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III.
Don't stay - Linkin Park
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[27/03]
Je n'ai pas osé rappeler Jeanne. Je suis lâche, je sais.
Je continue d'aller voir le doc, mais nos rendez-vous vont s'espacer un peu, vu que j'ai pris du poids. Et que je "coopère". En même temps, j'ai pas le choix.
J'ai fait du sport, pas mal d'abdos et j'ai l'impression que mon corps se muscle peu à peu. J'espère que ça va marcher.
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[28/03]
Cours toute la journée. Je me sens bizarre, un peu dans les vapes. Tout à l'heure j'ai croqué un sucre et je crois que ça va mieux.
Je sais bien qu'il faut que je mange un minimum. Malgré ce que pense Pirika, je ne suis pas complètement idiot. Je n'essaie pas de vivre sans nourriture, je ne veux pas me transcender, je ne me prends pas pour Dieu ou des conneries comme ça. Il y a des gens qui pensent que c'est ça, ma maladie: je l'ai lu dans un livre.
C'est n'importe quoi, c'est pas comme ça que je pense. Je ne refuse pas mon corps: au contraire, je ne pense qu'à lui, qu'à l'améliorer. Je ne veux que son bien. Et il me semble que je suis pas trop mal placé pour le connaître, non?
Comment décrire ce que je ressens?
Bon, comme ça fait dix minutes que j'ai le stylo en l'air, je me lance.
En fait, depuis que j'ai commencé à surveiller mon alimentation, j'ai de moins en moins envie de manger.
J'ai l'impression qu'autour de moi les gens engouffrent des quantités colossales de nourriture, quantités dont il n'ont pas besoin, c'est donc juste de la goinfrerie et ça me dégoûte d'autant plus qu'à une époque, je m'empiffrais comme ça, moi aussi. J'adorais bouffer n'importe quoi, à toute heure. J'avais toujours peur de manquer. Pourtant, on n'a jamais connu la faim, chez moi. Mais voilà. J'avais comme une sensation de vide dans le ventre et il fallait que je le remplisse. A tout prix.
Sauf que maintenant, j'ai appris à l'apprécier, ce vide.
J'ai toujours faim, bien sûr, mais j'aime cette sensation de faim. Je la fais durer parce qu'elle me rassure. Elle me prouve que je vais bien, que je tiens la distance.
Déjà, si j'ai commencé les régimes et le sport, c'était pour m'entretenir et pour devenir plus fort. Je voulais bannir les graisses, les mauvaises choses, le trop-plein. Je voulais du sain, du propre, du naturel. Exit les fast-foods. Et puis à force, j'ai diminué les rations pour maigrir, épurer mon corps de sa graisse. Je me sentais trop lourd. Il fallait que je redevienne léger. En plus, ces repas, ça nous prenait une plombe alors que j'avais du boulot pour la fac.
Il y a une deuxième raison: ce sont les petites blagues que me fait mon système digestif. J'ai eu une indigestion, un jour. J'ai vomi tout ce que je savais.
Rien que d'écrire ça et d'y penser, ça me colle des frissons.
J'ai horreur d'être malade. Vomir encore plus. Se réveiller la nuit, recouvert de ses propres déjections, la gorge envahie, ne pas pouvoir se contenir, salir, souiller, ne rien pouvoir faire, rester impuissant, pendant la crise... je ne supporte pas ça. Je HAIS ces aspects ignobles de mon être, cette perte de soi. Ce n'est pas qu'une contrainte naturelle: c'est un manque de retenue. Et ça, j'en ai bien trop longtemps été le roi.
Depuis mon indigestion, quelque chose a changé. J'ai des ballonnements, des crises, des sensations d'asphyxie, de trop-plein. Dès que je mange beaucoup, j'ai le cœur au bord des lèvres, des nausées, des bouffées acides. Je dors avec cinq coussins pour avoir la tête surélevée, sinon je ne peux pas. J'ai la gorge en feu à cause des aigreurs. J'ai peur de vomir et de m'étouffer.
Je n'ai plus jamais réussi à manger autant qu'avant. J'ai l'impression que je ne pourrai plus jamais.
C'est pour toutes ces raisons que la nourriture est devenue mon ennemie numéro un. Elle est le boulet qui m'attache au sol et m'empêche de m'envoler. Elle est ce poids dans mon ventre qui me colle des sueurs froides, me prive de sommeil la nuit et me fait dormir en cours. Elle est cette chose qui rampe dans les tréfonds de mon corps et sème partout ses petits tas adipeux et fétides qui ruinent tous mes efforts. Elle est ce plaisir auquel je n'ai plus droit sous peine de me sentir mal.
Et comme je l'ai dit, plus je me suis habitué au régime, plus la non-faim s'est imposée à moi.
A présent, j'ai de plus en plus de mal à goûter la nourriture. J'ai envie de m'enfuir chaque fois que le frigo s'ouvre. Je descends dîner en traînant les pieds. Je veux disparaître quand les plats arrivent. Je ne suis même plus tenté: les odeurs lourdes, la brillance grasse, les sauces sirupeuses, les bruits, les saveurs... tout ça me répugne. A table, avec les autres, je me sens comme un étranger invité à prendre part à un rituel religieux qui pour lui n'a aucun sens: je suis déplacé, gêné, stressé. Je fuis les repas parce que je ne partage pas leur plaisir. Je déteste les entendre parler de manger parce que je me sens tout de suite exclu.
Je pourrais dire ça de mille et une autres manières.
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Je me suis relu pour essayer de trouver des mots plus justes et... non, ce n'est pas tout à fait ça. Je n'arrive pas à le dire. Mais tant pis. Je me comprends.
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[29/03]
Ren m'a invité demain soir, qu'on se fasse un film entre potes. Il veut sans doute des nouvelles à propos de l'affaire Jeanne. C'est marrant, je l'aurais pas vu dans le rôle du Gossip, lui.
De toute façon, je n'aurai rien à lui raconter de plus que la dernière fois: je n'ai pas eu de nouvelles, depuis. Je n'ai pas non plus osé appliquer son conseil. Je ne sais pas quoi penser. Je ne sais toujours pas si j'ai envie qu'il se passe quelque chose entre elle et moi.
Une partie de moi-même s'intéresse à elle. Elle est jolie, intelligente, sportive et elle ne me fera pas suer avec la nourriture. Une autre partie de moi ne préfère pas laisser quelqu'un entrer si profondément dans ma vie. Si je sortais avec elle, je ne serais plus jamais seul. En paix. Or, j'aime la solitude. Et je ne suis pas sûr de vouloir la sacrifier pour elle.
Bon allez, j'arrête d'y penser. Vacances.
C'est bientôt l'heure d'aller chez Ren, je vais me préparer.
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[30/03]
Je suis rentré plus tôt que je ne pensais hier et j'ai pas fermé l'œil de la nuit. Il est encore tôt, cinq heures, je crois et je me force à écrire. De toute façon, je ne dors pas et je n'ai rien de mieux à faire. Je n'arrive toujours à pas à réaliser ce qui s'est passé.
Je devais passer la soirée seul avec Ren, Mathilda n'était pas là. Je me disais alors que c'était tout de même drôle qu'on ne le voie jamais avec sa copine, mais peut-être qu'elle aussi, elle vise la première place et qu'elle bosse tout le temps? Elle plutôt pas mal classée, d'ailleurs...
On a regardé un film qu'il avait loué. Je lui ai laissé le paquet de chips, je n'avais pas faim ce soir. Et, c'est ce que j'apprécie tant chez lui, il n'a fait aucun commentaire.
Le film était plutôt niais: on s'est mis à parler et à faire des pronostics sur le scénario (il faut dire que ce n'était vraiment pas très fin. Et au niveau humour... même Chocolove aurait pu faire mieux. C'est dire!). Ensuite, Ren est allé se laver les mains. Je faisais attention de ne pas le regarder manger ses chips... Je ne peux pas m'empêcher de trouver ça glauque. Pourtant, il y a une époque où j'ai aimé les chips. Maintenant, elles me révulsent. J'ai beaucoup changé.
Tant mieux, parce que quand on regarde la composition, hein...
On avait aussi deux bouteilles, une de manzana et une autre de saké, un grand cru apparemment. Cette fois, je n'ai pas osé me défiler. D'habitude pourtant, l'alcool ne me dit rien. Déjà, c'est calorique, mauvais pour la santé et en plus, ça me met la tête à l'envers, genre pas terrible. Je ne tiens pas beaucoup. Pas très viril, je sais, mais j'y peux rien. Quand Tam est là, j'ai encore plus honte, elle tient l'alcool comme un marin russe!
Et puis, j'ai peur de perdre le contrôle et de me prendre une cuite. Mais là, je sais pas. Il m'a convaincu.
Le problème, c'est qu'après deux tasses de saké, ça m'a complètement tourné la tête, ce truc, et à lui aussi, je crois. C'est la seule explication à son comportement.
Après le film, j'ai voulu réessayer sa machine, son truc à muscu, là. Je m'étais senti ridicule à côté de lui la dernière fois, et comme j'avais fait pas mal de sport cette semaine, je me disais que ça irait mieux. Je ne voulais pas rester sur l'impression qu'il avait pu avoir en me voyant m'effondrer au bout de deux secondes. C'était aussi très bizarre, je me sentais ivre (ça ne m'est pas arrivé souvent). J'étais plutôt joyeux, content, j'avais envie de m'amuser, de faire la fête, de bouger. J'étais très détendu, et je me rends compte, maintenant, que je stresse beaucoup en semaine. Sûrement à cause des cours.
Bref, j'ai enlevé mon T-shirt et je me suis allongé sous la barre. Eh ben j'ai pas tenu tellement plus longtemps que la dernière fois. A ce propos, c'est bizarre que je sois toujours aussi faible, avec tout le sport que je fais. C'est pour ça que j'ai décidé de redoubler d'efforts cette semaine. Et il faut absolument que je sois plus rigoureux, plus constant. Je suis presque au but, alors, c'est maintenant qu'il faut cravacher.
Donc j'ai enchaîné quelques mouvements et puis j'ai arrêté tout de suite. Je me suis relevé et j'ai dit à Ren que c'était pas la peine. J'ai pris un air détaché, mais je ne me sentais pas fier.
Et lui, il m'a regardé bizarrement.
Il m'aurait fait flipper si je n'avais pas bu. Mais sur l'instant, sa tête était simplement comique. Alors j'ai rigolé. Après j'ai eu peur et j'ai cru que ça ne lui avait pas plu, parce qu'il est venu vers moi. Je m'attendais pas du tout à le voir faire ça.
Il m'a embrassé.
C'est la deuxième personne qui m'a embrassé cette semaine. Je ne sais pas ce qu'ils ont tous à se jeter sur moi: est-ce que je serais devenu complètement irrésistible depuis que je fais un régime, ou quoi?
Sauf que bon, Jeanne, passe encore. Mais Ren, quoi! Putain c'est un mec! En plus, c'est mon meilleur ami!
Je suis horriblement gêné, maintenant. C'est atroce. Ce truc va bousiller notre amitié, tout ça parce qu'on était bourrés et qu'il a déconné. Je ne sais même pas pourquoi il a fait ça...
J'ai du mal à croire qu'il ait pu être assez torché pour me prendre pour sa copine.
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Pour revenir à ce moment-là, histoire de raconter les choses dans l'ordre, ça m'a tellement surpris que je n'ai rien fait, au début. Je l'ai laissé m'embrasser. J'arrive pas à croire que j'écris ça. Pire: ça n'était même pas désagréable. C'était un peu comme avec Jeanne, en fait: étrange, surprenant, mais vraiment doux et... en fait je ne sais pas comment dire. Je devais vraiment être bourré, parce que c'est flou quand j'essaye d'y repenser, mais je me souviens que je l'ai laissé faire. Je l'ai complètement laissé faire, me tripoter, j'ai même ouvert la bouche bien grand! Dégueulasse.
Ensuite ça a été la douche froide. J'ai réalisé ce qu'on faisait. J'ai réalisé aussi que... ben que je lui faisais de l'effet (c'est bête mais je n'ose pas écrire le mot). Moi bien sûr ça ne me faisait strictement rien. Comme avec Jeanne. Sauf que là, ben, normal, quoi.
Sur le moment, je me souviens que j'étais triste pour lui. Il m'a toujours aidé, soutenu, et moi, je ne pouvais même pas lui rendre ça. Puis le choc m'a dégrisé et je me suis senti beaucoup plus mal à l'aise que quand j'étais ivre. Sans parler du fait que Ren est un homme, c'est dégoûtant d'embrasser quelqu'un, en fait. Surtout quelqu'un qui a bu. Et cet espèce de regard qu'il avait, ça aussi, c'était dégoûtant.
Je l'ai repoussé et je me suis excusé. Au moins cent fois.
Lui il faisait pareil, il avait les joues rouges, les yeux... bref. Il n'était vraiment pas bien. Je lui ai dit des trucs débiles, je lui ai parlé de sa copine. Je lui ai dit qu'elle ne devait rien savoir, et que c'était pas la peine qu'ils rompent, qu'il avait bu, que je comprenais... Des trucs débilissimes, vraiment.
Ensuite je me suis barré vite fait. J'ai couru, je crois. J'ai même laissé mes affaires, j'ai emporté que mon T-shirt.
Et me voilà.
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Il est six heures et demie du matin. J'ai dormi vingt minutes, ensuite je suis venu me relire.
Je devais être encore un peu saoul quand j'ai écrit tout ça.
Maintenant, je suis en colère. Vraiment.
Même bourré, comment a-t-il osé? Comment a-t-il pu me toucher?
Déjà, il a de sacrés goûts de chiottes, mais en plus... mon meilleur ami!
Je lui en veux, bon sang! Quelle merde ça va foutre, cette histoire! Mais je m'en veux à moi aussi. Rien de tout ça ne serait arrivé si je n'avais pas accepté de boire avec lui. Et qu'est-ce qui se serait passé si on avait un peu plus bu? On aurait fait quoi, hein?
Je ne veux pas le savoir. Je veux même pas imaginer, mais putain, j'ai déjà des images horribles dans la tête!
Peut-être même qu'il espérait m'avoir en me faisant picoler...
Quel connard. Je crois que je vais gerber.
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