Mardi

Quand son réveil sonna pour lui intimer de se lever, Anita grogna de fatigue et malmena l'instrument de torture jusqu'à ce qu'il se taise. Certes, elle avait dormi, mais ce sommeil avait été entrecoupé par ses pensées qui ne voulaient pas la laisser en paix. Que faisait Drazic au lycée après les cours? Qu'y avait-il de si précieux dans son sac pour qu'il le planque sous une étagère d'une salle de classe? Était-ce dangereux? Avait-elle bien fait de se rendre complice de l'une de ses petites farces? Ou bien cela avait-il plus d'importance?

Elle finissait de prendre son petit déjeuner, le regard dans le vide quand la voix de sa mère la sortit de ses pensées.

- Tu as l'air bien songeuse ce matin, remarqua Hilary tout en se servant un verre de jus d'orange.

- Je ne suis pas bien réveillée, expliqua Anita.

Ce qui n'était qu'un demi mensonge puisqu'elle tombait en effet de sommeil. Elle sirota son café en espérant que sa mère laisse tomber le sujet.

- Bien, pour ce soir, je vous ai laissé du surgelé dans le congélateur.

- Ah moi je serais pas là, je dors chez des potes, annonça Ryan qui sortait de sa chambre.

- Comment ça tu ne seras pas là? se renfrogna sa mère. Tu aurais pu m'en parler avant!

- Ben je l'ai fait, se défendit-il, pas plus tard que dimanche soir, je t'ai dit que j'allais aider des potes à emménager et que je découcherais sûrement.

- Tu avais dit peut être, Ryan, il n'y avait rien de sûr.

- Mais tu avais dit oui, pas vrai Anita? demanda-t-il en prenant sa soeur à témoin.

- Oui c'est vrai maman.

- Et bien je ne dis pas le contraire, mais je ne pouvais pas deviner que mes horraires changeraient et que je travaillerai de nuit pour le restant de la semaine.

Hilary se tourna ensuite vers Anita.

- Il n'est pas question que tu restes seule à la maison.

- Oh maman je ne suis plus un bébé!

- Et pourtant tu viens encore me voir lorsqu'il y a du tonnerre!

- C'est pas vrai, bouda la jeune fille en donnant davantage de raisons à Hilary de penser que sa fille n'était pas suffisament mature.

- Je ne peux pas annuler, m'man, j'ai donné ma parole, assura Ryan d'une voix plaintive.

- Dans ce cas, je vais appeler mon chef pour essayer de changer l'heure de mes gardes.

- Maman, râla Anita, qu'est-ce que tu veux qu'il m'arrive franchement? S'il y a le moindre souci, j'ai le numéro de ta ligne direct, ainsi que celui des voisins et tous les numéros d'urgence.

- J'aurais l'esprit plus tranquille de te savoir avec quelqu'un. Peut-être pourrais-tu aller dormir chez Mélanie?

- Hun, hun, argua Anita en secouant la tête, son père rentre tout juste d'un voyage d'affaire, je ne vais tout de même pas aller les déranger.

- Oui, tu as raison ce n'est pas le bon moment, concéda Hilary. Je pourrais demander à madame Rollins de te surveiller.

- Maman, s'offusqua Anita en se levant de sa chaise.

Ryan ne put s'empêcher de pouffer de rire.

- M'man, elle a passé l'âge d'avoir une baby-sitter!

Hilary soupira d'un air vaincu lorsqu'elle réalisa sans doute l'absurdité de ses intentions.

- Bon très bien, tu peux rester ici! accepta finalement Hilary.

Le visage d'Anita s'illumina d'un large sourire pendant qu'elle se levait puis enfila son sac à dos en le faisant passer sur une épaule.

- Mais je t'interdis d'en profiter pour faire une fête ou inviter qui que ce soit.

- Pourquoi pas, au moins elle ne serait pas toute seule, fit remarquer Ryan, sarcastique, prenant lui aussi le chemin de la sortie.

- L'écoute pas maman, bien sûr que non, je ne transformerai pas la maison en salle de fête.

- Bon et tu enclencheras le système d'alarme et vérouilleras bien toutes les portes et fenêtres!

Ryan gloussait de rire en poussant gentimment sa soeur pour sortir de chez eux.

- Oui maman, je sais ce qu'il faut faire. Tu n'as pas de souci à te faire en plus je serais sûrement crevée, j'irai me coucher tôt.

- Alors, à demain je suppose, dit Hilary d'une voix contrite en regardant ses deux grands enfants quitter la maison.

...

Ryan fit une partie du chemin avec sa soeur mais dès l'instant où son regard croisa celui de Mai, il laissa Anita en plan pour rejoindre sa nouvelle conquête. Elle les laissa prendre un peu de distance, ne souhaitant pas copiner avec Mai mais dut se remettre rapidement en marche lorsqu'une bourrasque de vent frais la fit frissonner de la tête au pied. De lourds nuages gris, chargés d'eau se profilaient à l'horizon. D'ici une petite demie heure, la pluie allait certainement s'abattre sur la banlieue de Sydney. Elle serra ses bras contre elle tout en se lamentant sur sa malchance car elle avait constaté ce matin que sa brûlure n'était presque plus qu'un mauvais souvenir et avait tenu à porter un haut à manche courte. Bien sûr, il avait fallu que ce soit le jour où le temps tournait au vinaigre alors que les jours précédents les températures dépassaient les normales de saison.

Dès qu'elle fut seule sans personne pour interrompre ses pensées toutes les cinq secondes, son subconscient la maltraita de plus belle. Et ce qui la turlupinait davantage c'était que les faits et gestes de Drazic aient encore autant d'emprise sur elle. Elle essayait de se convaincre qu'elle s'inquiétait car c'était son rôle de veiller à sa bonne conduite si elle voulait éviter que tout lui retombe sur le dos. Bien sûr, elle avait dissimulé des faits importants mais elle ne pouvait pas non plus l'accuser sans preuve. Après tout, il se trouvait au lycée après les cours, tout comme Mélanie et elle. Cela ne voulait rien dire. Peut être qu'il ne cherchait même pas à cacher son sac mais à le laisser jusqu'au lendemain matin. Malheureusement. elle-même n'y croyait pas un seul instant. Quelque chose se tramait et elle détestait s'en être rendu complice. Elle allait se rendre folle à se faire autant de souci à cause de lui. Sans compter qu'elle ignorait toujours pourquoi il avait été convoqué dans le bureau du principal la veille alors que la police s'y trouvait. Bien que tout cela ne la concernait pas, le besoin d'en apprendre plus sur les éventuels problèmes que rencontraient Drazic virait à l'obsession.

À hauteur du lycée, Anita aperçut la voiture du père de sa meilleure amie s'arrêter sans se garer et Mélanie en descendre sous des rires moqueurs. Elle n'eut nul besoin de tourner le regard en direction des gloussements, elle reconnaissait le rire de Drazic. Lorsqu'elle entendit ce dernier traîter sa meilleure amie de petite fille à papa, Anita regretta d'accorder autant d'importance à cet énergumène. Ce qu'il pouvait être vil et immature. Et bien entendu, sa bande de copains ne manqua pas l'occasion pour rebondir sur les insultes de Drazic.

Mélanie fit semblant de ne pas leur prêter attention et salua son père, les lèvres étirées d'un large sourire pour le rassurer. Ce sourire devait être convaincant puisque Mr Black choisit d'ignorer ses craintes à l'encontre des trois jeunes délinquents et redémarra.

Anita ne pouvait pas laisser Mélanie à côté de ses idiots sans rien faire alors elle traversa rapidement la rue pour voler à son secours.

Mélanie qui allait justement traverser pour aller à sa rencontre, afficha une mine contrariée.

- Oh regardez y'à sa maman, se moqua Bazza.

Le coeur d'Anita manqua un battement à cette remarque tandis qu'elle adressa un regard triste à Mélanie pour s'assurer que les mots de Bazza ne l'avaient pas blessée.

- On peut y aller? dit celle-ci d'une voix sèche qui ne démontrait aucune tristesse mais une amertume bien présente.

Anita dévisagea froidement Bazza même si elle ne pouvait pas réellement lui reprocher cette plaisanterie puisqu'il ignorait sûrement tout du drame qui avait causé la mort de la mère de Mélanie.

- Est-ce que ça va? s'inquiéta Anita.

Les rires des trois imbéciles se firent plus prononcés. N'y tenant plus, Anita fit demi tour et se dirigea droit sur eux.

- Vous n'avez rien de mieux à faire que de rester planter-là comme des rapaces dans l'attente d'une proie ?

- Anita! l'apostropha fermement son amie en faisant elle aussi demi tour. Laisse-les!

- Anita? réfléchit l'un des copains de Drazic. Eh mais c'est la petite moucharde!

Elle ne l'avait encore jamais vu dans l'enceinte du lycée et elle doutait même qu'il y soit inscrit. Ses traits, malgré son allure encore juvénile, lui donnaient bien deux ou trois ans de plus qu'eux.

- On se connait? demanda la jeune fille d'un ton aussi agressif que celui dont elle se sentait victime.

- Non, mais ça peut vite changer, assura-t-il en repoussant une mèche de ses cheveux noirs qui lui cachait les yeux. Tu peux m'appeler Pete.

Anita n'aimait pas vraiment la façon qu'il avait de la regarder; de la déshabiller du regard aurait été plus juste. Il n'y avait rien de subtil ou de taquin, c'était voulu et indécent.

- En tous cas y'a pas tromperie sur la marchandise, t'avais raison Draz, elle est plutôt bien roulée.

Du coin de l'oeil, Drazic le regarda de travers, la mâchoire crispée. Lui non plus n'avait pas l'air d'apprécier l'insistance de Pete mais il donna parfaitement le change en gardant un sourire en coin, seule Anita sembla déceler son irritation.

- Par contre, faut vraiment avoir faim pour avoir envie d'elle, ricana Pete en designant Mélanie.

- Parce que tu t'es regardé? ne put s'empêcher de le provoquer Anita.

Pour toute réponse, Pete plissa les yeux et sortit sa langue pour se lécher la lèvre inférieure tout en la regardant de haut en bas.

- Allez viens, Mélanie! dit Anita, un air de dégoût plaqué sur le visage alors qu'elle prenait le bras de sa meilleure amie.

- Tu crois que ta copine est pas capable de se défendre toute seule? remarqua Drazic.

- Ouais, c'est trop mignon de lui venir en aide, rit à son tour Bazza, le troisième membre du groupe. Mais tu la prends vraiment pour une mauviette, ma parole.

- Parce que vous vous croyez intelligent de vous en prendre à plus faible que vous?

- Oh, je serais toi, Mélanie, je me sentirais vexé, lança Drazic.

Mélanie se tut et croisa les bras sur sa poitrine d'un air effectivement fâché.

- C'est qu'elle a du mordant, la petite Anita, remarqua celui qui n'avait pas lâché des yeux le corps de la jeune fille. Ça me plait!

Cette dernière déglutit difficilement, de plus en plus mal à l'aise mais garda son attitude revêche.

- Allez viens on s'en va, dit-elle une fois de plus à Mélanie.

- C'est quand même pas moi qui te fais fuir, hein? rigola Pete en faisant un pas presque menaçant dans sa direction.

- Je n'ai pas envie de perdre mon temps avec des imbéciles dans votre genre.

La température extérieure semblait avoir chuté d'au moins 10 degrés tant la lueur mauvaise qui traversa les yeux sombre de Pete donna la chair de poule à Anita.

- Je me demande si t'es aussi rebelle au lit.

La jolie blonde afficha une mine écoeurée, le poing serré pour se retenir de le gifler. À ses yeux bleus plissés de colère et sa bouche pincée, elle luttait également contre l'envie de lui balancer une remarque acerbe mais sentit qu'il était préférable de ne pas le défier. Sans un regard de plus, elle s'éloigna à la hâte et rejoignit Mélanie qui traversait déjà la rue sans l'attendre.

...

Drazic réprima l'envie de mettre son poing dans la figure de son copain. La façon qu'il avait eu de fixer Anita quand elle se tenait devant eux et celle dont il reluquait à présent ses fesses, lui fit monter la moutarde au nez. Heureusement qu'Anita avait fait preuve de bon sens en s'éclipsant, parce qu'il avait été à deux doigts de s'interposer. S'il y avait bien une chose qu'il ne supportait pas c'était qu'un homme use de sa supériorité sur une femme. Bien sûr, lui aussi aimait intimider Anita mais ce n'était rien en comparaison de ce dont Pete était capable si elle le provoquait. Il avait traîné suffisament longtemps avec lui pour savoir qu'il n'était pas du genre à plaisanter.

...

- Non mais tu as vu comment il m'a parlé? Pour qui il se prend ce type? s'exclama Anita, encore sous le choc.

N'obtenant aucune réponse de son amie, Anita ralentit le pas et posa une main sur le bras de celle-ci pour retenir son attention.

- Ca va?

Au lieu de suivre le rythme imposé par Anita, Mélanie la dépassa d'un pas vif.

- C'est à cause de la remarque de Bazza sur ta mère? Tu sais, il n'a sûrement pas la moindre idée de ce qui lui est arrivée...

- Ça n'a rien à voir avec ma mère! s'emporta Mélanie en s'arrêtant finalement à hauteur du préau.

- J'ai fait quelque chose de mal? s'interrogea Anita, incrédule.

- Oh non, tu as agis en parfaite petite sainte.

Choquée par ses paroles, Anita ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit.

- Tu n'as fait que prendre ma défense après qu'une bande d'imbéciles m'ait personnellement attaquée devant mon père et parlé à ma place sans même me laisser le temps de le faire, comme si j'en étais incapable.

- J'ai simplement voulu t'aider, Méli.

- Oui, parce que tu me vois comme une petite chose fragile.

- Mais enfin qu'est-ce que tu racontes! Je suis ton amie Mélanie, je n'allais pas les laisser t'insulter.

- Et bien tu aurais dû. Tu ne t'es pas demandé pourquoi je ne répliquais pas? Peut être parce que je savais que ça ne servait à rien d'engager le dialogue avec des crétins pareils.

- Mélanie... commença à s'excuser Anita avant d'être coupé.

- Tout ce que tu as gagné, c'est de te mettre dans le collimateur d'un détraqué sexuel.

- Peut être que toi tu es assez forte pour ignorer les remarques mais ce n'est pas mon cas, tu sais que lorsqu'on m'attaque je réponds. Je n'allais pas le laisser me marcher sur les pieds.

- Te laisser marcher sur les pieds, répéta amèrement Mélanie, parce que tu penses que c'est ce que je fais?

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, assura Anita, je parlais pour moi.

- Oh non, je sais très bien ce que tu penses Anita. Tu t'es interposée parce que tu pensais que Mélanie n'aurait pas le courage de les affronter, parce que Mélanie n'est qu'une petite fille toujours dans les jambes de son père. Et bien tu sais quoi, Mélanie elle en a marre de la condescendance des gens bien pensants.

Anita déglutit puis se pinça les lèvres, blessée par ses propos.

- Alors si c'est comme ça que tu me vois, on a plus rien à faire ensemble.

Mélanie asséna ces mots tranchants puis partit d'un pas colérique en direction de la cour principal.

Dire qu'Anita avait été prise au dépourvu était un euphémisme. L'éclat de colère de celle qu'elle considérait comme sa meilleure amie la cloua sur place. Elle avait du mal à comprendre d'où cet énervement était venu. Était-ce des sentiments que Mélanie avait refoulés depuis bien trop longtemps ou cette dernière avait-elle tout bonnement et simplement pété les plombs? Anita ne savait pas si elle devait se sentir offensée ou désolée. En y réfléchissant bien, elle n'avait rien fait de mal. Pourquoi devait-elle se sentir coupable d'avoir secouru sa meilleure amie? Et qu'avait-elle fait pour qu'on lui prête de si mauvaises intentions? D'abord il y avait Drazic avec qui elle avait toujours l'impression de nager à contre-courant et maintenant Mélanie! Si c'est le genre de réaction qu'elle recevait à chaque fois qu'elle s'inquiétait sincèrement pour quelqu'un alors elle jouerait les égoïstes à présent.

...

Lorsqu'Anita entra en salle de littérature, elle vit Mélanie s'installer à leur table habituelle mais comme ni l'une ni l'autre ne semblaient décidées à s'excuser, elle se dirigea vers la rangée du fond, proche de la fenêtre où son frère prenait place.

- Allez, du nerf, on rentre et on s'asseoit!! dit Mlle Brooks comme si elle récitait une rengaine.

- J'te manquais, petite soeur? se moqua Ryan. Pourquoi tu t'assois pas à côté de Mélanie?

- T'as qu'à lui demander!

- Ouhhh!

- Oh ça va, râla Anita en sortant ses affaires.

- Qu'est-ce qui s'est passé? demanda Ryan en reprenant son sérieux.

- J'en ai pas la moindre idée, soupira la jeune fille.

Ryan fronça les sourcils, étonné et lança un regard à Mélanie qui paraissait bien énervée par quelque chose, puis il haussa finalement les épaules, d'un air désintéressé.

Ronnie s'apprêtait à fermer la porte quand elle avisa deux retardataires.

- Dépêchez-vous un peu!

Drazic et Bazza furent les derniers à entrer en classe. Sans s'excuser de leur léger retard, ils prirent place. C'est alors qu'Anita réalisa avec hébétude que la place de prédilection de Drazic se situait juste derrière Ryan. Elle se fit violence pour ne pas changer de place.

Ronnie plongea le nez sur son exemplaire de Charles Dickens, "De grandes espérances" et commença à lire un passage à haute voix:

- 《 Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions constamment, et un squelette de vérité nous faisait voir que nous n'y arrivions jamais. 》

- Qui peut me dire à quoi je fais référence en vous citant ce passage?

- Que les gens devaient vachement s'emmerder à l'époque de Dickens.

- Oh mais c'est constructif, bravo Drazic, lança Mélanie d'un ton hargneux.

Anita ne pouvait le voir, cependant elle était certaine que cette moquerie avait valut à son amie un regard assassin de la part de Drazic malgré les singeries qu'elle l'entendait faire.

- Pourrais-tu développer Drazic? demanda Ronnie.

- Comme s'il en était capable, fit remarquer Mélanie.

- Oh, tu me cherches ou quoi? s'agaça Drazic.

- Ce n'est pas de ma faute si tu te ridiculise.

- Mélanie! la réprimanda vivement Anita.

- Quoi, tu veux encore me dicter ma conduite? Ou peut-être prendre la défense de Drazic vu que tu sembles incapable de t'empêcher d'aider ceux qui ne demandent rien?

- Mélanie enfin, qu'est-ce qui te prends! s'interposa Ronnie.

- J'aimerais bien le savoir aussi, marmonna Anita, exaspérée tandis que Ryan étouffait un fou rire.

- Oh mais rien, j'aimerais juste qu'on avance dans le programme au lieu d'accorder de l'intérêt à ce genre de remarque qui ne fait que nous retarder.

Ronnie soupira, visiblement étonnée et passablement irritée par le comportement de sa meilleure élève mais il était si opposé à celui auquel Mélanie l'avait habitué qu'elle préféra laisser passer pour cette fois.

Derrière elle, Anita entendit Drazic grogner d'énervement. Elle ne pouvait pas l'en blâmer, Mélanie avait le diable au corps. Sans doute voulait-elle finalement lui rendre la pareille pour les moqueries qu'il lui avait fait subir en l'insultant devant toute la classe mais connaissant Drazic, elle aurait dû deviner que ce n'était pas l'attitude à avoir. Elle allait s'attirer tout ce qu'elle cherchait à éviter: des ennuis. En pensant cela, Anita n'arriva pas à se sentir désolée pour elle. Qu'importe ce que Mélanie cherchait à se prouver, cela ne justifiait aucunement de s'en prendre à ses amis. Cette fois, Anita ne lui viendrait pas en aide. Elle était déçue et attristée de ses réactions.

...

Dès le premier tintement de la sonnerie, Drazic se leva de sa chaise, la faisant grincer bruyamment sur le sol carrelé et n'attendit pas les quelques directives à suivre de la part de Ronnie pour se précipiter vers la sortie.

Il traversa ensuite le couloir, descendit les quelques escaliers qui donnaient sur le bureau du principal et poursuivit son chemin jusqu'à son casier où, Mark, un élève d'une autre classe l'attendait.

- T'as ce que je t'ai demandé?

- Ouais, tiens, lui dit ce dernier en jetant des regards méfiants aux alentours avant de lui remettre une enveloppe.

Celle-ci était pleine de billets de 10 dollars que Drazic inspecta.

- J'ai pas pu t'avoir la somme complète, dit son copain mais ça te dépannera.

- Ça ira, confirma Drazic, je te demande pas comment tu les as eu?

- Non, vaut mieux pas, dit-il plein de sous-entendu.

Drazic enfoui rapidement l'enveloppe dans la poche de sa veste de sport à fermeture éclair tandis que les couloirs se remplissaient d'élèves.

- Je te demande pas de me les rendre demain mais tarde pas trop quand même! dit Mark.

- Non, t'inquiètes, merci vieux.

Ils se firent un check de la main avant que le copain de Drazic ne prenne le chemin de la sortie pour se rendre à son prochain cours.

De ses doigts, Drazic toucha la précieuse enveloppe. Ne voulant pas garder autant d'argent sur lui, il se hâta de la dissimuler sous une pile de livres et de classeurs à l'intérieur de son casier.

- Ta machine à laver est en panne, Drazic? demanda une voix féminine moqueuse.

Surpris, ce dernier retira vivement sa main de sous les livres et claqua la porte de son casier, comme pris en faute avant de se retourner pour découvrir Mélanie Black qui le défiait d'un regard moqueur, les bras croisés sur sa poitrine.

- Je te demande pardon? demanda-t-il d'un ton sec.

- Ça expliquerait pourquoi tu portes la même chemise sale qu'hier.

Derrière Mélanie, les élèves de leur classe qui se rendaient également aux casiers afin d'en sortir les affaires de leur prochain cours d'Histoire se figèrent pour écouter la conversation. Parmis eux, Drazic repéra Anita dont la mâchoire pendante aurait pu être comique s'il avait eu le coeur à rire.

- Mélanie le jour où je vais te tomber dessus, tu ne comprendras rien à ce qui t'arrive, la menaça-t-il d'un ton aussi calme qu'hostile.

Les élèves présents chuchotèrent entre eux du comportement de la petite chouchoute des profs tandis que d'autres s'amusèrent de cet échange.

- Des menaces, encore des menaces? Mais vas-y, passe aux actes, comme ça j'aurais une bonne raison de te faire renvoyer.

- Mélanie, ça va pas non! la rabroua Anita qui, décidemment, ne pouvait s'empêcher de se mêler de ce qui ne la regardait pas.

"Ce doit être maladif chez elle ce besoin d'aider les autres", pensa Drazic. Rien d'étonnant à ce que sa meilleure amie en ait eu assez. Il compatissait presque pour Mélanie... presque, parce qu'en cet instant il avait surtout envie de la noyer dans le trou des toilettes.

- Quoi, tu vas le laisser encore combien de temps te traîter comme un chien? s'emporta Mélanie. Tu dis que tu n'es pas du genre à te laisser marcher sur les pieds, mais visiblement, quand il s'agit de Drazic, tu n'as plus le même discours. Alors, lui, il aurait le droit de tout faire sous prétexte que tu te sens coupable de l'avoir humilié ou alors c'est parce qu'il t'a tapé dans l'oeil?

Sans doute était-ce l'effarement qui laissa Anita sans voix car elle ne trouva rien à répliquer.

- De quoi tu te mêles? gronda Drazic.

Il n'appréciait déjà pas beaucoup qu'elle le prenne en grippe devant tout le monde mais qu'elle s'immisce dans des histoires qui ne la concernaient pas le faisait bouillir.

- Anita est mon amie, et je n'aime pas la façon dont tu la traîte.

- Dont JE la traite? railla Drazic, ahuri. Regarde-toi déjà dans une glace, bouffonne.

- Tu vas trop loin, Mélanie, intervint Anita, la voix quelque peu éraillée par l'émotion.

Mélanie fit volte face vers Anita, la mine dure.

- Tu sais quel est ton problème?

Sans attendre qu'Anita puisse se défendre, elle répondit à sa propre question.

- Tu es bien trop gentille.

Une fois qu'elle eut asséné ces mots, elle partit en direction du couloir opposé, indifférente à la peine et la colère qu'elle avait causé.

Le sang battait aux tempes de Drazic, si Mélanie n'avait pas été une fille, il y aurait longtemps qu'elle se serait pris son poing dans la figure. Avec elle, il n'avait pas envie de jouer à qui ferait craquer l'autre en premier. Quand il répliquerait, ce serait vite et fort. Drazic tentait d'ignorer les rires de ses camarades pour ne pas commettre un meurtre collectif et fit mine de prendre le chemin de sa prochaine salle de classe quand une main posée délicatement sur son avant bras le stoppa. Anita ouvrit la bouche dans la ferme intention de dire quelque chose mais son regard à lui ne devait pas être des plus engageants puisque les mots moururent sur ses lèvres tandis que sa main glissait lentement de son bras. Elle se pinça les lèvres, un geste qu'il avait remarqué était coutumier chez elle lorsqu'une situation l'embarassait et qu'elle hésitait de la démarche à adopter. Il voyait à son attitude qu'elle avait envie de s'excuser au nom de Mélanie, et cela l'agaça prodigieusement, pourtant il n'avait rien contre elle sur le moment, c'était à son intello de copine qu'il en voulait.

Elle se racla la gorge et releva des yeux brillants vers lui, hésitant toujours sur la façon d'agir puis lui tourna finalement le dos pour prendre la direction opposée à leur prochain cours. Sa réaction, bien que légitime l'intrigua quelque peu et il se demanda un instant s'il n'y avait pas une once de vérité lorsque Mélanie accusait son amie de se comporter différement avec lui parce qu'elle n'était justement pas si indifférente. Il y songea sérieusement quelques secondes avant de se moquer de la direction de ses pensées. Si Anita se comportait autrement avec lui c'était uniquement parce qu'en parfaite petite sainte, elle était rongée de remords, voilà tout. Il ne lui avait jamais accordé son pardon malgré les excuses qu'elle lui avait présentée et n'avait de ce fait pas pu apaiser son sentiment de culpabilité. C'était sans doute pour cette raison qu'elle lui témoignait cette fausse bienveillance après les crasses qu'il lui avait faites. Cependant, elle semblait avoir compris qu'il était dans son intérêt de le laisser tranquille.

En marchant jusqu'à sa classe, l'altercation de ce matin-là lui revint en mémoire. À un moment ou un autre, il fallait qu'il en discute avec Anita, au risque qu'une énième prise de bec éclate entre eux, et le plus tôt serait le mieux.

...

Durant la pause de dix-heures, la pluie s'était abattue sur Hartley et les élèves durent s'abriter sous le préau ou à l'intérieur de l'établissement. Anita parcourut les alentours des yeux à la recherche de Mélanie avec qui elle avait décidé de mettre les choses au clair quand elle vit Drazic revenir du gymnase, son fameux sac de sport sur l'épaule, le même que celui qu'elle l'avait surpris en train de dissimuler la veille. Il se dirigeait vers les toilettes. Cela n'avait rien d'exceptionnel, pourtant, la jeune fille trouvait son comportement étrange. Pourquoi trimballait-il ce sac partout?

Elle essaya de ne plus prêter attention aux agissements louches de son camarade et repartit à la recherche de Mélanie. Elle fut interrompue par sa copine Michelle qui l'invita à se joindre à elle sans doute pour évoquer l'opération "faire renaître le journal du lycée de ses cendres".

Après quelques minutes, Anita tenta de prêter de l'intérêt aux cancans de Michelle qui, dès que la meilleure amie de cette dernière les avait rejoint, avait délaissé rapidement le sujet du journal pour lui parler de quelque chose de bien plus croustillant concernant un de leur camarade de classe mais Anita avait l'esprit ailleurs et jetait frénétiquement un coup d'oeil vers les toilettes. Quand enfin Drazic en sortit, il portait une tenue bien différente. Malgré le temps maussade et humide, il avait délaissé sa chemise à manches longues aux symboles tribaux pour un polo marron et beige à rayures à manches courtes et un bermuda de couleur kaki. De nouveau, il reprit le chemin du gymnase, son sac de sport toujours tenu par une lanière à son épaule. Sans doute que la remarque de Mélanie concernant sa chemise sale avait fait mouche puisqu'il avait décidé de se changer mais cela n'expliquait pas pourquoi il se coltinait ce sac à longueur de journée. Un sac qui, de toute évidence, contenait ses effets personnels.

Mais qu'est-ce qu'il traffiquait? En cet instant, elle aurait tout donné pour le suivre et découvrir ce qu'il cachait. Une pensée lui vint à l'esprit, mais elle eut à peine le temps de se la poser qu'elle la rejeta en bloc.

...

Installée sur un banc, sous le préau, Katerina feuilletait un magazine de mode quand Charlie s'assit près d'elle.

- Tiens, je t'ai pris ça? fit-il en lui tendant un petit paquet de chips aux oignons.

- C'est quoi?

- Ben, un paquet de chips?

- Mais elles sont dégoutantes celles-là, ronchonna Katerina.

- Bon tu veux que j'aille t'en chercher d'autres? lui proposa gentimment Charlie sans réelle envie d'y retourner.

Connaissant le caractère colérique de sa petite-amie, la seule chose qu'il souhaitait c'était d'éviter une crise.

- Non, ça ira très bien, dit Katerina non sans raler, puis faut que je te parle d'un truc.

- Ah oui, quoi? s'étonna Charlie, quelque peu inquiet par la soudaine douceur de sa voix.

- Bon, je sais que ça ne va pas te plaire, admit-elle sous le regard anxieux de son petit-ami, mais j'ai trouvé quelqu'un pour le loft.

- Pourquoi ça ne me plairait pas? demanda-t-il, interdit. C'est génial, tu sais qu'on ne peut plus faire face aux dépenses depuis le départ de Declan.

- Justement, garde bien cette pensée en tête, tu veux, avant de monter sur tes grands chevaux.

- Mais je ne vois pas où est le problème, s'obstina Charlie, ce n'est pas comme-ci tu nous avais trouvé quelqu'un comme Drazic.

Son rire disparut aussi vite qu'il était venu lorsqu'il remarqua le visage sérieux de Katerina.

- Non, ne me dis pas que c'est Drazic?!

Katerina ne put s'empêcher de sourire en voyant la réaction de Charlie.

- Non, dis-moi que tu ne songes pas sérieusement à inviter Drazic sous notre toit? s'écria le jeune homme dont la voix était montée crescendo tout en se relevant d'un bond.

- L'inviter, non, il paierait un loyer bien sûr, dit-elle en se levant à son tour.

Elle jouait sur les mots dans l'espoir de le dérider un peu.

- Non, non et non, c'est hors de question, Katerina. Mais enfin, tu as perdu la tête?

- Tu l'as dit toi-même, on a besoin d'un nouveau collocataire et on en a justement un qui se présente.

- C'est de Drazic dont tu parles, tu saisis? De Drazic!

- Oui et alors, il a de bons côtés je te signale. Si tu apprenais un peu à le connaître au lieu de le juger...

- Je n'ai aucune intention de faire ami avec un type comme lui, c'est au dessus de mes forces, Kat', tu oublies.

- Oui et bien il y a une chose que toi tu sembles avoir oublié, c'est que j'ai aussi mon mot à dire.

- Mais on l'a déjà dans nos pattes ici et au Sharkpool, qu'est-ce que tu veux de plus?

- Je te signale qu'il fait un excellent boulot jusque là et puisque nous l'avons engagé officiellemement la semaine dernière, d'ici quelques semaines il sera tout à fait en mesure de payer un loyer.

- D'ici quelques semaines, parce que tu penses sérieusement qu'on va pouvoir attendre autant de temps avant de remettre un chèque à notre proprio! Et qu'est-ce qui te dis qu'il honorera chaque mois son loyer, hein? Tu crois vraiment que c'est le genre de type à payer régulièrement?

- S'il le faut, je le retirerais de son salaire pour m'en assurer mais je suis certaine qu'il respectera son engagement.

Charlie émit un rire sans joie et fit retomber ses bras le long du corps d'un air désespéré.

- Très bien, tu ne veux pas de Drazic chez nous? Alors tu as une semaine pour trouver quelqu'un de décent et je te préviens, dit-elle en pointant un doigt menaçant sur lui, tu devras d'abord passer par moi!

Il fit à nouveau retomber ses bras d'un air affligé et s'ébouriffa les cheveux tandis qu'elle le laissa planter sous le préau.

...

Ce n'est qu'en salle de sciences qu'Anita revit Mélanie. Elle n'avait aucune idée d'où elle se trouvait ni de ce qu'elle avait fait durant la pause mais elle était bien décidée à lui parler. Pas uniquement pour crever l'abcès, surtout pour avoir des explications à son brusque changement de comportement.

- Je peux savoir ce qui t'arrive? l'interpella Anita, tout de go, sans lui donner le temps de s'asseoir à sa paillasse.

- Si tu n'apprécies pas la Mélanie que tu vois, c'est que tu ne m'as jamais apprécié.

- Non, la Mélanie que je connais n'est pas blessante, elle ne vexe pas les gens pour se redonner confiance.

- Tu me trouvais trop molle alors voilà la vraie Mélanie.

- Je n'ai jamais prétendu ça, se défendit Anita.

- Peu importe, je préfère être franche et blessante que de me laisser marcher sur les pieds. Maintenant si ça ne te plais pas, ce n'est pas mon problème.

- Écoutes Mel, essaya-t-elle de calmer son amie d'un ton plus doux, je sais que mon attitude de ce matin t'a blessée et j'en suis désolée mais ce n'était pas prémédité, je n'ai pas...

- Bien sûr que non, ça ne l'était pas, la coupa sèchement Mélanie, je le sais bien, et c'est ça le problème, tu ne t'en rends même pas compte! À tes yeux je suis quelqu'un sans défense, qui a besoin d'assistance.

- Tu es injuste, lui dit-elle de nouveau vexée. Jamais je n'ai pensé ça de toi.

- Ah non alors à quoi pensais-tu en volant à mon secours ce matin?

- À aider une amie et je ne savais pas que je me ferais fouetter en place publique pour ça, s'emporta Anita.

- Je vais te rendre un service, Anita et te délester de notre amitié, ainsi tu n'auras plus à m'aider, cracha Mélanie en posant lourdement son sac sur la table puis en s'asseyant.

Cette attitude était le signe que la discussion était finie mais de toute évidence, Anita ne l'entendait pas de cette oreille.

- Je ne sais pas ce qui te prends mais tu peux être sûre d'une chose Mélanie, quand tu auras repris tes esprits, je ne serais peut être plus là pour t'aider à recoller les morceaux!

Sur ces mots lancés d'un ton irrévocable, Anita gagna sa nouvelle place, deux rangées plus loin, face à l'estrade. Puisqu'Anita et Mélanie étaient les premières à être arrivées, la salle commençait tout juste à se remplir. Katerina avait un visage fermé et pour une raison qui échappait à Anita semblait très agacée. Elle devina qu'elle s'était disputée avec Charlie puisqu'elle refusa de s'asseoir à côté de son petit ami et l'invita à se joindre à elle.

...

Passablement énervé, Charlie descendait les marches de l'escalier quant il aperçut Anita devant son casier.

- Anita, l'appela-t-il.

- Hey Charlie, ça va avec Katerina? s'inquiéta-t-elle.

Elle avait eu envie de poser la question à Katerina durant toute l'heure de cours, hélas Bailey avait des yeux et des oreilles partout.

- Oh est en désaccord, dit-il simplement.

- Qu'est-ce qui se passe?

- Oh rien de grave, prétendit-il avant d'interroger Anita du regard. Mais dis-moi, à tout hasard, tu ne connaitrais pas une personne qui aimerait habiter en collocation? Je suis prêt à lui offrir le premier loyer.

- Non, désolée Charlie, dit-elle en secouant la tête.

Pour dire vrai, même si Anita connaissait quelqu'un elle ne l'aurait pas proposé car cela reduirait les chances de Drazic à néant. Elle devinait à présent la raison de la colère de Charlie mais elle estimait qu'il y avait plus important dans la vie que d'avoir à supporter un colocataire indésirable.

- Pas grave, dit-il alors que sa voix laissait entendre le contraire.

Anita afficha un air désolé et non feint car elle voyait combien la perspective de côtoyer Drazic en dehors du lycée et du Sharkpool le contrariait et regrettait sincèrement de lui faire ce coup là.

- Tu sais ce qu'elle a Mélanie?

Elle secoua vigoureusement la tête d'un air tout aussi perdu.

- J'ai voulu lui parler de notre réunion de ce midi avec Michelle et les autres, poursuivit Charlie, mais elle m'a carrément jeté.

- Je ne sais pas du tout, Charlie, et honnêtement je ne sais même pas si on peut encore compter sur elle.

- Il s'est passé quelque chose, vous vous êtes disputés?

- Drazic et ses copains l'ont charriée tout à l'heure et je me suis interposée, expliqua-t-elle. Je n'ai rien vu de mal à ça, mais elle l'a très mal pris et depuis m'en fait voir de toutes les couleurs.

- C'est bizarre, ça ne lui ressemble pas.

- À qui le dis-tu, mais j'en ai marre d'essayer d'être compréhensive, regarde où ça me mène!

Anita secoua la tête et passa à un autre sujet.

- Où est-ce qu'on se rejoint?

- Au fond la cour, près du terrain de basket à midi.

- Ça marche pour moi, approuva-t-elle en refermant son casier.

À cet instant, Drazic descendit les escaliers en glissant sur la rampe, bousculant ainsi Charlie qui manqua de tomber par terre, tête la première.

- Tu peux pas faire attention! l'engueula Anita avant de se tourner vers Charlie.

- Oh, Drazic, grogna ce dernier tout en remettant ses lunettes en place.

- Ça va? s'inquiéta son amie en se baissant à sa hauteur pour l'aider à se relever.

Gentimment, il refusa son aide.

- Ouais, t'en fais pas.

- J'y peux rien si t'étais sur mon passage, rit Drazic.

- J'ai pas des yeux derrière la tête, répliqua Charlie.

- Désolé, dit Drazic sur un ton moqueur.

- Oh allez viens, Charlie!

Anita le saisit par le bras pour le pousser gentimment vers la cour mais Drazic l'arrêta en encerlant ses doigts sur son poignet frêle.

- T'as une minute, faut que je te parle?!

- Me parler de quoi, on a rien à se dire, Drazic, fit-elle remarquer en se dégageant vivement de sa prise.

- C'est par rapport à ce matin et je ne crois pas que t'aies envie que j'en parle devant tout le monde.

La jeune fille fronça les sourcils, un air à la fois incrédule et inquiet inscrit sur son visage, puis se tourna vers Charlie.

- On se voit à midi, d'accord?

- Ouais, ça marche, bon courage, dit celui-ci d'un air navré avant de descendre les marches du petit escalier donnant sur la cour principale.

- Tu viens, dit Drazic.

Il l'invita à le suivre dans l'arrière cour où ils seraient plus tranquilles.

- Qu'est-ce qui se passe avec ta copine? T'as écrasé son cleps ou quoi?

- Tu veux me parler de Mélanie? s'étonna Anita, perplexe.

- Non mais va falloir qu'elle se calme si elle ne veut pas avoir d'ennuis.

- Bon, qu'est-ce que tu veux, Drazic? soupira la jeune fille.

Alors qu'elle s'attendait à ce qu'il l'agresse et lui fasse injustement des reproches pour une raison dont lui seul avait le secret, le jeune homme prit un air gêné et se mit à faire les cent pas.

- Alors? le pressa Anita, confuse.

Drazic soupira profondément, comme pour se donner du courage et fit volte face.

- Je suis désolé pour le comportement de mon pote, tout à l'heure.

Anita ouvrit la bouche mais resta muette tant elle ne s'attendait pas à ce qu'il lui présente des excuses et encore moins que celles-ci paraissent sincères. Elle avait bien senti qu'il n'appréciait pas les réactions de son copain Pete mais de là à l'avouer.

- Je pense que c'est plutôt à Mélanie que tu devrais présenter des excuses.

- Tu sais très bien de quoi je veux parler, rétorqua-t-il, agacé.

- Elle mérite aussi tes excuses. Vous lui avez fait beaucoup de peine.

- C'est pas de ma faute si ta copine n'a pas le sens de l'humour.

- C'était méchant.

- Elle s'en remettra et je te parle pas de ça, s'emporta Drazic en haussant subitement la voix et en s'approchant d'elle. Arrête de jouer les idiotes!

Anita plissa les yeux, l'affrontant du regard sans flancher.

- Tu as joué avec le feu en répondant à Pete. Tu l'as provoqué, gronda Drazic.

- Tu es venu t'excuser ou me faire des reproches?

- Les deux, dit-il en plongeant ses yeux verts, brillants d'accusation dans ceux bleus, vibrants de colère de la jeune fille.

- Et comment j'aurais pu savoir que tu traînais avec ce genre de personne, hein?

- Pete est un type règlo, mais faut pas lui chercher d'embrouille sinon il pète les plombs.

- Oh arrête, dit-elle en levant les yeux au ciel. Il n'y a pas que ça, ce mec n'est pas net et tu le sais très bien.

- Non crois-moi, il ne s'approchera pas de toi si tu le laisses tranquille. Il a eu suffisament d'emmerdes avec les flics comme ça.

- Rassures-toi, je n'avais pas l'intention de le revoir.

- Mais lui oui, assura Drazic, alors si tu le croises, tu l'ignores, tu ne lui parles pas, compris? Parce que si tu lui réponds ça va le rendre dingue.

- Tu t'inquiètes pour moi? remarqua Anita, incapable de contenir le sourire amusé qui étira ses lèvres.

Drazic haussa les épaules, l'air indifférent mais évita délibérement son regard un instant avant de le reporter sur elle afin d'être certain d'avoir toute son attention.

- Non mais j'ai pas envie que s'il se passe quoique ce soit ça me retombe dessus alors tu fais ce que je te dis et on en parle plus, d'accord!

À son tour, Anita haussa les épaules.

- D'accord? insista-t-il gravement.

- D'accord, Drazic, lâcha-t-elle excedée en levant les bras au ciel.

- Bien, dit-il la mâchoire crispée avant de retourner à l'intérieur de l'établissement.

...

Comme prévu, lors de la pause du déjeuner, Anita rejoignit Charlie, Michelle et d'autres de ses camarades sur la deuxième partie de la cour donnant sur l'extérieur de l'établissement et qui faisait office de terrain de basket. La pluie avait cessé de tomber et avait quelque peu adouci la température. Le soleil pointait également à l'horizon, redonnant le sourire à Anita qui commençait à greloter dans son simple tee-shirt.

Au premier abord, placée au dessus d'eux, elle ne vit que les têtes de ceux qu'elle s'attendait à voir mais quand elle descendit les marches menant au terrain de basket, elle remarqua que Mélanie était assise sur le banc. Du fait de sa petite taille et du muret en pierre qui la dissimulait, cette dernière passait inaperçue.

Dire qu'elle fut étonnée de voir que Mélanie s'était finalement jointe au groupe aurait été un bien bel euphémisme. Elle fronça les sourcils d'inquiétude en se demandant ce que son "ex meilleure amie" avait en tête.

- Tu es là? lui demanda-t-elle.

- Pourquoi je n'en ai pas le droit? répliqua Mélanie au quart de tour.

- J'aurais mieux fait de me taire, grommela Anita entre ses dents alors qu'elle apercevait le regard compatissant de Charlie.

Amicalement, il lui proposa la place libre sur le banc à côté de lui.

- Si je suis venu, renchérit Mélanie, c'est pour vous dire que je ne ferai pas partie de cette opération coup de poing.

Cette décision fut immédiatement suivi des "quoi" et des "tu ne peux pas nous faire ça" des élèves présents.

N'ayant nullement envie de se faire rabrouer à nouveau, Anita se garda de tout commentaire.

- Mais enfin Mélanie, tu avais donné ton accord, non? lui rappela Michelle.

- Je n'ai jamais été d'accord avec votre projet.

- Oui mais on ne récupérera jamais le journal si on attend le bon vouloir de Bailey.

- Vraiment Charlie? Tu pense que ce genre d'entreprise est intelligente? Ça m'étonne de toi.

Charlie grimaça, réfléchissant à ses paroles.

- Tu es déléguée de classe, tu ne peux pas nous laisser tomber, dit Michelle.

- Je ne vais pas faire quelque chose uniquement parce que vous me dites de le faire. Si vous voulez vraiment que je vous aide, prenez mon avis en considération.

- D'accord mais alors qu'est-ce que tu proposes? s'intéressa Charlie, curieux.

- De laisser Bailey digérer le fiasco de la dernière fois avant de lui tomber dessus à bras raccourci.

- Mélanie n'a pas complètement tord, admit Charlie en prenant ses camarades à partie. Sans compter que si on fait du forcing, cette histoire risque d'alerter la presse et non seulement notre lycée serait la risée de tous mais qui sait ce qu'il adviendrait de Bailey.

Anita qui jusque là n'avait pas pris part à la conversation fut forcée de reconnaître qu'il avait raison.

- Il risquerait un renvoi, renchérit Anita, et je ne le porte peut être pas beaucoup dans mon coeur mais je ne veux pas me rendre complice de ça.

- Enfin vous comprenez! lâcha Mélanie.

- Je suis d'accord avec vous mais alors Bailey ne cèdera jamais, remarqua Michelle. À mon avis s'il a mis le journal en pause c'est pour gagner du temps et espérer qu'on finisse par passer à autre chose.

- Et pourquoi pas un compromis, suggéra Anita.

Intéressés, ses camarades attendirent la suite, pendus à ses lèvres.

- Eh bien, au lieu de partir à l'assaut tout de suite et donner l'impression d'un coup monté contre Bailey, on pourrait exposer la situation à tous les élèves et lancer une sorte de pétition

- Ça servirait à rien, les seuls qui s'impliquent vraiment pour le journal sont ici, objecta Michelle.

- Je ne parle pas seulement des élèves de notre classe mais de tous ceux du lycée. Après tout, le journal ne concerne pas que les Terminales.

- Qu'est-ce qu'une pétition changerait?

- Et bien en réunissant les signatures des élèves de Hartley et en les montrant à Bailey ça lui prouvera qu'on prend les choses au sérieux et qu'il doit nous écouter.

- Ça revient au même que de débarquer dans son bureau les poings devant, assura Mélanie.

- Non parce que dans ce cas là, il n'y aurait que toi, moi et Charlie, les seuls qui avons contribué à la parution du journal.

Anita se tourna vers ses autres camarades.

- Je ne cherche pas à vous évincer, cette opération reste une bonne idée mais Mélanie a raison, nous ne pouvons pas y aller tous ensemble, Bailey va prendre ça comme une attaque personnelle.

- Alors il n'y aurait que vous trois et les signatures c'est bien ça? demanda Michelle.

Anita acquiesça d'un hochement de tête.

- C'est pas bête, reconnut une autre élève.

- Oui et puis les signatures prouveront qu'on est pas les seuls à agir, mais ce sera moins explicite que de brandir des pancartes et lui lancer un ultimatum, ajouta Anita.

- Je marche, approuva Michelle.

- Moi aussi, firent les autres en choeur, exceptée Mélanie.

- Le truc c'est ce qu'il va falloir être discret, si Bailey a connaissance de cette pétition... réalisa Anita.

- Je m'occupe des signatures, les rassura Michelle.

- Reste plus qu'à espérer qu'on ne soit pas les seuls concernés par l'avenir du journal, remarqua Mélanie d'un air grognon. S'il n'y a pas une majorité de signatures, vous ferez sans moi.

Son ton était sans appel. Elle mit fin à la conversation en prenant congé du groupe.

- Qu'est-ce qui lui prends? demanda Michelle.

Pour la énième fois, Anita haussa les épaules quand on lui posa cette question. Comme si elle savait ce qui se tramait dans la tête de son amie! Ou plutôt, ex meilleure amie, elle ne savait plus trop comment la considérer et cela lui faisait un réel pincement au coeur. Elle avait l'impression d'avoir donné sa confiance à quelqu'un qu'elle ne connaissait pas du tout.

...

La suite du cours de Biologie se poursuivit après le déjeuner. Fatigués et lassés les élèves trainèrent les pieds pour entrer dans la classe.

- Tout le monde à sa place et en vitesse! intima Les Bailey dès qu'il fut entré dans sa salle de classe. J'ai à vous parler!

À son attitude, Anita devina qu'il allait délaisser quelques minutes son habit de professeur pour revêtir celui de principal.

- C'est une affaire assez sérieuse alors je vous demanderai de ne pas m'interrompre et de m'écouter attentivement!

Comme à l'accoutumée, Drazic et Bazza furent les dernier à arriver. Bailey les pressa de s'asseoir à leur place habituelle avant de fermer définitivement la porte derrière eux.

- Bien, ce que j'ai à vous dire n'est pas sujet à plaisanterie, ce matin, l'équipe de nettoyage a découvert un sac de couchage dans l'une des salles de classe et un de nos distributeurs automatiques a semblerait-il été vandalisé et plusieurs chose dans le réfrigérateur ont été dérobées.

Cette nouvelle en fit rigoler certains comme Katerina qui dû se cacher la bouche de sa main pour taire ses gloussements et les cancres du fond de la classe comme Drazic, Bazza et Chris qui y allèrent de leur petit commentaire.

- Ceci n'a rien de drôle! Je soupçonne fortement l'un d'entre vous d'être entré par effraction au lycée et d'y avoir passé la nuit.

- Hey mais attendez pourquoi ce devrait forcément être l'un d'entre nous? demanda Drazic d'un ton offensé.

- C'est vrai, renchérit Ryan, ça pourrait être n'importe quel clochard.

- Ouais, on a rien fait m'sieur, renchérit Ox Lewis.

- Je n'ai aucune preuve vous avez raison, admit Mr Bailey, seulement si cette histoire évoque quelque chose à l'un d'entre vous, je vous conseille fortement de m'en parler. C'est un délit très grave que je ne prends pas à la légère. Si je découvre que vous y êtes mêlés, il y aura de lourdes conséquences. Me suis-je bien fait comprendre?

- Oui, Mr Bailey, lancèrent ses étudiants d'un ton bien plus moqueur que sérieux.

Le coeur d'Anita battait la chamade tandis que la pensée qu'elle avait rejeté un peu plus tôt ne lui sembla plus si grotesque. Et si ce quelqu'un était Drazic? Elle ne voulait pas l'accuser sans la moindre preuve, cependant, il y avait des coïncidences assez étranges entre ce vandale et l'attitude étrange de Drazic. Pour commencer, elle le surprenait en train de cacher un sac de sport dans une salle de cours, puis à plusieurs reprises, elle le voyait transporter ce même sac d'un endroit à un autre. Un sac qui contenait ses affaires personnelles, puisqu'en revenant des toilettes le jeune homme s'était changé de la tête au pied après une remarque désagréable de Mélanie sur ses vêtements sales. Sans compter qu'il s'était douché au gymnase la veille. Rien de surprenant à cela, s'il avait fait du sport mais ajouté à tous ces faits, ses doutes prenaient du sens. Se pourrait-il qu'il ait été mis à la porte de chez lui et n'ait trouvé nulle part ailleurs où dormir? Anita avait tout de même du mal à y croire, venant d'un type comme Drazic qui avait des contacts un peu partout que personne ne lui ait proposé de l'héberger semblait assez singulier. À condition bien sûr qu'il ait parlé à ces personnes de ses problèmes. La conversation qu'elle avait surprise la semaine passée entre Katerina et Drazic lui revint en mémoire, il disait ne plus supporter vivre chez lui et qu'il devait se reloger. Mais dans ce cas, n'aurait-il pas fait du forcing pour intégrer le loft avec Katerina et Charlie au lieu d'en arriver à de telles extrêmes? Du peu qu'elle le connaissait, cela ne lui ressemblait pas de s'effacer, sauf s'il ne tenait pas à ce que sa situation précaire s'ébruite.

Suite à cette annonce, Anita aurait tout donné afin d'analyser le comportement de Drazic, malheureusement, se trouvant deux rangées devant lui, elle ne pouvait que l'entendre faire le pitre. Il ne paraissait pas le moins du monde affecté. Mais, elle le savait très doué pour cacher ses sentiments. S'il ne voulait pas que quelque chose se sache alors on n'y verrait que du feu. Elle était sûrement la seule à voir au delà des apparences.

En tant que chef de classe, son rôle était de faire part de ses doutes au principal, en particulier quand il s'agissait d'un tel délit mais elle n'en avait pas le coeur. Si Drazic avait trouvé refuge au sein de l'établissement pour y dormir c'est qu'il n'avait pas d'autre choix. Jamais elle ne pourrait le trahir de la sorte. Cependant, garder cette information et ne rien en faire lui était aussi inconcevable.

D'une manière ou d'une autre il fallait qu'elle ait le fin de mot de l'histoire, quitte à se mettre une fois de plus son camarade à dos.

...

Lorsque sonna la fin des cours, Anita sortit rapidement de son cours d'Arts-plastique dans l'espoir de coincer Drazic. Puisqu'il était attendu en retenue avec son frère et Bazza dans la salle de sciences, elle traversa les couloirs dans l'espoir de croiser sa route.

Hélas, ni Drazic, ni Bazza, ni même son frère n'étaient visibles. Bien sûr, il aurait été plus aisé d'attendre devant la salle de classe seulement Anita n'avait aucune envie que son frère sache qu'elle voulait parler à Drazic.

Après cinq bonnes minutes à les chercher, elle tomba nez à nez avec Ryan. Essoufflé, il revenait de son cours de sport et traversait l'arrière-cour pour se rendre à la salle de sciences.

- T'es encore là? On t'a collé ou quoi, s'amusa-t-il.

- Mais non idiot je cherche... répondit-elle avant de réaliser ce qu'elle était sur le point de dire.

Quelle idiote, elle avait bien failli vendre la mèche. Si Ryan apprenait qu'elle attendait Drazic, il en ferait toute une histoire.

- Michelle, je cherche Michelle, mentit-elle.

- Ben, elle était pas avec toi en cours de dessin?

- Si mais j'ai oublié de lui dire un truc, mentit-elle, enfin, c'est pas important.

- Si c'est à propos de votre sondage ou j'sais pas quoi, méfies-toi, Bailey a le nez partout.

- Comment tu es au courant de ça, toi?

- Parce que je l'ai signé votre pétition et je sais être discret mais c'est pas le cas de tout le monde. Ils étaient tous en train d'en parler tout à l'heure.

- Super, rala sa soeur.

- À demain soeurette, dit-il sur le point de partir avant de faire volte face, un rictus malicieux au coin des lèvres.

- Ah au fait, j'ai entendu dire qu'il y aurait sans doute de l'orage cette nuit.

- Très drôle, railla Anita.

- Non sans rire, t'as qu'à écouter la météo, ça va péter sévère, mieux vaut rester à couvert mais tu seras probablement toute seule sous ta couette à ce moment là alors...

- Je ne vais pas en dormir de la nuit, ironisa-t-elle, l'air moqueuse.

- Et méfies-toi aussi y'a un type pas net qui traîne dans les rues le soir.

- T'as fini? soupira Anita, agacée par ses gamineries.

- Non mais c'est vrai, insista Ryan sans se départir de son sourire aux lèvres qui lui retirait toute crédibilité.

- C'est Ox qui me l'a dit, tu sais comme il est dans notre quartier, il a repéré son manège.

Anita roula des yeux, peu affectée par son récit à dormir debout.

- Même qu'il passe son temps à regarder aux fenêtres alors je te conseille de bien les fermer et de pousser les rideaux.

- Tu n'arriveras pas à me faire peur!

- Ah non mais c'est pas des blagues, hein? Tu demanderas à Ox.

- C'est ça Ryan, je vais lui demander demain, une fois que j'aurais passé une nuit planquée sous les couettes.

Ryan éclata de rire.

- Dis pas que je t'ai pas prévenu, surtout!

Il la salua d'un air de lui dire "Bonne chance, tu vas en avoir besoin" puis s'éloigna vers la salle de sciences dans un fou rire.

...

Une fois de plus, Anita était restée après les cours. Seule à la bibliothèque, l'élève de Terminale en avait profiter pour s'avancer dans ses devoirs. Cependant, ses pensées ne lui avait accordé aucun répit. Dix minutes avant que les deux heures de colles de Drazic se soient écoulées, elle rassembla ses affaires et sortit de l'établissement. Elle ne tenait pas à tomber de nouveau sur son frère, pourtant elle devait trouver le moyen de parler à Drazic. En toute honnêteté, elle ne savait ce qui la poussait à agir. Drazic n'allait jamais l'écouter et s'il le faisait, ce ne serait certainement pas pour abonder dans son sens et la remercier de son inquiétude. Non, il serait hors de lui. À juste titre, pensa-t-elle, car elle-même n'aimerait pas qu'on s'ingère dans ses histoires personnelles. Tout en sachant cela, Anita décida tout de même d'attendre Drazic à la sortie des cours. Non loin de la grille et dissimulée dans un coin, elle put guêter l'arrivée de son camarade tout en restant invisible aux yeux de Ryan. Comme un fait exprès, ce fut Drazic qui sortit le premier, suivit de près par Ryan et Bazza. Anita pria pour que Ryan ne veuille pas se rendre au Sharkpool et ne suive le même trajet que Drazic. Par chance, le groupe d'amis chez qui il allait passer la nuit l'attendaient en voiture et ils lui firent signe de monter. Une fois qu'il fut hors de vue, Anita s'élança à la poursuite de Drazic qui à l'aide de ses grandes jambes avait déjà traversé toute la rue.

- Drazic, l'appela-t-elle.

Désorienté, le jeune homme se retourna.

- Est-ce qu'on peut parler, une minute? fit-elle, arrivée à sa hauteur, légèrement pantelante.

- J'ai pas le temps.

Sans lui laisser l'occasion de riposter, il reprit sa route.

- C'est important, s'il te plaît! l'implora-t-elle.

- Ouais ben moi aussi, je bosse, tu te rappelles!

- Très bien alors je te parlerais en chemin, décréta la jeune fille en imitant ses pas pressés.

Elle l'entendit soupirer fortement, clairement énervé par sa présence.

Bien qu'elle ait disposé de deux heures entières afin de rassembler ses idées, les mots lui firent défaut. Un silence embarrassant s'installa.

- Bon qu'est-ce qu'il y a? explosa Drazic en s'arrêtant brusquement pour lui faire face.

Prise par surprise, la jeune fille ne put s'empêcher de sursauter mais il lui en fallait plus pour être intimidée. Ses éclats de colère l'agaçaient plus qu'autre chose.

- Je ne sais pas comment te dire ça, avoua-t-elle de plus en plus gênée.

Soudain, la pensée qu'elle ait pu faire fausse route la paralysa. Et si elle le blâmait pour quelque chose dont il n'était pas responsable? Elle devrait expliquer comment elle en était venue à une telle conclusion. Autant le traiter de clochard cela reviendrait au même.

- Bon j'ai pas toute la journée! s'impatienta-t-il.

D'un pas agressif, il reprit son chemin.

- Quand tu sauras quoi me dire, fais-moi signe!

La jeune fille le vit s'éloigner, prostrée.

- Est-ce que tu as été mis à la porte de chez toi? lança-t-elle tout à coup.

Drazic s'immobilisa quelques secondes, sûrement le temps de se remettre du choc puis fit volte face en revenant d'un pas vif vers elle.

- Vas-y cris plus fort, on t'a pas entendu à l'autre bout de la ville!

Il observait ses alentours comme s'il craignait effectivement qu'ils soient pris sur le fait.

- Alors c'est vrai? réalisa-t-elle.

- De quoi tu parles? maugréa-t-il sur un ton qui se voulait faussement désinvolte.

Mais Anita voyait clair dans son jeu.

- Écoutes, je sais bien que ce ne sont pas mes affaires mais si tu n'as nulle part où dormir, tu dois en parler...

- Je ne sais pas où t'as été pêcher ça, dit-il entre ses dents serrées.

- J'ai remarqué certaines choses et une chose en amenant une autre...je, bafouilla-t-elle en sentant ses joues chauffer. J'ai pensé...

- Quoi, parce que ton andouille de copine m'a fait une remarque sur mes fringues, t'as pensé que j'étais un clodo?

- Non, bien sûr que non, mais si tu as besoin d'aide...

- J'ai besoin de rien ni de personne, c'est clair. Tes délires tu les gardes pour toi!

À la façon dont il se défendait, Anita sut qu'elle avait misé dans le mille. Il la laissa planter sur le trottoir et reprit à la hâte sa route mais c'était sans compter sur la ténacité de sa camarade qui le suivit.

- C'est toi l'élève qui dors au lycée, pas vrai?

À nouveau, il fit volte face, cependant la jeune fille devait s'attendre à cette réaction puisqu'elle ne flancha pas.

- Bon qu'est-ce que tu cherches à la fin? s'emporta-t-il.

- Si tu as des problèmes, des solutions existent, tu sais, ce n'est pas...

- Des solutions pour quoi? Je t'ai dit que je n'avais aucun problème.

- Mais je sais que tu as besoin d'argent pour vivre ailleurs...

Une fois que ces mots furent prononcés, elle se mordit la langue, souhaitant les ravaler mais il était trop tard, Anita savait qu'elle avait commis une lamentable erreur.

- Attend deux secondes, fit-il interdit. Comment tu sais ça?

- Oh, je... bredouilla-t-elle en essayant de revenir sur la gaffe qu'elle venait de commettre. Katerina m'en a parlé...

Elle tenta de se rattraper mais c'était sans compter sur l'intelligence de Drazic dont les yeux brillèrent tout à coup d'un éclair de lucidité.

- Oh j'y crois pas, réalisa-t-il dans un rire jaune.

- Elle ne voulait pas me le dire mais... rajouta Anita avant d'être brusquement coupé.

- Non, n'essaye pas de te rattraper, dit-il sèchement. Tu mens très mal, Anita. Katerina ne t'a rien dit, tu as épié notre discussion l'autre jour au Sharkpool, pas vrai? C'est pour ça que t'es parti!

- Je... commença Anita, décontenancée.

Elle n'osait plus relever les yeux sur lui.

- J'hallucine, lança Drazic d'un air ahuri.

- De toute façon la place t'aurait été attribuée, tenta de se justifier la jeune fille en hasardant un regard vers lui.

- Ah ouais ben si t'en étais si sûre, pourquoi tu t'es tirée avant la fin de ta période d'essai?

Anita déglutit, prise au piège.

- Je crois, que tu as plus besoin d'argent que moi, admit-elle.

À quoi bon nier, il connaissait déjà la réponse. Néanmoins la savoir et l'entendre était deux choses complètements différentes, de ce fait, lorsque ses yeux la transpercèrent du regard après un tel aveux, ils n'étaient pas seulement remplis de colère mais surtout de honte.

Elle l'avait vexé, ce fut bref mais elle vit combien son acte de gentillesse avait heurté sa fierté.

Dans l'incapacité de soutenir son regard, elle baissa à nouveau la tête et se mordit les lèvres souhaitant revenir sur ses paroles.

- Je ne veux pas ta pitié! cracha-t-il en avançant vivement son visage du sien. Pourquoi tu ne verses pas plutôt ton argent de poche au Secours populaire?

- Ça n'en est pas... nia-t-elle.

Afin que ses paroles aient plus de poids, elle se fit violence pour le regarder droit dans les yeux. Il était si proche qu'elle sentait la chaleur de son souffle saccadé par la rage qui grondait en lui. Mal à l'aise et opressée, elle ne put s'empêcher de reculer son visage.

- Ah non, alors comment t'appelles ça?

Cette question était purement rhétorique car il n'attendait pas la moindre réponse et ne semblait pas disposer à en écouter une. Le pas hargneux, il l'abandonna sur le trottoir non sans se retourner une dernière fois.

- Occupe-toi de tes oignons! asséna-t-il.

...

Drazic n'en menait pas large, lui qui pensait avoir été discret découvrait en l'espace de quelques heures qu'il avait été suffisament négligent pour laisser son sac de couchage dans un endroit visible que l'agent d'entretien n'avait eu aucun mal à trouver et qu'Anita avait vu clair dans son jeu. Il n'arrivait toujours pas à croire que sa camarade lui ait laissé sa place au Sharkpool mais en y songeant, cela tombait sous le sens. Mais de quoi se mêlait-elle franchement? Il ne demandait pas l'aumône. Pourquoi se sentait-elle toujours obligée de s'immiscer dans sa vie privée. Était-ce parce qu'elle comptait le dénoncer à Bailey? Cette fois il ne s'agissait plus de le dénoncer pour des mégots de cigarette laissés sur le pavé ou un faux couteau, si elle parlait de ses doutes au principal, Drazic serait non seulement exclu du lycée mais aurait de gros ennuis avec la justice. Honnêtement, il ne pensait pas qu'Anita irait jusque là, bien que cela le vexait dans son amour propre, il admettait qu'elle semblait sincère quand elle disait vouloir l'aider. D'un autre côté, peut-être était-elle venue le confronter afin de le mettre en garde? Car si elle se taisait, à son tour elle se rendait complice de ses agissements. Pourquoi prendrait-elle ce risque pour lui?

C'était décidé, il allait devoir trouver une autre solution pour les nuits à venir. Heureusement avec l'avance que lui avait fourni son copain, d'ici une petite semaine tout au plus, il aurait suffisament d'argent pour emménager au hangar avec Katerina et Charlie. L'espace d'un instant, il envisagea de retourner chez lui puisque son père n'y était plus et qu'il ne reviendrait pas avant un bon bout de temps si le juge l'envoyait en centre de désintoxication, cependant, s'il avait claqué la porte de chez lui, ce n'était pas pour y revenir. Simple question de principe. Il préferait encore coucher dehors que de remettre les pieds dans cet appartement qui lui rappelait tant de mauvais souvenirs.

À ses risques et périls, il allait passer une dernière nuit au lycée.

Il était plus de vingt-deux heures lorsqu'il termina son service au Sharkpool. Bien moins confiant que les fois précédentes, il prit le chemin du lycée non sans jeter des coups d'oeils inquiets derrière lui.

Arrivé sur le trottoir du lycée, il s'attendait presque à voir Bailey, l'attendant de pied ferme accompagné d'une escouade de police. Mais la nuit noire était silencieuse. En revanche, la rue n'était pas totalement déserte, il put nettement voir de longs cheveux blonds éclairés par un reverbère à quelques mètres de là et devenus presque blanc par le reflet de la lune. Il faillit se pincer pour confirmer qu'il ne rêvait pas. Anita Scheppers était devant les grilles du lycée à dix heures du soir passés. Aucun doute qu'elle l'attendait, soit pour le convaincre de rebrousser chemin, soit dans le seul but de s'assurer qu'elle avait vu juste.

Drazic voulait revenir sur ses pas seulement la simple pensée de la savoir seule dehors à une telle heure le força à aller à sa rencontre. Il avait dans l'idée qu'elle resterait de planton un long moment encore s'il ne se montrait pas. Cependant, puisqu'elle n'avait toujours pas repéré sa présence, une idée diabolique lui vint en tête. Aussi furtivement qu'il put, il avança jusqu'à elle et alors qu'elle se retournait enfin, il la surprit en plaçant vivement ses mains sur ses épaules.

- Bouh!! fit-il en retirant aussitôt ses mains.

- Ahh, cria-t-elle en faisant volte face, une main portée à son coeur.

Ce dernier prit quelques secondes pour savourer sa petite vengeance et ne se cacha pas pour rire de ses malheurs.

- T'es cinglé! dit-elle avant de le frapper sans ménagement à l'épaule. Tu m'as fichue une peur bleue. Qu'est-ce qui te prends?

- C'est moi qui devrait te demander ça, lui fit-il remarquer d'une voix qui avait perdu tout amusement. Qu'est-ce que tu fous là?

- Je pourrais te poser la même question, rétorqua-t-elle d'une voix revêche. Qu'est-ce que tu fais ici, hein?

- Je me balade, c'est un crime?

- Je t'en prie, Drazic, toi et moi on sait très bien pourquoi tu es là, tout comme tu sais pourquoi je suis venue. Arrêtons de jouer à ce petit jeu, tu veux bien!

- Là tu vois, c'est là où tu te gourres, je ne sais pas ce que tu fous là. Qu'est-ce que ça peut te faire que je crèche au bahut? Tu veux me ballancer, c'est ça?

- Alors, tu l'admets, remarqua-t-elle, éludant sa dernière remarque.

- Mais en quoi est-ce que ça te regarde? s'emporta le jeune homme en élevant la voix.

- Ce que tu fais est illégal, tu pourrais avoir de sérieux ennuis pour ça.

- Et alors, ce sont mes affaires, non? Est-ce que moi je m'occupe des tiennes? Non, parce que je m'en fous complètement.

- Ce n'est pas vrai, dit-elle d'une voix qui laissait clairement entendre qu'il l'avait vexée.

C'était un beau mensonge de sa part, il le savait car il avait été le premier à lui témoigner de l'intérêt en s'inquiétant de sa brûlure, puis des réactions que son copain Pete pouvait avoir contre elle et quelques instants plus tôt, il se souciait de la savoir seule dehors.

Drazic se pinça l'arrête du nez, paupières closes en même temps qu'il inspira et expira fortement pour se calmer.

- Tu ne devrais pas être ici, dit-il en reposant des yeux accusateurs sur Anita.

- Je voulais en avoir le coeur net, avoua-t-elle.

- Et maintenant quoi, qu'est-ce que ça va changer à ta vie? s'enquit le jeune homme en sentant sa colère refaire surface.

- Tu ne comprends pas que tu risques très gros. Et maintenant que je suis dans la confidence...

- Mais je ne t'ai rien demandé, la coupa-t-il.

- Tu ne peux pas me demander d'ignorer et de regarder ailleurs, Drazic. J'en suis incapable.

- Alors t'es venue ici dans le seul but de me dénoncer?

- Je n'aurais pas à le faire si tu ne dormais plus au lycée.

- Ah ouais et qu'est-ce que tu me proposes, le banc du bout de la rue? railla-t-il.

- Tu pourrais venir chez moi, dit-elle gênée.

- Qu... quoi? demanda-t-il hébété, peu certain d'avoir bien entendu.

- Ma mère est de garde à l'hôpital cette nuit et Ryan dort chez des amis, s'expliqua la jeune fille.

- Nan mais tu veux rire là, j'espère?

- Non, je suis très sérieuse, tu as besoin d'un endroit où dormir.

- Et si je pionce ici, demain matin tu vas tout déballer à Bailey, c'est ça?

- Puisque tu me prêtes toujours de mauvaises intentions, autant que je les applique.

- Je rêves, grogna-t-il en laissant échapper un rire sans joie emprunt d'une lassitude évidente.

Fatigué et très énervé, il se passa une main sur le visage.

- Et ben tu sais quoi, je prends le risque, dit-il, determiné en la dépassant pour grimper au grillage.

- Drazic, tu te rends compte de ce que tu fais?

- Très bien, oui, souffla-t-il en se hissant afin d'enjamber la grille de fer.

- Et si Bailey avait engagé quelqu'un pour surprendre le voleur, t'y a pensé?

Du haut du grillage, Drazic se figea, considérant un instant la question puis il se ressaisit et sauta deux bons mètres pour se retrouver dans la cour.

- Drazic! fit-elle d'une voix désespérée en comprenant qu'il ne changerait pas d'avis. Tu ne peux pas faire ça!

- Regarde-moi, la provoqua-t-il d'un air moqueur tandis qu'il reculait davantage dans la cour du lycée.

- Je... je ne partirai pas d'ici non plus.

- Quoi? Qu'est-ce que tu veux dire? s'inquiéta le jeune homme en réduisant de nouveau la distance qui les séparait.

- De toute façon, je suis complice maintenant alors si tu dors ici moi aussi.

- Oh te fous pas de moi! dit-il excédé. Comme si tu allais rentrer par effraction au lycée.

- Non non, je n'ai pas l'intention de dormir au lycée mais ici.

- Quoi dehors, dans la rue?

D'un mouvement de tête, elle confirma ses craintes.

- C'est soit ça, soit tu acceptes mon invitation.

Drazic fit claquer sa mâchoire. Il n'arrivait pas à croire qu'elle en soit venue à un tel chantage.

- Attention, Anita, tu joues sur une pente glissante, la prévint-il d'un ton menaçant.

Elle savait pertinement qu'il ne la laisserait pas seule dehors en pleine nuit, et elle en jouait. Rien que pour cet affront, il voulait l'abandonner à son triste sort.

- Je ne peux pas fermer les yeux sur ce que tu fais, décréta Anita.

- Non, tu vas arrêter de délirer maintenant, tu vas rentrer chez toi et faire comme si de rien n'était, t'as compris!

- Tu ne peux pas m'obliger à rentrer, insista-t-elle.

- Tu veux parier! prévint-il d'une voix dangereuse, le visage presque collé au grillage.

- Mais enfin, qu'est-ce que ça te coûtes de venir dormir chez moi? demanda-t-elle la voix presque suppliante. Personne ne le saura, je t'assure que nous seront seuls.

- C'est pas vrai! T'es sérieusement atteinte, tu sais ça?

Elle ne répondit que par un léger sourire.

- Tu vas pas me lâcher, hein? devina-t-il.

- Ce ne sera que pour une nuit, dit-elle, un léger sourire victorieux aux lèvres qu'il aurait voulu lui faire ravaler.

- Est-ce que j'ai le choix? ragea-t-il en s'agripant une fois de plus à la grille du lycée pour l'escalader.

...

Côte à côte, ils prirent le chemin de la maison des Scheppers. Le silence était à couper au couteau, si lourd et si déstabilisant. Anita sentait Drazic extrêmement tendu et savait qu'il serrait les dents pour s'empêcher de lui cracher une insulte au visage. Le pousser dans ses retranchements n'était sûrement pas la meilleure idée qu'elle ait eut seulement pour le faire céder, elle n'avait eu d'autres alternatives. Elle refusait de se rendre complice d'un tel délit mais plus important encore, elle refusait de rester les bras croisés sans rien faire tout en sachant qu'il dormait dans un endroit aussi froid et hostile.

Devant son portail, elle le vit hésiter et faire un pas en arrière.

- T'es sûre que ta mère et ton imbécile de frangin ne sont pas là?

- Certaine, tu sais je suis pas restée toute la soirée dehors, je suis rentrée chez moi entre temps et je t'assure qu'il n'y a personne.

- À quelle heure doit rentrer ta mère? la questionna Drazic, l'air tout aussi hésitant

- Pas avant sept heures.

- Je serai partit depuis longtemps, assura-t-il en pénétrant finalement sur la propriété privée.

À le voir, il ne ressemblait plus au jeune homme assuré et rebelle qu'elle connaissait mais à un petit garçon apeuré.

- Allez viens, il n'y a personne, se sentit-elle obligé de lui répéter.

La méfiance du jeune homme était communicative car Anita jeta à son tour des regards en arrière au cas où sa commère de voisine serait à sa fenêtre mais celle-ci était plongée dans la pénombre comme toute la maisonnée. Rassurée, elle se pressa tout de même pour rentrer alors que l'histoire effrayante de Ryan lui revenait en mémoire et ouvrit la double porte vitrée menant sur le salon.

- Fais comme chez toi! dit-elle en cherchant à taton l'interrupteur pour éclairer la pièce.

Drazic entra dans la maison sans répondre et observa d'un oeil craintif les lieux.

- Est-ce que tu veux boire ou manger quelque chose?

- Non, te donne pas cette peine! refusa-t-il en posant sa besace sur le plan de travail de la cuisine.

Anita essaya d'ignorer le ton sec qu'il employait toujours en s'adressant à elle même si cela commençait à lui porter sur les nerfs. Tandis qu'elle réunissait tous les ingredients afin de faire des sandwichs, elle le vit observer la pièce et le couloir donnant sur les chambres comme s'il s'attendait à ce que l'une des portes ne s'ouvrent brusquement sur quelqu'un.

- Tu peux prendre la chambre de Ryan, si tu veux, lui proposa-t-elle d'une voix douce.

- Si tu crois que j'vais dormir dans la piaule de ton frère, persiffla-t-il.

- Alors prends le canapé, il est très confortable.

- Si tu le dis, ronchonna Drazic en analysant le canapé en question.

Anita ferma un instant les yeux d'irritation et tenta de se détendre en soufflant lentement.

- En attendant, tu peux aller te doucher, la salle de bain est juste là, lui indiqua-t-elle poliment malgré ses dents serrées.

- Pourquoi, je pue?

- Drazic, éclata-t-elle, j'essaye seulement d'être aimable.

En réalité, elle souhaitait surtout l'éloigner quelques minutes dans l'espoir de remettre de l'ordre dans ses idées parce que sa présence la déstabilisait beaucoup.

- Tu sais, je me douche au bahut.

- Ah mais je n'ai rien dit! Pourquoi est-ce que tu te mets sur la défensive tout le temps?

- Parce que tu veux jouer au bon samaritain et que j'aime pas ça.

- Non, ça va plus loin, le contredit-elle. Tu m'en veux toujours de t'avoir insulté le jour de la rentrée, c'est ça? Mais j'ai une grande nouvelle pour toi, Drazic, tu traîtes tout le monde de la même façon seulement pour eux tu n'as pas la moindre considération alors explique-moi un peu pourquoi moi je devrais en avoir pour toi?

- C'est toi qui a voulu t'excuser, je te rappelle, moi je ne t'avais rien demandé.

- C'est vrai mais tu ne t'es pas caché pour me faire comprendre que tu n'oublierais jamais cet écart et pour te dire franchement je n'avais pas envie de passer le restant de l'année en froid avec toi.

- Ça c'est parce que tu ne supportes pas que quelqu'un puisse te détester.

- Alors c'est ce que tu ressens pour moi, de la haine?

Elle ne voulait vraiment pas lui faire sentir que cette pensée l'affectait hélas les trémolos de sa voix la trahirent.

- Bien sûr que non! Dis pas n'importe quoi, répliqua-t-il d'un air soudain embarrassé. Crois-moi, les gens que je déteste vraiment ils le savent tout de suite.

- Alors quoi?

Drazic soupira bruyamment avant de lever des yeux à travers lesquels une véritable vulnérabilité pouvait se lire.

- Pourquoi tu t'intéresse à moi?

Anita haussa les épaules, tout aussi chamboulée que lui par leur discussion à coeur ouvert.

- Tu sais ce n'est pas parce que je suis en colère contre toi que je me fiche totalement de ce qui t'arrive.

- Personne ne s'est jamais intéressé à moi, dit-il comme un aveu. J'ai dû mal à croire que tu fasses tout ça sans en tirer quelque chose.

- Je... commença-t-elle mal à l'aise, hésitant à lui dire ce qu'elle pensait vraiment de lui. Je sais que tu vaux plus que ce que tu laisses paraître.

- Qu'est-ce qui te fais dire ça?

- Quelqu'un qui se moquerait de tout et de tout le monde ne serait pas venu me mettre en garde contre l'un de ses copains au risque de se le mettre à dos.

- Je te l'ai dit, je n'ai pas envie que s'il t'arrive quelque chose ça me retombe dessus.

- Tu peux prétendre ce que tu veux, Drazic mais j'ai bien vu la façon dont tu dévisageais Pete quand il me regardait. Tu n'appréciais pas plus que moi son comportement.

Drazic se mordit fortement la lèvre inférieure et se contenta de la regarder d'un air agacé afin de lui faire comprendre qu'il était préférable qu'elle laisse tomber le sujet.

- Tu es loin d'être une personne sans coeur et tu mérites qu'on te tende la main, dit-elle la voix pleine de sympathie.

Visiblement gêné, Drazic se gratta l'arrière de la nuque.

- Elles sont où tes toilettes? demanda-t-il.

Mais Anita avait dans l'idée qu'il cherchait uniquement à échapper à la conversation.

- Dans la salle de bain, indiqua-t-elle du doigt.

Il y resta dix bonnes minutes durant lesquelles il dû se doucher en fin de compte car elle entendit l'eau couler un certain temps. Sûrement retardait-il le moment de sortir. Cela la faisait sourire.

Elle finissait de disposer la table lorsque Drazic sortit de la salle de bain, les cheveux encore humides. N'ayant pas de rechange, il avait remis les vêtements qu'il portait. Elle allait lui proposer des vêtements à Ryan mais se ravisa, jamais il n'accepterait de les porter.

- Tu n'écoutes jamais ce qu'on te dit? lança-t-il en regardant les deux assiettes garnis de club sandwich ainsi que des canettes de soda sur la table.

- J'en ai fait pour moi alors...

- T'es infernale, dit-il sans méchanceté, un léger rire dans la voix.

Elle fut agréablement surprise de le voir s'asseoir à table avec elle. Il semblait s'être considérablement adoucit depuis qu'elle lui avait dit ce qu'elle avait sur le coeur.

Le sourire timide mais bien présent qu'il arborait à la commissure de ses lèvres lui réchauffa le coeur.