Avec le futur chapitre 7, c'est pour l'instant le chapitre le plus long ^.^ au moins vous aurez de quoi vous mettre sous la dent.
Pour Louange, qui met très justement le doigt sur le *brouillard* dans lequel je vous ai injustement plongé depuis le début... bien entendu c'est voulu, mais la suite tend à lever le voile sur quelques points (et à en faire couler d'autres). Ah ! Et pour ta question "que sont les cinq amis ? [...] sont ils des démons eux aussi ?" je répondrai OUI sans hésiter mais JaeJoong n'est pas d'accord, et n'arrête pas de râler qu'ils ne sont pas comme eux. Donc je te répondrai "OUI... mais non ^.^" Ce sera expliqué... dans trois ou quatre chapitres ! Et là Jae sera content "parce qu'on fera enfin la différence" dixit lui.
J'espère que ça ira ^.^ dans le cas contraire, n'hésitez surtout pas à me rappeler à l'ordre si c'est vraiment incompréhensible. C'est censé vous paumer un peu - du moins jusqu'au chapitre 10 - mais pas vous perdre complètement. Je tacherai de corriger et d'éclaircir les points obscurs... ça fait trois ans que je n'ai pas touché aux premières parties XD
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Chapitre 05
Imogen Heap - The Moment I Said It
Le Conseil fut reporté à une date indéterminée… on doutait d'ailleurs, qu'il aurait lieu un jour. Sans aucun doute possible, on découvrit avec stupeur la véritable identité d'un des trois Régents jugés. Un espion. Un démon. Recevant ses ordres d'une Triade influente, il avait provoqué ce qui serait désormais pour les Branches Européennes, la Journée Noire. Les autres Régents tombés sous son emprise ne purent qu'obéir, tels des pantins. La perspective qu'il put dévoiler d'innombrables informations aux généraux de l'Ennemi, terrifia le château… on eut recours à la pire des solutions. On confisqua sa mémoire et on jeta l'espion dans les sous-sols. Désormais sous bonne garde, cette mémoire devrait être assimilée, lue puis analysée par une classe particulière des membres du Culte. A travers le monde et ses colonies, ces individus se comptaient sur les doigts d'une main. La plupart n'étaient que des enfants.
Dans une salle de repos jouxtant le Hall d'entrée, Kirsten s'effondra sur un banc, épuisée. Encore faible et quelque peu endolorie, supporter son amie à peine consciente de son environnement pour l'amener à son lit, fut une véritable épreuve. La vision de son visage marbré lui sapa les dernières forces qui lui avaient permis d'accomplir cet exploit. C'était terrifiant. De sa manche, elle épongea son front couvert de sueur. Chris lui faisait face, tournant et retournant le médaillon entre ses doigts… de temps à autre il effleurait la lettre gravée dans le bel argent. La chaîne et son pendentif furent nettoyés un peu plus tôt du sang qu'on s'empressa d'analyser. Mais le jeune homme se moquait bien des analyses… il n'en avait pas besoin pour savoir qu'il appartenait à la propriétaire du collier.
Il observa la forme du médaillon… une simple goutte massive, parcourue sur une face d'arabesques fantaisistes un peu enfantines. Le revers… 'C' pour…
Son poing se serra sur le bijou.
« C'est celui de Cassandra, n'est-ce pas… ? osa murmurer Kirsten. »
Chris acquiesça silencieusement. Il ne connaissait, pour l'heure, qu'une personne assez cruelle pour envoyer un tel colis à l'âme la plus instable psychologiquement. Oui, Hind l'était. Cela ne se voyait pas, certes… mais quiconque la connaissait assez bien, apprenait bien vite que ses gestes nerveux, son enthousiasme parfois envahissant, cachaient un mental peu sûr. Le coup était affreusement cruel.
Il ne fallait pas être devin pour trouver et comprendre le message… juste connaître la relation qu'ils entretenaient depuis des années avec ce fou furieux. 'C' comme Chris aussi… une symbolique écœurante. Il ne le lâchait plus… allant jusqu'à tenter de le sortir de ces gonds en jouant avec des êtres qui lui étaient chers. Et lui susurrer qu'un jour ce serait son propre sang qui maculerait cette chaîne. 'C' comme Catherine, surtout. A commencer par elle… disparue deux ans plus tôt. Il s'en vantait. Il jouait…
« Elle n'était pas censée être ici… ? »
Oui. Elle était censée. Mais elle n'y était pas. Le rire dément de l'espion résonnait encore dans son crâne… son rire lorsqu'il posa les yeux sur le corps inerte de leur amie… avant que son regard ne se voile, ne reflétant plus qu'un esprit vide. Sa mémoire confisquée était scellée dans l'esprit du jeune homme. Il avait à présent besoin d'une personne capable de la lire. Quelque chose lui soufflait que cette erreur de la nature avait un lien avec l'absence de Cassandra. S'il lui arrivait malheur…
Son poing se serra violemment sur le pendentif et de rage, il jeta le collier contre un mur. Kirsten sursauta à ses côtés et se redressa vivement quand la table en bois pourtant massif, trembla sous le poing qui s'abattit dessus. La jeune fille ne tenta pas de le calmer. Il n'en avait pas besoin… il y avait des moments où il lui était presque vital de briser un objet, plutôt que de se détruire lui-même, consumé par la colère et la haine. Cette table était remplaçable… mais son esprit, sa raison étaient loin de l'être. Chris se calma de lui-même, inspirant et expirant profondément.
« Tu sais… il ne s'agit peut-être pas de Cassandra… juste d'une mise en scène macabre sortie tout droit de son esprit dérangé. Ce ne serait pas une première, d'ailleurs… »
Tempérer. Relativiser… c'était ce qu'il fallait. Même si elle n'en croyait pas un mot. Si seulement c'était vrai. Mais ils ne connaissaient que trop bien Neïs. Celui-ci semblait être passé à une vitesse supérieure pour une raison que lui seul connaissait. Si ces changements ne les affectaient pas, eux qui étaient en première ligne, ils ne s'en soucieraient pas autant. En quelques semaines, leur vie était devenue un enfer. Kirsten n'aurait jamais cru qu'un jour sa propre vie, assez étrange sur certains côtés, put virer à une succession de jours maudits, de nuits semées de cauchemars et de pensées sombres. S'habituer à vivre malheur sur malheur, sans jamais songer à écourter sa vie pour ne plus les supporter. Oh, elle voulait vivre… survivre… sa hantise prenait la forme d'une faux et le visage parfait de ce démon. Vivre pour un jour avoir la chance de voir cette… guerre étrange prendre fin.
Kirsten entendit à peine des coups frappés à la porte. Une tête rousse passa l'entrebâillement. Chris frissonna malgré lui, sans raison apparente.
« Grand frère… ils m'ont demandé de te donner les résultats. »
Il lui fit signe d'entrer… une enfant de cinq ans s'engouffra dans la pièce, ses cheveux flamboyants ondulant autour d'elle.
« C'est… Cassandra, poursuivit-elle. »
Kirsten vit le jeune homme pâlir brusquement. Elle aussi se sentit faiblir… ses jambes peinaient à la maintenir debout, elle dut s'appuyer à la table.
« Ils… ils ont dit qu'elle avait été envoyée en mission… pour espionner une Triade. »
Kirsten s'attendit à ce que la table ne vole en éclat… ce fut bien pire. Le vitrail de la grande fenêtre se fissura dans un bref grincement. L'enfant eut un sursaut, les yeux rivés sur l'entaille du verre qui courrait d'un coin à l'autre.
« Chris… quitte à ce que tu exploses, je préfère que quelque chose de physique ne me saute à la figure plutôt que ton propre esprit n'implose !
- Quel attardé mental a pu ordonner une mission ?! hurla-t-il hors de lui. Et une Triade !! »
L'enfant se figea, terrorisée, écrasée par la fureur de l'aîné. Elle eut un mouvement de recul.
« Tu paries qu'il s'agit de notre condamné ? »
La remarque fit son chemin en un éclair dans l'esprit de Chris. Sans crier gare, il se précipita vers la porte. Kirsten se lança à sa lui et le tira vers l'arrière, puisant dans le peu de forces qui lui restait. Chris tenta de se dégager, prêt à exploser… mais son amie tint bon malgré sa faiblesse.
« Chris, tu ne bougeras pas d'ici ! Angélique, bloque la porte ! »
Tremblante, l'enfant s'exécuta, verrouilla la porte et courut se cacher derrière un canapé, emportant avec elle la clé. Kirsten peinait à le maintenir immobile… elle ne pouvait rien contre lui, elle ne savait même pas se défendre à l'aide de ses poings. Elle ne connaissait aucune prise pouvant le mettre à terre, ni de sortilège d'immobilisation. Elle était étrangère à tout cela. Ne voyant plus qu'une solution, elle le poussa de toutes ses forces et le plaqua, dos contre le mur. Ne s'attendant pas à ce qu'elle y mette autant de forces et de volonté, Chris, pris par surprise, bascula en arrière. Sa tête cogna durement le mur. Sonné, il vacilla… il se laissa glisser le long du mur.
Kirsten souffla.
« Excuse-moi… mais tu ne m'as vraiment pas laissé le choix. »
Chris l'entendit à peine, perdu dans un fatras d'idées, de pensées, de sentiments violents… peu à peu des brides de pensées claires refirent surface. Il sentit vaguement Kirsten s'agenouiller près de lui et s'enquérir prudemment de l'état de son crâne. Rien de grave fort heureusement. D'ordinaire, la jeune fille n'aurait jamais pu avoir le dessus de la sorte, et lui faire le moindre mal… pas même une bosse. Visiblement, il n'était pas très en forme. A présent, il se sentait coupable… et honteux de s'être laissé aller aussi facilement. Mais comment pouvait-on réagir après avoir appris que la seule enfant ayant survécu au massacre quatre ans plus tôt, se trouvait en ce moment même entre les mains de…
« N'y pense plus… c'est inutile, chuchota Kirsten. »
Elle passa une main dans sa courte chevelure sombre, dans l'espoir de le calmer un peu mieux.
« Pardon… »
Kirsten sourit faiblement, tristement.
« T'inquiète… mais il vaut mieux rassurer Angélique, maintenant. »
Il redressa la tête, ignorant le douloureux élancement, et chercha l'enfant qui n'était plus visible. Un mouvement attira son attention… une ombre quitta l'arrière du canapé qui lui servit de cachette. Blanche comme un linge, Angélique risqua un regard sur la scène. Voyant que tout était fini, elle alla directement vers le jeune homme, passa ses bras autour de son cou et y fourra sa tête. Chris lui rendit volontiers son étreinte, brusquement apaisé sans savoir comment, mais non sans ignorer pourquoi. Angélique releva la tête et le fixa intensément. Son regard gris perlé le mit quelque peu mal à l'aise, lui donnant la désagréable sensation que son esprit n'était pour elle qu'un livre ouvert qu'elle pouvait parcourir à sa guise.
« Ce n'est pas ta faute si tu as mal, murmura-t-elle. »
Elle se détacha de lui et s'assit à ses côtés contre le mur. Chris sourit.
« Je devrais me contrôler un peu plus, quand même…
- Bof… au point où on est rendu, lança Kirsten.
- Hey !
- Bah quoi ? C'est pas vrai peut-être ? »
Angélique pouffa de rire devant l'air profondément vexé de Chris et victorieux de la jeune fille.
« Hein, que j'ai raison, Ange ! s'exclama Kirsten. »
Riant de plus belle, Angélique acquiesça vivement.
« Je me sens trahi, lâcha Cris scandalisé.
- Mais à quoi tu t'attendais, hein ?
- On ne te demande pas non plus de remuer le couteau dans la plaie, grogna-t-il. »
L'enfant s'effondra à moitié sur son aîné, le corps secoué par un fou rire incontrôlable.
« T'as qu'à être moins con, la prochaine fois.
- J't'en prie, ne te gêne surtout pas !
- Haaaaan, Kitty a dit un gros mot, s'exclama Angélique, hilare.
- Et encore, tu n'as rien entendu ma puce !
- Vade retro ! s'insurgea Chris. Je t'interdis de lui apprendre ton répertoire !
- T'as pas vu le tien ? J'arrive encore à trouver des expressions dont je ne connaissais même pas le concept. Elles sont très imaginées en plus !
- Mes expressions t'emmerdent… »
La joute se poursuivit, interminable… la tension était retombée, Angélique avait retrouvé son habituel sourire rayonnant. Les deux adultes échangèrent un rapide regard entendu et soulagé. Mais l'enfant cessa brusquement de rire. Chris, Kirsten… il manquait une troisième personne.
« Ange ? Quelque chose ne va pas ?
- Comme elle va… Hind ? s'enquit-elle. »
Chris passa une main apaisante sur la longue chevelure rousse de l'enfant.
« Elle se repose…
- Tu crois qu'elle ira mieux à son réveil ?
- Il faut l'espérer… tu l'aideras à mieux se sentir, n'est-ce pas ? Elle aura besoin de toi. »
Angélique acquiesça puis baissa la tête, jouant nerveusement avec ses doigts. L'atmosphère légère qui s'était difficilement installée plus tôt ne semblait plus qu'un vague souvenir… pire, une illusion. Le visage du jeune homme s'assombrit alors qu'un détail lui revenait à l'esprit. Un frisson glacé lui remonta la colonne vertébrale.
Il avait besoin de quelqu'un pour décrypter la mémoire de l'espion. Et la personne la plus proche appuyait à cet instant sa tête sur son bras, les yeux fermés, comme le ferait une enfant avec son frère aîné. Il eut un regard désespéré à Kirsten qui détourna aussitôt la tête.
« Ange, passe-moi les clés, s'il te plait, fit-elle. »
Docilement, Angélique lui tendit le morceau de métal. Nerveuse, Kirsten dut s'y prendre à plusieurs reprises avant de parvenir à mettre la clé dans la serrure et la tourner pour déverrouiller la porte.
« Je vais voir Hind, donna-t-elle comme excuse. »
Elle s'empressa de refermer la porte derrière elle, incapable de supporter ce qui ne manquerait pas de suivre. Le couloir était sombre et désert, augmentant d'un cran sa panique. A tâtons, elle chercha un interrupteur qu'elle trouva quelques mètres plus loin. Mais entre temps, un nœud lui avait définitivement serré la gorge.
La scène en elle-même n'aurait rien de spécial. Angélique tomberait de sommeil, tout simplement. Mais qui pouvait lui décrire ce qu'elle verrait une fois assoupie ? Une colère noire coula en elle, noyant sa panique… son talon rencontre un mur.
« Et m*rde ! »
En colère contre lui… contre le monde entier… contre les mondes. Pourquoi n'était-elle pas comme eux capables d'accomplir… des miracles ? A ses yeux, c'en était. Pourquoi était-elle incapable de se prendre en charge toute seule, sans avoir besoin d'être constamment protégée par quelqu'un d'autre ? Pourquoi ne savait-elle rien faire ? La volonté incroyable d'Angélique l'écrasait… elle se sentait si pitoyable, qu'elle pourrait en mourir de honte. Elle connaissait son regard quand l'enfant devinait qu'on avait besoin d'elle, de son don. Son visage se fermait en une expression décidée, grave… jamais on ne décela de la crainte dans son regard gris. Jamais.
Qu'était-elle, jeune adulte, face à une telle enfant haute comme trois pommes ? Rien.
Elle n'était même pas capable de se venger.
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Chris recouvrit l'enfant d'une couverture légère. Kirsten observa un moment Angélique dormir paisiblement. Si paisiblement qu'il était impossible de croire que son esprit décortiquait la mémoire d'un démon. Une mémoire chargée de toutes les horreurs qu'il avait commises tout au long de son existence. Elle frissonna. Malgré cela, l'innocence et la candeur de cette petite restaient intactes. Une fois décryptée, la mémoire lui serait retirée puis consignée dans un lieu sûr. Angélique ne se souviendrait plus de qu'elle aurait pu voir ou comprendre.
Ce… pouvoir, cette capacité de décryptage était toute récente au sein de l'Humanité. Sur Larsis, bien que peu répandu, il s'agissait du plus ancien don du monde connu. Le premier individu doué apparut sur Schaunténa à peine une dizaine d'années plus tôt, prenant le Culte au dépourvu. On s'activa alors à se doter de moyens autant spirituels que technologiques, et à repérer toute personne dotée d'un tel don.
A l'instar des Protecteur, ils devinrent rapidement un rang particulier au sein d'Abhra, et furent traités en conséquence. Couvés, choyés, jalousement gardés, ces enfants n'apercevaient que très rarement le monde extérieur. Mais qu'y avait-il à voir ?
La jeune fille arrangea quelques mèches cuivrées sur l'oreiller de l'enfant. Était-elle consciente de ce qu'elle représentait ? De ce qu'elle risquait ? Elle se surprit soudain à esquisser un sourire. Non… Angélique était sûrement la seule enfant de son rang à ne courir aucun risque. Lorsqu'on avait Chris pour tuteur, la tendance s'inversait. C'était aux ennemis de craindre pour leur survie.
Kirsten consulta sa montre. 18h30. Il était temps de rentrer. Son travail commençait assez tard cette nuit, certes, mais elle avait besoin d'un peu de repos. Le lendemain, sa vie reprendrait son cours normal. Elle devait être prête… prête à affronter le monde. Cette pensée lui infligea d'horribles sueurs froides.
Chris ferma doucement les volets, puis se dirigea vers la porte à pas de loup.
« Kirsten… »
La jeune fille le suivit alors qu'il sortait de la chambre. Son ami referma silencieusement la porte derrière eux et s'y adossa.
« Il est peut-être temps que j'y aille, déclara Kirsten.
- Oui, je sais. Je préfèrerais que tu restes jusqu'au réveil d'au moins l'une des deux, mais bon…
- Ouais, faut bien payer le loyer, hein ?
- Exactement… »
Elle le vit fouiller dans ses poches.
« Je dois te donner quelque chose avant. »
Il en extirpa une courte chaîne autour de laquelle s'enroulait un fil blanc comme neige.
« Pour dehors… je ne serai pas là pour maintenir la protection. Surtout pour le trajet… et pour le reste…
- Je doute qu'un cadavre ait beaucoup de choses à me dire autrement qu'en exposant ses tripes.
- Kirsten ! s'exclama Chris, outré. »
La jeune fille étouffa un rire.
« Je te croyais plus sensible et plus respectueuse envers les morts, soupira-t-il.
- Au bout de deux mois, on change d'avis… crois-moi.
- Prends-le, au lieu de raconter des horreurs ! »
Elle prit la chaîne dans ses mains et l'observa sous toutes ses coutures. Elle sourit presque aussitôt, reconnaissant facilement la griffe de l'orfèvre. Tous les 'bijoux' portant le sceau du Culte étaient l'œuvre d'une seule et même personne, réfugiée sur les terres de Larsis. Ils avaient tous quelque chose de spécial pour la personne qui le portait, tout en paraissant ordinaire.
« Tu te rappelles du magnifique dôme de protection que Cathy a fait pour la branche de Doha ? »
Le cœur de Kirsten se serra au souvenir de cette charmante jeune femme. Une perle parmi les Protecteurs.
« Il tient toujours et il n'est pas prêt de s'effondrer, déclara Chris fier de l'exploit de leur défunte amie.
- Incroyable…
- Oui… parfois, il s'effiloche et donne ce genre de fils. Je ne sais pas pourquoi il fait ça. Ils sont très efficaces pour protéger une personne. J'en ai récupéré un petit paquet il y a quelques temps, Angélique les garde. Il a suffi de remodeler un peu ses propriétés. Maintenant, il te préserve des pensées et des sentiments des autres. »
Kirsten considéra longuement le bracelet, en particulier le fil. Il ne payait pas de mine… tout comme la personne qui l'avait créé. Pourtant, Catherine respirait la puissance. Une force docile, tranquille, tapie derrière son regard adorablement mutin. Elle avait accompli des miracles tout au long de sa vie au sein du Culte. Apprivoiser l'enfant impossible qu'était Chris, fut peut-être le premier d'entre eux.
La jeune fille regrettait de ne pas l'avoir connue plus tôt, plus longtemps. Ce fil était une partie d'elle, sa part de Source… Kirsten aurait ainsi l'impression de l'avoir à ses côtés à toute heure de la journée, avec elle pour l'aider. Elle se sentait un peu idiote de songer ainsi, mais elle lui manquait tellement.
« Allez, enfile-le ! »
Elle s'exécuta, encore perdue dans ses pensés et souvenirs. Chris prit sa main dans les siennes, et en un geste rassurant, il lui massa doucement le dos de la main.
« Tu penses t'en sortir ? s'enquit-il inquiet.
- Je ne sais pas… ça va être une terrible épreuve que de voyager en rame jusque Paris, gémit-elle. »
Il haussa les sourcils, avant de comprendre le manège de son amie. Il soupira bruyamment.
« Je te souhaite d'y survivre, sans trop y laisser de plumes.
- Vous êtes trop bon mon ami. »
Ils gloussèrent. Kirsten se redressa.
« Bon, j'y vais ! Je ne veux pas rater le départ de 19h00. Et Salzbourg à cette heure-ci, c'est une horreur ! »
Chris acquiesça. Il la regarda s'éloigner dans le couloir sans même se retourner, ni lui adresser le moindre signe. C'était ainsi. Jamais d'adieux entre eux. Jamais. Afin de ne jamais laisser derrière eux l'impression que ce puisse être définitif. Ils haïssaient les adieux de toutes façons. Kirsten disparut au détour du corridor. Il l'entendit descendre les escaliers.
Ne pas la suivre. Ne pas la suivre.
Ne pas courir la rejoindre.
La laisser seule, quitter un lieu protecteur, le terrifiait plus qu'il ne le croyait. Comment ne pas réagir de la sorte ? Une divinité infernale issue d'un autre monde, qu'il avait eu le malheur de croiser un jour, se promenait en toute impunité sur un monde dont elle avait fait son terrain de jeu… et de chasse. Si l'envie lui prenait subitement de cesser ce petit jeu et qu'elle ordonnait l'éradication de toute résistance…
Son sang se glaça. Il avait déjà rehaussé le niveau, et eux, traînaient derrière. Il fut une époque où le Culte eut l'avantage sur lui. Mais elle était révolue, et Chris n'était pas encore né. La vérité était ainsi.
Ils perdaient la bataille.
Ils perdaient la guerre.
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YunHo regarda une énième fois le panneau d'affichage de la gare. Il grogna. L'attente lui était insupportablement interminable… avec le monde fou autour d'eux, il se croyait bien capable de hurler dans la seconde. Perdus dans la masse, ils attendaient devant les quais dont l'accès était limité par une baie vitrée qui se perdait au loin. Alignés tels de petits soldats de plomb, ils jetaient de fréquents coups d'œil au temps restant avant l'arrivée de la rame. Dix Minutes. YunHo soupira, frustré. Un rire étouffé lui parvint à ses côtés. Il ne prit pas la peine de tourner le regard vers l'origine de ce gloussement. Un autre rire lui répondit. YunHo leva les yeux au plafond. Ces deux-là…
Pratiquement pliés en deux, les deux cadets riaient sans parvenir à mettre fin à leur hilarité. Ils jetaient souvent des coups d'œil à la vitre qui leur renvoyait l'image du monde, de la faune qui les entourait. Et ils riaient de plus belle. ChangMin donna un léger coup de coude à son voisin, JaeJoong, puis désigna le reflet. Le jeune homme observa un instant la scène, cherchant la cause de ces effusions de rire. Puis il le vit. Bien que ce comportement était authentiquement puéril et sans intérêt, il ne put résister plus longtemps. Il fit brusquement volte-face et plaqua une main sur sa bouche, prenant soin de simuler une violente quinte de toux… étouffant comme il put son rire. ChangMin se pencha près de son épaule, les larmes aux yeux, la voix étranglée.
« Tu crois qu'on devrait lui passer un mouchoir ? chuchota-t-il. »
Incapable de répondre, JaeJoong hocha vivement la tête.
« Bande de gamins ! souffla YunHo. Un peu plus fort, on ne vous a pas encore remarqués !
- Rabat-joie, lança le plus jeune, vexé.
- JaeJoong… tu me déçois beaucoup, fit-il remarquer tristement.
- Si tu savais… »
YunHo secoua la tête, exaspéré.
« Y en a pas un pour rattraper l'autre. »
De nouveau maître de ses cordes vocales, JaeJoong allait protester quand la voix synthétique de la gare retentit sur le quai.
« La rame n°6545A en provenance de Vienne, à destination de Londres, arrivera au quai 23 à 19h25. Elle desservira les villes de Lyon, Reims, Paris, Lille… »
YunHo n'écouta plus l'énumération des gares et consulta de nouveau l'horloge… 19h20. Il devrait supporter leurs gamineries cinq minutes supplémentaires. Il avait de la chance, YooChun ne s'était mystérieusement pas joint à leurs enfantillages. La voix de ChangMin s'éleva.
« Non, mais laisse tomber… il est trop coincé en ce moment pour s'amuser un coup, lança-t-il innocemment. »
Encore quatre minutes à supporter…
« Ah ? »
JunSu tendit l'oreille, intéressé.
« En fait c'est tout simplement parce qu'il y a trop de monde pour lui. »
Le cadet sembla insister sur le superlatif. Trois minutes. Plus que trois minutes… que venait-il de dire ?! YunHo se retourna brusquement.
« He, oh, oh ! s'exclama-t-il. »
Était-il donc incapable de tenir sa langue ? YunHo le fusilla du regard mais cela ne sembla pas le perturber. ChangMin garda un sourire moqueur figé sur les lèvres.
*Insolent… tu ne perds rien pour attendre…*
« Tu veux qu'on fasse un tour dans le Hall ? On doit être en pleine heure de pointe. »
Ce fut avec une certaine satisfaction qu'il le vit perdre toutes ses couleurs et jeter de fréquents regards paniqués derrière lui.
« Tu… tu n'oserais pas… ? chuchota-t-il. »
YunHo eut un sourire mauvais.
« Je vais me gêner… »
Deux minutes. Le blond les observa tour à tour.
« C'est quoi le problème ?
- Rien, répondirent-ils en chœur tous les deux. »
La dernière minute s'écoula plus lentement que les précédentes. Le regard de YunHo s'attarda sur la barrière vitrée. La vue sur le monde auquel il tournait le dos, était imprenable. Un bourdonnement sourd allié à de longues séries de sifflements aigus, s'éleva peu à peu. Un souffle tiède, sec, soufré envahit aussitôt le quai, soulevant vêtements et cheveux, alors qu'un éclair métallique fusa derrière les baies vitrées. Presque aussitôt, l'engin s'arrêta, donnant l'étrange impression de ne pas avoir préalablement ralenti mais plutôt d'avoir stoppé sèchement.
« Mesdames, Messieurs, pour votre sécurité, veuillez patienter jusqu'à l'ouverture complète des portes. »
Un bruit de cliquetis métalliques courut le long de l'appareil, provoquant sur son passage l'ébranlement des portes puis leur ouverture. Les imposantes parois encerclées de métal coulissèrent vers le bas, tandis que la barrière bombée vitrée du quai glissait lentement vers le haut. Lorsque le passage fut dégagé, un brouhaha s'éleva et la foule se mit en mouvement.
« Allez, on y va… soupira YunHo. »
Ils s'empressèrent tous les cinq de rejoindre un des wagons, agrippant distraitement le coude de l'un ou de l'autre, une manche, le dos d'une veste, soucieux de rester groupés sans être happés par la foule impatiente et bruyante. Ils trouvèrent un dégagement séparant deux parties occupées par des sièges qui se faisaient face tout le long de la paroi bombée de la rame. Ils se répartirent aussitôt de chaque côté contre les vitres, laissant aux autres voyageurs le soin de combler l'espace central et s'accrocher aux deux barres verticales.
Deux minutes plus tard, les portes se refermèrent, et la rame démarra. De l'intérieur, le départ (ou l'arrêt) de l'engin semblait moins impressionnant qu'observé depuis le quai. Une simple secousse, une courte perte d'équilibre si rien ne soutenait la personne, et ce fut tout.
« Mesdames, Messieurs, nous rejoindrons la gare de Lyon dans vingt minutes. »
JunSu jeta un œil à la carte affichée sur le plafond. Le trajet de la ligne y était tracé. Strasbourg, Lyon, Reims… la ligne se parait des courbes les plus fantaisistes et de crochets tout au long de son chemin, tant il y avait de villes importantes à desservir. ChangMin se pencha vers lui.
« Vivement qu'on rentre… je te parle pas des têtes patibulaires qu'il y a autour, lui chuchota-t-il à l'oreille. »
Le blond acquiesça silencieusement, embrassant du regard la faune qui peuplait la rame.
« C'est à se demander s'il n'y a que des tarés qui empruntent cette ligne, répondit-il.
- C'est à se demander où sont passés les gens normaux, oui ! renchérit son voisin.
- Ils sont juste devant nous, grogna YooChun. La norme a changé.
- Pas faux. »
Il n'était plus aussi aisé de trouver des physionomies, des trais clairs et bien marqués. Le monde était devenu une bouillie sans odeur ni saveur, d'une teinte terne et uniforme. De la boue aurait été plus exotique à leurs yeux. Pourtant, ça et là, persistaient quelques traits typiques… l'arrête franche d'un nez, le subtil reflet coloré d'une chevelure, le noble tracé des sourcils, le teint d'une peau… Et parfois, certaines personnes rassemblaient tout cela en elles. Il y avait encore de l'espoir.
YooChun regardait par les vitres le gouffre obscur dans lequel fusait la rame. De temps à autre, un éclat lumineux traçait une empreinte sur sa rétine… l'extérieur leur était invisible. Seules les lampes disposées régulièrement sur les murs rappelaient aux voyageurs qu'ils étaient sous terre. Il voyait sur la surface vitrée l'intérieur se refléter. Il sourit en voyant JaeJoong, les bras croisés, adossé à la porte, les yeux fermés, la tête dodelinant légèrement. Parfois il ouvrait les yeux, le regard rivé sur le sol, ignorant volontairement ce qui l'entourait… puis il coupait de nouveau tout contact visuel avec l'extérieur. YunHo observait un à un les voyageurs, scrutant sans but précis, hormis celui de tuer le temps comme il le pouvait.
YooChun reprit sa position initiale, joignant ses mains derrière le dos, adoptant une attitude qui se voulait décontractée, insouciante. Exactement tout le contraire de ce qu'il était. Quelque chose dans l'air le mettait mal à l'aise. Le bourdonnement incessant de la rame flottant au-dessus de ses rails magnétiques, était le seul bruit perceptible dans tout le wagon. Personne ne parlait. Tous somnolaient, lisaient ou s'ennuyaient… mais pas un mot n'était échangé. Pas même au sein d'un couple de jeunes gens. L'ambiance était décidément bien trop pesante pour qu'il se sente à l'aise. C'était sans compter la désagréable odeur chaude, humide, organique qui planait dans le wagon…
Le bruit de fond diminua… puis disparut complètement. Une secousse indiqua que la rame s'était immobilisée entre les deux gares. De tels arrêts étaient fréquents. Lorsque le trafic s'avérait très dense et la distance de sécurité entre deux rames trop faible, la salle de contrôle stoppait les engins par mesure de sécurité. Personne ne broncha, habitué aux caprices du trafic et des techniciens. Cependant, une alarme siffla dans le crâne de YooChun qui abandonna son appui, sentant ses tempes se déchirer peu à peu sous la douleur aiguë. Il le sentait… cet arrêt n'avait rien de normal. Il jeta un regard nerveux autour de lui, attirant l'attention de JunSu.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
YooChun ne répondit pas, l'esprit tourné vers un brusquement changement d'odeur. Un parfum agréable se diffusait dans l'air… la douleur perça ses tempes.
« Vous trouvez pas que ça sent bon ? s'enquit ChangMin. Ça change ! »
JunSu eut un petit rire, appréciant lui aussi le répit olfactif qui leur était offert. Quelle était donc cette personne qui répandait une si douce odeur ? Fermant les yeux, il ne put s'empêcher d'inspirer profondément, s'imprégnant autant qu'il pouvait du parfum… quel changement ! Il ne vit pas les autres voyageurs s'agiter brusquement… au contraire de ses compagnons qui ne comprirent l'agitation que lorsqu'un cri retentit dans le wagon.
« Du gaz !! Du gaz !!
- Ne respirez pas !! »
Le blond ouvrit les yeux, brusquement ramené sur Terre… du gaz ? Autour de lui les gens remontaient leurs écharpes sur leur nez ou bien y plaquaient un gant, en une maigre protection. Les cinq jeunes hommes les imitèrent. La panique s'empara alors du wagon, mais personne ne chercha à se lever de son siège et de fuir la rame piégée. Un homme finit par se ruer vers une porte et frappa à coups de poings sur un boîtier, écrasé celui-ci dévoila un large bouton rouge qu'il enfonça de toutes ses forces. Il venait de donner l'alerte. Le bras replié sur son nez, YunHo cherchait une issue de secours… quand une voix aux intonations mielleuses sortit des haut-parleurs.
« Mesdames, Messieurs, bien le bonsoir… »
Les voyageurs se figèrent brusquement.
« Les rames sentent agréablement bon, n'est-ce pas ? »
Une attaque… une rame de la ligne Budapest Londres était la cible d'une attaque au gaz. JaeJoong songea aussitôt à un acte des Eradicateurs… bien que ces derniers ne s'attaquaient qu'aux membres du Culte et à leurs Affiliés, ils pouvaient très bien avoir décidé de changer de tactique.
« Elles devraient toujours sentir autre chose que la puanteur habituelle de l'être humain. Cet être humain qui se croit assez puissant pour oser se prendre pour Dieu. »
Les gens s'entreregardèrent nerveusement… il ne s'agissait tout de même pas… ?
« Oui, exactement… pour Dieu lui-même. Lui qui a laissé notre monde se façonner à son rythme, à sa manière, selon ses besoins, quelques ambitieux trouvent amusant de transformer d'autres planètes en un Enfer semblable à celui dans lequel vous vivez. »
JaeJoong et YunHo échangèrent un regard alarmé. Pire que les Eradicateurs, il s'agissait ni plus ni moins des Anti-Coloniaux, un parti politique se voulant écologiste, mais bien trop extrémiste pour être accepté.
« Et nous sommes certains que tous autant que vous êtes, dans cette rame, voyez la terraformation de notre belle planète rouge comme le salut de l'Humanité. »
Un vague murmure de protestation s'éleva…
« Une Humanité qui s'accroche depuis des siècles alors qu'elle est vouée à la destruction… à l'implosion puisqu'elle ne cesse de croître et ce exponentiellement. Malgré la régulation naturelle qu'elle subit, elle est toujours là, toujours aussi envahissante. »
YunHo se remit en quête d'un moyen de sortir de cet endroit… n'importe quoi ferait l'affaire pour briser une vitre, une porte…
« Pour parfaire ce petit cours de sociologie, nous allons procéder à une petite expérience grandeur nature. La concentration en agent toxique de ce gaz n'est pas aussi élevée que celle qui eut raison des techniciens à la base Bêta. Aussi il vous reste un peu de temps pour sortir de cette rame sans y laisser vos capacités mentales. »
Le jeune homme se souvint de la petite hache présente dans tous les wagons… où était-elle ?
« Vous avez donc à présent cinq minutes pour vous échapper. Et nous verrons les résultats finaux de cette Régulation que nous controns tous les jours.
- YooChun ! A côté de toi ! La hache ! »
YooChun fit un bond et se précipita sur la boîte contenant la précieuse hache. Mais il eut beau s'acharner sur la poignée, elle ne s'ouvrit pas. Depuis que son mauvais pressentiment s'était avéré bien fondé, YooChun se sentait incapable de réfléchir correctement. Il mit un certain temps avant de comprendre que tirer ne servait à rien. Il opta pour des coups de pieds. La méthode paya, la vitre céda rapidement et la hache se retrouva bien vite entre les mains de YunHo.
La lame s'enfonça dans la baie comme dans du beurre, le verre traité se déforma, mais il n'y eut aucune fissure. Un second coup entama le verre. Le but n'était pas de briser la porte à coups de hache mais de la fragiliser un maximum. Il finirait le travail à coups de pieds… ou en jetant l'imposant extincteur placé juste sous l'alarme. JaeJoong parut suivre le même raisonnement, il batailla un moment avant de pouvoir le décrocher de son support. Il se posta derrière YunHo, attendant le moment propice.
Peu à peu, ils abandonnèrent tous l'idée de se protéger le visage ou de respirer le moins possible. Le gaz n'était fulgurant qu'à forte concentration, or jusqu'à présent personne ne s'était effondré. S'ils avaient bien cinq minutes avant de commencer à réellement craindre pour leur vie, il était pour l'instant parfaitement inutile de rester en apnée.
A peine la hache fut-elle posée au sol, qu'elle fut enlevée par une autre personne qui s'empressa de l'utiliser contre une autre porte. Le verre explosa sous le poids de l'extincteur, créant un trou béant. YunHo l'agrandit et le sécurisa en enlevant les débris de verre encore accrochés au cadre. L'autre porte fut détruite, provoquant un déclic parmi les voyageurs tétanisés. Le mouvement de foule expulsa YunHo et JaeJoong contre les sièges qui se vidèrent presque instantanément de leurs occupants. Ils peinèrent à rejoindre les autres de l'autre côté de la sortie. Ils ne leur restaient plus qu'à attendre leur tour.
La situation semblait légèrement s'améliorer, les autres wagons se vidaient aussi. Si les voyageurs n'étaient pas encore dans le tunnel, ils avaient tout de même quitter leur siège et n'allaient pas tarder à sortir.
YooChun dut noter la discipline relative des voyageurs en cas d'attaques. Certes, il y avait des améliorations à apporter, quelques comportements à changer, mais personne ne fut piétiné par une masse aveugle et paniquée. Leur tour arriva enfin. YooChun fronça les sourcils en s'apercevant qu'il restait encore quelqu'un assis, une jeune fille lui semblait-il. Courbée, les poings crispés sur son manteau, elle ne paraissait pas prête de quitter sa place et fuir comme les autres. JunSu s'apprêtait à sortir mais vit que le jeune homme ne le suivait pas.
« YooChun, maintenant !
- Attends ! Personne ne s'est chargé d'elle… »
Il fut près d'elle en deux enjambées. Elle ne réagit qu'à peine lorsqu'il lui prit l'épaule et la secoua.
« Mademoiselle… »
Elle releva la tête. La pâleur impressionnante de son visage inquiéta YooChun. Les cinq minutes se seraient-elle écoulées si vite ? JunSu attrapa son bras et la leva de son siège. Elle vacilla violemment une fois sur pieds. Le gaz en question agissait sur les connexions neuronales en empêchant leur bon établissement, et entraînait bon nombre de problèmes. Vertiges, hallucinations, perte de conscience, étaient les premiers signes d'une intoxication. Puis cela s'étendait au système nerveux dans son ensemble. Se pouvait-il que cette jeune personne fût plus sensible à ses effets que les autres à faible dose ? Il faudrait que le sujet soit dans un état d'extrême faiblesse…
Sans attendre davantage, il passa son bras sur ses épaules et se dirigea vers la sortie. Ils coururent, suivant la forme sombre de YooChun qui leur ouvrait le chemin. Haletant, la jeune fille parvint néanmoins à suivre le rythme effréné de la course.
« Plus vite ! supplia YooChun. »
Quelque chose lui soufflait que ces… terroristes… ne se limiteraient pas à un simple exposé sur l'horripilante faculté des êtres humains à résister contre vents et marrées au Destin. Il fallait courir, s'éloigner le plus vite possible de ce guêpier. L'alarme avait cessé de sonner depuis longtemps… elle avait explosé dans son crâne. Il accéléra l'allure…
Un brouhaha s'élevait peu à peu… plus que quelques mètres… YooChun ralentit brusquement, voyant la foule amassée devant l'issue de secours guère assez grande pour permettre l'évacuation rapide de tant de monde. JunSu s'arrêta, laissant la jeune fille reprendre son souffle. YooChun se mit aussitôt à la recherche des trois autres, partis bien avant eux. S'approchant de la sortie, il remarqua que la foule était définitivement bloquée dans le tunnel.
« La rame est pleine de gaz ! Qui sait si ça ne va pas s'étendre à la toute la galerie ?! s'exclama-t-on. Pourquoi ne nous font-ils pas sortir de là ?! »
Cela suffit à faire éclater la panique dans la foule. YooChun en fut violemment expulsé. Pestant contre les pires défauts de l'espèce humaine, dont celui d'écraser toute personne susceptible de gêner sa fuite, il tenta d'éviter les coups de la cohue. On l'appela.
Il se retourna… YunHo s'avançait, souvent contraint de s'écarter du chemin de quelques personnes affolées d'être enfermées dans la galerie. YooChun aussi sentait la panique prendre le dessus… mais la perspective d'être intoxiqué par le gaz n'en était pas la cause.
« Il faut vite trouver une autre sortie, déclara-t-il sans préambule lorsqu'il fut à sa hauteur. »
YunHo fronça les sourcils, s'inquiétant des intonations angoissées et empressées de sa voix. Il acquiesça brièvement de la tête.
« On rejoint les autres !
- JunSu…
- On l'a trouvé, t'inquiète… »
Loin de la cohue, JaeJoong et ChangMin les attendaient sur les rails de la voie opposée. Non loin, JunSu soutenait toujours la jeune fille qui semblait avoir repris une partie de ses esprits.
« Il nous faut une sortie et vite, lança directement YunHo. »
Son regard tomba aussitôt sur JaeJoong.
« Tu nous la trouves ? »
JaeJoong parut sourire dans la semi obscurité du tunnel. Sans un mot, il s'approcha du mur courbe, sombre et rêche, et y posa une main. Deux secondes plus tard, il se détacha de la surface rugueuse et pointa du doigt le sens de la voie opposée.
« Il y a une porte de service pas loin. Mais je ne sais pas vraiment où elle mène, fit-il avec regret.
- On s'en fiche, coupa YooChun. Du moment qu'on se tire d'ici ! »
Le jeune homme n'attendit pas plus longtemps pour s'élancer vers l'issue indiquée, exhortant les autres à faire de même.
« Il y a un problème ? s'enquit JunSu.
- On dirait bien, oui… »
Ils s'empressèrent de le suivre. Leur course ne s'attarda pas, ils aperçurent rapidement une porte tout juste visible tant elle se fondait au mur et aux ombres. Aucune lampe ne l'indiquait. YooChun attrapa la poignée mais ne parvint pas à ouvrir la porte. Il jura… une sorte de compte à rebours inconscient s'était enclenché.
*J'ai un mauvais karma avec les portes ou c'est juste la journée des emm…*
« Elle est bloquée, grinça-t-il irrité.
- Plus pour longtemps. »
YunHo l'écarta de la porte, observa rapidement les environs, puis s'éloigna de quelques pas avant de prendre son élan et de se précipiter sur le panneau massif. Le choc sembla violent… le battant de métal et de béton s'ébranla. Le jeune homme recula de nouveau et recommença. La porte céda aussitôt dans un concert de bruits assourdissants. Le panneau percuta le mur, soulevant un nuage dense de poussières.
« C'est bon… déclara YunHo en toussant.
- C'est bien ce que je pensais… ta diplomatie est à la hauteur de ta façon d'enfoncer les portes, lâcha JunSu qui réassura sa prise sur la personne qu'il soutenait. Barbare. »
Errant toujours aux frontières de l'inconscience, la jeune fille pouffa, trop faiblement pour que les autres l'entendent. Ceux-ci empruntèrent l'issue de service donnant sur un long couloir aux murs vieillis, éclairé d'une chiche lumière. Les installations étaient à l'image de la ligne de rame Londres Budapest : parmi les plus anciennes d'Europe. Aussi ne fallait-il pas s'étonner de les voir ornées de tas poussiéreux et de toiles d'araignées.
YooChun cessa brusquement sa course, observant l'issue qu'ils avaient laissée derrière eux. Le compte à rebours touchait à sa fin et ils n'étaient toujours pas en sécurité. Le couloir menaçait de s'éterniser sur plusieurs dizaines de mètres sans réelle assurance d'y trouver un abri. Tentant le tout pour le tout, il tendit la main devant lui et se concentra. Des cinq, il semblait être celui qui avait le plus de difficultés à faire interagir la Source avec son environnement extérieur… du moins sur Schaunténa.
Trois secondes…
Il ne pourrait rien empêcher… juste faire en sorte d'être à l'abri quand cela surviendrait, et d'en sortir sauf. Cette fois il en aurait la possibilité.
Deux secondes…
« YooChun ! appela-t-on. »
La voix jura…
« Il nous harcèle pour presser le pas, et lui, il reste en arrière, grogna YunHo. »
*Va-t-en !!*
Une seconde…
La porte se referma violemment, les faisant tous sursauter, le bruit se répercuta dans le couloir. Mais il ne fut pas aussi assourdissant que le fut celui de l'explosion qui suivit et balaya tout ce qui se trouva sur le passage du souffle dans le tunnel.
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Enya - Cursum Perficio
Les installations tremblèrent jusque dans leurs fondations. Le couloir fut submergé sous une mer de poussières, de particules de plâtre tombant du plafond, de débris de béton. Les lampes clignotèrent furieusement. Un grondement sourd s'éleva, vrombissant, résonnant jusque dans leur être. Instinct de survie ou de protection ancré en eux comme pour le commun des mortels… les bras protégeant leur tête ou celle de la personne la plus proche… à genoux ou à terre, leur respiration erratique soulevant la poussière semant le sol.
Ils attendirent que la tempête qui faisait rage, s'apaise. Un vent chaud, furieux, rugissant, souffla au-dessus d'eux, les obligeant à se tasser sur eux-mêmes plus qu'ils ne l'étaient. Peu à peu le silence retomba dans le couloir à présent dévasté. L'un après l'autre, ils se redressèrent, titubant plus ou moins, secouant la tête afin d'en chasser cette surdité bourdonnante.
JaeJoong cligna des yeux avec insistance dans l'obscurité la plus complète, se sentant désagréablement aveugle et seul.
« Est-ce que… tout le monde est… plus ou moins entier ? s'enquit-il.
- Euh… oui, lui répondit ChangMin. On va dire ça… »
Le jeune homme le repéra quelques mètres plus loin devant lui.
« Plus ou moins comme tu dis, fit à son tour YunHo.
- C'est déjà ça. »
Il devait se trouver plus loin que ne l'était ChangMin.
« Je vais parler pour deux : c'est bon, un nez, une bouche, des bras, des jambes… »
JunSu était presque à portée de son bras. Il s'en souvenait, le blond se trouvait tout juste derrière lui avant l'explosion.
« Mais… on a dû y laisser nos tympans, lança JunSu, sonné. »
YunHo sourit dans le noir… le blond tenterait la pire des plaisanteries jusque dans les pires situations. Restait une dernière personne…
« YooChun ? »
Ne recevant aucune réponse, il fronça les sourcils.
« Oh ! Tu m'entends ? cria-t-il.
- C'était un sacré boum, fit mollement remarquer JunSu. Ses tympans ont dû se faire la malle à lui aussi.
- JunSu, ferme-la, soupira JaeJoong. Ça ne t'arrange pas d'avoir les sens à l'envers.
- Ohé !! Chunnie !! »
Un grognement de protestation lui répondit. Un vague marmonnement de mécontentement concernant le sobriquet employé parvint à YunHo.
« En un seul morceau ? »
YooChun mit quelques secondes avant de lui répondre.
« Les gars… je crois que c'est grave. »
Instinctivement les quatre autres se figèrent, sentant leur sang ne faire qu'un tour.
« Vous allez devoir me supporter plusieurs décennies supplémentaires. Je suis désolé. »
La tension se relâcha brusquement, ils soupirèrent de soulagement, eux qui avaient craint le pire l'espace d'un instant. ChangMin se laissa aller contre le mur le plus proche, retenant un ricanement nerveux, ses doigts crispés sur ses paupières closes. Ses yeux lui brûlaient horriblement.
« Crétin, grinça l'un d'eux. »
YooChun sourit pauvrement, ne sachant pas vraiment lequel des quatre avait parlé… tous ensemble peut-être. Il entendit les pas de la marche tellement typique de YunHo, avançant à tâtons dans le noir. Celui-ci buta soudain sur un obstacle.
« C'était mon pied, YunHo, informa platement YooChun.
- Oh, désolé. »
Il sentit plus qu'il ne vit la main de son ami, tendue dans une direction relativement proche de lui. Il l'attrapa avec reconnaissance et se mit rapidement sur pieds, non sans vaciller. Trop rapidement. Ciel que sa tête le faisait souffrir à présent qu'il était debout. ChangMin tentait d'ouvrir les yeux malgré la brûlure qui couvait sous ses paupières. La sensation d'être aveugle le prit à la gorge.
« On n'y voit rien, se plaignit-il.
- Quoi, ce n'est que maintenant que tu t'en rends compte ? railla JunSu. T'es pas doué, franchement ! »
JaeJoong leva les yeux au plafond…
« La ferme, grogna le plus jeune. Je vais pas te conter un roman pour te dire que je viens tout juste d'ouvrir les yeux ! »
Mais pourquoi lui répondait-il ? Il ne faisait qu'attiser encore plus… JaeJoong soupira, devinant sans la réplique qui suivrait.
« Ouvrir les yeux sur quoi ? Ta bêtise. »
Loin de se vexer, ChangMin s'apprêta à répliquer, mais JaeJoong, excédé par la tournure de l'échange, l'en empêcha.
« C'est pas bientôt fini vos conneries ?! Désormais si tu as quelque chose à dire, JunSu, ce sera dans ta barbe !
- J'en ai pas, répliqua le blond.
- Ta gueule !! crièrent en chœur les quatre autres jeunes hommes. »
JunSu se tassa brusquement sur lui-même, soudain conscient d'en avoir trop fait cette fois, et un peu navré d'être aussi pénible quand rien n'allait droit.
« Qu'est-ce que tu peux être saoulant, souffla YunHo.
- Ça va, c'est bon, j'ai compris. »
Le couloir s'illumina soudain d'une lumière trop crue pour leur rétine habituée à l'obscurité insondable des lieux. Chacun put alors faire un rapide constat des dégâts. Fort heureusement pour eux, ils n'étaient que couverts de poussière blanchâtre et de quelques égratignures… hormis YooChun dont les tempes et les joues avaient une étrange teinte sanguine.
« Ça va ? s'inquiéta YunHo.
- Mignon… mais étrange question à poser à quelqu'un qui s'est reçu le plafond sur le crâne.
- Très drôle. »
Une partie du plafond s'était effectivement effondré près de la porte réduite à un unique trou béant. YunHo ne put retenir un sifflement impressionné. Le cadavre de la porte gisait sur une des voies magnétiques, déformé, éventré, déchiré. Après s'être assuré que YooChun n'avait aucune blessure sérieuse à la tête, JaeJoong le rejoignit.
« Les laisser s'échapper sans trop de problèmes était trop beau pour être vrai, déclara sombrement YunHo. Exposé de sociologie, mon œil oui ! »
JaeJoong grimaça. Une question restait en suspens.
« Tu crois… que l'issue s'est débloquée avant que ça ne saute ? »
YunHo se figea, se souvenant du nombre bien trop important de voyageurs amassés devant la sortie de secours. Combien de temps s'était écoulé ? Leur fut-il suffisant ? YunHo recula, s'éloigna de l'entrée effondrée, refusant catégoriquement de connaître la réponse. Qui savait si le tunnel ne s'était pas transformé en cimetière ?
JaeJoong se pencha vers l'extérieur, sondant sans succès l'épaisse brume de poussière et de fumée. Les rails se perdaient sous un mur opaque et dans l'obscurité. Il n'y avait aucune flamme, ni de crépitement… uniquement l'odeur âcre de brûler, de la fumée et des explosifs artisanaux. Le silence qui planait dans la galerie dévastée, le prenait à la gorge… ou était-ce cette fumée qu'il respirait, s'infiltrant désormais dans le couloir de service.
Une quinte de toux le fit se retourner. La jeune fille dont s'était chargé JunSu, toussait, pliée sur elle-même, ses bras crispés contre ses côtes. Une toux sèche, rauque, qui semblait ne jamais pouvoir s'arrêter et la laisser reprendre son souffle. Puis elle cessa, aussi brusquement qu'elle vint. Profitant de cette accalmie, la jeune fille inspira profondément. Mais, l'air désormais pollué des vestiges de l'explosion, elle s'étrangla et la toux reprit de plus belle.
« Allez, on se bouge, ordonna YunHo. »
Sans un mot, ils reprirent leur avancée dans le couloir. JaeJoong observait du coin de l'œil la jeune fille qui tentait de suivre leur rythme, s'appuyant au mur, la respiration sifflante mais plus aisée. Son état second avant l'explosion s'était dissipé. Ils devraient désormais se surveiller et être prudents quant aux moyens peu conventionnels dont ils usaient. Il espérait qu'elle fût trop déboussolée pour avoir remarqué la façon dont il avait repéré l'issue, ou celle de YunHo lorsqu'il défonça la porte verrouillée, libérant ainsi le passage.
Il la vit passer une main tremblante sur son visage couvert de poussière en soupirant. Un scintillement argenté attira aussitôt son attention. Une chaîne mêlée à un fin fil blanc entourait son poignet. Le bijou n'avait en soi rien de bien particulier… hormis l'impression d'étrange familiarité qui s'en dégageait. Mais la chaîne disparut bien trop vite de son champ de vision.
Devant lui, YooChun avançait, se tenant de temps à autres la tête entre les mains, les épaules affaissées. Se rendait-il compte qu'il leur avait à tous éviter de finir brûlés ou ensevelis sous des tonnes de gravats ? JaeJoong fronça les sourcils. Le connaissant, il le devinait facilement pestant intérieurement contre le monde entier, contre lui-même et les difficultés qu'il ne cessait de rencontrer sur Schaunténa. Dans un geste rassurant, JaeJoong posa sa main sur son épaule et la serra doucement… sans quitter du regard JunSu et ChangMin, marchant silencieusement côte à côte, mais visiblement prêts à se sauter à la gorge au moindre faux-pas. Ils auraient une petite discussion tous les trois au sujet de leur horripilante manie… se 'disputer' dès que les choses ne tournaient plus rond. Or la situation était des plus critiques, et il parut même au jeune homme voir des éclairs fuser entre eux. Ces deux-là étaient impossibles, JaeJoong soupira, exaspéré.
*En même temps… si Min ne lui tendait pas la perche à chaque fois…*
Quelques instants plus tard, il entendit YunHo souffler un juron. Loin d'être annonciateur de mauvaise nouvelle, sa réaction était un bon signe. Ils arrivaient enfin à la sortie du couloir.
« Quelle idée de faire des passages aussi longs ! grogna YunHo. Si au moins ils les rentabilisaient ! »
La jeune fille leva le regard, voyant la sortie se rapprocher d'eux. Soulagée, elle bascula la tête vers l'arrière, ignorant les violentes protestations de sa nuque. Son esprit mit un moment avant de remarquer le point rouge lumineux d'un petit boîtier vissé près du plafond, clignotant irrégulièrement.
« Un détecteur de présence, songea-t-elle à haute voix. »
Sa voix s'éleva… sa toute première intervention les fit violemment sursauter. Ils se retournèrent.
« Pardon ? »
Elle pointa du doigt l'objet placé en haut du mur, non loin d'eux.
« C'est un détecteur de présence. S'ils sont intelligents, ils devront comprendre qu'il y a quelqu'un de vivant dans ce couloir, et ils viendront voir.
- Faut espérer qu'ils s'en sont aperçus… »
De violents claquement l'interrompirent, puis un horrible grincement acheva de déchirer leur ouïe. Un rectangle de lumière vive se dessina furtivement autour de la porte avant que celle-ci ne s'ouvre et ne libère le passage. Une silhouette se découpa dans la lumière. Les secours étaient présents.
« Ils sont intelligents, conclut JunSu.
- Tu parles, c'est juste de la chance, railla ChangMin.
- Vous êtes combien là-dedans ? s'enquit le secouriste, les mains en porte-voix.
- Six !!
- Pas plus, vous êtes sûrs ? insista-t-il.
- On vous l'aurait dit si on était plus que six, répliqua JunSu avec humeur. »
ChangMin écrasa consciencieusement le pied du jeune homme, l'intimant de se taire. Le pompier ne releva pas la pique, et ordonna de les faire évacuer rapidement du couloir dont l'air était devenu entre temps irrespirable… sans compter les fondations fragilisées par l'explosion.
Sans comprendre ce qui lui arrivait, la jeune fille se retrouva aussitôt entre les mains d'une infirmière qui l'assaillit de questions sur son état. Une poigne puissante la fit asseoir sur un banc, et on testa sans attendre ses réflexes. La nausée l'envahit brusquement alors qu'elle suivait des yeux un index se mouvant devant elle. Trop de monde, trop de détresse, trop de douleur… la panique… l'atmosphère enfiévrée. Une sensation vertigineuse de chaud-froid la prit à la tête et s'écoula lourdement tout le long de son corps. Tout ce qui l'entourait se noya alors lentement dans une obscurité bleutée, le cœur au bord des lèvres. Devant son regard devenu vitreux, l'infirmière tenta d'éveiller son attention par de vifs claquements de doigts… et paniqua lorsque son corps s'affaissa mollement sur elle, sans réaction. Affolée, elle appela la personne compétente la plus proche. Un médecin ordonna aussitôt de l'allonger sur le banc, tout en rassurant l'infirmière fraîchement formée qu'il ne s'agissait que d'un malaise, assez fréquent dans ces situations de catastrophes.
La jeune fille entendit à peine les explications de celui qui s'occupait désormais d'elle… loin, très loin de cette grande salle transformée en poste de secours. Elle sentit vaguement qu'on lui plaçait quelque chose sur le nez et la bouche… puis une douce sensation de fraîcheur à peine poivrée, qui l'incita à respirer profondément. Ses idées s'éclaircirent aussitôt, ses yeux papillonnèrent un instant. Elle inspira de nouveau, le bout de ses doigts picota. Un sourire étira le coin de sa bouche sous le masque. L'oxygène était mélangé à un produit aux effets parfaitement opposés à ceux de la morphine ou du chloroforme… il réveillait le patient et le gardait conscient le temps que le corps se remette en route de lui-même. Il n'était utilisé que dans des cas de malaises sans gravité, de vertiges ou d'étourdissements.
« Vous êtes de retour ? s'assura le médecin. »
La jeune fille acquiesça lentement du chef. Le médecin put enfin s'enquérir de son état physique.
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YooChun se sentit littéralement arraché du groupe puis installé sur un banc de fortune avant que des mains ne s'affairent sur sa tête. On posa un masque à oxygène sur son nez. Grognant, il fit un geste vers son visage pour l'ôter, mais une main autoritaire l'en empêcha. Il capitula… pour le moment. Un froid envahit soudain ses temps. Intense mais une sensation loin d'être désagréable. Il sentit toute la tension accumulée jusqu'alors, retomber puis se dissiper. Il avait à peine conscience de ce qui l'entourait.
« … des vertiges ? »
YooChun retira son masque, remettant les pieds sur Terre.
« Pardon ?
- Avez-vous des vertiges ?
- N-non… plus maintenant… »
Les vertiges avaient disparu une fois debout et qu'ils avaient repris leur marche. A part la douleur lancinante qui foudroyait son crâne, il n'y avait rien d'autre.
« Vous voyez bien ? Pas de flou, de points lumineux ou de tremblements de la vision ?
- Non… mais… si vous pouviez parler un petit peu moins fort… »
La déflagration les avait tous assourdis un moment. Ils avaient certes retrouvé l'ouïe, mais celle-ci s'en trouvait quelque peu déséquilibrée. YooChun entendait parfaitement une veine palpiter, vibrant contre ses tympans.
« Ça passera, assura l'infirmier qui baissa d'un ton. Autre chose ?
- Mal au crâne, marmonna YooChun. »
L'infirmier ne put s'empêcher de sourire. Il le quitta un instant avant de revenir et lui présenter un verre rempli d'un liquide à la couleur indéfinissable. YooChun contempla longuement le gobelet, puis fixa l'homme, puis le liquide, de nouveau l'homme. L'infirmier eut une expression signifiant clairement qu'effectivement le breuvage était loin d'être goûteux, mais que le centre de secours de fortune dressé en ces lieux n'avait rien d'autre. Résigné, YooChun avala d'un trait le liquide qui s'avéra épais, terreux, amer et sucré à la fois. Un antalgique comme seuls les humains savaient le faire. Il lutta un moment contre la nausée… puis se détendit. Que ne donnerait-il pas pour avoir une de leurs propres solutions calmantes qui envahissaient les placards de la cuisine ! D'ailleurs, une fois rentrés, il y avait fort à parier que tous sans exception se rueraient dessus.
*A ce propos…*
YooChun prit enfin conscience de ce qui l'entourait alors qu'il cherchait ses compagnons du regard. Le poste de secours improvisé était installé dans une immense salle circulaire couverte de carrelages et de briques jaunes, le sol comme les murs et les piliers. Ils devaient se trouver dans d'anciens sous-sols… un centre commercial souterrain abandonné ou un vieux terminal de transport en commun. L'ancêtre des rames magnétiques… comment le nommaient-ils ?
*M… mé… métro ? Ouhla, je deviens long à la détente…*
D'autres blessés, un très grand nombre, étaient pris en charge autour d'eux. Par où donc avaient-ils pu s'échapper ? YooChun s'aperçut qu'il avait parlé à haute voix quand l'infirmier lui répondit.
« Ils ont atteint une issue de secours plus à l'avant de la rame. L'explosion les a surprit mais sans gravité. Quelques plaies, des déboîtements… vos deux groupes ont eu une sacrée chance, commenta-t-il gravement. »
*Une chance de pendu, ouais…*
« Et de l'autre côté ? s'enquit YooChun. »
L'homme haussa les épaules, ignorant totalement ce qui avait pu se produire. Il posa un léger pansement sur sa tempe.
« Il semblerait que le système informatique ait été piraté de sorte que toutes les issues automatiques se sont bloquées. Il restait encore des accès manuels sur cette ligne. »
Il y avait peu de chances que tous ceux qui attendaient devant la sortie de secours avaient pu en réchapper. YooChun soupira lourdement. Encore un évènement qui ne manquerait pas de faire la Une des quotidiens et des médias la semaine durant.
Le jeune homme chercha du regard rapidement l'un des siens, et trouva YunHo et JaeJoong vingt mètres plus loin, face à face, plongés visiblement dans une longue conversation. De l'autre côté, on versait quelques gouttes de collyre dans les yeux de ChangMin qui s'empressa de les fermer et de les cacher de ses mains. Quant à JunSu… où pouvait-il bien être ?
Une main s'abattit lourdement sur son épaule, le faisant bondir de surprise.
« Ça va ton crâne, YooChun ?! »
Ce dernier manqua de s'effondrer de son siège, mais JunSu le rattrapa à temps. Il grimaça.
« Désolé… »
YooChun grommela quelques injures bien senties à l'encontre du blond.
« Mon crâne oui, mais mon cœur pas tellement, non, grinça-t-il.
- Ça va, j'ai dit que j'étais désolé ! »
YooChun eut un bref sourire puis fit un geste pour se lever. Mais deux mains le clouèrent sur son siège. L'infirmier refusait catégoriquement de le laisser se mettre debout, malgré l'insistance de YooChun tentant de le persuader qu'il pouvait très bien marcher sans problème. L'homme n'en démordit pas.
« Il faut l'avis du médecin responsable, clama-t-il fermement. »
YooChun soupira, échangeant un regard avec JunSu. Le blond roula des yeux et secoua la tête, mais un sourire en coin se dessina lentement sur ses lèvres. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait plus fait.
« Excusez-moi Monsieur, appela-t-il. »
L'infirmier se retourna, accrocha le regard sombre du blond et se figea. L'homme parut un instant dans les nuages avant de ciller.
« Vous pouvez vous lever maintenant, fit-il d'une voix atone. »
Le jeune homme ne put retenir un large sourire amusé qui lui fendit le visage.
« Merci ! claironna-t-il. »
Docilement, il s'exécuta, étouffant tant bien que mal une irrépressible envie d'éclater de rire. L'infirmier toujours sous l'emprise du regard du blond marmonna quelques mots incompréhensibles puis tourna les talons, et alla se perdre dans le camp de fortune.
« Ça va, tu n'as pas perdu la main, apprécia YooChun en riant franchement.
- Mouais… mais je n'ai pas vraiment compris ce qu'il a raconté. »
Le brun éclata de nouveau de rire, puis attrapa JunSu par le bras.
« Bon, allons récupérer ChangMin avant qu'il ne fonce dans quelque chose ou quelqu'un. »
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« Mademoiselle ? »
La jeune fille sursauta, se redressant sur son banc. Un secouriste se tenait debout devant elle, stylo et documents en main.
« Oui ?
- Puis-je avoir votre nom ? »
Face au regard méfiant de la jeune fille, le secouriste s'expliqua.
« Nous devons faire la liste des blessés.
- Ah… bon.
- Votre nom s'il vous plait ?
- Euh, oui… Kirsten… Hezhar. Avec un H au début et au milieu, et un R à la fin. »
L'homme esquissa un léger sourire aux indications autoritaires tout en griffonnant le nom de la jeune fille.
« Vous avez quelqu'un qui peut vous ramener chez vous ?
- Oui. Je… je dois l'appeler.
- Et qui est-ce ? »
Kirsten ne songea pas à s'offusquer de tant de curiosité. Le protocole le voulait ainsi… la prudence et la logique.
« Mon oncle, répondit-elle.
- Etes-vous majeure ?
- Pédagogiquement oui, administrativement non. »
Cette situation lui laissait toujours un goût amer quand elle l'exposait. Parce qu'elle était orpheline depuis l'âge de huit ans, et mise très tard sous tutelle après des années passées en orphelinat d'Etat, sa majorité 'administrative' s'en trouvait retardée. Aucun droit de vote, ni d'appartenance à un parti politique, pupille d'Etat, sous tutelle pour encore cinq années… par contre, elle 'bénéficiait' du régime normal pour tout ce qui concernait le travail, les études…
« Quel âge avez-vous ?
- Vingt-trois ans.
- Votre oncle est-il votre tuteur légal ?
- Oui.
- Très bien… je vous laisse le prévenir. N'oubliez pas de signaler votre départ. Surtout allez voir un spécialiste si vous vous sentez mal dans la semaine qui vient. Au revoir et portez-vous bien. »
L'homme s'en alla. Kirsten souffla, soulagée qu'il ne lui demanda pas ses papiers pour vérification. S'il apprenait qu'elle était sous tutelle provisoire depuis quinze ans (une situation illégale)… mais il n'y eut aucun problème. Elle l'avait senti très professionnel et à des lieues d'être tatillon et zélé comme pouvaient l'être certains. De plus, une grande gêne s'échappait constamment de lui, par vague… gêné de poser tant de questions.
La jeune fille fouilla dans la poche intérieure de son manteau puis en sortit un objet oblong, un 'global'. Pressant la surface, un écran en sortit. Rapidement, elle l'effleura et attendit. Le visage de son oncle apparut quelques instants plus tard.
« Kirsten ? Tu es en retard, que se passe-t-il ? Tu as vu ta tête d'abord ?
- Tu n'as pas écouté les infos ? s'étonna-t-elle. »
Son oncle faisait partie de ceux qui étaient toujours au courant de tout avant tout le monde.
« Quoi les infos ? C'est pas encore l'heure…
- La télé n'est pas allumée ? Ils ont dû faire un décrochage spécial.
- Attends… »
L'image s'agita, Kirsten aperçut furtivement quelques coins de son appartement.
« Kitty… ? Ne me dis pas que tu as pris cette ligne… ? »
La jeune fille eut un rictus.
« T'en connais d'autres qui pourraient relier Salzbourg et Paris en peu de temps ?
- Tu vas bien au moins ?!
- Oui, oui, ne panique pas, je ne suis pas blessée, juste dans le coton. J'ai besoin que tu viennes me prendre.
- Sans problème ! Tu es où exactement ? »
Elle haussa les épaules.
« Exactement je ne sais pas, mais… on est entre Lyon et Strasbourg… il y a une sorte de souterrain construit, assez vieux. »
Son oncle parut réfléchir.
« Je crois savoir… tout est carrelé dans une affreuse couleur jaune ?
- Oui, ça fait mal aux yeux en plus.
- C'est un ancien centre commercial alors. J'arrive dans une demi-heure ! Essaye de rassurer le Domaine entre temps. Ils doivent s'inquiéter s'ils ont vu les nouvelles.
- D'accord.
- A toute à l'heure ! »
L'image s'effaça, laissant la place à une « Communication interrompue » clignotant sur l'écran tactile. Kirsten soupira en refermant l'objet, puis posa son front sur ses mains. Elle s'en sortait plutôt bien compte tenu des circonstances. La panique générale qui saisit plus tôt l'ensemble de la rame, avait déstabilisé sa protection… laissant affluer sentiments, pensées et émotions de tous ceux qui l'entouraient, sans garde-fou, la faisant sombrer peu à peu. Puis il sembla que les barrières se remirent en place, lui permettant de renouer avec le monde extérieur, la sortant de ce flou indescriptible. Ce qu'elle ressentit alors s'apparenta à un doux silence intérieur. Bien avant que tout ne redevienne 'normal' pour elle, ce silence était déjà présent. Comme si un mur épais, capitonné la préservait de tout danger. Un mur qui lui était étranger, qui ne venait ni d'elle ni de son bracelet. Étrange et agréable.
La jeune fille effleura pensivement son bracelet… ses pensées se tournèrent instantanément vers son colocataire encore en Autriche. Elle devait l'appeler… mais l'endroit était très mal choisi. Un message suffirait pour le moment.
Réactivant l'appareil, Kirsten tapa quelques mots rassurants puis les envoya à son destinataire. « Je vais bien. » Oui, elle allait bien… hormis une immense fatigue qui l'envahissait à présent et engourdissait ses membres. Malheureusement, on lui avait retiré ce masque à oxygène.
Elle avait juste envie de dormir… dormir toute la semaine.
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Une sonnerie grave déchira le silence qui planait dans les lieux vides. Incessante, impatiente, insistante. L'alarme se répercuta sur les murs couverts de tapisseries aux teintes chaudes et aux motifs fantaisistes. Le mobilier, entièrement moderne, contrastait avec la décoration rustique des murs circulaires. Une immense baie vitrée occupait un pan de mur entier, offrant une vue imprenable et vertigineuse sur le Cœur du Quartier des Affaires de la capitale française plongée dans une mer de lumières artificielles. On avait peine à croire qu'il faisait nuit tant le paysage urbain était éclairé, ainsi que le ciel habituellement noir d'encre piqueté d'étoiles brillantes. La voûte céleste était d'un blanc laiteux impossible à percer.
Le poste de communication intégré au bureau sonna de longues minutes supplémentaires avant que la porte d'entrée ne s'ouvre enfin. Une jeune femme s'engouffra dans la pièce d'un pas rapide qui trahissait son irritation. Avec humeur, elle s'installa directement dans son fauteuil puis tendit vers le poste une main aux ongles parfaitement manucurés et y pressa un bouton. La sonnerie cessa brusquement.
« Qu'y a-t-il ? répondit-elle sèchement.
- Madame… quel… quelqu'un désire vous parler, balbutia la voix d'une employée.
- Qu'il attende. Je suis occupée. »
Ce qui n'était nullement le cas, mais la dame avait ses caprices.
« Il… il s'agit d'une personne très importante, Madame, insista courageusement la standardiste. »
La femme défit puis refit nonchalamment une pile de papiers. Les subordonnés pouvaient être facilement intimidables.
« Quel genre ?
- Très… haut placé… parmi les Généraux… Madame… »
Elle suspendit son geste, le bras figé au-dessus de son bureau aux teintes de chrome, fixant intensément l'appareil.
« Des Généraux ? répéta-t-elle.
- O-oui, Madame… »
La jeune femme réfléchit un court instant avant de se décider…
« Établissez la communication dans deux minutes, ordonna-t-elle.
- Bien Madame. »
L'employée s'empressa de la saluer et de s'exécuter. La femme ajusta pensivement une mèche sombre derrière une oreille. Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait plus eu de contact avec ces Généraux… que pouvait bien lui vouloir celui-là ? Loin de l'inquiéter ou de la déranger, cela lui plut… énormément, si elle osait se l'avouer.
Elle ne répondait jamais à leurs requêtes sans réclamer une compensation en retour. D'ailleurs, une chose avait su retenir son attention quelques jours plus tôt. Ce nouveau contact serait un moyen sûr de se l'approprier sans encombres. Les deux minutes d'attente exigées s'écoulèrent et prirent fin. Une nouvelle sonnerie signala un appel. Elle la laissa se répéter quelques secondes puis décrocha, peinant à étouffer son impatience grandissante.
« Mes hommages, Madame. »
La voix était grave, profonde, posée, indéniablement masculine. Une voix qu'elle ne connaissait pas… pas d'aussi dangereusement suave.
« J'ai cru comprendre que vos affaires accaparaient toutes vos journées. Aussi, ai-je songé que prendre contact avec vous en début de soirée ne devrait pas vous déranger. »
Elle ne crut pas un mot des paroles de l'homme… lui non plus par la même occasion.
« Cela fait quelques mois que nous n'avons plus d'affaires entre nous, ce que je trouve regrettable, poursuivit l'homme. Très regrettable, même. Votre contribution nous fut de nombreuses fois d'une grande aide. Il est si rare d'en trouver d'une telle qualité sur ces terres ces derniers temps. »
La femme songea à se sentir flatter, mais n'y parvint pas… bien trop occupée à comprendre qui pouvait bien être son interlocuteur.
« Bien entendu, une si précieuse collaboration ne saurait être gratuite. J'ai eu vent de vos ambitieuses requêtes, et je m'en n'étonne point. Lorsque l'on trouve la perle rare, il faut savoir y mettre le prix. »
Cet inconnu jouait avec ses nerfs et s'en délectait, accroissant son impatience à chacune de ses paroles. La femme pinça ses lèvres.
« Il est temps de remettre en marche nos affaires communes, déclara l'homme.
- Quelles raisons vous pousseraient à chercher un appui au sein même de Schaunténa ? s'enquit-elle, prenant ainsi la parole pour la première fois.
- Les mêmes raisons qui poussent un Souverain à trouver, s'entourer puis semer ses bras droits à travers les royaumes ennemis. »
La femme cessa brusquement de respirer. Un Souverain… ? Aucun Général n'oserait une telle comparaison s'il s'agissait de sa propre personne. Un blasphème parmi les Triades. Se pourrait-il… ? S'agissait-il donc de… ?
« Pour qui donc vous prenez-vous ? souffla-t-elle.
- Pour ce que je suis. »
Son cœur s'emballa, ses battements effrénés se perçurent jusque dans ses tempes. Combien de fois avait-elle servi ses intérêts – certes indirectement – tout en tirant le plus grand bénéfice ? Un frisson parcourut sa colonne vertébrale.
« Prouvez-le moi ! »
L'homme eut un rire amusé.
« Si cela ne venait pas de vous, je le prendrais pour une grave insulte à ma personne. Ma parole ne vous suffit-elle donc pas ?
- Je n'ai qu'une voix à l'autre bout du fil, répliqua-t-elle. Une voix que je ne connais pas.
- Alors je vous permets de choisir vous-même l'ultime preuve qui vous convaincrait. »
La jeune femme était loin d'être idiote. Comment aurait-elle pu se hisser aussi haut et créer l'empire qui était sien, si cela n'avait pas été le cas ? L'homme le savait… et s'il était réellement ce qu'il prétendait être, il savait déjà tout sur elle. La femme ne connaissait, pour une telle situation, qu'une seule preuve… bien loin d'être spectaculaire comme l'usage de la Source, mais déterminante.
« Donnez-moi les noms de tous les Généraux avec qui la compagnie a établi des contrats, ainsi que le nom des Triades auxquelles ils appartenaient… et bien entendu leur place dans la hiérarchie. »
Il n'existait sur les deux mondes réunis que trois catégories de personnes pouvant répondre à une telle demande. Elle, en premier… elle connaissait ses contrats sur le bout des doigts. Puis les Généraux des Triades ayant ratifié l'accord, et uniquement ceux-là. Finalement, la divinité qui les avait sous ses ordres. Les contrats étaient scellés magiquement, par la Source elle-même. Tout manquement au serment, volontaire ou non, était sévèrement puni par cette entité.
Un à un, l'homme énuméra les noms des Généraux, détaillant les informations comme seule une personne de son statut le ferait, indiquant de temps à autres si l'individu était toujours en vie ou remplacé. Il n'y avait plus aucun doute possible. La jeune femme fut forcée de l'admettre.
« C'est… un immense honneur, votre Excellence, capitula-t-elle.
- Je vous en prie, l'honneur est réciproque. Votre coopération contribua grandement à notre avancée sur Schaunténa. Je souhaite qu'il en soit ainsi pour les temps à venir. Malgré l'absence de contrats, j'ai cru comprendre que vous n'êtes point restée inactive. Bien que je doute que ce soit le but, vos actes m'aident beaucoup. Ne serai-ce que cette idée de la récente attaque de la rame.
- Qui vous dit qu'il s'agit de mon initiative ? s'enquit-elle soudain méfiante.
- Voyons, nous savons bien tous deux que la menace des Anticoloniaux vous est extrêmement lucrative. Votre empire gère la sécurité de la majorité des installations des bases de ce monde rouge. Ces demandes affolées fusant de toutes parts pour plus de sûreté vous rapportent chaque minute énormément, je me trompe ? »
La jeune femme pesta intérieurement. Divinité ou non, ils avaient de la chance que le Réseau de la société possédât la meilleure sécurité de la planète. Une protection horriblement coûteuse certes, mais un bijou inestimable de technologie. Elle se doutait bien que son Réseau subissait constamment les tentatives d'intrusion des Services de Surveillance et de Sûreté. Fort heureusement infructueuses, elle n'avait donc rien à craindre.
« Votre silence est éloquent. J'aimerais en venir aux raisons de cette prise de contact. »
*Ce n'était vraiment pas trop tôt !*
« Je souhaiterais votre contribution à un projet à long terme, poursuivit-il.
- Combien de temps ?
- Au minimum six mois. Ce qui ne vous empêchera pas de toucher une compensation régulière en retour. Il se pourrait même que ce projet vous conduise à ce que vous désirez le plus au monde, une fois notre affaire terminée. »
Ce qu'elle désirait le plus au monde… ? Savait-il réellement de quoi il était question ? Un contrat aussi long était rare et prometteur.
« En quoi consisterait-il ? »
L'homme sembla relever le conditionnel de la question.
« Vous ne pourrez refuser, croyez-moi. Vous passerez cet accord avec un de mes nouveaux chefs de Triades. Il s'agira de lui fournir tout ce qui lui sera nécessaire pour qu'il parvienne à ses fins… tisser un immense piège que vous ne serez pas prête d'oublier, ni ses victimes surtout. »
*Tant qu'il ne me vise pas moi…*
« Vous aurez tout le loisir d'en discuter lorsque vous le rencontrerez. En attendant je vous envoie un de nos meilleurs éléments qui intégrera ce projet. Vous pourrez le tester quand bon vous semblera. Considérez ceci comme… un présent. »
La jeune femme plissa les yeux, cherchant le piège qui couvait sous l'offre. En vain. Son interlocuteur se lança alors dans un long discours, expliquant les particularités, les capacités de l'individu. La femme sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres… la situation devait être particulière pour se voir mettre sous ses ordres un tel individu. Tous ceux qui le précédèrent plus tôt, faisaient à présent pâle figure face à lui.
« Il ne devrait plus tarder, conclut l'homme. Nous reprendrons contact prochainement. »
Il coupa la communication après l'avoir saluée… laissant la jeune femme pensive et troublée que la discussion se termine aussi abruptement. Elle finit par chasser ces pensées comme si elle chassait une mouche importune.
La jeune femme s'enfonça dans son siège, s'y adossant confortablement. Consciencieusement, elle croisa les jambes, le regard rivé sur l'imposante porte de son bureau, patientant avant l'arrivée de cette personne qu'on venait de lui recommander. L'attente fut brève, un des lourds battants s'ouvrit sans qu'aucune annonce se soit faite. La femme mit de côté le manque flagrant de politesse dont la personne faisait preuve. L'offre lui paraissait bien trop intéressante pour qu'elle abandonne à cause d'un simple manquement à l'éthique.
Le nouveau venu se trouvait être un jeune homme, si elle ne se trompait pas, vêtu de pied en cape de rouge sombre et de noir, arborant une coiffure fantaisiste pour la gente masculine. De fins cheveux raides d'un roux cuivré flamboyant encadraient un visage parfaitement androgyne, puis se terminaient en anglaises sur ses épaules, effleurant doucement le tissu de son vêtement. Il ne fit qu'un pas dans la pièce, juste assez pour s'éloigner de l'entrée qui se referma aussitôt. Il croisa ses mains gantées derrière lui. La jeune femme eut tout juste le temps de remarquer que sa main droite n'avait qu'une sorte de mitaine, tandis que sa sœur était entièrement couverte.
La jeune femme eut un sourire, trahissant la convoitise qui flottait dans son regard. Larsis recelait tant d'étranges trésors… tandis que Schaunténa se contentait de mettre au monde abominations sur aberrations. Le jeune homme affichait un éternel sourire en coin, donnant l'impression de constamment se moquer du monde. Il n'avait pas ce regard fuyant des autres qui avaient la chance d'entrer dans son bureau. Direct. Une attitude qui apparaîtrait clairement désinvolte à la femme si elle mettait de côté son appartenance à une des plus importantes castes de Larsis.
« De quelle Triade venez-vous ? s'enquit-elle sans préambule. »
Le sourire de l'androgyne s'étira.
« Incontestablement la plus efficace d'entre toutes, déclara-t-il. »
Serait-il comme ces Généraux imbus d'eux-mêmes, trop sûrs de leur puissance ? Ou était-il tout autre ?
« Celle de l'Ombre ? tenta-t-elle.
- Vous avez fait mouche. »
La jeune femme croisa les doigts sur ses genoux, posant ses bras sur les accoudoirs.
« Quelle place occupez-vous ?
- C'est une question bien indiscrète, répondit-il d'un ton badin.
- Votons pour la meilleure. »
Au sein d'une Triade, la place de leader était loin d'être la meilleure. Il inclina légèrement la tête.
« Que savez-vous du Tisserand ? »
Un bref instant, le jeune homme parut troublé, visiblement surpris qu'une telle question lui soit ainsi posée.
« En premier lieu… qu'il n'est plus une menace pour qui que ce soit depuis longtemps.
- Mais encore ?
- Qu'il a su assurer sa succession en usant d'une méthode peu conventionnelle.
- Croyez-vous être capable d'affronter ses successeurs, ou bien vous a-t-on surestimé ? »
L'androgyne eut un ricanement moqueur.
« L'ombre ne s'affronte jamais de face comme elle n'ira jamais de front au combat. L'ombre ne tue pas, elle piège… le reste est laissé à la discrétion de ses victimes. »
La jeune femme parut satisfaite de la réponse… autant exposer de suite ses plans. Elle voulait le tester sans attendre… elle savait déjà comment.
« Vous aurez tout le temps qu'il vous faudra pour accomplir cette tâche, mais j'apprécie quand les choses se font rapidement et efficacement.
- Quelle est-elle ? »
Elle perçut une infime excitation dans sa voix, ses pupilles sombres luisaient d'anticipation.
« Vous allez me ramener, ici même, l'un d'eux, déclara-t-elle. »
Quelques précisions plus tard, l'androgyne se courba légèrement, acceptant ainsi ce qui lui était demandé.
OooOooOoOooOooO
A suivre… dans quelques jours ^.^ si je survis à ma journée continue du jeudi à la fac, vissée sur un siège en amphi à gratter comme une possédée, vous aurez une mise à jour le vendredi en fin d'aprèm.
