June :

Nous travaillons essentiellement le soir. Elle écrit, et je lis. C'est devenu notre nouvelle routine, et un affront à Dieu. Il m'est déjà arrivé de penser que dans une autre vie, nous aurions pu être amies, voisines, même collègues si je me fie au travail quotidien que nous accomplissons. Mais dans cette vie, nous sommes des hérétiques. Je faisais déjà partie des pécheresses, une femme adultère et déchue. C'est en tout cas ce que Tante Lydia a l'habitude de dire. Mais tout ceci est nouveau pour Serena et je me demande ce qu'elle ressent en bravant tous ces interdits, ce qu'elle laisse entrevoir me fait penser qu'elle est heureuse de notre collaboration.

Est-ce que cela vous manque de travailler ?

C'est un maigre sacrifice à faire pour être dans la grâce de Dieu

Je ne crois pas un seul mot de ce qu'elle me répond. Je vois dans ses yeux à quel point travailler la rend heureuse. Je ne peux pas imaginer un seul instant que sa condition actuelle lui convienne.

Mais je déteste le tricot…. Pour être honnête…

Le sourire qu'elle m'adresse se suffit à lui-même. Sa vie d'avant lui manque. Je le savais.

Alors que je la complimente sur le travail que je viens de relire, elle se lève doucement de sa chaise et viens s'assoir juste devant moi. Elle prend mes mains entre les siennes et ose à peine lever les yeux pour croiser mon regard.

Merci June… Je ne pourrais pas faire ça sans ton aide… Je n'oublierai jamais ce que tu es en train de faire pour moi.

J'ai la désagréable impression qu'une mauvaise nouvelle va suivre ces paroles si touchantes. C'est toujours comme ça avec Serena. Elle me complimente, me souffle des gentillesses, essaie de m'attendrir avant de me planter un couteau en plein cœur.

June…. Commence –t-elle en s'éclaircissant la voix

Il rentre à la maison c'est ça ?

Oui… demain.

Bien-sûr, j'étais consciente qu'un jour ou l'autre le Commandant allait rentrer de l'hôpital. Je pensais juste avoir encore un peu de temps. Plus de temps ! Finis nos entretiens en tête à tête avec Serena, finie notre collaboration, finie l'intimité que nous pouvions partager. Nous avons encore tellement de choses à faire ensemble, nous ne pouvons pas nous arrêter maintenant !

Serena porte mes mains à ses lèvres en balbutiant quelques excuses. Elle non plus n'est pas prête pour le retour de son mari, elle n'est pas prête à abandonner ce que nous construisons petit à petit. Un nouveau Gilead, plus humain, plus… ouvert.

J'essaie de me lever de mon fauteuil, mais elle me retient en me suppliant du regard.

Reste… Reste avec moi ce soir. C'est notre dernier soir.

J'ignore ce qu'elle entend par là, mais le trouble dans sa voix me fait considérer sa requête. Elle semble désespérée. Et si je suis complètement honnête, j'aime être en sa compagnie. Ces dernières semaines ont été les meilleures que j'ai pu avoir depuis que je suis arrivée dans cette maison. Aucune tension, aucun cri, aucun reproche, juste Serena et moi travaillant ensemble, riant ensemble même quelque fois. Ces dernières semaines nous ont rapprochées, elle s'est enfin ouverte à moi sur son passé, ses ambitions perdues, ses rêves. Elle n'a pas eu peur de me parler de ses craintes en tant que future mère, de sa joie quand elle a appris ma grossesse, de la terreur dans laquelle elle était pendant ma disparition, toutes ces conversations que nous avons pu avoir sont maintenant derrière nous.

Serena :

Je regarde Fred sortir de la voiture et mon cœur se serre. Ce n'est pas le bonheur de son retour qui provoque cela, bien au contraire. Je m'assure auprès de Rita que tout est prêt pour son arrivée, et me prépare à lui ouvrir la porte.

Je regarde June plantée en haut de son escalier les bras croisés et j'ai envie de crier de douleurs tellement la situation me met mal à l'aise. Elle sait… Elle comprend que je ne pourrai plus être véritablement moi-même avec le retour de Fred, elle comprend mais ne l'accepte pas. Je lui demande de descendre pour se joindre à nous, et elle s'exécute à contre cœur. Elle le fait pour me faire plaisir, j'en ai conscience.

J'ouvre la porte à Fred, et l'étreinte qu'il me donne me fait froid dans le dos. Je sais bien qu'il s'agit de mon mari, mais je ne ressens rien d'autre pour lui que de l'indifférence au mieux, ou du mépris. Je ferme doucement les yeux, et essaie de me remémorer la douceur des étreintes que j'ai pu partager avec June ces dernières semaines. Souvent, après avoir travaillé jusqu'à très tard le soir, je l'invitais à venir partager ma chambre, mon lit. Prétextant qu'elle avait bien mérité un peu de confort pour le travail qu'elle avait fourni, la vérité était que j'avais envie de m'endormir à ses côtés. Poser mes mains sur son ventre rond et me laisser bercer par sa respiration pour m'endormir. Un jour, je l'ai surprise me caressant la joue alors qu'elle pensait que j'étais endormie, je ne lui ai jamais dit que je ne dormais pas. J'ai préféré gardé ce moment tel qu'il était plutôt que de l'embarrasser en lui en parlant.

Je sens la nervosité de June lorsque Fred s'adresse à elle. Elle me cherche du regard pour se redonner confiance et accueille son pire ennemi comme une servante se doit d'accueillir son maitre de maison. Je sais qu'elle se retient de lui sauter au cou pour le renvoyer directement à l'hôpital, elle ne m'en a jamais parlé, mais je peux voir à quel point elle le hait. Probablement autant qu'elle me hait moi…

J'emmène Fred à son bureau, et lui fait part du programme de la semaine. Mon regard se pose sur son bureau, et je remarque le stylo que June a utilisé pour effectuer les corrections sur tous les documents que j'ai pu lui soumettre. Je serre les dents, et des larmes commencent à se former au coin de mes yeux. Je réalise soudainement que tout est fini. Finies les heures passées ensembles dans la quiétude de ces quatre murs. Finies nos longues conversations sur le sens de la vie. Fini son rire qui enchante mes oreilles et réchauffe mon cœur. Plus rien ne sera pareil avec le retour de Fred. Il me le fait clairement comprendre en m'indiquant subtilement la sortie. Je n'ai plus droit à la parole, l'HOMME est revenu, il est temps pour moi de retrouver ma place de femme soumise. C'est en tout cas ce qu'il pense.

June :

Alors que je rejoins ma chambre encore ébranlée par le retour du Commandant, je découvre une petite boite sur mon lit à côté d'une rose blanche. Serena est passée par là… Elle aime les roses blanches, elles représentent la pureté selon elle. J'ouvre délicatement la boîte, et je me laisse bercer par la mélodie qui en sort, laissant par la même occasion sortir enfin toutes les émotions que je garde depuis bien trop longtemps.

Je suis triste. J'arrive enfin à mettre des mots. Je suis triste de ne plus pouvoir passer autant de temps avec Serena, triste d'être obligée de redevenir Defred à ses yeux, et non plus June. Elle méprise Defred, car elle représente ce qu'elle aurait pu devenir, en revanche, elle apprécie June, assez en tout cas pour lui offrir une boîte à musique en guise de remerciement. Et pour je ne sais quelle raison, savoir qu'elle m'apprécie m'aide à supporter tout ça.

La vie reprend son court à la maison, nos habitudes, nos rôles, la vie idyllique de Gilead. Je prends mes instructions auprès de Rita pour le marché lorsque j'entends Serena dans le couloir. Je croise son regard et je devine qu'elle veut me parler de quelque chose.

Quelque chose ne va pas Mme Waterford ?

Elle hésite quelques instants avant de me répondre :

Non…non … tout va bien. Enfin… pas vraiment. La petite Angela ne va pas très bien, c'est probablement juste un rhume, mais cela m'inquiète.

Je sais qu'elle s'inquiète car je sais à quel point elle aime les enfants et que cela lui fait mal de savoir qu'un aussi petit bébé puisse être malade. Je pose ma main sur son bras pour la rassurer et lui murmure que tout ira bien. J'aimerais tellement m'en persuader. Plus encore, j'aimerais pouvoir rassurer Serena.

Elle n'est pas la seule mère que je dois rassurer ce jour-là. Janine a appris au marché que sa fille était malade. J'ai bien essayé de la calmer, de lui faire entendre raison, mais rien n'y fait, son instinct maternel est bien plus fort que toutes mes belles paroles. Je serais exactement dans le même état qu'elle si je savais que ma fille était malade et que je ne puisse pas la voir, et malgré ça, je m'entête à lui dire qu'elle ne peut pas voir son enfant, que c'est impossible. Que m'est-il arrivé ? Elle a raison de penser que je deviens comme ceux qui nous dirigent, je deviens insensible au sort des autres, et cela me glace le sang.

Je rejoue la scène dans ma tête en écoutant la douce mélodie de ma boîte à musique lorsque Serena entre dans ma chambre. Elle me sourit lorsqu'elle voit que je prête beaucoup d'attentions à son cadeau.

Je suis contente que l'aies trouvé.

Merci…. Je lui réponds dans un demi-sourire… Et merci pour la fleur, elle est très belle.

Elle s'avance un peu plus et vient s'assoir sur mon lit. J'en profite pour lui demander des nouvelles de la petite Angela. Alors qu'elle m'explique que les médecins ne trouvent pas ce qui peut affecter l'enfant, je la sens sur le point de s'effondrer. Je m'assois à ses côtés et passe un bras réconfortant autour de ses épaules. C'est juste ce dont elle avait besoin pour se laisser aller et me confier son désarroi.

Il n'y a rien que vous puissiez faire ? Je demande timidement en resserrant mon étreinte

Il y a bien quelque chose…. Mais… je devrai enfreindre la loi pour ça.

Je n'ai jamais vu Serena aussi désemparée, aussi fragile, brisée presque. Elle m'explique alors que Gilead ne fait pas appel aux meilleurs médecins susceptibles d'aider la petite Angela. Evidemment, avec la nouvelle répartition des femmes, certaines ont dû renoncer à la médecine pour devenir des servantes ou des Marthas. Elle plonge alors son regard dans le mien et je sais qu'elle attend mon approbation pour contourner la loi. Ce n'est pas seulement pour se donner bonne conscience, elle sait que ce qu'elle s'apprête à faire peut être lourd de conséquences pour nous deux. C'est avec des larmes dans les yeux qu'elle me demande ce que j'en pense.

Je lui réponds sans aucune hésitation

Je sais que si c'était mon enfant… notre enfant, je n'hésiterais pas une seule seconde ! Loi ou pas loi !

C'est bien ce que je pensais…. Me répond-elle en posant son front contre le mien.

Serena :

Je pensais réussir à convaincre Fred de faire appel à cette femme médecin, mais visiblement, son égo est toujours aussi disproportionné ! Il refuse catégoriquement.

Evidemment qu'il refuse. Si quelqu'un l'apprenait, il serait pris pour un faible, pour quelqu'un qui est incapable de tenir ses engagements et de poursuivre ses idéologies. Fred est faible. Tout ce qui l'intéresse est de pouvoir garder le contrôle par tous les moyens.

Les mots de June tournent en boucle dans ma tête… Que Janine aimerait voir sa fille, que c'est peut-être sa dernière chance. Elle a raison ! Elle a raison. Puisque je ne peux rien faire pour aider cet enfant sur le plan médical, au moins je peux aider une femme à trouver un peu de repos en voyant sa fille. Et puis June m'a promis d'être présente et de veiller à ce que tout se passe bien. Je lui dois bien ça. Nous lui devons ça…

C'était plus facile que je ne l'avais imaginé pour convaincre le commandant Warren et sa femme de laisser Janine voir Angela, bien plus facile que le discours de culpabilisation que Tante Lydia fait subir à June pour avoir pris part à toute cette mascarade. Je m'en veux de ne pas pouvoir être à ses côtés et de remettre cette vieille bique à sa place moi-même !

Mais je sais que June sera fière de ce que j'ai fait, même si je ne l'ai pas fait pour elle, je veux qu'elle soit fière de ma décision d'aller à l'encontre de mon mari pour sauver la vie de ce petit enfant innocent.

Je ne sais pas ce qui me bouleverse le plus, voir Janine dire au revoir à sa fille, ou la tristesse qui s'est emparée de June lorsqu'elle a compris qu'il n'y avait plus rien à faire. Nous rentrons à la maison dans le plus grand des silences, sa main refusant de lâcher la mienne, ignorantes encore du sort qui nous attends, mais plus complices que jamais.

C'est Nick qui nous accueille lorsque nous franchissons la porte d'entrée

Le commandant veut vous voir dans son bureau… Toutes les deux

Je vois la peur dans le regard de June, et mon envie de la protéger reprend le dessus sur ma propre peur. Je sais déjà ce qui m'attend, et je refuse de laisser ma complice subir le même sort.

Je m'en charge… je réponds presque sure de moi.

Nous nous retrouvons toutes les deux face à mon mari dans son bureau. Le même bureau où June et moi nous retrouvions quelques jours auparavant, seules. Je ne sais pas ce qui est le plus humiliant, son ton condescendant, ou qu'il ose me traiter de la sorte devant la seule personne qui arrive encore à me considérer comme un être humain.

June :

Quand je réalise ce que le commandant Waterford s'apprête à faire, je sens une rage incontrôlable m'envahir. Comment ose-t-il traiter sa propre femme de la sorte ! Comme ose-t-il seulement frapper une femme ! Chaque coup de ceinture que Serena reçoit est un coup que je reçois en plein cœur. J'ai envie de hurler, de me jeter sur lui de toutes mes forces et de le tuer de mes propres mains.

Elle ne dit rien, elle est courageuse, mais je sais qu'il est en train de la briser complétement. Il n'a pas supporté qu'elle le défie en imitant sa signature pour faire venir le médecin, il n'a pas supporté qu'une femme lui tienne tête, que SA femme lui tienne tête. Comment peut-il la considérer encore comme sa femme. Elle n'a rien en commun avec lui, absolument rien ! Serena m'a prouvé encore aujourd'hui qu'elle veut être quelqu'un de bien, qu'elle veut aider son prochain, même si pour cela elle doit enfreindre la loi et recevoir un châtiment. A ce moment précis je l'admire.

Il m'oblige à regarder le spectacle, et je me promets de lui faire payer ce qu'il fait subir à Serena. Je ne sais pas encore comment, mais il paiera.

Je raccompagne Serena jusqu'à sa chambre. Elle ose à peine me regarder tellement elle est rongée par la honte d'avoir été exposée de la sorte. Quelques minutes plus tard, prise de remords de l'avoir laissée seule, je retourne frapper à sa porte

Mme Waterford ? Vous avez besoin de quelque chose ?

Non… me répond-elle entre deux sanglots

Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ? je demande presque suppliante de me laisser l'aider

Oui… tu peux retourner dans ta chambre et me laisser tranquille !

Serena…. Je murmure derrière la porte alors que je l'entends s'effondrer

Laisse-moi June… répond-elle une dernière fois en fermant le verrou de sa porte.

Cela me fait mal qu'elle me rejette de cette façon, j'imagine qu'elle est trop embarrassée pour me laisser prendre soin d'elle, ou trop fière, mais on est ensemble dans cette galère, et je refuse de la laisser s'éloigner de moi. Il nous a fallu bien trop de temps pour construire la relation que nous avons aujourd'hui pour que je laisse son mari détruire cela.

Il va payer pour ce qu'il t'a fait Serena… Je te le promets…

Je remonte le couloir qui mène au bureau du Commandant, et commence à planifier ma revanche. Tu n'es qu'un faible Commandant Fred Waterford, et moi, June Osborne, je serai ta perte !