Ils reprirent la route le lendemain. De nouveaux chevaux les attendaient et ils répartirent les vivres pour abandonner les chevaux de bâts.
Aoi, déjà à cheval, rejoint Reita qui caressait le nez de sa monture.
« - Dépêche-toi, aujourd'hui nous avons beaucoup de route et peu de temps pour parcourir la distance prévue. »
Reita acquiesça et monta à son tour. Jean qui venait de payer l'aubergiste les rejoint et les premiers rayons de l'aube donnèrent le signal de départ.
Un léger brouillard s'accrochait au paysage, déposant un voile humide sur les champs, les arbres et les vêtements des voyageurs. Pendant une halte chacun sortit un mantel épais de paquetage. Aoi leur demanda alors de vérifier et resserrer les sangles des chevaux. Jusqu'à midi il leur faudrait adopter une course rapide pour atteindre les montagnes.
Tous opinèrent d'un mouvement de la tête et le galop succéda au trot rapide.
Reita apprécia le sentiment grisant de la vitesse. Un sourire gamin illuminait ses traits, il n'avait jamais été aussi vite. Le bruit des sabots claquant sur le chemin, le vent sifflant à ses oreilles, les muscles puissants de l'encolure du cheval roulant sous ses mains, il se sentait plus vivant que jamais. Il avait envie de rire à gorge déployée.
Puis les minutes s'allongèrent, devenant des heures et la lassitude le gagna.
Le paysage avait changé, les champs plats devenus des valons. Lorsque Aoi ordonna la halte du déjeuner, ils se trouvaient à la lisière d'une forêt de hauts pins.
Les chevaux étaient couverts d'écume et semblaient au bord de l'épuisement. Ils les conduisirent à un petit ruisseau et les attachèrent à des racines avant de s'installer sur un tapis d'épines vertes. L'odeur de l'humus et de la sève était délicieuse. Reita s'écroula entre deux racines, regardant les branches du pin sans les voir.
« - Je t'aurai bien dit de dormir un peu, mais nous n'en avons pas le temps ! » S'exclama Aoi,
« - Si nous faisons encore galoper les chevaux autant, ils ne tiendront pas. »
« - Ne t'inquiète pas. Nous allons commencer à grimper, les chevaux ne pourront pas galoper là-haut. »
« - Là-haut ? » Répéta Reita.
« - Nous devons passer le col de cette montagne et atteindre l'autre versant avant demain. » Expliqua le chevalier en désignant un pic.
« - Est-ce que les terres du Duc se trouvent encore loin d'ici ? »
« - Nous y sommes déjà ! »
Reita regarda le Chevalier avec surprise avant d'observer autour de lui.
« - T'attends-tu à voir un panneau ou des barrières ? » Rit Aoi. « Nous sommes sur les terres de la famille du Duc depuis que nous avons passé le sommet de la dernière colline. Le duché s'étend au-delà de cette petite chaîne de montagnes, loin jusqu'aux berges de fleuve Bleu, et en suit le cours jusqu'à la mer. »
« - Cela semble immense. » Dit rêveusement Reita qui tentait d'imaginer.
« - La Garde Bressange est une illustre famille dont la généalogie remonte bien avant les premières croisades. »
Reita posa sur le Duc un nouveau regard, mélange de curiosité et d'appréhension.
« - Pourquoi me dire tout ça ? »
« - Car je doute que tu ais eu l'éducation suffisante pour appréhender la situation dans laquelle tu te trouves. »
Reita grommela e cacha sa honte en prétendant nettoyer le talon d'une de ses bottes.
« - Je ne t'insulte pas. Mais il va falloir que tu apprennes certaines choses et vite. »
Voyant qu'il avait toute l'attention du valet, le chevalier s'assit à ses côtés pour continuer.
« - La noblesse suit une strict hiérarchie. Les Ducs se situent juste sous la famille royale, ce sont les familles les plus influentes. Mais même parmi elles, certaines disposent d'une aura particulière, un statut d'exception. La Garde Bressange en est l'exemple car certains de ses aïeux ont mêlé leur sang à celui de la famille royale. »
« Malheureusement ce statut attire les jalousies. Beaucoup souhaiteraient voir le Duc en disgrâce, déchu de son rang. »
« - Son honneur est menacé ? » Hasarda Reita.
« - Son honneur et sa vie. C'est pourquoi je vais t'enseigner le maniement des armes. Je comprends maintenant pourquoi le Duc t'a choisi pour devenir son nouveau valet personnel... »
Reita leva un sourcil et Aoi eut un léger sourire.
« - Tu es un homme du peuple que le destin seul a mit sur son chemin. En t'achetant ainsi sur un marché d'esclaves, il était assuré que tu ne pouvais être envoyé par une famille rivale. C'était un pari risqué mais compréhensible... »
Le chevalier se releva et lui dit qu'ils allaient bientôt partir avant de retourner aux côtés du Duc.
Reita les regarda parler quelques instants.
Son nouveau maître faisait donc partie des puissants. Leur voyage anonyme lui sembla soudain d'autant plus incongru et dangereux.
Ce qu'il s'était passé sur le domaine royal revêtait une toute nouvelle signification. Il se surprit à observer les ombres de la forêt avec appréhension. Il comprenait la tension qui tenait le chevalier et les soldats, et la partageait.
Son regard devenu grave, il vérifia le couteau long passé à sa ceinture et remonta à cheval. Aoi lui fit un signe de tête et prit la direction du groupe.
La montagne se dressait devant eux, fière et menaçante.
Ils évoluaient en file indienne le long du chemin de rocailles entre les pins et les buissons épineux. Le sol était sec, impropre à l'agriculture, même les bergers et leurs bêtes évitaient ce versant. Le silence leur semblait d'autant plus oppressant.
« - Est-ce qu'il y a des loups dans la région ? » Demanda Reita.
« - Plus bas dans les vallons. Surement pas si haut où le gibier est plus rare. » Lui répondit Jean.
« - Ce ne sont pas les loups qui m'inquiètent. » Grogna Aoi en désignant du menton un endroit en contrebas.
Entre les pins, Reita aperçut une autre piste que celle qu'ils suivaient. Plus large et mieux dessinée.
« - Pourquoi n'empruntons-nous pas cette route ? »
« - C'est une route de marchands. Elle est plus longue que celle des forestiers. »
« - Et trop découverte. » Renchérit Cécil.
Reita n'eut pas besoin d'explications.
Les bandits.
Beaucoup s'en prenaient aux caravanes marchandes sur les chemins éloignés des villes. Et des hommes à cheval feraient probablement une cible intéressante.
Leur ascension avait prit plusieurs heures. Et le soleil rasait l'horizon lorsqu'ils atteignirent le sommet. Reita eut alors le loisir de contempler les terres du Duc De La Garde Bressange.
La nuit tombante faisait s'allumer les chaumières et de petits points brillant habillaient le pays vallonné. Le valet chercha le fleuve des yeux mais rien qui ne ressemblait à un fleuve n'était visible. Lu duché était-il donc si vaste ?
Aoi les fit descendre et les pins empêchèrent Reita de pousser son observation plus loin. La lumière du jour faiblissait et les étoiles apparaissaient lentement sur le ciel sombre.
« - Nos estimations étaient trop optimistes, nous n'atteindrons jamais l'auberge avant qu'il ne fasse nuit noire. » Soupira Aoi.
Reita voulut dire quelque chose mais un bruit de pas rapides les fit tous se tourner vers un éperon rocheux.
Des torches furent lancées autour d'eux et un cri devança l'attaque d'individus masqués. Aoi jura entre ses dents et lança son cheval. Tous le suivirent dans a folle cavalcade.
Des ordres furent lancés dans leur dos et un pan entier de la montagne sembla s'embraser. Des mottes de pailles entourant le chemin avaient pris feu et leur fuite fut compromise.
Pourtant le chevalier ne ralentit pas, menant l'équipée au grand galop sur le chemin de graviers. Reita se tint fermement à l'encolure de son cheval, voyant les éboulis des leur course folle dégringoler la paroi abrupte. De nombreux assaillants les attendaient, armes au point.
L'un toucha le cheval de Jean qui fit un écart en ruant. Le soldat tomba à terre, entraînant avec lui un autre garde du Duc. Le jeune valet voulut ralentir et les aider mais Cécil qui galopait juste derrière lui attrapa les rênes de son cheval pour l'obliger à continuer sans se retourner.
« - Nous devons les aider ! » Hurla Reita pour couvrir le tonnerre des sabots.
« - Le seul pour qui tu dois t'arrêter et te battre c'est ton maître ! Sa vie est ta vie ! »
Cécil laissa alors les rênes et devança le valet pour rejoindre le chevalier.
Leur chemin toujours entouré de flammes, Reita put les voir échanger des paroles en hurlant mais aucun mot ne parvint jusqu'à ses oreilles.
Le soldat fit alors un brusque écart, Arrêtant net sa monture pour faire un demi tour et se lancer au galop sur leurs pas, l'épée au clair.
Reita ferma les yeux, se maudissant intérieurement de ne rien pouvoir faire pour les aider.
Alors que le chemin prenait un brusque virage, Aoi obligea sa monture à continuer droit devant, sautant à travers les flammes, au-dessus d'une vieille souche. Les autres chevaux suivirent et ils laissèrent rapidement l'enfer des flammes pour un monde aveugle.
De fortes détonations explosèrent dans leur dos, des balles de plomb faisant voler en éclat des branches au-dessus d'eux. Les chevaux déjà terrorisés n'en devinrent que plus rapides et tous s'abandonnèrent à leur jugement, incapable de voir à travers les ténèbres de la nuit.
De nouveaux coups de feu retentirent et Reita jura.
« - Ils nous tirent dessus ! »
Le valet vit alors Antonin se retourner sur sa selle, un long fusil calé contre son épaule avant de tirer. Reita aurait juré que la balle lui avait frôlé l'oreille.
Continuant ainsi quelques instants qui leur semblèrent interminables, la distance qu'ils avaient parcourue sembla suffisante à Aoi qui arrêta son cheval sous un très haut pin. Le chevalier enrageait.
« - Comment ont-ils su que nous prendrions cette route ? » Cracha Aoi hors de lui.
« - Peut-être qu'ils attendaient juste une victime » Hasarda Reita.
« - C'est un chemin de forestier. Qui brûlerait la moitié d'une montagne pour un serf ? Ils nous attendaient. »
« - Est-ce que Simon... » Commença Antonin.
« - Non, j'ai toute confiance en lui ! » Coupa net le Duc. « Aoi, nous ne pouvons pas rester ici. Que penses-tu que nous devions faire ? »
Aoi fulminait et réfléchissait aussi vite que le stress le lui permettait, ses jointures de mains blanchies tant elles serraient ses rênes.
« - Nous avons eu de la chance que les chevaux ne se brisent pas les jambes sur le chemin, mais ils font trop de bruit. Nous allons devoir les abandonner pour semer nos poursuivants. »
Antonin se racla la gorge pour attirer l'attention du chevalier.
« - Continuez à pied, je vais prendre les chevaux pour brouiller les pistes. »
Le chevalier fronça les sourcils. Ils avaient déjà abandonné trois hommes. Réduire encore l'équipée était périlleux pour la suite du voyage.
Mais ils n'avaient pas le temps de tergiverser et trop peu d'options.
Aoi descendit de cheval et récupéra ce qui lui semblait indispensable dans son paquetage. Les autres l'imitèrent.
Des éclats de voix se firent bientôt entendre. Antonin récupéra les rênes de toutes les montures.
Aucun mot ne fut échangé, un simple regard reconnaissant et leurs chemins se séparèrent. Le soldat lança les chevaux dans un nouveau galop et le reste de l'équipée descendit la pente rocailleuse de quelques mètres avant de se cacher au mieux sous les racines d'un pin.
Des hommes munis de torches les dépassèrent, suivant la piste des sabots des chevaux sans regarder au-delà. Aoi les observa d'un regard noir.
« - Une quinzaine... Il y en avait plus sur le chemin. »
Le chevalier réajusta sa besace sur son épaule et se leva pour regarder le Duc.
« - Nous ne pouvons pas gagner l'auberge. Qui sait qui nous y attendra. Marchons tout droit, lorsque le soleil se lèvera nous aviserons du chemin à prendre. »
Chacun vérifia ses affaires et ils reprirent la route, le cœur gros et tous les sens en alerte.
