"Foutu! Foutu, foutu, foutu! Ce truc est irrécupérable."

Ce fut la sentence de Têt'd'œuf, après avoir longuement tenté de remettre en état une pièce mécanique assez complexe, dont certaines pièces cassées étaient coincées et qu'il lui était par ailleurs impossible de décrasser convenablement. Après avoir lâché cette lourde rotule, il parti prendre un chiffon et s'essuya le front.

"Tout va bien?" fit Cora, Astro sur les talons. Le petit garçon restait toujours près d'elle, à moins d'être avec Zog, ou plus rarement avec Zain. La jeune fille ne s'en plaignait pas, elle préférait pouvoir veiller sur lui et à ce que le moins de personnes possibles n'apprennent sa véritable nature, et surtout ne lui en fasse le reproche.

"Oh, ne vous en faites pas. C'est cette maudite pièce que je n'arrive pas à remettre en état. Pour une fois que j'ai quelque chose d'assez sophistiqué, en plus! J'aurais donné n'importe quoi pour ce roulement à bille, mais pas moyen. Bon, je descends boire un petit quelque chose. Ne cassez rien, d'accord?"

Et il s'éclipsa. Astro avisa la grosse rotule et approcha du bureau.

"Qu'est-ce que tu fais?"

"Je regarde."

Astro prit la pièce et la fit doucement jouer, se rendant compte de l'importance des dégâts. La rotule n'avait que peu de liberté de mouvement, et lorsqu'il l'agita doucement de haut en bas, il entendit des petites pièces cliqueter. Ses yeux s'agrandirent. Cora, interdite, s'avança.

"Euh, c'est normal ce bruit?"

Astro répondit d'une dénégation de la tête, les yeux toujours agrandis par la surprise. Cora en jugea qu'il n'était pas moins mignon pour autant avec sa petite tête ronde. Il recommença calmement à faire jouer la pièce quand Têt'd'œuf remonta.

"Oh, tu la veux?"

Astro se tourna vers lui, Têt'd'œuf poursuivi:

"Pas de souci, je n'en aurai pas l'utilité."

Par souci de ne pas l'intimider, il retourna aussitôt à l'un de ses établis chercher d'autres pièces. Astro reporta son attention sur la rotule et, comme lorsqu'il avait réveillé Zog, ses yeux, ou plutôt ce qui lui tenait lieu de pupilles, devinrent blancs et lumineux, dans un son feutré et continu. Les deux autres s'en aperçurent mais ne dirent rien, se contentèrent de l'observer. Astro soupira et fronça légèrement les sourcils, puis commença à tordre une pièce. Pourtant solide, cette dernière semblait malléable entre ses doigts. Après l'avoir tordue, il secoua à nouveau la rotule et tous les fragments brisés en tombèrent. Astro "ralluma" ses yeux pour éclairer la cavité qu'il avait faite puis sembla chercher quelque chose sur l'établi. Têt'd'œuf, feignant toujours l'indifférence, lui indiqua un tiroir qui s'avéra rempli d'outils divers, mais plutôt imprécis, assez archaïques. Il s'en contenta et prit l'un d'eux, l'alluma, une flamme jailli. Têt'd'œuf conseilla à Cora de ne pas s'approcher ni de trop regarder au risque de s'abimer les yeux.

Une minute plus tard, Astro venait de lui-même vers Têt'd'œuf. Remettant à mains nues la pièce qu'il avait tordue, il la lissait autant que possible, avant de la tendre au mécanicien, qui regarda la rotule d'un air hébété. Astro lui souriait gentiment, l'air toujours aussi timide tandis que l'homme faisait jouer la rotule ayant récupéré toute sa mobilité. Puis il regarda le petit et lui fit:

"Tu aimes les défis?"

Les petits enfants jouaient peu sagement, dehors, comme à l'accoutumée, quand tout à coup la porte s'ouvrit sur le maitre des lieux, accompagné du petit nouveau avec qui ils n'avaient jamais joué. Il trainait toujours avec la bande de Cora, depuis deux jours et ne leur avait encore jamais parlé. D'ailleurs, c'était la première fois qu'il semblait vouloir sourire. Les rumeurs allant toujours bon train sur tout, celle à la mode sur le (joli?) nouveau était qu'il soit un cyborg: un robot-humain, ou du moins conçu expressément pour l'être. Mais, malgré tout, ces enfants ne le jugeaient même pas, ils attendaient juste de voir de quoi il avait l'air. C'était des enfants: ils pouvaient être un exemple de tolérance raciale ou religieuse comme ils pouvaient être un exemple de cruauté. Ils étaient naïfs. Aussi, l'inconnu attisant leur curiosité, ils suivirent plus ou moins discrètement les deux hommes et la jeune fille qui se dirigeaient... vers la voiture?

"Voilà la bête! Les freins sont moitiés moins bons qu'à l'origine et les stabilisateurs de vol perdent de leur efficacité en mode stationnaire et en pic d'accélération. J'oubliais, il faut aussi donner plus de coups de volant pour tourner à droite qu'à gauche, et elle consomme beaucoup. Tu relèves le défi?"

La tête légèrement inclinée, Astro regardait la petite voiture, pensif, avant de jeter un œil à Têt'd'œuf et d'opiner en souriant.

"Prends tout ton temps! Je te laisse cette caisse à outils, s'il te manque quelque chose, viens me voir."

"Et si j'ai besoin de nouvelles pièces, ou du métal?"

C'était la première fois que les enfants entendaient la voix du nouveau. Il avait l'air plutôt sympathique.

"Pour la matière première, tu peux piocher dans ce tas, mais pour les pièces, fais comme moi: demande à Cora et Zain, et prie!"

Il repartit ainsi, Astro avisant de nouveau le véhicule tandis qu'un bruit mat et répété se faisait entendre. Zog venait lui tenir compagnie.

"Si tu veux mon avis," fit Cora en s'asseyant, "Il vaut mieux que tu répares les pièces plutôt qu'en attendre de nouvelles..."

"Hmm... D'accord."

Et tous les enfants se mirent à le regarder, ou à jouer avec Zog. Astro n'en avait cure. Il s'était déjà mit sur le dos pour aller observer le châssis et bricoler à mains nues le véhicule. Puis comme s'il avait oublié les autres enfants, au lieu de ramper il activa les réacteurs de ses pieds pour glisser sur le sol et ressortir de l'autre côté. Des exclamations admiratives ("Ooooooh!") se firent entendre, mais même Cora ne fit aucune observation à ce sujet. Il contourna rapidement l'arrière et s'assit côté conducteur, démarra la voiture. Il fit jouer le moteur sans la faire avancer, l'écoutant, les yeux dans le vague, avant de regarder vers le bas. Une lueur indiqua à Cora qu'il se servait de sa vision aux rayons X pour observer toute la mécanique. Il regarda l'adolescente.

"Euh, dis... elle a quel âge?"

Cora resta interdite avant de hausser les épaules.

"Euh... le mien? J'en ai pas la moindre idée!..."

"… Mouais... Têt'd'œuf aurait peut-être dû la faire réviser au moins une fois après l'avoir achetée.."

"Ha, tu m'étonnes!"

La voiture câla subitement. Astro se défigea pour ajouter:

"J'irais moi-même lui racheter de l'essence."

Cora rit à gorge déployée tandis que le garçon descendait et ouvrait le capot. Des enfants s'approchaient pour regarder. Au bout d'un moment, elle vit Astro leur faire un cours ("Tu vois, ça c'est des pistons à mercure, on dit ça parce que les premiers pistons pour les voitures volantes en auraient utilisés, mais maintenant c'est avec du plasma.") et les enfants, bien que n'y comprenant goutte, semblaient aimer l'écouter. Cora devina pourquoi. Elle aussi, elle ne comprenait pratiquement rien à la mécanique, mais Astro était agréable à entendre.

"Cora? Où je peux trouver un pied de biche?"

"Pour quoi faire?"

"Ben... c'est là.."

Elle vint à sa rencontre.

"C'est coincé.."

"T'y vas pas à la main?"

"Ben, j'ai un peu peur de tout casser."

"Je peux toujours te donner le mien, mais il est beaucoup trop large.."

"Ah, zut."

Une minute plus tard, les petits étaient regroupés tout autour du capot, sur les sièges avant et sur le toit pour regarder l'apprenti mécanicien, le bras tendu vers le fond de la voiture et l'index crochetant une vieille pièce noire de suie et de rouille, tentant de la déloger sans trop abimer les autres pièces alentour entre lesquelles elle était coincée. Il allait doucement, petit à petit, tout le monde l'observant en silence. Il était penché en équilibre, le bras tendu et enfoncé dans l'espèce de trou qu'il avait ménagé en retirant de gros appareils de la voiture. La petite pièce bougeait doucement avec des bruits peu commodes. Elle pivotait, sans pour autant vouloir trop bouger. Puis elle se rapprocha de plus en plus de la sortie, jusqu'à ce qu'elle saute, comme tous les enfants qui poussèrent un cri de victoire en levant les bras. Ils étaient très enthousiastes, mais Astro était plutôt étonné d'une telle réaction. Il s'agissait juste pour lui d'un travail fastidieux qui venait de s'achever. Il était toutefois assez content du résultat, et surtout du fait qu'il allait pouvoir avancer. Il commença rapidement à s'emparer des outils de Têt'd'œuf qui lui facilitaient grandement la vie, bien qu'il était capable de s'acquitter lui-même de presque n'importe quelle tâche (excepté, par exemple, de visser) et bricola rapidement. Cependant les travaux à faire étaient d'assez grande envergure. Ils durèrent tout l'après-midi, et il continua alors que Cora se faisait appeler pour le repas. Elle s'excusa, voyant bien qu'Astro préférait rester là, d'autant plus qu'il finirait plus vite. Cora, elle, avait besoin de manger. Elle le fit à toute vitesse, ce qui lui attira des remarques, avant de revenir avec sa couverture sur les épaules. Elle vit le visage du petit garçon, doré par le crépuscule et les reflets de Zog qui veillait au grain, se tourner vers elle en l'entendant, puis cacher un sourire timide en se glissant presque entièrement sous le châssis. Cora fit de même en se rendant compte qu'elle lui avait manqué. Elle s'assit sur le toit, étant sûre qu'elle ne gênerait pas.

"Dis, tu sais que tu te fais exploiter?"

Les bottes du petit garçon, seule chose qu'elle pouvait apercevoir puisqu'elles dépassaient du parechoc, cessèrent de bouger, et Astro de faire du bruit. Puis, s'aidant de ses mains, il se déplaça sous la voiture et sa tête étonnée reparut.

"Pardon?"

"Tu sais que tu seras pas payé?"

Astro ne semblait pas plus embêté que ça.

"Ben... j'ai le gîte et le couvert..."

"Hmm... c'est pas faux. Quoique non, t'as pas le couvert."

"Bon bah j'ai le gîte alors."

"Mouais. La prochaine fois pense à fixer ton prix!"

Astro lui souri avant de retourner à son bricolage, sachant qu'il se contenterait largement de l'hospitalité de Têt'd'œuf et du sourire mi-angélique mi-moqueur de Cora pour toute rémunération. Il finit son travail en moins d'une minute.

"C'est bon, j'ai terminé!"

"Viens, on va annoncer la nouvelle à Têt'd'œuf!"

Têt'd'œuf était sidéré, et heureux comme un gosse à Noël. Astro fut aussi gêné qu'il était touché par tant de gratitude, après quoi il parti se laver à cause des traces noires qui s'avéraient être une sorte d'huile de moteur, plutôt que du cambouis. Cora remarqua tout de même qu'il aurait aimé pouvoir se coucher directement. Il avait vraiment sommeil.

Mais ce travail de longue haleine eut au moins le mérite de le faire s'endormir quelques secondes après s'être enfoui sous la couette, douce et chaude.

Le lendemain, la jeune fille alla le voir et se rendit compte qu'il dormait encore, paisiblement. Personne n'eu le cœur de le réveiller (ou plutôt personne n'eut le courage de désobéir à Cora) et ils le laissèrent se pelotonner sous la couverture tandis qu'ils allaient s'amuser, prendre un petit déjeuner tardif ou préparer le déjeuner à venir. Cora se laissa finalement tenter par du lait qui avait dépassé de peu la date de péremption et dû se résoudre à le boire tiède; les enfants se battaient déjà pour utiliser le très vieux micro-ondes défoncé. Cora ayant l'estomac peu commun, elle savait qu'elle n'aurait pas de problèmes de digestion. Elle prit le temps de se rafraichir le visage avant de remonter, à la dernière minute, dans le dortoir des garçons où elle voyait une couverture remuer. Elle s'y rendit à pas de loups, toute sourire, et attendit qu'il la voie. Quand il ouvrit des yeux ensommeillés, elle chuchota, moqueuse:

"Alors, la marmotte?"

Il lui rendit son sourire et chuchota:

"J'ai peut-être trop forcé hier..."

"C'est pas une raison! T'as des super-piles et tout, alors dépêche-toi!"

Elle cessa de le secouer à l'épaule pour préparer des affaires quand elle entendit toquer, ou plutôt frapper à la porte d'entrée du bâtiment. Elles'y rendit et fit coulisser un petit panneau au milieu de l'épaisse porte métallique qui laissa voir ses yeux.

"Oui? Vous voulez quoi?"

"Je sais qu'y'a un robot ici!"

La grosse voix ne l'impressionna guère, bien qu'elle se demandait ce qu'il pouvait vouloir au robot en question qui n'avait jamais embêté personne. Et qui était là incognito. Elle feignit parfaitement la perplexité.

"Euh... Certes, comme partout ailleurs. Et donc? Qu'est-ce qui vous amène?"

"J'en ai besoin pour réparer ma grosse bécane!"

Elle reconnu le monsieur: il y a longtemps, il avait récupéré une grosse machine d'agriculture qui avait été déclarée "foutue" par Têt'd'œuf. Celle-ci, dont il ne pouvait se séparer à cause de sa valeur, trônait depuis longtemps devant chez lui, en guise d'enseigne puisqu'il cultivait. Et il disait à qui voulait l'entendre qu'il serait heureux de la voir fonctionner. Alors dès qu'il entendait parler d'un mécanicien, il le réquisitionnait. Mais quand il s'agissait d'un robot, il "l'empruntait" et ce pour plusieurs jours. Et si les travaux avaient l'air d'avancer, il pouvait le garder plusieurs mois avant que, de dépit, il ne le chasse de chez lui à coups de matraque vengeurs. Cora n'avait pas envie qu'Astro, déjà fragile moralement, se fasse entraîner par cet exploiteur (bien qu'il ne soit pas tout à fait le seul avec un tel comportement) et forcé de travailler presque jour et nuit, car on ne laissait les robots se reposer que lorsque leurs circuits surchauffaient. Mais Astro était aussi complexe qu'un humain pouvait l'être. Il avait besoin de dormir. Et là, il avait besoin de Cora:

"Je ne sais pas qui vous a dit qu'on avait un nouveau mécano, mais..."

"Oh, ça va, je l'sais, me prenez pas pour un idiot!"

Cora fulminait intérieurement "Mais il commence à me saouler avec ça machine à deux francs! On sait bien qu'elle remarchera jamais!" elle souffla et repris, l'ai moqueur:

"Si vous vous basez sur les témoignages des p'tites terreurs," elle désignait les enfants derrière elle, jouant aussi dangereusement que d'habitude: "Alors vous feriez aussi bien d'aller voir cette soucoupe volante qui s'est garée derrière."

"Petite peste va! De toute façon il ira réparer ma bécane!"

"Bécane..." soupira Cora. "Mais ce n'est qu'un tas de ferraille rouillé! les réparateurs ont probablement achevé de la défaire plutôt que de la remettre partiellement en état. Faut savoir regarder la réalité en face!"

Mais il était déjà assez loin et lui répondit d'un "C'est ça!" avant de marmonner quelques jurons.

Astro; lui, allait mieux. Le sommeil quittait presque tout à fait ses muscles quand il avisa la voiture de Têt'd'œuf, toute belle, par la fenêtre. Il entendit (sans faire exprès: son acuité auditive se développait subitement parfois) les enfants préparer quelques outils pour la laver et ne résista pas à l'envie d'aller descendre la revoir juste avant. Il alla dehors sans être vu, observant la petit maison par-dessus son épaule et s'arrêta devant le véhicule bleu , y passa presque tendrement une main sur le capot. Il avait fait comme une bonne action, les gens en étaient heureux. Il avait pu rendre service et cela calmait la douleur qu'il avait au cœur de ne plus voir le sourire si fier de son père, si loin, si haut dans le ciel...

Il entendit des pas rapides se rapprocher. Pensant à Cora, il se sentit un peu honteux mais n'en était pas moins heureux qu'elle soit là. Il s'efforça de sourire.

"Désolé, j'allais venir mais j'ai..."

"Toi, tu viens avec moi!" fit une voix rude alors qu'il se retournait tout juste. Un grand bonhomme, large d'épaules et plutôt ventru l'avait attrapé par le bras et l'emmenait sans plus de cérémonie; Astro, au bord de la panique, se souvint en un éclair d'un robot qui avait fait la même chose, lorsqu'il était encore dans le cimetière. Il avait alors tiré fort pour se dégager et le bras s'était arraché. Ce souvenir le glaça un moment, tandis que l'homme le trainait à grands pas. Il ne pouvait pas se débattre, au risque de blesser, voire de tuer celui qui l'emmenait. Mais où, et pourquoi?