Et un nouveau chapitre, un ! J'espère qu'il vous plaira !

ENJOY !


(20 décembre 2004, 13h54)

Victor avança près du minibus de l'équipe avec son chariot à bagages. Sa médaille de bronze se balançait encore autour de son cou – Yakov avait insisté pour qu'il la porte lors de son retour en Russie. L'accueil de ses fans et les demandes pour avoir une photo ou un autographe lui avaient parus stupides, dénués de sens. Pourquoi étaient-ils aussi enthousiastes à l'idée de le voir, de lui parler, de l'approcher ? Alors qu'il avait échoué si près du but. Deux places, cinq points, c'était tout ce qu'il lui manquait pour prouver son talent au monde entier et il avait lamentablement échoué. Yakov n'avait pas arrêté de le consoler, de lui assurer qu'il pouvait être fier de cette troisième place à son premier Grand Prix chez les séniors. Il n'avait même pas compris pourquoi il lui disait ça. Depuis quand Yakov réconfortait-il ses patineurs après leurs échecs ?

Le coffre du minibus était resté ouvert et il chargea lentement ses bagages à l'intérieur avant d'aller remettre son chariot à sa place et de monter dans le véhicule. Boris était assis au volant mais il n'osait pas croiser son regard. Quelques jours auparavant, il s'était juré qu'il ferait n'importe quoi pour ne plus voir son regard déçu et réprobateur. Pourquoi n'avait-il pas réussi à le satisfaire ?

Il ne parla pas pendant le trajet du retour, laissant Boris et Yakov discuter entre eux. Ils atteignirent la patinoire rapidement et changèrent de véhicule pour monter dans la voiture de Boris. Celui-ci ne démarra même pas et demanda :

- Tu comptes faire la tête encore longtemps ?

Victor releva les yeux vers lui et murmura doucement :

- Tu dois m'en vouloir…

- Je m'en remettrai. Tu te rattraperas sur les mondiaux.

- Ce n'est pas pareil… fit remarquer amèrement Victor. Ce n'est pas le même niveau.

Même si le titre de champion du monde avait un certain prestige, beaucoup des patineurs présents lors de cette compétition n'atteignaient jamais le niveau nécessaire pour avoir une assignation au Grand Prix. Il ne voyait même pas quelle gloire il pourrait retirer à être meilleur que tous ces patineurs.

- Ce sera toujours mieux que rien. Mais tu vas devoir te bouger et prendre ton entraînement avec un peu plus de sérieux, à l'avenir, le réprimanda Boris.

- Je sais. Excuse-moi.

- Ça va. Arrête au moins de tirer la tronche.

Boris démarra la voiture et ils rentrèrent rapidement dans leur appartement. Une fois arrivés, Boris reprit :

- Au fait… Je ne serai pas là pour Noël, je vais rentrer à Torjok chez ma famille.

La remarque et le ton nonchalant sur lequel il l'avait lancée choquèrent Victor mais il ne réagit pas. Après tout, Boris lui avait bien dit qu'il comptait fêter sa médaille d'or avec lui en même temps que Noël et son anniversaire. Maintenant qu'il le disait, cela paraissait évident que l'idée ne l'intéressait plus si cette soirée devait être assombrie par le souvenir de sa défaite. Mais cela n'empêchait pas qu'il ne voulait pas rester seul. A cet instant, il aurait donné n'importe quoi pour avoir un câlin, un simple câlin pour le réconforter de son échec. Il se laissa tomber sur le canapé et Makkachin sauta sur ses genoux. Il savoura le contact de son chien, le serrant contre lui tout en le caressant doucement, et sortit son téléphone. Il répondit sobrement aux quelques personnes qui le félicitaient de sa troisième place – pourquoi le félicitaient-ils, d'ailleurs ? En parcourant les messages, Victor vit l'un d'entre eux, qui datait de quelques jours auparavant. Eva. Il n'avait jamais répondu au message de sa sœur lui proposant de passer Noël chez elle avec le reste de sa famille. Il n'hésita que quelques secondes avant de le sélectionner pour pouvoir y répondre.


(24 décembre 2004, 23h52)

Une cacophonie régnait autour de la longue table décorée au point qu'il était impossible d'entendre quiconque d'autre que son plus proche voisin. Au final, cette situation ne déplaisait pas tant que ça à Victor. Deux de ses oncles et tantes l'avaient brièvement félicité pour sa troisième place au Grand Prix, dont ils avaient entendu parler par une chaîne de télé sportive. Eva, elle, avait passé un long moment à lui détailler à quel point sa prestation était magnifique, qu'elle l'avait fait rêver, avant d'ajouter qu'elle était infiniment fière de lui. Ces réactions l'avaient d'abord surpris, au point qu'il avait ignoré les regards désapprobateurs de ses parents qui les avaient entendus discuter. Il avait finalement accepté les compliments sans protester, se faisant presque à l'idée que ce résultat n'était peut-être finalement pas si décevant que ça. Yakov le lui avait déjà assuré, mais c'était Yakov, il s'assurait toujours de ne rien dire qui pourrait zapper le moral de ses élèves. Il avait reçu des dizaines de messages de fans, mais ils n'avaient rien d'objectif. Mais sa famille ? Son oncle et sa tante qui avaient pris le temps de noter son classement et de s'en souvenir ? Sa sœur qui s'était répandue en compliments plus enthousiastes les uns que les autres après avoir pris le temps de regarder son passage ?

Il n'eut pas le temps de se poser plus de questions que cela. Surplombant le vacarme ambiant, une autre de ses tantes demanda :

- Et toi, Victor ? J'ai entendu dire que tu avais obtenu un bon résultat à ta dernière compétition, mais les magazines sportifs ne nous disent pas ce que devient le reste de ta vie ! Où en es-tu de tes études ?

Un silence pesant tomba aussitôt sur la pièce. La moitié des personnes présentes ne connaissait pas la réponse et voulait l'entendre, l'autre moitié faisait peser sur lui un regard désapprobateur qui laissait comprendre que c'était justement la question à ne pas aborder. Il se ressaisit en pensant qu'il en avait vu d'autres. S'il était capable de donner les réponses qu'ils souhaitaient à des journalistes plus ou moins hystériques, sa propre famille ne devrait pas poser problème ? Lentement, il répondit :

- J'ai fait une pause dans mes études, je me consacre à ma carrière de patineur.

- Une carrière, tout de suite les grands mots ! lança aussitôt sa mère. Aie au moins le mérite d'appeler ton patinage par son nom : Un vulgaire passe-temps qui t'empêche de grandir !

Ce n'est pas ça qui va te rapporter un salaire convenable !

- Mes compétitions me rapportent une somme d'argent non-négligeable et la fédération me paye mon appartement, expliqua-t-il patiemment. L'argent n'est franchement pas un problème…

Personne ne trouva quelque chose à objecter et sa tante préféra reprendre :

- Il est indéniable que tu as l'air très doué dans ce que tu fais, mais… Tu ne comptes plus étudier du tout ? Trouver un métier, rencontrer l'amour, construire ta vie ?

- Je ne ferai pas de patinage artistique toute ma vie, répondit-il patiemment. Quand je prendrai ma retraite, je pourrais reprendre des études… Et rencontrer quelqu'un.

Il n'avait pas mis longtemps à se décider de ne pas parler de Boris. Ce n'était bien sûr pas l'envie qui lui manquait, mais ses parents passaient tellement leur temps à désapprouver chacun de ses choix qu'ils ne le rateraient probablement pas sur le sujet. Eva avait essayé d'aborder le sujet, comme promis, mais elle lui avait confirmé que ses parents risquaient de mal le prendre. Malgré le pincement au cœur que cela lui provoquait, il était forcé de le reconnaître : Il ne pourrait jamais officialiser sa relation tant qu'il ne serait pas majeur.

- Parce que tu penses avoir tout ton temps ? s'exclama violemment son père. Tu crois que tu pourras te construire une vie alors que tu auras près de trente ans ? Si tu ne grandis pas tout de suite, tu ne le feras jamais, il serait temps que tu t'en rendes compte !

- Papa, s'il te plaît, murmura doucement Eva.

Le regard doux et légèrement suppliant qu'Eva lançait à son père, ainsi que sa main qui caressait celle de Victor d'un geste réconfortant sous la table, atténuèrent la tension et une de leurs cousines parvint à faire changer le sujet de conversation. Victor replongea le nez dans son assiette. Il avait beau savoir pourquoi il évitait au maximum les retrouvailles avec sa famille, celles-ci n'en étaient pas moins douloureuses et amères pour autant. Pendant qu'il tentait de retenir une larme d'amertume, il sentit son téléphone vibrer dans sa poche et le sortit en le cachant sous la table. Boris venait de lui envoyer un message.

Bon anniversaire mon amour. Je t'aime.

Un léger sourire se dessina sur son visage et la bouffée d'amour qu'il ressentit masqua légèrement l'amertume qui lui minait le cœur. Il inspira doucement. Le repas était bientôt terminé, et dès demain il retrouverait son appartement et son petit-ami. A cet instant, il n'avait qu'une seule envie : que le temps passe le plus vite possible pour qu'il puisse retrouver les bras et la tendresse de la seule personne qui l'avait jamais aimé.


(28 décembre 2004, 12h25)

- A la tienne, mon amour, sourit tendrement Boris en levant son verre.

Victor et lui trinquèrent rapidement et burent une gorgée de vin pétillant. Après le retour de Boris de Torjok, celui-ci avait proposé à Victor de l'emmener au restaurant pour fêter son anniversaire, même avec un peu de retard. Il n'avait pas hésité longtemps avant d'accepter, il avait trop envie de passer du temps avec son petit-ami.

- J'ai hâte que tu rencontres mes parents ! affirma Boris. Je leur ai parlé de toi… Ils avaient l'air content pour nous et ils ont demandé s'ils pouvaient te rencontrer, un de ces jours.

- Euh… Bientôt ? s'étonna Victor. Je veux dire, les compétitions vont reprendre et…

- Non non, à la fin de la saison ! s'empressa de corriger Boris. Je leur ai dit que pour l'instant, ton entraînement était ta principale priorité ! Tu te sens prêt pour les nationaux ?

- Il faut bien… Je me rends pas trop compte qu'ils sont dans moins d'une semaine, en fait.

- Il va falloir t'y mettre, alors ! Victor, tu réalises que si tu échoues la semaine prochaine, ta saison est finie ? Pas de championnats d'Europe ni de mondiaux !

- Je sais, je sais ! assura Victor. Excuse-moi, je me suis mal exprimé… J'ai… La tête ailleurs. Mes parents m'ont gonflé à Noël.

- Pourquoi ?

Lentement, Victor commença à raconter l'ambiance de la soirée, les commentaires amers de ses parents, sa sœur qui avait essayé d'atténuer la tension sans pour autant prendre sa défense. Lorsqu'il eut fini, le regard de Boris était sévère et renfrogné. Victor se figea légèrement. Est-ce qu'il avait dit quelque chose qui lui avait déplu ?

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il timidement, en appréhendant à l'avance sa réponse.

Boris sembla remarquer son inquiétude et son visage se détendit. Il lui adressa un sourire tendre en murmurant :

- Excuse-moi. Je… Ça m'énerve. Tu es le patineur le plus prodigieux de ta génération, tu vas devenir une légende, et eux ils sont incapables de le voir, ils te zappent le moral… Tu mérites mieux que ça, mon amour. Une vraie famille serait censée t'encourager et être fière de toi !

Victor fut surpris par les paroles de Boris. Son petit-ami venait de formuler ce qu'il ruminait depuis des années, ce qu'une petite voix au fond de sa tête s'acharnait à lui crier. Jusqu'à présent, il n'avait jamais réussi à discerner s'il s'agissait de la vérité ou juste d'égoïsme et de prétention. Mais si Boris le lui disait… Si une autre personne lui assurait que le tort était bien du côté de ses parents et non du sien…

- Mais… Qu'est-ce que je peux faire ? Je veux dire… Ça va envenimer les choses si je leur dis ça comme ça…

- Alors ne leur dis pas ! Ça fait seize ans qu'ils vivent avec toi, je pense qu'ils ont eu suffisamment de temps pour se rendre compte de ce que tu valais ! S'ils refusent toujours de le faire, tu n'y peux plus grand-chose.

- Ça reste ma famille, objecta Victor. Je n'ai qu'eux…

- Tu m'as, moi, assura tendrement Boris. Je refuse de te voir aussi triste, tu dois t'inquiéter pour ta carrière et notre couple, le reste n'a pas d'importance.

Boris tendit la main vers lui et laissa ses doigts glisser délicatement en une caresse sur sa joue. Victor ferma les yeux en savourant le geste de son petit-ami. La solution proposée par Boris semblait tellement simple, tellement tentante… Juste ne plus les voir, ne plus leur parler, refuser de leur donner d'autres occasions de lui zapper le moral… Cette proposition aurait pu être tentante, s'il n'y avait pas une ombre dans ce tableau.

- Je ne vois déjà quasiment plus mes parents, et je suis d'accord que ça ne sert à rien de les voir si je dois avoir le moral dans les chaussettes après… Mais ça m'embête pour ma sœur. Elle n'est pas comme eux, loin de là…

- Elle a pris ta défense, pendant le repas de Noël ?

- Non mais… Enfin, elle a atténué la tension quand même…

- Donc elle a choisi le camp de tes parents, conclut Boris. Tu sais… Je ne l'ai vue que pendant notre déménagement et à l'époque, je n'avais pas voulu aborder le sujet parce que je ne connaissais pas bien votre famille, votre histoire, mais… Vu ce que tu m'en dis, je trouve quand même l'attitude d'Eva super malsaine. Je veux dire… Elle sait que tes parents n'en ont rien à faire de toi, elle sait qu'ils te font souffrir et que si tu les avais écoutés, tu n'aurais jamais eu la moindre chance de devenir la star du patinage que tu es. Elle sait que leur attitude vis-à-vis de toi n'est pas la bonne, qu'elle est destructrice. Et elle prétend t'aimer et vouloir ton bonheur alors qu'elle ne fait rien contre ça ? Ça ne tient pas debout ! Soit elle t'aime et elle prend ta défense face à tes parents, et tant pis pour leur réaction, soit elle reste de leur côté, mais son jeu d'équilibriste instable entre les deux ne tient pas la route ! Je trouve ça un peu facile d'arguer qu'elle ne veut pas entrer en conflit avec eux pour justifier le fait qu'elle reste les bras croisés à les regarder te détruire et t'humilier pendant tout un repas ! C'est…

Boris parut hésiter, comme s'il cherchait ses mots – ou qu'il n'osait pas les prononcer.

- C'est quoi ? demanda timidement Victor.

- Je trouve que ça frôle l'hypocrisie, finit par ajouter lentement Boris. Peut-être que dans le passé elle a eu de la fierté ou je ne sais quoi d'autre à jouer ce rôle de grande sœur aimante et protectrice envers son petit frère, face à des parents méchants. Mais tous les jeux ont des limites et elle les a atteintes. Elle ne peut pas les désapprouver tout en restant leur petite fille chérie. Elle ne peut pas prétendre t'aimer, pas dans ces conditions, pas en restant les bras croisés devant ça.

Victor resta hésitant, réfléchissant aux paroles de Boris. D'un certain côté, il était profondément réconforté d'entendre Boris rejoindre son point de vue, lui assurer qu'il méritait mieux, que le problème venait bel et bien de sa famille et non de lui-même. D'un autre, il n'était pas d'accord avec ce qu'il disait sur Eva. Sa sœur s'évertuait juste à protéger Victor des explosions de colère de parents qu'elle aimait trop pour entrer en conflit avec eux. Est-ce que vraiment, cette situation n'était pas crédible ? Est-ce que vraiment, il pouvait imposer à Eva de choisir l'un des deux camps et de couper les ponts avec l'autre ? Boris parut capter son hésitation et reprit :

- Victor, si tu veux un exemple… Est-ce que tu penses que moi, je serai resté silencieux face à ça ? Est-ce que tu penses que moi, j'aurais toléré qu'on te parle de cette manière ?

- Non mais…

- Non, conclut Boris. Parce que je t'aime. Et que quand on aime quelqu'un, on ne supporte pas de le voir subir de telles choses sans intervenir. C'est aussi simple que ça. Tu mérites mille fois mieux que ça, tu mérites d'être aimé et tu ne peux pas te permettre de laisser des gens qui ne sont pas capables de le voir te détruire autant.

- Mais… Qu'est-ce que je peux faire alors ? Je me fiche de ne plus voir mes parents, mais Eva me manquera… Elle était tout ce que j'avais avant de te rencontrer… Je me fiche qu'elle soit incapable de renier nos parents pour prendre ma défense, je supporterais encore moins de ne plus la voir !

- Tu peux toujours la voir sans tes parents, proposa Boris. Vous pouvez vous parler par téléphone, par mail, tu peux même lui proposer de passer à la maison de temps en temps. Je ne te demande pas de ne plus la voir, juste de te méfier. Tu mérites tout l'amour et l'attention au monde, Victor, et je refuse de te voir souffrir parce qu'elle te fera passer après vos parents.

Victor esquissa un pâle sourire soulagé devant la réponse de Boris et acquiesça d'un hochement de tête déterminé.


(4 janvier 2005, 14h52)

Victor n'arrivait pas à se défaire du sourire idiot plaqué sur son visage. Il était épuisé et peinait à marcher tellement il avait de courbatures, mais cela en avait valu la peine. Sa médaille d'or des nationaux se balançait autour de son cou – cette fois, Yakov n'avait pas eu besoin d'insister pour qu'il la garde à son retour de Moscou. Ils entrèrent dans la patinoire et plusieurs personnes que Victor ne connaissait que de vue le félicitèrent pour sa première place. Il avait décroché d'office sa qualification à toutes les prochaines compétitions, et ses assignations au Grand Prix suivant n'étaient plus qu'une formalité à confirmer lors des Mondiaux. Mais, plus que tout, ce résultat rendrait Boris fier de lui. Il ne voulait plus connaître son visage déçu et amer, son regard qui lui faisait comprendre qu'il avait dû le surestimer et qu'il ne serait jamais à la hauteur de ses espérances.

Boris avait pris ses valises pour l'aider à remonter dans leur appartement. Victor avait l'impression qu'une éternité s'était écoulée depuis la dernière fois qu'il était revenu de compétition en étant serein, en sachant que Boris ne le réprimanderait pas, que pour une fois, il ne l'avait pas déçu. Une fois rentrés, l'aîné souffla doucement :

- Va t'asseoir, je t'apporte un verre.

Boris le rejoignit rapidement dans le canapé avec un verre de soda pour lui et un de jus de fruits pour Victor et il murmura doucement :

- Tu vois, tu pouvais y arriver ! Il suffisait juste que tu t'entraînes suffisamment sérieusement !

Victor acquiesça d'un hochement de tête satisfait et répondit :

- Tu avais raison. Je… Je me laissais beaucoup trop aller avant. Je te jure que c'est fini, que je continuerai à te ramener des médailles d'or.

- Je le sais, sourit tendrement Boris. J'ai bien l'intention de passer le reste de ta carrière à embrasser tes médailles.


(10 janvier 2005, 20h36)

Victor ferma les yeux et s'enfonçant un peu plus profondément dans la baignoire remplie d'eau délicieusement chaude. Les championnats d'Europe étaient dans deux semaines et il avait redoublé l'intensité de son entraînement. Épuisé par sa séance de la journée, il s'était fait couler un bain pour essayer de relâcher la tension dans ses muscles et décompresser. Un claquement lui indiqua que Boris venait de rentrer de promenade avec Makkachin et, quelques secondes plus tard, la porte de la salle de bains s'ouvrit.

- Ne t'endors pas, tu pourrais te noyer.

- Je dormais pas, murmura-t-il doucement.

Il ouvrit les yeux et se redressa pour voir son petit-ami se pencher vers lui pour déposer un baiser sur sa tempe.

- Les gars me proposent de sortir, reprit Boris.

Il n'avait pas besoin d'en dire plus, il savait pertinemment ce que cela sous-entendait. Victor ne pouvait pas se permettre de sortir pendant la saison, il était hors de question qu'il l'accompagne alors que les championnats d'Europe et du monde se rapprochaient à grands pas. D'habitude, voir Boris sortir seul le laissait un peu amer et il ne pouvait s'empêcher de lui envier cette vie sans contraintes ni obligations - mais sans gloire ni médailles non plus. Cependant, ce soir, l'annonce de son petit-ami le laissa presque indifférent.

- Amuse-toi bien, murmura Victor. J'allais pas traîner à aller me coucher de toute façon. Je suis claqué.

- T'es un amour, répondit tendrement Boris. Je t'ai préparé à manger, ton assiette est dans le micro-ondes.

- Merci.

Boris l'embrassa délicatement avant de sortir de la salle de bains et Victor entendit la porte d'entrée se refermer quelques minutes plus tard. Il savoura encore un peu le calme et l'eau du bain avant que celle-ci ne devienne vraiment trop froide. Il sortit et se sécha rapidement avant de revenir dans le salon en pyjama. Il fit chauffer son repas et se laissa tomber dans son canapé avec son assiette.

Tout en mangeant, il réfléchissait. La tendresse, l'affection et les petits gestes attentionnés que Boris avaient envers lui le touchaient. Plusieurs fois, il s'était fait la réflexion qu'il serait incapable de vivre sans lui, sans ses encouragements à se surpasser sur la glace. C'était peut-être pour cela qu'il ne supportait pas les autres moments, ceux où Boris devenait plus froid, plus colérique, où ses répliques devenaient plus piquantes. Il s'était trop attaché au Boris tendre et affectueux pour supporter ses périodes plus sombres.

D'un autre côté, Victor ne devait qu'à lui-même ses périodes plus sombres. Il en avait eu la preuve ces dernières semaines. Lorsqu'il s'acharnait à l'entraînement, lorsqu'il remportait avec brio la médaille d'or de ses compétitions, Boris restait celui qu'il avait toujours connu et dont il était tombé amoureux. C'était lorsqu'il se relâchait, lorsqu'il négligeait les règles de conduite dictées par Yakov, lorsqu'il sortait jusqu'au milieu de la nuit sans s'inquiéter des conséquences pour son image, que Boris avait besoin de le rappeler à l'ordre. Il pouvait également le comprendre. Boris était plus âgé, plus sérieux, il pouvait largement concevoir que son propre comportement l'exaspère de temps en temps. Plusieurs fois, il s'était même demandé comment son petit-ami arrivait à supporter quelqu'un d'aussi jeune. Il avait osé lui poser la question un jour et celui-ci lui avait répondu qu'il était tellement mature qu'il avait vite fait d'oublier son âge. Pas étonnant qu'il soit déçu lorsqu'il se comportait comme un véritable gamin.

Son regard se reposa sur l'assiette désormais vide. Il serra légèrement les poings de détermination. Peu importait le temps qu'il devrait passer à l'entraînement, les sacrifices qu'il devrait faire… Il ne donnerait plus jamais à Boris l'occasion d'être déçu par son comportement ou ses résultats, il s'en faisait la promesse.


(29 janvier 2005, 21h46, Heure de Turin, Italie)

- Victor ! appelèrent les journalistes. Victor, félicitations pour votre médaille d'or ! Vous pouvez nous accorder un mot ?

Victor se retourna vers les reporters, un large sourire dessiné sur son visage. Les championnats d'Europe venaient de se terminer par sa victoire et il avait purement l'impression de planer. Depuis qu'il avait pris la décision de ne plus commettre un seul écart dans son entraînement, il s'était plusieurs fois demandé si cela en valait la peine, si vraiment ces sacrifices paieraient et lui permettraient d'accéder à la plus haute marche du podium. Il avait aujourd'hui sa réponse : Oui. Oui, ces privations et cet acharnement avaient payé et fait de lui le meilleur patineur européen. Oui, ça en avait valu la peine et c'était bel et bien le prix de la réussite. L'époque où il concourrait chez les juniors et raflait des médailles sans trop d'efforts était définitivement terminée, il devrait se consacrer corps et âme à sa carrière s'il voulait continuer à briller. Et si ça devait lui permettre de revivre des instants de triomphe comme celui d'aujourd'hui, alors il était prêt à continuer jusqu'à la fin de sa carrière.

Il répondit rapidement aux questions des journalistes en plaquant sur son visage son habituel sourire commercial. Il continuait à appliquer le conseil que Boris lui avait donné plusieurs mois auparavant : Faire semblant. Malgré l'appréhension et la peur de mal se comporter, ou de dire quelque chose qu'il n'aurait pas dû, il parvint à faire semblant d'être à l'aise, à laisser même échapper quelques plaisanteries et à rigoler avec eux. D'un certain côté, il était soulagé que ce soit Boris qui lui ait donné ce conseil qui fonctionnait plutôt bien. Depuis sa sortie au trophée de France, Boris regardait d'un œil méfiant toutes les personnes avec qui il pouvait discuter. Cependant, il avait toujours accepté qu'il parle avec ce naturel et cette décontraction aux journalistes ou à ses fans, et savoir qu'il ne le réprimanderait pas pour ça l'aidait à se sentir un peu plus à l'aise.

Les journalistes s'éloignèrent et il rejoignit rapidement Yakov. Les championnats se clôturaient sur le bal de fin de compétition et son coach lui avait clairement fait comprendre qu'il était hors de question que le vainqueur ne s'y présente pas.

- Champagne ? proposa son coach en prenant lui-même une coupe.

Sa proposition le surprit et il balbutia :

- Je… Je suis pas censé avoir le droit de boire…

- Je ne me souviens pas t'avoir interdit de fêter tes victoires avec un ou deux verres, fit remarquer Yakov. Je t'ai déjà dit que tant que ton comportement et tes résultats étaient irréprochables, je me fichais du reste. Prends-là, l'incita-t-il en lui tendant une coupe. Tu l'as méritée.

Victor saisit la coupe mais ne la but pas pour autant. Ses yeux parcoururent la salle d'un air anxieux et Yakov reprit :

- Quoi ?

Le patineur hésita quelques secondes avant de poser le verre sur le buffet à côté de lui.

- Boris n'acceptera jamais que je boive ce soir, finit-il par soupirer.

- Boris n'est pas là, rétorqua Yakov du tac au tac.

- Il le saura ! protesta Victor. Il y a des photographes, des journalistes… Tu as vu comment ça a fini la dernière fois !

- J'ai surtout vu qu'il a évoqué ta carrière pour justifier des réprimandes qui n'avaient pas grand-chose à voir avec ça. C'est avec lui que tu dois avoir cette conversation, pas avec moi mais… S'il refuse que tu boives et que tu décompresses de temps en temps, alors il ferait mieux de te le dire franchement plutôt que d'inventer des prétextes qui ne tiennent pas la route.

Victor resta silencieux, choqué par les insinuations de Yakov. Celui-ci reprit plus doucement :

- Victor… Je sais que je n'ai pas été très présent à l'époque où tu as commencé à sortir avec Boris et je peux comprendre que tu aies eu besoin d'aller chercher un peu d'affection là où tu as pu. Mais… Je le connais depuis un petit moment. Suffisamment pour te demander de faire attention avec lui. Son comportement me fait peur, la façon dont il t'exhibe comme un trophée me fait peur. Plus les choses avancent et plus j'ai l'impression qu'il te voit uniquement comme un objet qu'il posséderait et dont il pourrait faire ce qu'il veut.

Victor baissa les yeux. Il considéra pendant une seconde ce que venait de dire Yakov avant que ses souvenirs ne reviennent l'assaillir. Boris qui fêtait son anniversaire avec lui au restaurant, Boris qui lui préparait ses repas et sortait Makkachin pour lui matin et soir, Boris qui l'enlaçait et le câlinait le soir jusqu'à ce qu'il s'endorme. Lentement, il secoua la tête de gauche à droite.

- Tu te trompes, murmura-t-il en relevant les yeux vers Yakov.

- J'espère. Sincèrement.


J'offre un cookie à celles et ceux qui trouvent de quelle petite perle du patinage vient la réplique reprise par Victor : "Je ne vais pas faire du patinage artistique toute ma vie, non ? Après, je pourrais commencer à vivre."

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