus discrets d'éliminer quelques cibles avant que l'alarme se mit à hurler dans le bâtiment. Alors les autres entraient en action.

De ses hauteurs, Hanzo annonçait les arrivées et Jack y prêtait une attention modérée tout en empruntant un accès secondaire de la base pour s'approcher du bâtiment. Une simple porte de service qui n'aurait pas été pratique pour donner l'assaut avec son groupe mais qui convenait particulièrement bien à ce qu'il avait en tête. Ana sur les talons, il vint forcer la porte sous l'œil des caméras. Rien de moins discret mais après tout, il jouait le rôle de l'appât. Il recula pour laisser exploser le petit détonateur et la porte s'ouvrit. Ils pénètrent alors dans la base dans un silence total. Le seul bruit qu'il entendait à cet instant, évoluant dans le petit dépôt pour se diriger vers la porte, était les remarques de ses compagnons au combat.

« A trois heures, Tracer. Mei, gauche toute. »

L'arrivée d'Hanzo chez eux était la plus récente et elle n'avait pas été sans heurt mais son utilité n'était plus à prouver, pas plus que son efficacité. Ana arborait un petit sourire en arrière, sans doute parce que le japonais lui rappelait son propre rôle des années plus tôt, à veiller sur les différents membres de cette même famille. Elle n'avait pas vraiment eu le temps de rencontrer le frère de Genji mais elle était ravie de voir que les deux étaient enfin réunis.

« Quelque chose se dirige vers vous, Morrison. Sans doute un omniac. Prenez garde. »

Soldat76 arrangea le sac dans son dos qui portait le piège qu'il ne le gène pas et prépara son fusil d'assaut à accueillir la machine. Bien sûr, sa visière ne trahissait pas cette arrivée. Quant à comment Hanzo avait su, malgré qu'ils soient dans le bâtiment, le tout sans le moindre matériel et en surveillant chacun d'eux… bah, il ne s'en inquiétait pas plus que cela. Il savait juste qu'à chaque fois, l'ainé des Shimada avait eu raison. Et de toute façon, mortellement indépendant comme il était, obtenir une réponse risquait d'être un travail de longue haleine pour lequel il n'avait aucun temps à consacrer.

Ils accueillirent la machine qui avançait d'un pas lourd dans le couloir, leur bloquant l'accès de l'autre côté. Un grand nombre d'omniacs qui avaient été recyclé en véritables robots, pour retrouver leur place d'esclave de métal. Jack tira plusieurs balles de son coté, invitant la machine à répliquer dans sa direction. Le blindage de ses horreurs était bien souvent problématique comme le prouvait la façon dont ses balles laissèrent juste des impacts sombres sur le blindage d'alliage métallique. Il fallait des tirs précis pour les mettre à terre. Un tir fusa de quelques mètres en arrière de lui, et la machine marqua un tressautement alors qu'un de ses câbles sectionnés au niveau d'une articulation dessinait des mouvements aléatoires en un torrent d'étincelles. Un nouveau tir et un grincement plus tard, la machine s'écroulait dans un fracas violent.

« D'une précision toujours aussi mortelle. »

« Je n'ai pas gagné mes médailles à vous baby-sitter, tu sais. »

Morrison eut un petit reniflement amusé et porta attention aux paroles de Hanzo de nouveau alors qu'ils franchissaient l'obstacle du corps de métal qui bloquait en bonne partie le couloir. Il faudrait le prendre en compte sur le retour s'ils devaient fuir rapidement.

« Genji » Sa voix s'était limitée à l'avertissement, pas plus de directives, mais cela suffisait certainement.

Jack hocha la tête : tout semblait bien se dérouler de leur côté visiblement. Et eux… leur cible se faisait désirer. S'il ne mordait pas à l'hameçon… et bien il recommencerait autant qu'il le faudrait jusqu'à y parvenir. Il savait être têtu lui aussi. Il regretterai surtout de ne pas avoir été aux côtés des autres à combattre. Ils rencontrèrent de nouvelles caméras qu'il ignora magnifiquement. En attendant de voir le Faucheur arriver, il s'orientait de manière à rejoindre ce qui devrait être le centre scientifique de la base d'après les infos qu'ils avaient pu récupérer des longues heures d'observations des deux Shimada. Ils y avaient en tout cas détecté un pic d'activité toute la journée et une partie de la nuit. Et tant que personne ne se décidait à venir se mettre sur leur route… d'ailleurs, ce fait-là était bizarre. On connaissait forcément leur position.

Puis il le vit. Cette brume qui apparaissait comme un nuage de vapeur bouillante sur sa visière infrarouge approchait à toute allure. Il la vit se matérialiser encore hors de leur champ de vision, derrière un angle que prenait le couloir. Il retint son souffle un instant. Jouer l'appât dans un couloir aussi confiné était dangereux. Il en avait conscience. Mais c'était aussi le meilleur moyen de tendre un piège efficace.

Le pas lourd des bottes couvertes de plaques de métal du Faucheur se fit entendre.

« Tu joues avec le feu, Jack. On se voit beaucoup trop ces temps-ci. »

« Il faut croire que tu es toujours au mauvais endroit au mauvais moment. »

« C'était déjà le cas avant. » Un reniflement amusé avait conclu cette petite remarque.

Les trois vétérans étaient maintenant à moins de quelques mètres les uns des autres et tout allait se jouer dans les minutes qui suivaient. Jack déglutit.

2070

« Tu es sérieux Morrison ? » Gabriel tempêtait, furieux.

Aussi loin qu'il s'en souvenait, Jack ne se pensait pas avoir déjà eu à faire à cette face aussi déformée par l'incompréhension et la rage. Le latino était devant lui, ne portant qu'un pantalon ample qu'il avait enfilé à la va vite. Il s'était levé relativement brusquement et le fixait intensément.

« Je n'arrive pas à croire que tu penses vraiment ce que tu dis ! Je te pensais un peu plus apte à comprendre les choses. »

« Je comprends ton point de vue mais on ne peut pas tout se permettre. On a des responsabilités et… »

« Oui, on en a, vis-à-vis du peuple, des gens, pas des gros bonnets qui dirigent tout sans en avoir rien à foutre de l'individu. Tu sais tous les gros cons qui font leurs magouilles là-haut pour plus de pognon et à qui on commence à vraiment taper sur les nerfs. Que ce soit les gouvernements, ces foutus politiciens, même l'ONU ! Ils sentent bien que les choses leur échappent ! »

Morrison se figea un instant. Encore à moitié entortillé dans les draps, il le regardait, se découpant devant la verrière où la lumière du petit matin filtrait, tournant et virant comme si cela pouvait expulser sa rage.

Jusqu'au coup de tonnerre que venait de lâcher Reyes, tout avait été plus ou moins normal pour une de ces nuits où son ami venait trouver ses bras et profiter de sa chaleur. Ils s'étaient réveillés l'un contre l'autre, avaient somnolés un moment, appréciant cette matinée où ni l'un ni l'autre n'avaient d'obligation, parlant à voix basse avec l'envie de ne pas bouger de ce nid confortable que faisaient les draps sur eux.

Puis Gabriel avait murmuré ces mots qui avaient laissé Jack atterré. Il lui avait offert de le rejoindre et de changer leur façon de lutter, de devenir libre et d'agir comme bon leur semblait plutôt que suivre les règles établies. Sur le papier, c'était tentant. Il ne pouvait le nier. Surtout que depuis que Blackwatch avait été mis à pied, ses membres en étaient réduits à faire les âmes en peine dans les couloirs, et Overwatch, écrasée sous les procès, devait faire profil bas, n'agissant que rarement et souvent trop tard le temps que les autorisations leur soient accordées.

Bien sûr qu'un tel rêve de pouvoir protéger de nouveau en oubliant la politique lui parlait, bien sûr qu'il aurait voulu pouvoir dire à Reyes qu'il attendait que ça et réunir les équipes dans la seconde pour agir sur ce qui se passait dans le vaste monde. Mais la seule et unique fois où il s'était permis un tel écart, ils l'avaient amèrement regretté. Ils avaient cédé à l'envie d'agir, étaient partis pour Londres, n'y avaient trouvé presque que des ruines dans la zone attaquée, avaient sauvé ce qui pouvait l'être et avait été sévèrement réprimandé à leur retour. La tension était montée en flèche, et le résultat avait été catastrophique. D'autres pays avaient décidé de fermer l'accès à l'organisation et il planait sur la tête de celle-ci une épée de Damoclès. Ce n'était clairement pas le moment de se faire remarquer.

« Pendejo ! » Lâcha Gabriel. Il s'était apprêté à frapper un mur et s'était retenu au dernier moment, soufflant d'agacement. « On ne va pas rester comme des braves cabots à attendre que notre maitre veuille bien lâcher la laisse ! Je sais bien que t'es un bon garçon Jack, mais y'a des limites à tout ! »

Jack avait bien tenté de répliquer plusieurs fois pour tenter de calmer son vieil ami mais tous les mots qu'il trouvait sonnaient faux. Il mourait d'envie d'avoir la volonté de Reyes, d'avoir son culot. Il l'avait toujours admiré pour ça intérieurement sans jamais l'avouer. Il fallait un caractère bien accroché pour oser les gestes qu'avait parfois eu le latino. Mais il n'était pas fait du même bois. Non, lui, outrepasser les règles, ça sonnait comme danger dans sa tête. Et ce n'était pas que par habitude d'obéir, non. Il savait juste qu'à trop être bousculés, les évènements pouvaient devenir aléatoires et plus néfastes que bénéfiques pour eux. Il fallait suivre l'ordre des choses ou tout allait leur péter au nez.

« Je vais le faire, avec ou sans toi. » finit par déclarer Gabriel en s'arrêtant finalement. Tout dans son attitude laissait entendre qu'il était déçu mais tant pis, il devait le faire. « Au moins, fais-moi le plaisir de ne pas te mettre en travers. » Il avait soupiré ces dernières paroles, fixant Morrison et ses beaux yeux bleus perdus qui ne se décrochaient pas de lui. Celui-ci finit par détourner le regard.

« Tu fais une énorme erreur, Gab'… »

« Peut-être mais au moins, je ne serais pas resté à regarder le monde s'écrouler sous le regard de cabrons qui n'attendent que la monnaie qui va remplir leur compte en banque à la fin du mois et se construisent sur le malheur des autres. Je fais une connerie mais j'aurai la conscience tranquille. J'aurai fait ce qu'il fallait faire. Promets-moi de ne pas intervenir d'une manière ou d'une autre, Jackie. »

Il avait vu son ami et amant inspirer. Le silence se prolongea plusieurs minutes, si lourd entre eux. Il lut tant de choses dans ce regard clair qui le fixait ardemment comme réfléchissant au meilleur moyen de l'empêcher de se jeter dans la gueule du loup, mais il savait qu'il avait déjà perdu ce combat. Il finit par baisser les yeux, s'admettant vaincu.

« Je ne t'en empêcherai pas. »

Gabriel sembla ravi de cette déclaration et hocha la tête. Il se rapprocha pour lui attraper le menton.

« Reste pas comme ça, on dirait un gamin qui vient de se voir privé de glace. » Il lui offrit un de ces sourires de canaille qui faisait son charme et obtint rapidement le résultat espéré. Un oreiller vint s'écraser sur sa face alors que le blond le fixait avec un petit air d'orgueil froissé.

« Ce n'est pas le moment de plaisanter, Reyes. »

« Si je ne le fais pas maintenant, qui sait quand je pourrais le faire de nouveau ? »

« Fais pas le con, putain… »

« Je fais juste le nécessaire. » Il avait terminé sa phrase en plaquant ses lèvres contre les siennes, sans doute pour le faire taire. Jack pensa un moment se débattre pour le ramener au sujet. Son silence était beaucoup trop facile à obtenir ainsi. Il était faible. Mais, le cœur serré, il s'était efforcé de profiter de l'étreinte que Gabriel lui proposait de partager.

Il allait prendre des risques. De gros risques. Et il ne pouvait pas même considérer l'idée de l'accompagner. Oh, il aurait eu envie mais contrairement à Reyes qui ne réfléchissait souvent qu'au moment présent, lui avait notion des conséquences. Il avait eu beau lui répéter, le latino n'accrochait pas ses arguments. S'il restait, il arriverait peut-être à sauver les morceaux, à éviter qu'Overwatch ne sombre, à continuer à mener le but qu'il s'était toujours fixé : protéger. Pouvait-il retenir Reyes ? Peut-être… mais celui-ci ne lui pardonnerait jamais d'avoir osé tenter de lui retirer son libre arbitre dont il était si fier. Il allait devoir choisir. Il en avait conscience alors qu'il caressait la peau mate de ses lèvres. Ça serait Overwatch et ses convictions ou Reyes… Aujourd'hui, il allait devoir abandonner l'un des deux.

Alors ses baisers se firent plus appuyés et ses dents vinrent marquer la peau offerte. Si ça devait être le jour des choix, alors il le vivrait comme s'il ne devait plus jamais voir à nouveau ce corps contre le sien. Si ça devait être le jour des choix, il le vivrait comme s'il pouvait être le dernier. Un grognement appréciateur de Gabriel répondit à la soudaine vigueur du blond à se lancer à corps perdu dans leur étreinte.

Il s'était réveillé seul. Bien entendu. Sa main allait pour tâtonner le lit et chercher les restes de chaleur du latino dessus mais les draps étaient froids depuis longtemps déjà. Aucune trace des vêtements de Gabriel ici. Il s'étala sur le dos et fixa longuement le plafond. Une boule au ventre, il se demandait où il était passé. Avait-il déjà décidé ce qu'il allait faire ? Sans doute qu'au moment même où il lui avait proposé ce plan fou, Reyes savait déjà exactement ce qu'il comptait faire, oui. Avait-il profité de son sommeil pour se mettre à l'œuvre ? Un instant, il eut envie de se lever, récupérer ses affaires et courir après son ami, rejoindre sa quête, ses espoirs d'arriver à faire mieux.

Mais sa conscience savait que cette idée n'était qu'une stupidité. Ça ne pouvait qu'aller de travers. Il aurait dû le retenir ! Il se maudissait à cet instant-là et finalement se décida à se lever. Il allait devoir lui mettre la main dessus avant qu'il ne fasse une trop grosse connerie. Il devait le raisonner. Il s'était laissé endormir par l'instant. Bordel… comme un bleu. Gabriel avait obtenu qu'il se tienne tranquille, que ses sentiments parlent avant sa raison.

Il était arrivé trop tard. La première explosion avait fait trembler le QG sur ses bases et elle fut rapidement suivi d'autres. Il vit la panique dans le regard des agents qui couraient pour tenter de gérer la situation de crise dans laquelle ils s'étaient retrouvés en quelques instants. Aucun assaut ennemi au dehors. C'était de l'intérieur qu'on venait de commencer à les saigner.

Une nouvelle détonation manqua de lui faire perdre l'équilibre. Quoi ? Cela pouvait-il vraiment être du fait de Gabriel ? Il avait décidé de pousser cela aussi loin ? Au point d'attaquer leur propre famille ? Il avait du mal à croire. Non… ce n'était juste pas possible qu'il en arrive là. Dans quel but ? Il avait dit vouloir combattre seul, pas vouloir détruire ce qui avait fait leur vie jusqu'ici, les espoirs des peuples et… Pourtant en regardant les flammes s'élever d'une nouvelle zone de la base, il était sûr que seul un agent aurait pu ainsi dissimuler les explosifs sous leur nez.

« Qu'as-tu fait… ? »

Son esprit avait beau tenter de réfuter, la vérité lui semblait pourtant bien là. Il voulait pourtant tellement croire en l'innocence de Gabriel.

Le souffle de l'explosion suivante le projeta contre un mur alors qu'il courait, l'éclaboussant d'éclats de verre. La douleur aigue l'avait traversé mais il n'avait pas arrêté de courir pour autant. Alors qu'il parcourait les couloirs en distribuant des ordres pour tenter d'organiser un peu cette situation, il serra les dents.

Il avait fini par le trouver. Ils s'étaient fait face. Reyes avait des ombres dans le regard, il semblait hanté autant que lui parce qui était en train de se passer à cet instant.

« On a été trahi, Jack. Ils nous ont trahi. »

Le blond s'était arrêté et l'avait fixé, hurlant par-dessus les bruits qui secouaient le quartier général.

« Dis-moi que tu n'y es pour rien là-dedans ! »

« Bien sûr que je n'y suis pour rien. Tu es vexant là ! » Le regard qu'il lui avait lancé était réellement entaché d'une colère profonde à l'idée que son ami ait juste pu le soupçonner. « C'est tes amis de là-haut ça ! Ils ont senti le vent tourner ! Ils ont décidé qu'on était devenus inutile. T'es resté tellement naïf, boyscout. »

Ils s'étaient regardé un moment en chiens de faïence avant de se rappeler que le moment n'était guère au débat. Il devait sauver autant de monde que cela serait possible. Leurs équipes, leurs amis, étaient surement en proie aux flammes, sous les décombres ou en train de courir dans le prochain couloir qui allait exploser.

Un cri déchira le bref silence entre deux détonations et ils se précipitèrent dans sa direction. Ils prêtèrent main forte à qui ils trouvaient, hurlant des ordres à plein poumons dans la fumée épaisse, ordonnant l'évacuation de la base. Mais Jack avait déjà perdu le compte du nombre de victimes, et chaque nouveau corps trouvé lui soulevait un peu plus le cœur. L'œuvre d'une vie. Il avait consacré sa vie à Overwatch et il la voyait partir en fumée.

« On aurait pu protéger tout ça… » le ton sec de Gabriel l'avait arrêté un instant. « On aurait dû protéger tout ça même ! »

S'ils avaient fait des choix différents, s'ils avaient agi plus tôt… auraient-ils pu changer les choses ? La question pesait dans leurs deux esprits. Vaguement, Jack ne put s'empêcher d'avoir une pensée pour Ana. Comment aurait-elle réagi de voir ainsi leur famille détruite ? Ce soir, ils allaient devoir enterrer leurs frères et leurs sœurs d'armes.

Lui-même, s'il voulait s'en sortir et ne pas compter au bilan, réalisa qu'il devait sortir. Il devait retourner à l'air frais, cesser de retourner chaque bloc… et accepter de voir mourir certains des siens pour s'en sortir lui-même ? Certainement pas. Ce fut un hurlement de Gabriel l'appelant qui lui fit tourner la tête. Il y répondit et il vit la masse sombre du latino s'approcher, un masque de tissu sur le visage pour filtrer ce qui pouvait l'être.

« Sors de là, idiot ! Tu vas finir par t'asphyxier avec toute cette fumée ! De toute façon, on n'y voit pas plus que dans un four là-dedans ! Allez, bouge. »

Il lui attrapa le poignet pour le forcer à obtempérer quand un bruit lui arracha les tympans. Il sentit l'explosion le projeter en l'air et forcer la main de Reyes à le lâcher. Il le vit, derrière l'écran de fumée, percuter un mur quand une flamme trop proche décida de le dévoiler et il entendit son cri de douleur. Et s'il en jugeait combien les bruits lui semblaient soudainement assourdis, le latino avait dû hurler a plein poumons pour qu'il l'entende si bien.

Saisi d'horreur, sentant tout son corps affaibli par les diverses contusions qu'il avait hérité en moins d'une dizaine de minutes, captant que son front dégoulinait de sang au point qu'il dû éviter qu'il coule dans ses yeux d'un geste de la main, l'étalant sur sa peau, il se trainait vers son ami. Ils devaient sortir d'ici. S'il n'était pas resté et ne l'avait pas poussé à venir le chercher… Il parla mais n'entendit même pas sa voix.

Quand il arriva enfin à la masse au sol qu'il devinait être son ami, il tendit une main pour entreprendre de le trainer en dehors du piège de fumée et de flammes. Mais sa main ne rencontra qu'une peau bouillante et ses doigts s'agglutinèrent dans le sang. L'horreur le parcourut. Il referma sa prise comme il le put et entreprit d'user du reste de ses forces à les diriger vers la sortie. Il toussait. Il ne trouvait plus son souffle. Et Gabriel qui n'était qu'un poids mort. Mort… non, il ne voulait pas y penser. Il ne pouvait pas. Pas lui. S'il n'entendait rien venant de lui, ni râle de douleur, ni respiration, c'est qu'il était temporairement sourd à cause de l'explosion. Oui, c'était juste ça.

« Gab'… »

Et par une force qu'il ne sut s'expliquer, il y arriva. Il y parvint. Il les traina hors des flammes qui menaçait de rôtir leurs peaux. Il était parvenu à une fenêtre que les explosions avaient réduites en éclat. Il prit une bouffée d'air presque pur, sa tête tournant après avoir respiré autant de fumée, l'esprit plus vraiment clair. Mais quand il réussit à tirer Gabriel en dehors des débris et qu'ils roulèrent tous les deux en contrebas dans la pelouse si bien taillée du parc où ils avaient fait tant de promenades à l'époque, il ne put retenir un cri de détresse. Ses mains tremblèrent en venant se poser sur la face de son ami qui était plus lambeau de chair d'autre chose. Une de ses joues était tellement abimée qu'il était persuadé d'avoir pu voir les dents à travers. Il était presque impossible à ce stade de déterminer où s'arrêter la peau calcinée et où commençait le tissu de son uniforme noir. Ses yeux accrochèrent un moment le visage de Jack et il sentit que Gabriel essayait de parler mais le seul son qui lui parvint fut celui d'un gargouillis qui arracha un gémissement d'horreur au blond. Il sentit vaguement la pression presque insignifiante d'une des mains gluantes de son vieil ami contre son genou, l'un des seuls endroits qu'il pouvait atteindre sans effort. Puis il le sentit relâcher un dernier soupir.

« Gab' ! Ne me lâche pas ! Ne m'abandonne pas ! »

A bout de force et abattu par la douleur, il serra contre lui la masse dégoulinante de sang qu'était devenu son ami et finalement, relâchant cette tension qui l'avait tenu conscient jusque-là, il était tombé dans l'inconscience, vaincu par ses poumons à demi asphyxiés d'avoir respiré tant de fumée. Celle-ci fut presque la bienvenue pour échapper autant à la peine qui le dévorait qu'à la culpabilité et à son corps si abimé.