Oiseaux de paradis

Première partie : La rêveuse

Chapitre 6 : Arborescentes pensées

Auteur : Rain

Disclaimer: SK ne m'appartient pas, je ne fais que faire danser les persos pour voir qui se prend la gamelle la plus mémorable.

Note:

Toujours pas de chapitre d'avance, mais beaucoup de brouillonnage et de travail dessus ! J'ai repris mes idées pour cette fic. Bon après c'est pas 100% élucidé mais c'est en bonne voie !


Yoh vit. Même dans ce cauchemar, Yoh vit. Yoh respire et Yoh va pouvoir la sauver, ma pauvre inconnue, et me sauver moi, et le monde entier...

Tamao laissa échapper un petit soupir et essuya sa main barbouillée de graphite sur son pantalon de travail avant de regarder avec un certain désespoir le ciel nocturne.

Impossible de se rendormir après ce qu'elle avait vu. Elle n'avait même pas essayé, à vrai dire, chassée de sa chambre par un maëlstrom d'émotions contradictoires. C'était tout comme la première vision, un grand choc qui la laissait vidée et agitée – sauf que cette fois, ce n'était pas tout désespoir, ou cela n'aurait pas dû l'être.

Yoh vit. Yoh vit. Je devrais être heureuse, je devrais être rassurée. Je devrais pleurer de joie et avertir Yohmei et Kino et retourner aux montagnes de Maître Mikihisa, parce que si Yoh vit tout ira bien. Je devrais être rassurée...

Elle ne l'était pas, loin de là. À chaque fois qu'elle tentait de se réjouir, elle revoyait le visage endormi de l'inconnue sur ses genoux, les corps de ses deux compagnons partant en fumée, et son coeur se serrait de nouveau.

Perdue et hagarde, elle avait erré un moment dans les couloirs de la demeure Asakura, avec l'impression folle d'être devenue la pareille de Keiko, fantôme titubant sans voir les vivants ni les morts. C'était une idée déplaisante, et elle avait fini par s'arrêter sur le patio, frissonnante sous son châle épais mais incapable de retourner à sa chambre. Elle avait son carnet avec elle, et ses crayons, alors elle s'était mise à dessiner pour extirper la folie de son corps, pour s'en vider par les doigts.

À cette heure, Conchi et Ponchi étaient la principale source de lumière. Ils se tenaient étrangement tranquilles pour le moment, peut-être captivés par les étoiles, ou par les visages qui naissaient sous le crayon de leur maîtresse. Oh, ils l'avaient questionnée, comme ils tentaient de le faire depuis le début des visions, mais ils semblaient s'habituer à cette nouvelle Tamao, qui ne leur disait plus tout ce qu'elle ressentait, qui se murait encore plus profondément dans le silence. Peut-être qu'ils s'inquiétaient pour l'avenir, eux aussi.

D'abord elle avait voulu dessiner Yoh. Cela faisait quelques mois qu'elle ne l'avait pas vu, et elle en souffrait. Elle n'aurait jamais osé se confier à lui au sujet de ses visions, évidemment, mais sa présence l'apaisait, la calmait, et elle n'avait jamais eu plus besoin de calme qu'en ce moment. Il était tellement… solaire, sans jamais vraiment s'en rendre compte. Lorsqu'il venait à Izumo, tous se mettaient à graviter autour de lui : Yohmei, Keiko, Mikihisa, les esprits, elle… Il avait toujours un mot gentil, une oreille attentive pour tout le monde. Il parlait à Keiko malgré ses absences, à Tamao malgré sa timidité, sans jamais s'énerver ou gronder il était patient, et doux, et bon. Évidemment, l'entraînement pour le tournoi prenait la plus grande partie de son temps, mais une fois que son corps criait grâce il était tout à eux. Pas tout à elle, non, elle ne le méritait pas, mais un peu à elle, et ça lui suffisait.

Le dessiner suffisait en général à apaiser Tamao dans ses moments de doute. C'était un peu comme de l'avoir auprès d'elle… Mais après les premiers croquis de cette nuit-là, Tamao se rendit compte que sous son crayon, ce n'était pas Yoh qui apparaissait. Il avait pourtant ses cheveux courts, il portait pourtant son collier et ses vêtements, mais quelque chose d'indéfinissable empêchait l'identification. Les yeux, peut-être. Les yeux…

Oui, c'était Hao qu'elle dessinait, Hao déguisé en Yoh comme un loup en agneau. Lui qu'elle n'avait fait que voir en rêve s'imposait à ses doigts. Pourtant, il n'était pas réellement présent, il n'avait aucun pouvoir sur elle… c'était bien elle-même qui essayait de dire quelque chose dans ce dessin, et elle n'en serait libérée que lorsqu'elle en viendrait à bout. Lorsqu'elle parvint à admettre ce qui se passait, tout devint un peu plus simple, et elle laissa son crayon lui dire ce qu'il voulait dire. Elle allongea les cheveux, ajouta les boucles d'oreilles, creusa le pli du sourire pour le rendre un peu plus ironique, un peu plus sec. Si le crayon avait quelque chose à dire, elle ne sut déchiffrer son message. Mais rien qu'à le voir, elle se sentait angoissée; alors elle tourna la page et décida de dessiner l'inconnue à la place. Elle ne savait toujours pas son nom, mais maintenant elle connaissait le poids de sa tête sur ses genoux, la tiédeur inquiétante de sa peau, le froissement délicat de sa robe, et cela n'avait fait que renforcer l'inquiétude de Tamao à son sujet. Comment cette princesse si fragile était-elle arrivée dans cette voiture, au milieu de ces gens prêts à s'entre-déchirer ? Mais non, ce n'était pas la bonne question, elle oubliait ce que sa propre conscience lui disait de l'autre monde. C'était elle qui avait tué celui qui venait les tuer, et selon Hao - et sa conscience n'avait pas semblé protester - ce n'était pas la première ou la seule fois que l'inconnue attaquait, non, tuait quelqu'un. C'était pourtant difficile à croire en regardant cette petite fille menue et abîmée dans un sommeil de glace… Comment en était-elle arrivée là ? À ce niveau de pouvoir, à ce niveau de violence ? Était-elle une louve, elle aussi ? Impossible de le croire. Mais Hao en était bien un, lui qui était le double de Yoh…

Son dessin, de doux et brillant, devint un peu plus froid, un peu moins charitable. Sans vraiment l'avoir décidé, elle cherchait la source de cette violence, de cette capacité à tuer et blesser. Les beaux cils blancs étaient tout aussi princiers qu'ils étaient froids, glacés; le front haut, aussi noble que hautain. Puis elle se redressa, et cilla, surprise. Plus de trace de la fille fragile recroquevillée dans ses bras; elle en avait fait une guerrière féroce, avec une tache presque sanglante sous la lèvre, et de la méchanceté sous les yeux. Cela ne ressemblait plus du tout au modèle c'était quelqu'un d'autre tout à fait. Même si l'inconnue était une meurtrière (c'était un attentat ! elle ne faisait que se défendre !), elle n'était pas… comme cette fille, cette force de destruction née sous son crayon. À moins que… ?

Avec un soupir, Tamao tourna de nouveau la page. Peut-être qu'on ne pouvait pas vraiment dessiner des inconnus, ou en tout cas pas honnêtement. Il y aurait forcément une trahison, forcément un mensonge dans chacun des coups de crayon.

Peut-être que c'était une vaine entreprise de tenter de figer en dessin ce qu'elle avait vu en rêve...

« Déjà levée ? »

Surprise, Tamao se retourna, et regarda Yohmei s'approcher d'elle. Le vieil homme s'approchait lentement, les yeux sur les étoiles mourantes. Il était déjà habillé; Tamao se demanda, l'espace d'un instant inquiet, s'il avait dormi. Est-ce que lui aussi craignait pour la vie de Yoh au point d'en perdre le sommeil ? Dans ce cas-là…

Les mots s'arrêtèrent juste derrière ses lèvres, prêts à s'envoler, à tout lui dire. J'ai eu une autre vision, Yoh ressuscite, je ne sais pas comment c'est possible mais Yoh ressuscite, ou peut-être qu'il n'est jamais mort, après tout c'est Yoh, il ne peut pas mourir, c'était un rêve seulement, un mensonge, j'ai tout inventé

Elle ne dit rien.

Sans montrer d'impatience aucune, le vieil homme vint s'assoir près d'elle sur le patio. Il ne prétendit pas jeter un coup d'œil à ses dessins. Elle n'aimait pas que les gens regardent, surtout sans permission il le savait, et elle appréciait le fait qu'il respecte ses limites sans les tester trop souvent ni se montrer impatient.

« Anna est en route, » souffla-t-il soudain. « Kino lui a raconté. »

Tamao, sans répondre, acquiesça silencieusement. À elle aussi, sans doute, elle aurait à raconter les rêves. À elle, oserait-elle avouer ce qu'elle venait de voir, la suite de la vision ? Lui dirait-elle qu'elle avait affolé tout le monde pour ce qui n'était peut-être rien ?

« Ah, mais je suis gâteux. Tu le sais déjà, puisque tu écoutes aux portes, non ? »

Le sang de Tamao se figea dans ses veines. Kino lui avait dit ? Non, non, il avait utilisé le présent, comme si ce n'avait pas été qu'un jeu de Conchi et Ponchi, comme si…

« Tu sais aussi, pour la parenté entre Yoh et son frère, » termina tranquillement le vieil homme, qui faisait mine de n'avoir rien remarqué. Tamao, pétrifiée, n'osa pas relever la tête. Une sueur froide lui sembla soudain imbiber ses vêtements. Elle aurait dû s'excuser immédiatement, mais sa mâchoire lui semblait verrouillée par un étau de fer. Il l'avait vue. Il l'avait vue ! Et s'il l'avait vue, Kino savait. Kino devait savoir. Et Anna, sans doute, et Yoh même peut-être, et…

Une main se posa sur son épaule.

« Cesse de te tracasser. C'est normal de vouloir comprendre. »

L'estomac encore plein de bile, Tamao parvint enfin à relever les yeux. De sous ses mèches roses, elle vit que Yohmei lui souriait gentiment, comme il souriait toujours. Il lui serrait l'épaule, pas fort, juste assez pour l'ancrer dans la réalité, et l'empêcher de céder à l'angoisse qui accélérait déjà sa respiration.

Impossible encore de répondre. Le vieil homme la relâcha. « J'ai l'habitude d'écouter mon environnement. Ça vient avec l'âge, tu verras. Avec vient la patience, et la capacité à comprendre les anxiétés des plus jeunes. Si tu ne veux pas en reparler, nous n'en reparlerons pas. »

La gorge encore bloquée, Tamao acquiesça faiblement. Le rythme de la voix de Yohmei lui faisait un effet très particulier et assez tranquillisant. S'en rendait-il compte ? Elle devrait le lui dire. C'était important de dire ce genre de choses.

« Il faut cependant que tu apprennes à mieux camoufler ta présence. Tu as les prédispositions pour, c'est certain, » continua-il doucement, avec une espèce de demi-sourire qui lui rappela celui de Yoh. « On ne t'entend pas, on te voit à peine quand tu ne l'as pas décidé. Mais un esprit attentif – et je ne prétends pas être vraiment attentif, d'ailleurs – peut encore percevoir ta présence. Et là où tu iras, cela est encore trop. »

Tamao fronça les sourcils. Là où elle irait… ? Elle voulut le questionner, mais elle n'en eut pas le temps.

« Tu vas vouloir accompagner Yoh lors du tournoi, non ? Pour le protéger ? »

Le regard de Yohmei était infiniment doux. Elle songea à Yoh qui était vivant, et l'inconnue qui était morte, à l'horreur de ses rêves et à la nécessité absolue de les empêcher. Elle n'avait jamais réfléchi à la question en ces termes, mais la réponse s'imposa à elle, incandescente d'évidence : « Oui. »

Le vieil homme sourit. « Je n'attendais pas d'autre réponse. Bien, commençons donc dès maintenant. Tu peux même dire à tes esprits de se joindre à l'exercice; ils en auraient bien besoin de quelques leçons de rattrapage…
- Je ne vois absolument pas de quoi tu parles, le vieux, » grogna Ponchi en sortant le nez de sous le patio. « On est des pros de l'infiltration discrète !
- Roh, t'es naze, t'aurais dû dire la pénétration discrète…
- Quoi qu'il en soit nous on ne suit pas de cours ! On n'est pas des gosses !
- Ouais, ce qu'il dit ! On est plus vieux que toi, le vieux ! »

Et, avec un geste obscène, les deux fantômes fuirent en ricanant dans les fondations de la maison. Tamao, avec un regain de panique, se tourna vers Yohmei pour s'excuser, mais il était simplement amusé. « Tant pis pour eux. Tente de leur faire la leçon, plus tard : ils le prendront mieux de ta part.
- Vous croyez ? » Elle, pas vraiment.

Il acquiesça cependant avec une confiance très affichée. C'était gentil, sinon crédible, alors elle décida d'y croire un peu aussi.

« Bon, » fit-il en tapant le plancher avec sa canne, « on peut y aller, si tu veux bien. Mets-toi en tailleur et ferme les yeux. »

Tamao s'exécuta. Maintenant qu'elle avait un peu le temps de réfléchir à ce qu'il avait dit – maintenant qu'elle était un peu calmée – elle ressentait une certaine… chaleur, à l'idée de ce nouvel entraînement. Elle avait l'habitude d'être passe-partout, à la limite de l'invisibilité, et c'était tout sauf agréable. Mais Yohmei proposait d'en faire un outil, un talent. Quelque chose de non seulement utile mais crucial pour sa survie et sa mission. C'était un point de vue assez… libérateur, si elle devait être honnête.

« Concentre-toi sur ton furyoku. Tu sens toute ta force qui roule autour de toi ? Tu sens la puissance des vagues ? »

Tamao tenta de visualiser son énergie. Des vagues ? Elle était loin de se voir comme un océan.

« Tu peux commencer par t'attacher à la mienne. Quand tu as les yeux fermés, tu peux encore me voir, n'est-ce pas ? »

Penchant la tête, Tamao se concentra encore. Oui, elle sentait la présence de Yohmei à côté d'elle, sans avoir besoin d'ouvrir les yeux. S'il avait soudain disparu, elle l'aurait su, elle en était certaine. Mais c'était encore si flou...

Progressivement, elle parvint à séparer le grand-père de son environnement. Ce n'était pas comme un océan, ou du moins ce n'est pas l'image qui lui vint en premier. C'était plus une flamme qui découpait une silhouette floue de Yohmei. Elle était plutôt stable, tranquille... oui, finalement, ça pouvait ressembler à de l'eau. Chez lui, en tout cas.

« C-c'est bon, je... je vous vois, » dit-elle doucement.

« Bien. Maintenant que tu sais quoi chercher, tourne ton regard vers l'intérieur. On va apprendre à calmer l'océan, et à le faire quasiment disparaître... »

Obéissante, la Shamane se détourna de la flamme liquide de Yohmei et tenta de se repérer dans l'espace flou des énergies. Il lui fallut un certain temps, parce que c'était flou, instable, fragile, mais elle finit par la voir. Se voir.

C'était tout petit, plus petit que l'empreinte de Yohmei. C'était moins une flamme ou un océan qu'une étincelle, réduite la plupart du temps et soudain ondoyante, grandie, inquiète.

« Qu'est-ce que... pourquoi ça fait ça ? »

De loin, de très loin, elle entendit Yohmei répondre : « Ton énergie est limitée, donc ton empreinte est plus basse. Les fluctuations sont liées à tes émotions, et c'est ce que je veux t'amener à contrôler. Ton bas niveau de furyoku est une bonne chose si tu veux être discrète, mais c'est ces fulgurances qui peuvent te trahir. Tu me suis ? »

Elle acquiesça vaguement. Liées à ses émotions ? Il fallait qu'elle taise ses émotions ? Si cela pouvait la protéger, si c'était la solution...

« L'idée n'est pas de ne pas avoir d'émotions. Il faut juste que tu contrôles ton énergie pour ne pas la laisser fluctuer en fonction de ce que tu ressens, » fit Yohmei comme s'il avait entendu ses pensées. Avalant sa salive, la jeune fille acquiesça.

« Je veux que tu comprennes ça bien, alors arrête-moi s'il le faut. Tu es prête ? Alors écoute-moi attentivement... »


« Ça va être bon, » sourit Ponchi. « Tu nous en réserves un ?
- Quelques-uns, » corrigea son compère, faisant sourire Tamao.

« Si vous êtes sages ! Et que vous arrêtez de faire des bêtises. »

Le chorus de ronchonneries lui fit sentir l'impossibilité de la chose, alors elle amenda : « Pendant une petite semaine ?
- Il va falloir que ce soit beaucoup de quelques-uns ! »

Décidant que c'était un bon compromis, Tamao acquiesça et enfourna le plateau dans le four. « J'espère que son voyage se sera bien passé… Le train est confortable, je crois, mais le trajet est vraiment long pour arriver jusqu'ici, et la météo indiquait de la pluie… »

Parler dans le vide – parler à ses esprits, plutôt qu'avec eux, parce qu'en soi ils se fichaient bien du voyage d'Anna – l'aidait à rester détendue. Pendant que ses biscuits chauffaient, Tamao prépara aussi du thé.

« Rappelez-moi d'en racheter bientôt, sinon on va être à court, » nota-t-elle pour elle-même. « Les réserves ont été sérieusement entamées, avec nos récents visiteurs…
- Si tu nous donnes d'autres senbei, on pourrait aller en piquer au magasin ! »

Tamao secoua la tête. « Merci, mais j'aime bien la vendeuse et je ne veux pas devoir aller la payer après…
- Tu n'as pas compris le principe de la pince, je crois.
- On pourrait te montrer ! Elle y verra que du feu !
- Et après elle sera licenciée parce que son stock disparaît. Merci les amis… Non, c'est gentil, mais… s'il-vous-plaît, ça m'embarrasse plus qu'autre chose.
- D'accord… »

Rouvrant le four, Tamao s'appliqua à poser le glacage sur ses senbei, puis les mit à griller. Cuisiner lui allait bien. C'était facile – et même quand ce ne l'était pas, c'était agréable. Elle savait comment transformer sa farine en gâteau, ses légumes en bouillon, les estomacs vides en soupirs satisfaits. Ça faisait du bien d'être douée dans un domaine. Peut-être qu'un jour elle pourrait cuisiner pour l'inconnue…

« Je suis rentrée, » fit une voix derrière elle, la tirant de sa rêverie juste au moment où elle éteignait le four.

Immédiatement, Tamao se sentit nerveuse; elle prit cependant le temps de sortir les biscuits avant de se retourner pour s'approcher de la porte. « B-bienvenue, Anna-sama ! Le voyage n'a p-pas été trop long ? »

La petite blonde, qui venait d'ôter ses chaussures, secoua la tête et vint s'assoir dans la cuisine, incitant Tamao à faire de même. « Pas plus que d'habitude, non. De toute façon, je ne pouvais pas ne pas venir. Tu as toujours des visions ? »

Tamao savait qu'Anna était du genre à aller droit au but, et pourtant cette sortie la déstabilisa un peu. Anna venait d'arriver… Mais c'était normal, quelque part. C'était son fiancé qui mourait dans la vision… Elle avait toute légitimité pour s'inquiéter, comme Tamao, plus que Tamao. Toussotant nerveusement, elle s'approcha de la table et acquiesça timidement.

Anna la regarda, imita son geste. Puis vint la phrase, inattendue, incandescente :

« Je ne me répèterai pas, Tamao, est-ce que tu fais ça pour attirer l'attention de Yoh ? »

Il fallut quelques secondes pour que Tamao comprenne ce que son aînée venait de dire. Le choc la fit pâlir, puis rougir, puis verdir. Elle suffoquait presque, non d'indignation, mais d'incompréhension, de douleur. Comment Anna pouvait-elle… ?

« Alors ? Oui ou non, Tamao, ce n'est pas compliqué. »

Le coeur au bord des lèvres, Tamao secoua la tête.

« Oui ou non ?
- N-non. Non, Anna-sama, je n'oserai pas, je… je dis la vérité… »

Anna acquiesça. « Parfait. Je te crois.
- Q-quoi ?
- Je te crois. Donc. Visions. Toujours la même ? »

Tamao, qui était encore debout près de la table, dut s'asseoir. ça faisait beaucoup. Elle ne voulait cependant pas que son aînée s'impatiente… « O-oui, enfin… enfin oui, c'est toujours la même histoire. C'est pendant le tournoi - je crois - et la voiture dans laquelle je suis… explose.

- Et Hao arrive et te dit que Yoh, ainsi que plein d'autres gens qu'on ne connaît pas, sont morts, mais pas la fille avec toi.

- C-c'est ça. Mais… mais ce n'est pas juste une fille. Elle est - elle est puissante, et… importante. Pour moi. Pour tout le monde. Et... pour Hao, aussi," souffla Tamao, sans bien savoir pourquoi elle disait ça. à cause de la seconde vision, sans doute? Celle qu'elle n'osait toujours pas partager.

« C'est comme si... enfin, je veux dire... il aurait pu la tuer, mais il ne l'a pas fait. Je crois que ça veut dire... quelque chose.
- Il ne lui veut pas de mal ? Parce qu'elle est avec lui, » tenta de comprendre Anna.

Tamao fronça les sourcils, tenta de se concentrer sur les images dans sa mémoire. « Non, non, pas du tout. J'en suis sûre, elle n'est pas... avec lui. Je pensais qu'il la tuerait. Je ne comprends pas qu'il ne le fasse pas... Mais elle n'est pas avec Yoh-sama non plus. Juste... de son propre côté. »

Ça devait bien être possible, ça, non ? Il y avait des dizaines de candidats dans le tournoi. Pourquoi pas autant de groupes ?

« Je vois, » fit Anna doucement. « Et le rêve revient souvent ?
- Presque d-dès que je ferme les yeux. Toujours – euh, oui – toujours la même vision cauchemardesque. J'ai toujours... ce sentiment que tout est fini. Qu'il a gagné, et c'est tout. »

Anna l'arrêta d'une main. « Ce n'est pas ce que je te demande. Est-ce que tu as pu dormir ? Normalement ? »

Haussement d'épaules. « Pas... sans rêver, non.
- Tu es fatiguée ? »

Pourquoi cela sonnait-il comme une accusation ?

« Oui... un peu.
- Bon. »

Anna se releva, et se rapprocha des senbei. Écartant Ponchi du plat de la main, elle s'empara d'un biscuit. « Je te crois. Prépare ton sac. On rentre à Tôkyô. »

Tôkyô ? On ? « On ? »

Anna se retourna, le visage figé en un masque de fer. « Oui. Je veux pouvoir garder un œil sur toi, et je pense que tu seras mieux là-bas. Nous prenons le train vers dix-neuf heures. »

Et, sans se démonter, la blonde sortit de la pièce, le plateau entre les mains.

Tamao vacilla. Elle avait l'impression de sortir d'un interrogatoire. Pourtant... pourtant elle ne pouvait pas s'empêcher d'être soulagée. Anna aussi la croyait, et voulait l'aider, et... Elle se trouvait presque à croire qu'elle parviendrait à sauver Yoh et son inconnue. Non, non, plus d'hésitations. Elle allait les sauver. Tous les deux.

Hao n'avait plus qu'à bien se tenir.