Chapitre 5

H-3 le compte à rebours a commencé...

Cette journée est un calvaire.

En arrivant au poste, d'abord : combinaisons oranges fluo. Masques à gaz jusqu'à l'ascenseur.

Maura et moi, ridicules au milieu de ce cortège de dingues.

Je jure que j'ai vu Cavanaugh rire avant que les portes ne se referment.

Et ce n'est pas tout.

A peine assises, ils arrivent.

"Nous venons procédés aux prélèvements sanguins pour analyses préventives"

Un sourire acide se dessine sur mes lèvres.

"Il ne manquait plus qu'eux à ce désastre : les astronautes suceurs de sangs

-Jane !"

Maura me regarde l'air réprobateur.

Je soupire et tend mon bras.

Si celui qui a eu la magnifique idée d'utiliser de l'anthrax pour commettre ces homicides pouvait être foudroyé par la haine... putain, je suis sûre qu'on pourrait sentir le grillé jusqu'au sous-sol.

"Aïe" je sursaute quand l'aiguille perce ma peau.

En plus ces types sont des rustres !

Je respire, ferme les yeux, essaye de rester calme. Je n'ai jamais très bien compris le principe de la méditation. C'est vrai, quand on y pense.

Trouver la paix, en se plongeant dans sa propre tête, alors que c'est justement là où commence le problème ?

Non. J'ouvre les yeux plutôt, et regarde le plafond. Une minute passe. Deux. Trois.

Combien de sang comptent-ils me prendre au juste ?

Je baisse les yeux vers le technicien :

"Vous êtes au courant que j'en ai encore besoin pour être en vie hein ?"

Je peux voir les yeux au travers du masque.

Est-ce qu'il trouve ça drôle ?

"HA HA HA" imité-je en grimaçant avant de me réinstaller. Grrrr...

Quand ils ont fini, ils remballent leur mallette remplie des deux tiers du sang de nos corps et ils repartent.

"Merci Messieurs" salue Maura.

Elle appuie sur le verrouillage des portes et se retourne vers moi.

"Tu es impossible ! reproche-t-elle.

Elle fulmine vers un des réfrigérateurs, l'ouvre sort une bouteille et me la tend.

"Tiens, bois, ça va aider à rétablir ton taux glycémique"

Je regarde l'étiquette.

"100% jus de Canneberges Bio"

A son humeur, je ne dis rien, et fais ce qu'elle me dit.

L'aigreur de la boisson me fait grimacer.

"Ewwww aider mon taux glycémique ? est-ce qu'il y a le moindre sucre là dedans ?"

Maura se retourne, ses yeux verts comme deux 9mm pointés sur moi:

"Tous les fruits contiennent du fructose Jane"

Du fructose. Et de l'acide sulfurique.

En essayant de savoir si ma langue bouge encore, je rebouche la bouteille leeeentement et la pose.

Mais je peux voir qu'elle est énervée. En enfilant sa blouse elle éclate :

"Je ne sais pas ce qui te rends le plus désagréable ! La tenue ? L'anthrax ? La quarantaine ? Les victimes ? Ou moi ?"

Je recule dans mon siège pendant sa diatribe. Puis fronce les yeux.

"Pourquoi est-ce que tu mets ta blouse Maur ? demandé-je doucement.

-Parce que ça m'aide à gérer mon stress ! et vues les circonstances j'ai besoin de toute l'aide possible !" rétorque-t-elle en m'accusant du regard.

Je déglutis. Elle soupire.

J'ai vraiment exagéré tant que ça ? Ah bon ? encore ?

Je baisse les yeux.

"Maur... c'est juste que je suis détective et que je ne peux rien faire ! Pendant que je suis enfermée là je ne sais rien... je ne sais même qui sont les victimes !"

Elle inspire profondément, ferme les yeux et j'ai l'impression qu'elle invoque silencieusement la Déesse de la patience.

"C'est pour ça que j'ai demandé à ce qu'on soit transférée ici dit-elle en allumant un des moniteurs. Nous sommes connectées au réseau interne et... tu peux encore superviser l'enquête"

Superviser l'enquête ?

Yeesssss

"Tu es un génie ! Est-ce que tu sais ça ?"

Elle traverse le laboratoire pour allumer les autres moniteurs. Elle se penche, son regard pensif bientôt éclairé par la lueur des écrans.

"Oui, depuis que j'ai 11 ans Jane" dit-elle en tapant quelque chose sur le clavier.

Evidemment.

Je me lève, m'approche. M'assois près d'elle.

"Encore une seconde..." murmure-t-elle.

Et bientôt une fenêtre s'ouvre, floue d'abord. Et puis Frost et Korsak finissent par apparaitre.

"Hey !

-Hey Jane ! Bonjour Doc" disent-ils pratiquement collés à la caméra.

J'ai un mouvement de recul.

"Ewww épargnez nous le gros plans sur vos narines les gars !"

Ils éclatent de rire.

Maura aussi, derrière moi.

Je me retourne pour la voir. Un réflexe. Elle a le rire d'un ange.

"C'est mieux ?" demande-t-il

Je regarde . Et confirme :

"Très"

Qu'est-ce que ça fait du bien de les voir.

"Alors qu'est-ce qu'on a ? demandé-je sérieusement.

-Notre première victime s'appelle Rodrigo Alvarez"

Sur l'autre écran, son profil s'affiche. Ainsi que les photos préliminaire prises par les technicien.

Et c'est pas beau à voir.

Ce type a des sortes de brûlures sur le visage. Comme si quelque chose lui avait mangé la peau.

Je me tourne vers Maura, la gorge sèche.

Elle est rivé vers l'écran, puis se tourne vers Frost, attentive.

Quand je regarde mon co-équipier, il poursuit.

"42 ans, d'origine cubaine. Il a été fiché par la police des frontières i ans...

-Un clandestin ?

-Oui, il a fait partie d'un convoi démantelé près de Laredo au Texas.

-Il n'a aucun passé militaire ? » intervint Maura.

Frost vérifie ses notes.

« Négatif Doc, même pas de service civile. »

"Qu'est-ce qu'il faisait à Boston ? » demandé-je.

-On ne sait pas encore... Le labo nous envoie des photos des pièces à convictions et rien de très probant pour le moment"

Korsak s'approche.

"Un peu de liquide, des cigarettes, un briquet... et un carnet mais difficile de comprendre ce qu'il y a dedans. Juste des chiffres et des dates...

-Et qu'est-ce qu'il tenait dans sa main ? une lettre ou quelque chose du genre ?

-Une feuille blanche Jane."

Je soupire.

"Pas d'empreinte ? ou de salive sur l'enveloppe?

-Non"

Merde.

Sur l'écran de nouveau cliché apparaissent. Les pages d'un calepin.

Effectivement, il y a des dates, et des séries de 7 chiffres.

Qu'est-ce qu'ils veulent dire ?

"J'ai essayé de voir avec la cellule de décryptage... pour le moment ils n'ont rien trouvé...Pour les dates, rien d'évident ne concorde"

"Qu'est-ce que tu en penses Maur ?

-Il est trop tôt pour que je ne pense quoique se soit Jane. Barry, est-ce que tu pourrais s'il te plaît, transmettre un message à Susie de ma part ?"

"Je suis là !"

Bientôt, le visage à lunettes se faufile entre les épaules de Vince et Barry. Sourire aux lèvres.

"Qu'est-ce que je peux faire Docteur Isles ?

-J'aimerais que tu ailles au laboratoire de l'équipe toxicologique et que tu prélèves un échantillon du sang de la victime. Ensuite, il faudrait faire courir une analyse spectrale, tu pourras utiliser le spectromètre de la morgue."

L'assistance acquiesce, incertaine.

"Hum... Docteur Isles... êtes-vous sûre qu'il vont me laisser faire ?"

Le regard de Maura brille alors qu'elle se penche près de moi.

"Je suis le chef fédéral de la Médecine légale de l'Etat du Massachusetts, Susie.

-Bien sûr"

J'ai envie de rire en voyant la tête de son assistante..

"Je t'envoie un ordre de mission."

Elle se penche sur un des claviers et procède.

Entre temps je regarde mon co-équipier.

"On se parle plus tard ? demande-t-il.

-Oui, dès qu'il y a du nouveau...

-D'acc."

"Oh attend Barry !

-Oui ?

-Au sujet... de l'autre victime...

-Peter Parker, 38 ans, père de 2 enfants, il habitait dans le voisinage. Sa famille a été prévenue...

-Est-ce... que tu pourrais voir avec Cavanaugh si la Police de Boston ne peut pas lui rendre hommage ou je ne sais pas..."

Frost me regarde, puis il sourit.

"Je vais faire ça

-Super"

Et la communication coupe.

J'inspire et détend ma nuque sur le fauteuil. Maura fait pareil à quelques mètres.

"Pourquoi tu as demandé des analyses ? Tu n'es pas sûre pour l'Anthrax ?

-Si ou presque. Mais le visage de la victime présentait des symptômes inhabituels, les abcès cutanés sont dus au contact de la bactérie avec l'épiderme mais sa peau avait une teinte jaune. L'anthrax n'est pas connu pour provoquer des lésions hépatiques. Peut-être qu'il y a eu modification de la formule, ce qui rendrait peut être le poison traçable..."

"Qui peut produire de l'Anthrax ?

-Techniquement, n'importe quel laboratoire équipé du matériel de base, mais il faut se procurer le bacille ce qui n'est pas facile. Seule les laboratoires militaires spécialisés en épidémiologie sont censés les conserver.

-Et la victime n'avait aucun rapport avec l'armée »

Et la question silencieuse est là.

Elle palpite.

Qui a fait ça et que veut-il à la ville de Boston ?

"Maur ?"

Pensive, elle me regarde.

"Je suis désolée... pour cette histoire d'astronaute... et tout le reste"

Elle me sourit.

"Je sais."

Je tends le bras pour prendre la bouteille de canneberge. Ouvre et bois une gorgée. Ma tête tourne un peu.

"Ce truc deviendrait presque buvable avec l'habitude, dis-je avec une grimace toujours.

-Jane ce "truc" est un véritable prodige de la nature ! Le Vaccinum Macrocarpon contient plus de vitamine C et de flavonoïdes que n'importe quelle autre source organique. Il paralyse littéralement certaines bactéries, stimule et facilite l'activité rénal...

-Débouche les canalisations, désinfecte les hopitaux... fait fondre les portes blindées...

-Jane ..."

Maura sourit et soupire en même temps.

Un paradoxe.

Une des choses sur la liste de ce qu'elle rend splendide.

"Tu es exaspérante...

-Ca c'est exaspérant Maura" dis-je en montrant les portes fermées.

Je passe une main dans mes cheveux. Regarde ce laboratoire, cette situation. Une attaque à l'anthrax ? Je n'arrive toujours pas à y croire.

"Ma m'a toujours reproché mon travail... à des moments, je comprends de quoi elle parle...

-Tu aimes ton travail Jane.

-Je sais, c'est juste... que j'aimerais échanger de peau, tu sais, l'espace de dix minutes, avec madame et monsieur tout le monde, et avoir une vie sans quarantaine, sans anthrax, sans réveil en pleine nuit... sans Dr Pike ! sans...

-Sociopathes obsédés par toi ?"

Maura me fixe son regard illisible.

Je déglutis. Et baisse les yeux.

"Oui, aussi"

Deux depuis le début de ma carrière. A moi seule je dois exploser les foutues statistiques. Et Maura hein ?

Mon ventre se crispe.

"Parfois... je me demande si je réalise vraiment à quel point la vie peut être... courte" dit-elle.

Soudainement sa voix tremble. Et son regard, tournée vers les vitres, se jette autre part. Quelque part d'infini.

Elle se tourne vers moi.

"Est-ce qu'on réalise Jane ?"

Je souris un peu.

"Et tu voudrais faire quoi ? demandé-je doucement. Une liste de choses-à-faire-absolument avant le prochain kidnapping?"

Elle sourit aussi, et détourne les yeux.

"Oui, peut-être..."

Rien que l'idée m'amuse. Je pose ma tête sur le dossier de ma chaise.

"Visiter tous les musées du monde ... Une exploration spéléologique au Nicaragua ... Un voyage à Paris pour la fashion week ou gravir le mont Fuji pour regarder le crépuscule "

Les rêves... avec elle... ils sont si nombreux. Foutument nombreux.

Et je pense, aussi :

Me perdre. Me perdre dans tes bras. M'oublier tellement fort... et avoir cette impression de disparaitre. Et la brûler jusqu'au bout puisque de toute façon je serais incapable de faire face à ce qui viendrait ensuite.

Je soupire.

Ces rêves...

Je ne dois jamais rien avoir rêvé aussi fort.

"Ou arrêter d'avoir peur"

Mon souffle se coupe. Elle me regarde dans les yeux.

Ces mots rentrent dans ma poitrine.

"Et si ça devrait être la première chose sur ma liste Jane...?" répète-t-elle.

Ses yeux tremblent, voyagent et se posent sur mes lèvres.

Et son regard devient humide.

Et ma gorge se serre.

Pas de désir. Ou si peut être. Mais surtout de cette impression que l'histoire crève ma poitrine. L'arrache littéralement.

Arrêter d'avoir peur ? Quand j'ai vu des monstres frôler de me l'enlever ?

J'ai presque envie de rire, et soudainement, très envie de pleurer.

Est-ce qu'elle se rend seulement compte ?

Elle inspire profondément, expire. Et chaque centimètre visible de sa peau me brûle.

Son regard est d'une intensité à faire mal.

Et l'air se tend. Comme un fil. Un foutu fil de rasoir.

Ce qui nous lie elle et moi ressemble parfois à de la rage. Trop de souffrance peut-être, trop de Hoyt. Trop de Dennis. Trop de trop.

Elle m'a déjà hurlé au visage. Elle m'a déjà haït. Elle m'a déjà sauvée. Elle m'a déjà sentie pleurer jusqu'à l'épuisement. Serrée parce que j'avais peur.

Et elle est ma seule paix.

Alors arrêter d'avoir peur ?

Est-ce qu'elle se rend seulement compte ? Hein ? Quand elle me regarde comme ça ?

...que si quoique se soit arrivait... je n'aurais plus rien.

Rien.

Je détourne mes yeux.

Et elle soupire, de colère. Se lève et passe nerveusement ses mains sur son visage.

Et je la regarde, attentivement, silencieuse. Faire ce que je l'ai déjà vue faire 1000 mille fois. Recomposer toutes les parcelles d'elle même. Rassembler péniblement chaque brisure du masque. Chaque trait, chaque once de perfection.

Et redevenir Maura Isles.

Je reste immobile, évidemment.

Quand je voudrais courir et tout défaire.

Tout remettre en désordre.

Tu ne sais même pas à quelle point tu es belle...

"Tu ne sais même pas à quel point tu es belle..."

Son regard acéré se tourne vers moi.

Je me crispe.

Est-ce que j'ai dis ça à voix haute ?

j'arrête de respirer.

Je n'ai pas vraiment fait ça si ?

Panique.

« Maur... je...»

Une sonnerie retentit.

Coupée, je reste confuse une seconde, puis inspire pour me reprendre.

Qu'est-ce que je comptais dire de toute façon ?

Je vais jusqu'à l'écran, appuie sur l'appel entrant. Le visage de Frost apparaît.

Et tout à coup, je fronce les yeux.

« Barry ?

-Jane » commence-t-il...

« On a un autre corps »