Chers lecteurs,

Je m'étais promise de faire paraître deux chapitres simultanément, mais les aléas de cette dernière année d'étude me tiennent bien trop occupée! J'ai encore quelques corrections à apporter à la suite, mais sachez que la suite sera publiée sous peu.

Et pour ceux qui attendent que la classification M de cette fic prenne tout son sens, ne repartez pas déçus : dès ce prochain chapitre dont je n'arrête pas de vous parler, vous trouverez ce que vous recherchez!

Merci de votre lecture assidue de mes quelques lignes toujours écrites avec grand bonheur.

RavenneLetha

Avec la même douceur que celle avec laquelle s'était posée l'hiver sur Fort Céleste, Syl'dhea avait recommencé à vivre. Effleurant une réalité nouvelle avec la délicatesse d'une plume d'oiseau voltigeant un temps, élégamment, lentement dans le vide aérien avant de toucher terre, de placer des repères frais dans un univers qui ne lui inspirait auparavant que colère et amertume.

Sylë s'était rapprochée de ceux qu'autrefois elle n'avait pu percevoir autrement que comme une menace, ceux qui emportaient tout ce qu'elle n'avait jamais eu. Au-delà de tout ce que jamais elle n'aurait pu présager, l'Inquisition devenait, pour elle, la source d'amitiés inespérées. Elle découvrait, à travers ceux qui avaient été camarades de Ghi'lan, des êtres aux personnalités aussi diverses que captivantes. D'anciens frères et sœurs d'armes qu'elle avait tout à gagner à découvrir.

Elle avait appris à les connaître tout comme eux avaient tranquillement apprivoisé l'Elfe si semblable à un petit animal sauvage, la Dalatienne à la fois farouche et brave, le renard indomptable du clan Lavellan. Elle semblait posséder cet instinct étrange qu'ont les petits et grands êtres peuplant forêts et plaines, une méfiance instinctive vis-à-vis de ce qu'il ne connaissait pas ou peu, mais une confiance acquise et immuable lorsqu'elle l'accordait.

D'ailleurs, en cette soirée habitée d'un air frisquet mais doux qui augurait un hiver moins rigoureux que prévu, Cullen capta un rire cristallin qu'il avait apprécié dès la première fois où il l'avait entendu. Alors qu'il étudiait la carte étalée sur son bureau, révisant les déplacements des derniers groupes de rebelles connus, ce son doux à son oreille s'insinua dans l'interstice de la fenêtre qu'il avait laissée légèrement entrebâillée. Il avait toujours trouvé l'air hivernal vivifiant, surtout celui qui se chargeait de cette odeur caractéristique qu'apportaient les soirs doux lorsque la nature se couvrait de son drap blanc immaculé. Et les Dorsales de Givres portaient dans son petit bureau situé à la hauteur des murailles, dans une des tours de guet du Fort, cet air pur comme il n'en existait qu'au sommet de ces pics enneigés.

Il releva la tête des marques qu'il avait faites sur la carte, schématisant ainsi les prochains mouvements qu'il comptait faire effectuer à ses troupes encore en place sur le terrain. Il devait revoir les actions escomptées avec Léliana qui se chargerait d'envoyer ses directives aux lieux prévus, portées par ses corbeaux, les messagers les plus fiables que pouvait posséder une Maître espionne de sa trempe. Mais il s'avérait que celle-ci serait gardée jalousement occupée quelques jours durant par Cassandra qui s'assurait que certaines affaires en cours soient réglées avant son départ des rangs de l'Inquisition. Retardant des mouvements militaires dont l'importance n'exigeait pas une diligence zélée.

La nomination de la Névaranne au rang de Divine n'avait vraiment étonné personne. Ghi'lan avait, après tout, déplacé les pièces appropriées dans la grande partie d'échec qu'il avait remportée de main de maître afin qu'il en soit ainsi. Le Noble Jeu avait trouvé en lui un adversaire redoutable et il l'avait battu à plate couture à peu près en tous points, à travers Orlaïs, mais aussi en Férelden.

Cette pensée fit s'égarer un peu plus l'esprit soudain rêveur de Cullen, y faisant rejaillir le chemin tracé par un souvenir à jamais inscrit dans sa mémoire : celle du jour où, pour la première fois, son chemin avait croisé celui de Sylë, l'Elfe revêche qu'elle était alors. Cette enveloppe vidée de toute existence qu'elle avait été peu après. Et le souvenir de sa présence au creux de ses bras. Ce mince sourire qu'elle lui avait adressé. Ce moment où elle avait recouvré le désir de vivre. Il y avait maintenant des mois de cela.

L'automne était tombé, puis était passé.

Le rire pétillant s'éleva à nouveau, roulant dans l'air du crépuscule comme le tintement d'une petite rivière à peine recouverte de givre. Cullen se leva de la chaise de bois pourtant conçue pour être confortable, mais qu'il trouvait soudain bien raide. Il s'apercevait être douloureusement courbaturé tout à coup. Peut-être devrait-il porter un peu plus attention à tous ceux qui lui reprochaient de travailler trop. Il se dirigea vers la porte de cette pièce stratégique devenue, dès les premiers temps où l'Inquisition avait occupé Fort Céleste, le bureau où il peaufinait la moindre de ses stratégie militaire, aussi élaborées soient-elles.

Il poussa la poignée de bronze massif et eut alors sous les yeux la vue imprenable de la cours de la forteresse ensevelie sous la neige. Une vue magnifique. Les hauts remparts auxquels étaient suspendus des pointes de glace, semblables à des couronnes inversées serties de joyaux brillants. Les vitraux à l'effigie de l'Inquisition enneigés ça-et-là qu'on aurait dits bordés dans d'épais édredons de laine chaleureuse. Et ce sol entièrement blanc. Comme si le ciel y avait versé de pleins chaudrons de ce sucre vaporeux ornant les plus succulentes pâtisseries Féreldiennes qu'il se voyait savourer dans cette petite taverne sur la berge du lac Calenhad.

Ces rêveries rares d'un Commandant auquel on s'évertuait d'admonester son trop grand sérieux furent subitement interrompues par un objet froid violement lancé qui le heurta directement à l'arrière de la tête avec une exactitude attribuable à une seule personne de sa connaissance. Ne venait à l'esprit de Cullen qu'un seul être au monde démontrant une telle précision avec une arme de tir à la main. Et le rire franc et bruyant de Sera ne le démentit pas. Il se retourna pour constater que la talentueuse archère, aussi adroite avec des flèches qu'une balle de neige, riait effectivement aux éclats en bas, dans la cours. Non loin, Sylë lui jetait un regard de reproche égayé :

-Sera! lui lança-t-elle d'un ton qui se voulait réprobateur, mais où on percevait malgré tout un certain amusement.

Et les yeux bleu-verts un peu tachetés d'ocre, semblables à des pierres précieuses, se plongèrent dans ceux de Cullen. L'éclat joyeux qu'il y vit danser, même à cette distance, fit se répandre une douce chaleur dans tout son corps. Elle lui lança un signe joyeux de la main avant de s'excuser, d'un ton que ce qui semblait avoir été une féroce bataille de balles de neige avait essoufflé :

-Désolée, Cullen! Il s'avère que Sera n'a pas tout-à-fait compris les règlements. Elle est censée m'attaquer, mais elle ne cesse de viser tout le monde. Si j'étais vous, je m'abstiendrais de l'inclure dans votre prochaine mission. Elle doit, de toute évidence, travailler sur sa précision…

Un autre violent lancé de balle de neige stoppa net les paroles de la Dalatienne. Tout comme Cullen, le projectile la heurta directement à l'arrière de la tête, faisant valser autour de son visage sa chevelure d'un roux vif, un peu plus longue que lorsqu'elle avait accueillie l'Inquisition aux abords de cette forêt des Marches Libres.

Brusquement, les traits marqués de vallaslins bleutés s'étirèrent, son nez devint un petit bec recourbé, typique des oiseaux de proie nocturnes, ses bras se replièrent, adoptant une nouvelle articulation, ses pieds se dotèrent de griffes acérées tandis que des plumes, du même blanc immaculé que la neige qui les entourait, recouvraient son corps entier à une vitesse hallucinante. Dans un large battement d'ailes qui fit se soulever un impressionnant nuage de cette poudre froide qui recouvrait le sol, aveuglant Sera dans son sillage, une chouette blanche vint se poser sur les remparts, à proximité de Cullen. Le harfang reprit alors la forme de la jeune Elfe métamorphe.

Dans la cours, Sera, soudain trempée par la volée de neige qu'elle s'était prise, maugréait :

-Hey! C'est pas du jeu, ça! On avait dit : pas de magie!

-Vous ne jouez pas franc-jeu, non plus, lui répliqua Sylë avant qu'un sourire narquois ne s'étire sur ses lèvres. Peut-être devrais-je demander à Varric s'il n'y a pas moyen d'apporter de légères modifications à Bianca… Ce serait bien utile un arbalétrier contre vous dans ce genre de situation.

Varric, que Syl'dhea avait remarqué du coin de l'œil à l'angle de la forteresse, lui répondit avec entrain :

-Ce sera avec plaisir! Il y a quelques Nains de la Guilde des Forgerons qui m'en doivent, une de toute façon. Comptez sur moi, Renarde!

Il n'avait suffi que du récit fait par Dorian de leur rencontre pour que l'écrivain dont les romans salaces étaient lus à travers Thédas ne lui attribue ce surnom qu'il trouvait tout à fait congruent. Comme tous les surnoms qu'il octroyait à ceux qui l'entouraient par ailleurs.

-Si c'est comme ça, je prends la Charge dans mon équipe, répliqua Sera, aussi inexpugnable que le château de Golefalois, avec un sourire en coin. La force brute, c'est par ici!

Alors que Sera faisait de grands moulinets de bras, une impulsion qui se voulait une confrontation factice, en ce soir d'hiver résonna un autre éclat de rire cristallin, le rire si agréable de Syl'dhea :

-Dans ce cas, je dois m'avouer vaincue. Allez écumez quelques tonneaux avec votre équipe. La pauvre Dalatienne que je suis ne saurait rivaliser avec de tels adversaires.

Elle se fendit d'une courbette exagérée que la hauteur des remparts de pierres, accompagnée du mouvement ample des manches de l'épaisse cape de coton indigo qu'elle avait revêtue pour se protéger du froid, ne servit qu'à rendre le geste encore plus théâtral. Sera rit de bon cœur à cette marque de respect outrancière imitant à ravir les coutumes Orlésiennes, selon elle, les plus ridicules :

-Dans ce cas, vous me devez un verre. Un de ces quatre, Madame la Dalatienne, je vais vous montrer comment on célèbre les victoires par ici! Écoutez les ainés. Si j'avais eu une petite sœur, c'est la première chose que je lui aurais enseignée, ça je vous le dis.

Elle salua solennellement Sylë, comme pour conclure un pacte, et partit en trottinant en direction de l'auberge. Varric lui emboîta le pas, ils ricanèrent allègrement durant toute la durée du court trajet et entrèrent dans la bâtisse, animée de discussions enflammées et de chants nuit et jour, en s'esclaffant d'on ne savait quoi, mais avec un entrain authentique.

Un sourire toujours aux lèvres, Sylë repoussa la neige accumulée sur la rambarde et s'y accouda. Elle ferma les yeux, savourant le souffle de ce vent hivernal doux comme rarement il se faisait sur son visage que l'absence du Soleil chaud des Marches Libres avait laissé un peu moins halé, révélant la multitude de taches de rousseurs qui s'étalaient sur ses joues.

Elle était jolie. De cette beauté un peu candide qui ne persistait qu'en bien peu de femmes une fois l'âge de raison atteint. Elle dégageait cette simplicité propre aux Dalatiens, cette capacité à apprécier le présent sans se soucier à excès du lendemain qui lui avait fait défaut pendant un temps. Elle avait cessé de se laissé périr, recommençant à retrouver goût en la vie, retrouvant aussi goût aux plaisirs de la table. Elle était toujours fluette, tels étaient les Elfes, mais elle avait perdu cet aspect cadavérique qu'elle avait revêtu chaque jour un peu plus au moment où elle avait mis les pieds à Fort Céleste.

Ses traits avaient repris l'habitude de sourire. Ses yeux de lapis-lazulis, un peu bleus un peu verts, tachetés d'ocre, étaient à nouveaux lumineux. Elle était presque celle que Ghi'lan lui avait décrite autrefois. Mais Cullen discernait cette tristesse qui la hantait encore. Qui ne la quitterait jamais vraiment. Sylë avait aimé, d'un amour précieux, d'un amour exceptionnel, et cela rien jamais ne pourrait le lui enlever. Le lui faire oublier. Et rien ne le devait. C'était une partie d'elle-même. De ce qu'elle était et de ce qu'elle serait. Une épreuve qui l'avait façonnée, comme ses propres épreuves l'avaient forgé, lui.

Et le déclencheur de cette inattendue, mais appréciable transformation semblait avoir été le récit de ses désillusions. Ce récit qu'elle avait écouté d'une oreille attentive et dont ils n'avaient plus parlé, mais qui avait créé un lien particulier entre eux. Plus que de l'amitié, il avait instauré entre eux cette confiance, cet abandon aveugle qu'on accorde rarement à travers le cours imprévisible d'une vie. Ils échangeaient souvent, à propos de tout et de rien. Appréciant simplement la présence rassurante l'un de l'autre.

Mais Cullen ne pouvait oublier ce moment, lorsqu'elle s'était blottie, tout contre lui, cette journée-là où il avait apaisé la douleur sans nom qui avait ravagé le corps et l'esprit de la jeune Elfe. Elle était si fragile, si affaiblie par les aléas d'une vie qui, à peine commencée et la décevait déjà.

Depuis, il n'avait eu de cesse d'admirer sa détermination à reprendre goût à la vie, un pas à la fois, à retrouver ce qu'elle y appréciait. Ghi'lan avait disparu à jamais, mais soudain, elle semblait s'être promise de revivre, avec encore plus de vivacité, pour lui, pour honorer sa mémoire. Et pour que la promesse que Cullen lui avait faite ne soit pas vaine.

Son parcours vers la rédemption n'avait pas toujours été facile. Parfois, elle était revenue pleurer contre l'épaule toujours protectrice, toujours accueillante de Cullen. Sans relâche, elle s'était excusée de ses fragments de tristesse, de ces douleurs qu'elle ravivait. Et chaque fois, Cullen avait accueilli sa peine, sans la même proximité que la première fois. Ils s'étaient faits plus distants l'un de l'autre, des amis partageant un deuil commun. Comme cela aurait dû être, dès le tout début.

Maintenant qu'elle avait appris à connaître l'Inquisition, mais surtout ceux qui l'avait composée et en était encore, depuis ses tous débuts, Sylë ne pouvait que s'en vouloir. Elle avait été égoïste. Investie de préjugés qu'elle-même avait conçus.

Ceux qu'elle s'était autrefois représentés comme des monstres, des êtres dépourvus de sentiments autres que ceux de défendre leurs propres intérêts, et qu'elle avait accusés de se servir de Ghi'lan pour y parvenir, ceux-là étaient maintenant ses amis les plus précieux. Ceux pour qui elle-même donnerait jusqu'à sa vie pour les protéger. Cela avait pris un certain temps, mais elle avait compris pourquoi son fiancé les avait tant louangés. Ils étaient plus que des compagnons d'aventures, ces individus aux parcours multiples, mais motivés par l'espoir d'une destinée meilleure, d'un monde où les erreurs du passé auraient été corrigées.

C'est à cela que réfléchissait Sylë, son regard du bleu des mers du Riveïn perdu dans l'immensité du ciel nuageux qui s'étendait au-dessus des Dorsales de Givres. Et Cullen la contemplait; se maudissant d'admirer, une nouvelle fois, cette beauté rare, exotique, presque sauvage, cette sensibilité propre à son peuple, mais teintée d'une tonalité unique.

Une autre mage Elfe. Mais celle-là était différente. Elle portait en elle les nuances de ces personnalités que seules les épreuves modelaient. Elle était plus fragile, plus douce.

Là, accoudée dans cette lenteur contemplative que l'Archiviste Deshanna lui avait probablement démontrée la première, dans une moindre mesure, cette attitude propre à ceux pour qui les impressions valent plus que les actions, elle était magnifique. Les déclinaisons rosées du Soleil couchant se perdaient dans ses cheveux du roux le plus vif qu'il lui soit jamais donné de voir, teintant ses yeux d'un coloris déjà rares de reflets incroyables. Et sa svelte silhouette se perdait dans l'élégance que lui attribuait cette chatoyante cape de velours que Joséphine lui avait donnée. Peu importait à Sylë que cet habit ne soit pas de la dernière mode. C'était une cape chaude et confortable. Cela lui convenait amplement. De même que les solides bottes de cuir noir un peu trop somptueusement lacées de rubans sombres lui arrivant aux genoux que Léliana lui avait dégottées au fin fond d'une collection personnelle au prestige insoupçonné et insoupçonnable.

Mais elle avait conservé cette armure Dalatienne qui lui avait été remise au moment de sa nomination à titre de Première Apprentie. Trop de faits, trop d'aventures, trop de souvenirs la liaient à ce vêtement pour qu'elle ne s'en sépare. Certes, lors des rares évènements mondains ayant lieu au Fort, elle daignait enfiler les tenues choisies par Joséphine, mais le moins longtemps était le mieux.

Ou bien, pouvait-elle se changer en renard et disparaître avec la plus grande des subtilités. S'évanouir dans la nature jusqu'à ce que s'achève ces supplices qui n'avaient de cesse de se multiplier depuis que Cassandra avait été nommée Divine.

Cullen s'accouda à côté d'elle sur la balustrade, plongeant lui-aussi son regard dans le panorama imprenable qu'offraient les hautes montagnes qui les encerclaient de toutes parts. La jeune mage se tourna vers lui après un long moment d'un silence serein dans lequel tous deux trouvaient ce calme si rare, si précieux, qui amenait la paix jusqu'aux confins des âmes les plus torturées.

Sylë appréciait la présence de l'ancien Templier à ses côtés. Malgré l'animosité qu'elle lui avait démontrée au tout début - lorsqu'il était venu lui délivrer les ultimes paroles prononcées par l'Inquisiteur dont la mort les avaient tous plus affectés qu'ils ne le laissaient transparaître – elle avait appris à le connaître, en tant qu'être humain, qu'homme que la vie n'avait eu de cesse de décevoir, de ne pas apprécier à sa juste valeur, cet homme pourtant doux et compréhensif que d'autres avaient investi de préjugés injustifiés.

La jeune mage se tourna vers Cullen, les joues rougies par le froid :

-Quelles sont donc les éminences que nous attendons ce soir? Sous peu, je présume, puisqu'ils devaient faire leur entrée à Fort Céleste avant la noirceur et que le Soleil a commencé sa lente mais immuable descente à l'horizon,

Cullen fut amusé par sa remarque :

-Ainsi sont les nobles! Ils ont, pour la plupart, leur propre notion du temps et n'essayez pas de leur en inculquer une autre. C'est d'ailleurs pour cette raison que la plupart font de bien piètres soldats. Ils n'ont aucun sens de l'empressement ou de l'urgence telle que nous l'entendons. Mais pour répondre à votre question, il s'agit de quelques doyens des plus importantes familles Orlésiennes et Féreldiennes. Enfin… celles qui sont le plus impliquées dans les œuvres de bienfaisances de la Chantrie…

-Qui viennent, de ce fait même, lécher effrontément les bottes de Cassandra, conclut Sylë.

-Exactement. Vous semblez avoir maîtrisé l'essentiel du Noble Jeu. Impressionnant!

-Vous voulez dire que vous n'en attendiez pas autant d'une sauvageonne bohème de ma trempe, s'indigna faussement la Dalatienne.

Ils s'esclaffèrent, se moquant quelques instants des courbettes d'usage qu'ils se devraient d'effectuer ce soir-là avant que Cullen ne s'exclame, ni tout à fait blagueur, ni tout à fait envieux :

-Si seulement je possédais un talent semblable au vôtre, je pourrais me transformer en animal ou en oiseau et m'éclipser subrepticement de ces rassemblements futiles.

Une étincelle malicieuse s'alluma dans les iris bleu-verts.

-Et quel animal seriez-vous, Commandant, si ce pouvoir vous était donné?

Elle semblait déjà s'être faite son idée sur la question. Ainsi, Cullen s'assura de lui délivrer la réponse la plus vague possible afin qu'elle puisse lui présenter une de ces comparaisons métaphoriques savamment élaborées pour lesquelles il lui avait trouvé un penchant certain.

-Je ne sais trop. Voler comme le font les oiseaux doit être extrêmement pratique à bien des égards.

Sylë le détailla de haut en bas avant de plonger son regard surprenant, étonnamment envoutant, dans les yeux couleur de marrons chauds. Ce refuge où elle avait pu entrevoir plus d'une fois des émotions qu'elle connaissait bien, des émotions qui se répercutaient en son âme, ses émotions à elle. L'ancien Templier était cet écho qui avait résonné dans le lointain de sa torpeur sourde. Celui qui avait connu plus de douleurs que de raison, un être trop bon envers qui les horreurs du monde s'étaient montrées méprisables, sapant sa candeur, annihilant ses convictions qui s'étaient voulues pures, son désir de voir ce monde devenir meilleur être impitoyablement piétiné.

Dans les moments les plus pénibles, où son deuil devenait intolérable, Sylë s'était confiée à cet ami imprévu, ce confident inespéré. Il avait été le compagnon de ses plus sombres épisodes, le pilier solide sur lequel elle s'était appuyée, la base de cet être changé que tranquillement elle devenait.

Et, sur cette muraille intérieure surplombant la cour de Fort Céleste, elle trouvait que l'association qu'elle s'apprêtait à faire était plus qu'appropriée pour celui dont la présence lui était devenue chère :

-Un mabari serait, à mon avis, bien plus adéquat. Combattant éprouvé, féroce à ses heures, aux moments opportuns, mais aussi compagnon loyal et obligeant. Féreldien et fier de l'être de surcroît. Votre équivalent parmi les canidés, il va sans dire.

Cullen ne pouvait que trouver cette image d'une justesse attendrissante. La chaleur avec laquelle la jeune Elfe lui avait exposé la perception qu'elle avait de lui, l'attachement sincère qui émanait de ces paroles qui, bien que nées un peu à la blague, n'en étaient pas moins profondément charmantes. Il s'esclaffa, un rire franc, laissant tomber un instant la façade austère que son rôle de Commandant le voyait revêtir trop souvent :

-Je dois m'avouer vaincu. Vous avez fait preuve de plus de précision que la balle de neige de tout à l'heure sur ce coup-là.

Lorsqu'il se tourna pour se noyer à nouveau dans ce regard du bleu-vert des coruscants océans déferlant sur les côtes du Riveïn, la gaieté qui les éclairait sembla réchauffer tout son être. Le long parcours qui avait ravivé la flamme qui s'était éteinte dans l'âme de Sylë à la mort de Ghi'lan touchait à sa fin, bientôt elle resplendirait à nouveau de cette allégresse formidable qui l'avait enveloppée.

Chaque jour, un peu plus, Cullen avait vu cette rose fanée perdre ses pétales fanées, s'y substituant une corole sans cesse plus éclatante. Elle s'était métamorphosée, une transformation encore plus saisissante que toutes ces autres que magiquement elle accomplissait. Chaque jour, le carcan de chagrin qui l'enserrait s'était un peu plus effacé, laissant filtrer l'aura pétillante, l'entrain immuable qu'avait réappris à manifester la jeune mage. Et chaque jour, Cullen s'était attaché un peu plus à cette indomptable Dalatienne.

Le moindre scintillement de bonheur sur ses traits, le plus infime sourire, le son cristallin de son rire, aussi ténu soit-il. Il avait tout abord apprécié ces signes lorsque doucement elle avait commencé à se remettre de ce décès qui avait à jamais marqué l'Inquisition; y voyant le signe de sa rémission, son désir retrouvé de recommencer à exister. Puis, il avait décelé dans ce bonheur que lui inspirait le moindre de ses sourires, la plus infime plaisanterie gentille qu'elle lui adressait, lorsque parfois cette peau douce l'effleurait, il y avait décelé un sentiment qu'il aurait souhaité ne plus revivre. Qui ne lui avait jamais rien apporté de bon. Qu'il avait vu miner bien des chevaliers honorables, des êtres forts, autour de lui. Ce sentiment qui avait, à travers l'histoire, servi à détruire des nations, à diviser des groupes entiers.

Il l'aimait. Plus qu'il n'aurait dû se permettre de l'aimer. Plus que tout ce que son bon sens lui intimait. Il n'avait su s'en prévenir. Il n'avait pu contrecarrer ses propres sentiments. Stratège aussi chevronné soit-il, il n'avait pas été en mesure de prévoir ce mouvement-là, ce combat perdu d'avance. Il évoluait maintenant sur un champ de bataille qu'il n'avait plus voulu foulé.

Et elle avait été la fiancée chérie par-dessus tout de son regretté ami, l'ami qui lui avait été le plus cher. Au fond de lui, Cullen se sentait coupable d'éprouver de tels sentiments pour la pétillante jeune Elfe. Comme s'il trahissait le plus cher de ses alliés, comme s'il manquait à sa mémoire, comme s'il lui faisait défaut à travers la mort. Alors, à l'image d'autrefois, il s'obligeait à garder au plus profond de lui-même ces sentiments qu'il jugeait inadmissibles.

Mais, lorsque son regard se posa sur ce visage un peu basané, parsemé de taches de rousseur, cet air candide, alors qu'elle était accoudée à la balustrade, tout près de lui, il ne pouvait empêcher une douce chaleur de s'insinuer dans chaque fibre de son corps. Elle était ce petit être désillusionné qui avait repris confiance en sa destinée, qui s'était métamorphosé sous ses yeux pour devenir cette jeune femme chez qui il semblait tout apprécier. Une mage Elfe remplie de surprise, poussée par une joie de vivre retrouvée et qu'elle semblait déterminée à ne plus jamais perdre.

Il lui sourit, plus tendrement qu'il ne l'aurait voulu :

-Et vous êtes le renard. Petit être des bois à l'esprit aussi vif que ne l'est son pelage roux.

Encore une fois, ce rire cristallin vint se loger au creux de son oreille, se graver dans son esprit qui ne demandait qu'à ne jamais l'oublier.

-Ce surnom me collera à la peau à tout jamais, je le crains. Satané Varric et ses surnoms plus ou moins convenus, s'esclaffa la métamorphe.

Dans un éclair, habituée à adopter cette forme plus que toute autre, Sylë pris l'apparence de ce timide animal que tous lui associaient avec raison. Le renard roux effectua un cercle presque parfait autour des lourdes bottes de Cullen, se pavanant à demi, avant de se stationner près de la porte du bureau demeurée légèrement entrebâillée dans la surprise qu'avait provoquée la balle de neige lancée par Sera. La bête trompeusement fluette sauta d'un seul habile mouvement sur le muret de pierre près du Commandant et s'y assit. Son pelage safrané ondulait doucement sous le vent serein de cette soirée où la Lune s'installait tranquillement dans le ciel surplombant les sommets aux neiges éternelles des Dorsales de Givres.

Le renard glissa vers Cullen un regard bleu-vert où se lisait encore cet amusement ravi qui émanait de plus en plus souvent de l'âme autrefois ravagée de Sylë. Elle reprit sa forme originelle. Maintenant assise, les pieds dans le vide au-dessus du vide qui la séparait du tapis de neige loin en bas, la jeune Elfe laissa son regard plongé dans les yeux d'ambre du Commandant, partageant une complicité que des épreuves si semblables en substances leur avaient apportée.

Pourtant, cette proximité, la savoir là, tout près de lui, le surplombant, apportait aussi son lot d'inconforts chez Cullen. Mais pas suffisamment pour qu'il ne sache l'apprécier. Contemplant sa vivacité retrouvé, la santé qui avait tranquillement redonnée des rondeurs à ses joues, à toute sa silhouette tandis qu'il l'avait de moins en moins souvent recueillie, en larmes, au creux de son épaule.

Il résistait difficilement à l'enlacer, partageant avec elle cette joie retrouvée plutôt que les larmes amères qu'elle avait versées. Il connaissait l'effet que n'avait de cesse de lui imposer le moindre contact avec cette peau qui avait perdu la froideur qui s'y était sournoisement insinuée, cette peau à la douce moiteur, à l'odeur qui rappelait la fraîcheur du matin, cette peau qu'effleurer le faisait frémir, enflammant la moindre parcelle de son corps, accablant cruellement son esprit, l'attirant dans des dédalles qu'il ne voulait pas emprunter, ces routes de l'âme qu'il ne se sentait plus la force de fouler.

Et l'odeur de ses cheveux, un mélange de fleur et de mousse, cette mousse fraîche aux arômes verdoyants qu'on ne retrouvait que sur les troncs centenaires, témoins immobiles des siècles passés, des changements comme de ce qui était demeuré. Il s'était surpris plus d'une fois, avec un repentir contrit, à humer ces douces effluves que les hasards d'un destin aussi imprévisible qu'insoupçonné lui avait permis d'apprécier, ce parfum qui rappelait les pommiers en fleurs. Et elle était là. Suffisamment près pour qu'encore une fois il soit honteux de ces sensations qui l'assaillaient.

Et elle se détourna, fixant d'un air rêveur le panorama enneigé qui s'offrait à sa vue, au-delà des hauts remparts, enviant un peu ces pics de glace inviolés qui, dans leur solennité séculaire, ne connaissaient ni le doute, ni la peine, mais jamais ne pourraient savoir tout le bonheur qu'était la joie une fois reconquise, au prix d'efforts parfois surhumains, au prix du déni de soi pour se plonger dans la souffrance des autres, à nouveau.

Puis elle soupira, un soupir heureux, simple manifestation du dépit que cette journée jalonnée de petits plaisirs comme elle avait réappris à les apprécier se termine, ne s'achève sur la note de cette réception qu'elle n'appréciait pas tout particulièrement. Mais elle devait tout de même y faire acte de présence, en sa qualité de compagne du regretté Inquisiteur que les grands et moins grands se complaisaient à couvrir de doléances aussi vides que complaisantes, mais qui, selon eux, lavaient les affronts que lui avaient faits ces deux odieux nobles après les funérailles, maintenant considérées comme magnifiques et mémorables, de Ghi'lan.

Elle ne savait trop comment, elle ne l'aurait jamais cru possible, mais avec une certaine prudence, voulant se protéger elle-même contre la moindre rechute de détresse qui aurait voulu lui voler son bonheur recouvré au prix de terribles efforts, elle commençait à accepter le départ de son fiancé. Comme les saisons faisaient partie du cours normal des choses. Comme si, au fond de lui-même, il y avait bien longtemps, le chasseur du clan Lavellan avait su qu'il en serait ainsi, que son destin lui réservait un bonheur éphémère, une vie trop courte. Son regard avait toujours été nostalgique, allègre mais teinté de tristesse.

La jeune mage fut tirée de ses rêveries par une lueur blafarde à une des fenêtres de la bibliothèque. Elle sursauta, glissant presque du muret de pierre sur lequel elle était assise. À ses côtés, Cullen imita sous mouvement de surprise avant de l'interroger du regard. Elle lui retourna un air un peu gêné.

-Je ne me suis pas encore faite aux quelques tâches que me confie Léliana, s'excusa-t-elle à demi. Dire que c'est moi qui lui ai demandé si elle n'avait pas en réserve quelques petites études à me transmettre afin que je puisse m'occuper! Je suis une bien mauvaise collègue de travail. Je devais aider Dorian dans l'examen de vieux textes appartenant à mon peuple et, les petites distractions d'aujourd'hui m'ayant complètement distraite, j'ai complètement oublié. Le pauvre doit avoir planché sur ce travail une bonne partie de la journée. Peut-être puis-je encore lui venir en aide avant que ces chers invités n'investissent le château.

Et elle s'élança dans le vide. Le sang se glaça dans les veines de Cullen, mais, à mi-chemin entre la balustrade de pierre d'où elle avait plongé et le sol, la métamorphe se mua en un majestueux oiseau blanc aux larges ailes battant paresseusement, faisant vibrer l'air sur son passage. Le harfang s'éleva et fit, de ses griffes acérées d'oiseau prédateur, crisser les carreaux de la fenêtre où une lumière blême s'était allumée. Quelqu'un, à l'intérieur de la bibliothèque, lui ouvrit les battants afin que Sylë s'y faufile et ne redevienne l'Elfe à la chevelure flamboyante qui, sans qu'il ait pu y faire quoi que ce soit, faisait battre le cœur de Cullen à un rythme qui lui avait été, jusque-là, méconnu.

À l'intérieur du bâtiment, une exclamation étouffée, courroucée à outrance, exprimant une colère bien trop surabondante pour être vraie, parvient, portée par le vent encore doux, aux oreilles de l'ancien Templier :

-Bon sang, vous auriez pu prévenir. J'aurais pu me trouver dans une position tout à fait compromettante!

Cet éclat de rire cristallin, le cliquetis d'une fenêtre qui se refermait, puis plus rien. Seulement les pensées tourbillonnantes de Cullen.

Créateur, pourquoi chaque fois, après qu'il ait connu sa présence tout près de lui, lorsqu'elle s'éloignait, fallait-il qu'il ait l'impression qu'on lui avait enlevé ce qu'il possédait de plus précieux? Il secoua la tête, un peu rageusement, tentant d'y faire disparaître ces émotions qui n'avaient pas lieu d'être.