Chapitre 6

Rosings – Hunsford Jeudi 6 août 1801

Jane était plus que troublée. Jamais de toute sa vie, elle n'avait réagi avec autant de véhémence. Jamais non plus un homme n'avait-il fait passer avec autant d'ostentation ses sentiments à son égard.

Elle avait dormi mais son sommeil avait été agité et, elle en était sûre, ses rêves n'avaient rien fait pour ramener calme et sérénité.

Elle finit par abandonner toute velléité de normalité et décida de se lever.

Le soleil était sortit de derrière l'horizon et les rideaux laissaient passer la lumière.

Il était bien plus tôt que d'habitude mais ce nouveau jour n'avait rien de normal.

Elle se glissa hors du lit, fit sa toilette et, comme c'était son habitude, s'habilla simplement pour ne déranger personne.

Elle sortit de sa chambre, descendit lentement l'escalier et passa par la cuisine pour prendre une poire et un bout de pain.

Il lui fallait réfléchir et Lizzie avait toujours prétendu qu'une promenade de bon matin lui clarifiait les idées.

Elle en était au point où elle était prête à tout essayer.

Y compris l'inconcevable.

Deux minutes plus tard, elle s'éloignait de Hunsford pour gagner les hauteurs du Parc de Rosings.

Ses pensées, invariablement, et à son grand déplaisir revenaient à Lui…

Même Charles n'avait pas eu cet effet-là sur elle.

Charles ne l'avait jamais irritée comme ça. Il avait été… Elle se força à changer son train de pensées. Il était charmant et attentionné. Savait se montrer adorable et attentif et son regard était…

Elle poussa un soupir.

Leurs regards n'avaient rien à voir. Elle y lisait l'intérêt pour elle mais chez Charles c'était le regard d'un chiot en adoration devant sa maîtresse. Chez Lui c'était autre chose. Chez Lui, on sentait que jamais il ne s'abandonnerait. Que toujours, il resterait maître de la situation.

Et au fond d'elle-même, elle trouvait cette confiance et cette présence extrêmement rassurantes.

Charles…

Le visage de l'homme qui était parti sans même lui dire au revoir passa devant ses yeux. Et son sourire fut immédiatement présent.

Un sourire qui dévoilait tout, disait tout, montrait tout.

Qui proclamait au monde que Charles était charmant et gentil et attentionné.

Mais Charles n'avait pas cette présence qui lui donnait cette impression de totale sécurité.

Le Darcy, l'autre, celui d'Elizabeth avait cette même présence. Moins prononcée parce qu'enrobée dans ce qu'Il appelait les carcans de l'éducation, mais là, sensible sous la surface et terriblement attirante.

Profitant de ce qu'elle était perdue au milieu de nulle part et tôt le matin, elle se laissa aller à pousser un cri de dépit…

Cet homme était insupportable !

– Pas contente ce matin ?

La voix la fit littéralement sauter sur place.

Elle se retourna pour se retrouver face à Lui.

Elle se détesta pour la majuscule, elle se détesta pour avoir été surprise par lui et elle se détesta encore pour se sentir rassurée par sa présence.

– Vous m'avez effrayée !

– A dessein, gronda-t-il. Vous étiez totalement fermée à tout ce qui se passe autour de vous. N'importe qui aurait été capable de vous surprendre !

Il se rapprocha d'elle et posa ses mains sur ses bras pour la regarder droit dans les yeux.

Deux éclairs la parcoururent et le bleu de ses yeux envahit l'ensemble de son champ de vision.

– Vous vous rendez compte que hier après midi vous avez failli tomber entre les mains de brigands qui n'avaient pas, je vous le garantie, de pures intentions à votre égard. Et ce matin je vous retrouve, dès potron-minet en train de vous promener seule et sans défense dans le parc de Rosings. Où est restée votre légendaire prudence ?

Fait quelque chose, sinon tu vas totalement sombrer.

Elle finit par se ressaisir.

Une bonne tactique souvent efficace avec ses sœurs consistait en une bonne contre attaque générale.

– Vous êtes bien, vous, de me reprocher ce qui est directement dû à votre invasion ! Il y a une semaine, j'aurais pu me promener partout en Angleterre sans courir le moindre risque. C'est à cause de vous que certains ont laissé libre cours à leurs bas instincts…

Son visage perdit son aspect sérieux –inquiet ?– pour retrouver le sourire.

Il la relâcha et s'éloigna d'un pas.

– Reproche accepté, fit-il. Je suis sans doute responsable pour partie de ce qui est arrivé hier. Je tiens toutefois à préciser que vous vous faites des illusions sur le toute l'Angleterre ! Il y a des quartiers de Londres et de Bristol où vous auriez disparu sans laisser de traces si vous vous y étiez promené de si bon matin…

– Jamais je ne me serais rendue seule dans de tels endroits !

– Ça me rassure, ma chère. J'aurais détesté que vous fussiez aussi idiote que belle !

Elle passa du rose de la colère au cramoisis de …?...

Il ne lui laissa pas le temps de se remettre, la saisit, délicatement, par le coude et l'entraîna en direction du Manoir.

– Venez avec moi, j'ai quelque chose à vous montrer.

Elle se laissa entraîner sans résister.


Vingt minutes plus tard elle était à la fois heureuse, agacée et frustrée.

– … terrible traitement, tu te rends compte que nous avons été parquées, parquées comme des bœufs dans des écuries…

Heureuse d'avoir retrouvée Lydia, toujours aussi déraisonnable et outrancière.

– … terriblement mal installées. A peine quelques couvertures et pas la moindre domestique. Je pense qu'ils les avaient parqués ailleurs. Dans les porcheries sans doute…

Agacée de n'avoir pas pu placer le moindre mot en cinq minutes.

– … sement j'ai pu me rendre utile. Tu ne te rends pas compte de ce que ces matrones manquent de sens pratique. Incapables de rien faire de leurs dix doigts…

Et frustrée de L'avoir vu simplement disparaître au détour d'un couloir.

Elle ne put que constater qu'elle continuait à penser à lui de façon très différente de tous les autres hommes.

Seuls Darcy –pourquoi Darcy ?– et Charles occupaient une place particulière dans son…

Elle hésita avant de vraiment préciser où ces deux –trois !– là s'étaient nichés.

– … je me suis très vite retrouvée la personne la plus indispensable de l'endroit. Moi et Harriett, madame Forster nous étions les seules qui…

– Suffit !

Lydia s'arrêta net, les yeux exorbités et la bouche ouverte.

Aussi loin qu'elle put se souvenir, jamais elle n'avait entendu Jane élever la voix.

Jamais non plus n'avait elle vu cet air irrité sur son visage.

– Tu nous raconteras ça à Hunsford. Et si possible dans l'ordre et sans te perdre dans des commentaires idiots sur le nombre de rubans que tu as perdu dans cette histoire. Tu es peut-être la seule personne qui a vécu l'invasion et qui peut nous la raconter, alors merci de te concentrer.

Ceci ayant été dit, elle récupéra sa sœur par le bras et se mit en route.

Lydia n'ouvrit pas la bouche de tout le trajet.


– Je n'aime pas du tout la couleur de cette robe, gémit une Lydia propre et habillée de neuf en entrant dans le grand salon d'Hunsford.

Elle avait perdu tous ses bagages mais, fort heureusement –ou malheureusement s'il fallait l'en croire– elle était de la même taille que Mary et les sœurs avaient trouvé de quoi l'habiller.

– C'est ma plus belle robe, protesta Mary. Normalement elle était prévue pour les dîners chez lady Catherine. Pas pour mettre au milieu de la journée.

– Tout le reste est gris ou beige, s'exclama Lydia. Tu ne vois pas m'habiller de gris ou de beige, non ?

Jane lui jeta un regard impatient et Lydia se le tint pour dit.

Elle prit place et entreprit de raconter ce qu'elle avait vécue.


Près de Seize mille hommes de troupes et officiers s'étaient installés aux alentours de Brighton. Pour une obscure raison, l'état-major avait décidé que c'était le bon endroit pour réunir les troupes avant les manœuvres de Septembre que son altesse royale de Prince Frederick allait diriger.

Le Comté de Kent était ravi, la municipalité de Brighton un peu moins.

Les affaires seraient bonnes mais seize mille hommes de plus allaient amener avec eux tout un tas de problèmes.
Sans compter les prostituées qui, cette année, avaient décidé de prendre les eaux.

A Brighton, comme par hasard…

Tout le monde s'était, au moment où la milice de –– shire était arrivée sous les ordres du Colonel Forster, accommodé de la nouvelle situation. Les Royal Dragoons sous les ordres du colonel Fitzwilliam étaient descendus de Londres et avaient entrepris de faire une police efficace dans et autour de Brighton.

Les officiers, évidemment, avaient pris résidence en ville et, en attendant Septembre et le début des manoeuvres, entendaient bien prendre du bon temps en compagnie des coquettes qui étaient arrivées dans les bagages de la plupart d'entre eux.

Un jour sur deux, un des colonels organisait un bal et les nuits étaient, sauf pour les Royal Dragoons qui prenaient leur travail au sérieux, marqués par de nombreuses festivités et un nombre encore plus important d'incidents et de bagarres.

Les dégâts étaient importants mais facilement réparables et le boost des affaires compensait largement la ville pour les nombreux désagréments liés à la présence de tant de militaires.

Jusqu'à la nuit du 1er Août où, venant de Londres, les généraux allaient, pour la première fois participer.

Lydia, comme son hôtesse, valsait de bal en bal et de danse en danse, la tête dans les nuages et plus qu'un peu pompette.

Wickham avait quelque peu perdu sa place de favori concurrencé qu'il était par un ténébreux lieutenant des hussards dont les yeux –presque noirs– et le sourire canaille attirait les donzelles plus vite qu'une flamme les moustiques.

Malheureusement pour Lydia, le lieutenant Sachs préférait les jeunes femmes un peu plus mûres et moins expansives. Il n'en demeurait pas moins qu'il l'avait gratifié d'au moins une danse à chacun des bals et que lorsqu'ils étaient ensembles il était aussi charmant que prévenant.

Et nettement moins mercenaire que Wickham qui ne passait pas de soirée sans essayer de séduire l'une ou l'autre héritière ramenée dans les bagages de l'un ou l'autre de ses compagnons.

De surcroît, c'était le régiment du colonel Forster qui était de service la nuit du Bal du premier août puisque les généraux avaient insisté pour que le colonel Fitzwilliam assiste au bal. Et, au grand étonnement de tous ses camarades Wickham s'était porté volontaire pour superviser les tâches nocturnes.

Très vite le bruit avait couru que WIckham avait eu une rencontre malheureuse avec une des filles du général Anneley et que le général avait promis de le faire écorcher vif si jamais il le revoyait.

L'anecdote avait fait rire tout le monde et avait rassuré l'ensemble du corps des officiers quant aux desseins de Wickham, qui, c'était évident pour tous, n'avait guère de motivation du point de vue militaire.

Forster accueillit son volontariat avec le scepticisme d'usage mais, devant l'absence d'autres volontaires, il se fit une raison et accepta de confier Brighton à Wickham. Pour cette nuit-là. Il se trouve que ce fut cette nuit que choisirent les français pour débarquer à Brighton.


– Nous étions en pleine fête lorsque, d'un coup la musique se mit à hoqueter et nous vîmes qu'un homme était debout au milieu de l'orchestre, fit Lydia d'une voix plaintive. La musique continua pendant quelques instants mais nombreux étaient les couples qui s'arrêtaient au fur et à mesure pour observer le personnage qui les observait depuis le balcon de l'orchestre.

Elle se tut un instant et se tourna vers Maria qu'elle savait être la plus émotive de la petite assemblée.

– Tu aurait dû le voir, le regard noir et brillant. Son bicorne sur la tête, les mains dans le dos, en train d'observer la piste de danse. J'en avais la chair de poule.

Jane fut un petit signe et Lydia abandonna sa tentative d'impressionner Maria Lucas pour reprendre son récit.

– Ce fut le général Bryan qui finit par réagir.

Les yeux de Lydia se mirent à briller et un sourire éclaira son visage.

– C'est un homme vraiment charmant, beau, grand avec plus de dorures sur sa vareuse rouge que je n'en avais jamais vues auparavant. Et il a dansé avec moi…

– Non… fit Maria dans un souffle.

– Si et aussi avec Harriett… Vraiment un homme charmant…

– Lydia, intervint à nouveau Jane. Tu pourras raconter toutes les anecdotes que tu voudras après que nous sachions ce qui s'est passé. Pour le moment, merci de revenir à l'histoire principale.

Lydia prit un air pincé et reprit son histoire.

– Il s'est avancé et a crié en direction de l'homme. "C'est quoi cette plaisanterie ? Vous vous croyez drôle ?"

Elle se tourna vers Jane et son visage prit son air habituel lorsque son environnement la dépassait.

– Je ne sais pas pourquoi, il a dit ça. Et je dois avouer que Harriett n'a pas su me répondre non plus. Quant aux autres Matrones elles étaient vraiment trop imbues d'elles mêmes pour que je me hasarde à leur poser des questions… Elles m'auraient pris pour une idiote.

– Le vêtement de l'homme de l'orchestre, il était plus marine avec des dorures sous forme de feuillages ?

– Exactement, Charlotte, comment sais-tu ?

– J'en ai vu un exemplaire hier. Il semble que ce soit l'uniforme d'un Proconsul Français. Il n'est pas étonnant du tout que le général ait trouvé la plaisanterie douteuse.

– Sauf que ce n'était pas une plaisanterie, insista Lydia. C'est d'ailleurs ce que l'homme a dit en réponse au général. Et c'est à ce moment-là que les français sont entrés par les portes et les fenêtres en nous menaçant de leurs armes.

Elle se tourna une fois de plus vers Maria.

– Là, toutes les Matrones se sont mises à pousse des cris aigus et à se coller aux officiers se trouvant à côté d'eux. Lorsque les cris se furent un peu calmés, l'homme au milieu de l'orchestre a repris la parole. "Vous vous rendez ou vous jouez aux héros ? Personnellement je n'ai pas de préférence. Moins vous serez nombreux à survivre à cette rencontre et moins je devrais utiliser d'hommes pour vous garder…"

Un frisson rétrospectif parcourut Lydia.

– Et je suis sûre que ce qu'il disait, il le pensait. J'en ai eu la chair de poule. Les autres aussi ont dû le sentir puisqu'une demi douzaine au moins de Matrones ont perdu connaissance à ce moment-là…

Jane esquissa un petit sourire. Elle aussi aurait sans doute choisie de se laisser tomber au sol. Juste histoire d'être moins présente dans la ligne de mire des Français. Lydia, évidemment, éprouvait de la fierté à être restée consciente et debout…

– C'est là que le général a demandé à qui il avait à faire.

– Et il a refusé de se nommer, ce rustre. Vous vous rendez compte…

Devant la moue indignée de Lydia, Jane ne put s'empêcher de sourire franchement.

– Il a juste dit, reprit Lydia, que ce renseignement ne leur serait d'aucune utilité là où ils allaient passer les prochaines années de leur vie et qu'il leur suffisait de savoir qu'il était celui qui allait accepter leur reddition et qu'ils devraient s'en contenter.

Lydia récupéra son mouchoir et entreprit de lui faire payer toute l'angoisse qu'elle avait éprouvé à ce moment-là.

– Et alors il a dit des paroles insupportables et pleines d'arrogance. Il a dit : "Et j'espère que vous apprécierez à sa juste valeur le fait que c'est vous, messieurs qui étiez en train de danser pendant que mes troupes débarquaient à votre nez et à votre barbe sans que personne ne se doute de quoi que ce soit…" Il a levé alors sa main vers son bicorne et a salué la salle. "La République Française vous remercie, messieurs les officiers de sa gracieuse majesté. Vous aurez, j'espère, à cœur, dans l'avenir, de rappeler à vos compatriotes que vous étiez là, à Brighton. Là où l'armée de libération du peuple a pris pied… Je suis sûr que cela vous vaudra de nombreuses et chaleureuses accolades !" Et puis il a donné un ordre en français et des hommes sont entrés par dizaines dans la salle de bal et ont entrepris de désarmer ceux qui avaient encore leurs sabres…

Lydia fut saisie d'un tremblement qu'elle ne put pas réprimer. Maria fut immédiatement à ses côtés pour la rassurer.

– Après, ils ont emmené des officiers et nous avons été séparés d'eux. Ils nous ont enfermés dans des écuries dont les chevaux étaient partis. J'y suis restée trois jours, jusqu'à cette nuit où un homme est venu me chercher pour me mettre sur un cheval et m'amener à Rosings.

Elle fit une grimace.

– Nous avons chevauché toute la nuit. J'en ai encore mal au derrière.


Jane fit un signe à Charlotte et toutes deux se retirèrent dans le salon qu'affectionnait madame Collins.

– J'ai bien peur que la situation ne soit désespérée, finit-elle par dire. Les Français nous ont non seulement envahis mais ils nous ont envahi là où nous avions le plus de troupes et au moment le plus opportun.

Charlotte acquiesça d'une grimace.

– Ils étaient au courant de tout et il est apparaît que notre armée n'est pas vraiment à la hauteur de sa tâche. Je me demande comment les choses se sont passées en dehors de la salle de bal.

– Ce n'est pas Lydia qui pourra nous l'apprendre, ça. Pourquoi a-t-elle été libérée ?

Charlotte lui jeta un regard stupéfait.

– Pour te faire plaisir, Jane, c'est évident. Et si William est libre, c'est exactement pour la même raison. Il te fait la cour avec tous les moyens à sa disposition. Et je dois avouer que ses moyens sont impressionnants.

Jane ne put s'empêcher de rougir.

– Je ne souhaite pas qu'il me fasse la cour, Charlotte. C'est un ennemi…

Charlotte poussa un long soupir et vint s'asseoir aux côtés de la sœur de sa meilleure amie. Jusque là elles n'avaient guère eut d'atomes crochus mais la Jane d'hier, celle qui avait saisi un bâton et s'était mis en travers du chemin des cinq brigands était une Jane qu'elle n'avait jamais encore eut le loisir d'observer. Rien a voir avec la Jane nunuche et trop gentille qui avait toujours régné sur Longbourn.

La nouvelle Jane, avait des potentialités et elle entendait bien les lui faire comprendre.

– Jane, c'est un ennemi, mais c'est aussi un homme et c'est un homme qui, c'est manifeste, éprouve de l'attirance pour toi. Et cette attirance, il nous faut l'utiliser au mieux…

– Charlotte !

Madame Collins balaya sa protestation d'un geste de la main.

– Jane, à situation exceptionnelle, moyens exceptionnels.

Jane tenta de parler mais Charlotte l'en empêcha.

– Gardons les pieds sur terre, Jane. Les Français nous ont envahi. Et depuis Jules César, les armées qui ont réussi à prendre pied en Angleterre n'ont jamais été vaincues. Ce qui est difficile, c'est d'arriver. Une fois sur place, la probabilité c'est qu'ils s'installent.

Cette fois même la fermeté de Charlotte ne put empêcher Jane de répondre.

– Tu ne crois pas ça, j'espère ?

Charlotte hocha longuement de la tête.

– Si, Jane, je le crois. Et l'exploit de nos troupes à Brighton ne me fait pas douter. Jane, s'il y a une qualité que j'ai, c'est d'avoir les pieds sur terre. Et mes pieds me disent que ce d'Arcy là, il est pire que l'autre. Non seulement il sait ce qu'il veut mais il est prêt à se donner les moyens pour l'avoir. Et je ne parle pas que de toi, Jane, je parle aussi de notre pays. Il est venu et crois-moi ce n'est pas pour repartir après avoir humilié nos généraux.

Jane se mit à pétrir ses doigts et à regarder le sol.

– Je ne sais pas comment séduire un homme, Charlotte… Je n'ai aucune des qualités qu'il faut pour ça.

– Tu l'as déjà séduit, ce problème là ne se pose déjà plus. Et pour ce que j'en ai vu, il veut te convaincre de le rejoindre, pas te forcer. Il a même tout fait pour que tu n'aies pas à lui demander de faveurs. Il ne te veut pas reconnaissante, il te veut amoureuse. Sous ses dehors froids c'est un passionné et un romantique. Il croit qu'il existe quelque part une femme faite pour lui et qui le complétera. Et tant qu'il croit que cette femme, c'est toi, il faut que nous en tirions profit…

Jane la regarda d'un air horrifié.

– Charlotte, c'est pire que de faire la…

– Ne le dis pas, la coupa Charlotte. D'abord parce que tu ne sais ce que font vraiment ces femmes et ensuite parce que cela n'a rien à voir. Il est amoureux de toi. Tu n'as même pas besoin de faire semblant de l'aimer. Tout ce qu'il faut que tu fasses c'est ne pas le repousser définitivement. Tant qu'il aura un espoir, il te chérira et te comblera de faveurs.

Le visage de Charlotte devint dur comme l'acier.

– Et s'il gagne et si l'Angleterre tombe, ce sera une bonne chose que sa femme soit là pour lui rappeler que nous avons quelque chose à leur amener.

Jane lui jeta un regard timide. Manifestement le sujet de leur conversation la gênait.

Tant pis, quand faut y aller, faut y aller

– J'ai dit femme, pas maîtresse, Jane. Maintenant, je vais être franche avec toi, je pense que non seulement c'est de ton intérêt de le laisser te faire la cour, mais je suis persuadée que c'est ton devoir.

Le visage de Jane fut marqué d'une intense stupéfaction.

– J'ai bien dit devoir, insista Charlotte. Peut-être pas pour l'Angleterre parce que je doute qu'il perde jamais le contrôle de ses émotions, mais pour le peuple anglais, si tu n'es pas là pour le modérer, rien ne le retiendra.

– Mais Charles…

Charlotte leva les yeux au ciel.

– Charles a manqué sa chance. Il avait un joyau qui ne demandait qu'à lui appartenir, il ne tenait qu'à lui de s'en saisir. Même si je crois que ta trop grande retenue y a aussi été pour quelque chose.

– La bienséance, osa Jane…

– Au diable la bienséance, Jane. C'est ton avenir et ton bonheur qui était en jeu. Il était visible qu'il t'aimait et le fait de ne rien montrer l'a fait douter de ton amour.

Elle récupéra les mains de la jeune fille qui était assise à ses côtés.

– Jane, non seulement tu es belle, mais tu as en toi une force qui attire certains hommes. Des hommes comme d'Arcy ou Bingley qui n'osent se l'avouer mais qui sont fascinés par la pureté lorsqu'ils la rencontrent… Ils s'imaginent tellement noirs au tréfonds d'eux-mêmes que le seul

fait de seulement te connaître leur donne un espoir de rédemption…

Devant l'incompréhension de sa voisine, elle se décida à être encore plus directe.

– Jane tu as déjà une fois, par discrétion et parce que tu pensais que montrer tes sentiments serait mal séant, perdu une excellente chance de te trouver à la fois un époux et une situation. Il se trouve qu'une seconde chance se présente à toi, encore meilleure…

– C'est un ennemi, Charlotte !

– C'est le cadet de nos soucis, c'est l'équivalent républicain d'un Duc et même si sa campagne d'invasion est vouée à l'échec tu crois vraiment qu'il ne trouvera pas les moyens de se replier avant la fin ?

– Je suis sûr qu'il n'est pas du genre à abandonner ses hommes…

La remarque de sa compagne la força au silence.

Jane venait de prendre sa défense, là, non ?

Décidemment les Bennet arrivaient toujours à lui faire perdre son latin…

Elle prit une longue inspiration et fit le point de sa petite démonstration.

La dernière remarque de Jane montrait qu'elle n'était pas aussi insensible au ténébreux d'Arcy qu'elle voulait le croire.

Ce qui était loin d'étonner Charlotte. Dans le genre mystérieux chevalier protecteur, il devait être ce qui se faisait de mieux. Et comme il était évident qu'il s'était attaché à la conquérir elle, Jane ne pouvait pas ne pas y rester insensible.

Ceci étant dit, le fait qu'il fut un envahisseur ne pouvait passer pour un détail de l'histoire.

Notamment pas aux yeux d'une pure, chaste et romantique donzelle de l'acabit de Jane.

Le romantique allait l'aider. Après tout, il était intervenu pour les sauver. Tel un chevalier blanc d'une grande noblesse de cœur…

Et il avait libéré William et Lydia. Sans rien demander en contrepartie.

Temps de reprendre mon petit travail de sape.

– Je suis sûr qu'il est effectivement de la race de ceux qui se battent jusqu'au bout aux côtés de ses hommes. Cela n'empêche pas qu'il ne restera, de toutes façons, pas très longtemps en détention en Angleterre. Ou s'il reste en détention, il sera détenu avec tous les honneurs dus à son rang. Je rappelle que c'est un d'Arcy. Même pour nos gentilshommes, il ne peut être que considéré que comme un égal…

Le regard de Jane devint suspicieux.

– Où veux-tu en venir ?

Un peu de comédie maintenant

Elle leva les yeux au ciel et souffla bruyamment.

– Où je veux en venir ? Je veux en venir au fait que le peut-être futur maître de l'Angleterre et, de toutes façon numéro quatre de la République Française est tombé amoureux de toi et que quoi que tu essayes de me faire croire, il est manifeste qu'il ne te laisse pas indifférent. Donc !

– Donc ?

– Cesse de faire semblant, Jane ! Tu sais très bien où je veux en venir. Tu as non seulement ton propre avenir entre les mains, mais sans doute aussi celui de milliers de Britanniques. Essaye de lui montrer que tu l'apprécies. Que tu le trouves attirant ou, mieux même, intrigant. Ça suffira pour te garantir ses faveurs. Si tu y tiens, mets lui les points sur les "i" et fais passer le message que tu ne feras rien de contraire à la bienséance. Ça, ça suffira pour qu'il ne t'importune pas dans un premier temps.

Jane retira ses mains des siennes et entreprit de tenter de les pétrir.

– Si je fais ça, on me jugera sévèrement. Ma réputation en pâtira.

– Jane, je te jure que ta réputation sera le cadet des soucis de l'Angleterre et du "ton". Ce qui leur importera, par contre, c'est qu'il existe quelqu'un aux côtés de celui qui est sur le point de les écraser, qui est capable de prendre leur défense.

Jane se leva et alla à la fenêtre.
Elle resta de longues minutes à regarder le jardin et les fleurs.

– C'est pour ça que je suis sortie si tôt ce matin, finit-elle par reprendre. Je n'arrive pas à me décider de ce qu'il convient de faire. Je n'ai toujours pas surmonté Charles. Tous les jours, je pense à lui. Mais depuis hier, je me surprends à aussi penser à d'Arcy. Je le vois se précipiter à notre secours. Je le vois en train de sourire tout en refusant de me reposer à terre. Je le vois me manger du regard.

D'un geste brusque, elle se retourna pour faire face à Charlotte.

– Et je suis morte de honte de peut-être éprouver de l'attirance pour un homme qui tue sans y réfléchir à deux fois et qui a avoué qu'il faisait arrêter les gentilshommes dans un but de terreur. Qui sait si papa n'est pas déjà en route vers la Louisiane…

Charlotte fit de son mieux pour plaquer un masque de sympathie sur son visage exaspéré. Les Bennet commençaient singulièrement à l'agacer.

– Tu peux me croire que ta famille ne risque rien. Il a même fait libérer William pour te faire plaisir. Tu crois vraiment qu'il n'a pas déjà glissé un mot à son âme damnée pour qu'il retrouve le reste de ta famille et qu'il s'arrange pour qu'il ne leur arrive rien ?

Jane eut un moue inquiète.

– Sur ce point, il me fait peur. Il donne l'impression de tout savoir, de tout connaître. Ce matin, il était à mes côtés alors que je venais à peine d'arriver là où je souhaitais me rendre. Comme s'il m'avait devinée toute entière.

Charlotte convint en silence que cet aspect de sa personnalité pouvait être difficile à gérer. Quelle femme n'a pas envie de garder ses secrets et une partie de son existence un peu mystérieuse.

Mais tout bien considéré, Jane était sans doute le meilleur choix qu'il pouvait faire aussi de ce point de vue. Elle était sûre que jamais elle n'avait rien caché, ni menti autrement que par omission. Pour un maniaque de la connaissance comme d'Arcy, elle était parfaite. Elle n'avait envie de rien dissimuler et il n'aurait donc jamais rien de compromettant à découvrir sur elle…

Temps de me remettre au travail

– Chaque homme a des défauts, Jane. Pareil pour chaque femme. Aucun d'entre nous n'est parfait. Et j'ai l'impression que d'Arcy découvre une qualité derrière chacun de tes défauts. C'est une excellente base pour commencer une relation…

– Je ne sais pas si je suis capable d'envisager une relation avec lui… Charlotte, il est différent de tous les hommes que j'ai rencontré jusqu'à présent. Il ne réagit pas comme eux, il ne se conduit pas comme eux, il fait des choses que les autres ne font pas… Il me fait peur !

Ce qui est une saine attitude face à ce tueur. Mais, c'est une attitude dont nous ne pouvons pas nous offrir le luxe. Il t'a choisie, il va falloir que tu t'y fasses

– Tu es la seule personne qui n'a sans doute rien à craindre de lui…

– Tant que je ne lui déplaît pas, peut-être…

Moins idiote qu'elle n'en donne l'impression, mais ce ni le moment, ni la matière

– Pourquoi lui déplairais-tu ? Tu ne lui as rien promis et tu ne lui as fait aucune avance. C'est lui qui essaye de te séduire. C'est lui qui est amoureux. Il fera ce qu'il faut pour te conquérir. Et je te garantie que couper la tête de celle qu'il aime ne fait pas partie des moyens qu'un amoureux ou un mari utilisent…

– Un amoureux ou un mari normaux, peut-être… Lui, je n'en suis pas sûre…

Charlotte décida de ranger définitivement au placard toutes ses idées erronées sur Jane et son éventuelle intelligence de moineau. Derrière sa compassion et sa gentille se cachait une vraie cervelle qui ne tournait juste pas comme celle de la plupart des gens.

Mais pour le moment, c'était à la compassion qu'elle se devait de faire appel. L'intelligence, comme souvent, était un obstacle plus qu'autre chose.

– Vous n'en êtes pas encore au point où tu risques de le décevoir. Pour le moment, il t'idéalise et il convient d'en…

Elle se récupéra au dernier moment.

– Tenir compte. Tu as un rôle important à jouer, nous n'avons pas le droit de laisser passer l'occasion.

– Je ne suis pas une actrice… Je ne sais pas si je pourrais jouer un rôle que je ne ressens pas.

– Personne ne te demande de mentir ou de te faire passer pour ce que tu n'es pas. Contente-toi d'être Jane Bennet. Tu sais, la jeune fille la plus gentille et compassionnée qui aie jamais vécu et ce sera parfait. C'est Jane Bennet qui l'intéresse, personne d'autre ! Et tant qu'il est occupé à conquérir Jane Bennet, il sera peut-être moins efficace à écraser nos milices et à déporter nos notables…

Le coup était bas mais elle commençait sérieusement à l'énerver. Pourquoi les hommes vraiment intéressants se tournaient-ils seulement vers les Bennet ? Ne laissant aux autres que les Collins et consorts ?

Jane prit une longue inspiration et regarda Charlotte droit dans les yeux.

– Que dois-je faire ?

Charlotte poussa un discret soupir de soulagement.

Nous y voilàEnfin