Inquiétudes et tractations

Quand la porte se fut refermée sur la rue et sur Soren, Aventus se prépara mentalement à une avalanche de questions. Constance n'en émit pourtant qu'une :

« Tu as mangé ? »

Sur la dénégation silencieuse du garçon, elle acheva de boucler la porte, puis le conduisit au petit réfectoire. De l'office, elle sortit le reste d'une miche de pain et une meule de fromage aux trois quarts entamée. Elle les posa sur la table, avec une cruche d'eau et sa chandelle tremblotante, juste à côté de l'assiette, de la timbale et des deux couverts de bois demeurés là dans l'espérance de l'absent.

— Tu devras t'en contenter pour ce soir, lui dit-elle. Les autres ont fini toute la marmite de soupe.

— Ça ira très bien, Constance, merci, dit Aventus en s'asseyant sur le banc.

Serrant son châle autour de ses épaules, Constance prit place en face de lui. Pendant un moment, elle ne dit mot, les yeux posés sur Aventus occupé à mastiquer à belles dents. Le garçon, passé en l'espace de quelques heures par les émotions les plus diverses et les plus violentes, venait seulement de se rendre compte qu'il était affamé. Après quelques bouchées, il remplit sa timbale qu'il vida aussitôt goulûment. Constance soupira :

— Mon pauvre Aventus… Ce Morgensen est bien aimable de t'avoir escorté, mais s'il tenait à discuter avec toi, il aurait pu se soucier de ton souper !

La remarque fit s'esclaffer l'adolescent :

— Vous avez raison. Je lui dirai, la prochaine fois.

— Tu ris, mais rends-toi compte de ce que c'est que d'avoir son enfant le plus sérieux manquant à table, sans aucune idée de l'endroit où il peut traîner. Et d'apprendre que des gens de la Guilde lui cherchent noise. Que leur as-tu fait, d'ailleurs ?

Aventus se rembrunit :

— Rien du tout. J'allais mon chemin tranquille. Faut croire que c'est dans leur nature de venir embêter le monde.

Constance plissa les yeux comme pour mieux le scruter.

— Tu ne serais pas allé te balader sur les quais, par hasard ?

Aventus lui retourna son regard.

— Pourquoi voulez-vous que j'y aille alors que vous l'avez interdit, et que tout le monde sait que c'est dangereux ?

Il avait un peu honte d'employer avec Constance la tactique d'évitement du mensonge direct dont il usait du temps de Grelod, pour rendre crédible une sincérité de façade. Qu'elle en ait été dupe ou non, la directrice d'Honorem ne creusa pas davantage :

— De toute façon, si imprudence il y a eu de ta part, tu en as déjà été puni. Je veux juste que tous, vous compreniez que quand j'interdis quelque chose, c'est pour de bonnes raisons. De même quand je vous dis de vous méfier des inconnus. Cet aventurier présente bien, certes, mais aller discuter seul avec lui au bord du lac à la nuit tombée...

Elle leva un regard inquiet sur le garçon :

— Il n'a pas été… incorrect avec toi ?

Aventus déglutit et nettoya ses incisives de sa langue avant de répondre.

— Constance, il n'est pas du tout ce genre de type. Vous avez bien vu hier les regards qu'il a échangés avec Mjoll ?

La jeune femme rougit sous sa coiffe.

— Sans doute, mais…

— Franchement, s'il avait été « incorrect », comme vous dites, vous m'auriez vu revenir beaucoup plus tôt, et sûrement pas en sa compagnie.

— Tout de même, de quoi avez-vous bien pu discuter si longtemps, que tu n'aies pas pensé à lui dire qu'il te fallait rentrer pour souper ?

Aventus soupira. La conversation lui pesait et il avait hâte d'en finir. Mais s'il se montrait trop évasif, il ne ferait qu'attiser les interrogations de sa tutrice.

— De plus, ajouta cette dernière, cela fait deux après-midi de suite que tu laisses tes amis pour faire bande à part et traîner en ville. Je ne veux pas me mêler outre mesure de vos histoires, mais s'il y a un problème avec les autres, tu dois m'en parler.

Le garçon secoua la tête.

— Non, il n'y a pas de problème. Ils m'ont un peu gonflé, alors j'ai pris le large un jour ou deux, mais c'est tout.

Constance le fixait d'un air si préoccupé qu'il finit par céder complètement à la tentation du mensonge plein et entier, qu'une partie de son cerveau fomentait déjà en arrière-plan – autre talent acquis à l'école de Grelod :

— Bon, si vous voulez tout savoir, c'est moi qui cherchais à revoir Soren Morgensen, lâcha-t-il comme un aveu.

Cette partie-là du moins était vraie. Constance hocha la tête, invitant Aventus à poursuivre.

— Je me disais… un aventurier comme lui qui a voyagé partout en Bordeciel et au-delà… il aurait peut-être entendu parler de mon père ?

Constance écarquilla les yeux.

— Ton père ? Tu penses qu'il serait encore vivant ?

— Je n'en sais rien. Il voyageait beaucoup lui aussi, surtout dans la province impériale. Les dernières lettres que ma mère avait reçues venaient de là. On n'a plus jamais eu de nouvelles par la suite. Depuis le temps, je crois bien qu'il est mort, mais… on ne sait jamais.

Dans un élan de compassion, Constance saisit les mains d'Aventus, et le garçon sut qu'il était tiré d'affaire.

— Je comprends, murmura-t-elle. Et… t'a-t-il appris quelque chose ?

— Sur mon père, non. Mais du coup, il m'a parlé un peu de ses voyages et de ses explorations. C'était encore plus passionnant que ce que nous raconte Mjoll. C'est pour cela que je n'ai pas vu passer l'heure et que j'en ai même oublié d'avoir faim. Désolé.

Constance lui pressa affectueusement les mains avant de retirer les siennes.

— Le mal n'est pas si grand. L'essentiel est que tu sois rentré sain et sauf. Bon, tu auras quand même une servitude supplémentaire demain, à titre de punition. Les règles sont faites pour être respectées, après tout…

— C'est juste, admit Aventus en se levant.

La perspective d'une corvée additionnelle n'était à cette heure que le cadet de ses soucis. Alors qu'il débarrassait son couvert, il se raidit subitement.

— Dites-moi, Constance, vous avez bien refermé les portes ce soir ? Y compris celle donnant sur la cour ?

— Oui, bien sûr ! Pourquoi me demandes-tu cela ? répondit Constance, à nouveau inquiète.

— Ces pourris de la Guilde… Soren les a mis en fuite, mais s'il prenait l'envie à l'un d'eux de chercher sa revanche…

La nouvelle n'était assurément pas pour ravir la directrice d'Honorem, mais elle rassura le garçon :

— Tout est fermé, tu peux dormir tranquille cette nuit.

— Bon. Bien...

Constance voyait qu'il n'était pas tout à fait serein.

— À l'avenir, si tu as encore des ennuis avec la Guilde, fais m'en part de suite, lui recommanda-t-elle.

Aventus la fixa dans les yeux.

— Je veux bien, mais concrètement, qu'est-ce que vous feriez ?

Le garçon n'avait pas voulu formuler la question comme un reproche, mais c'est ainsi que Constance, prise au dépourvu, le ressentit.

— Je…

Aventus l'arrêta d'une main sur le bras :

— Pardon, oubliez ça. Bonne nuit Constance, et merci. Vous pouvez me laisser, je peux trouver mon lit dans le noir.

Constance hocha la tête sans répondre et se retira. Aventus craignit de l'avoir blessée. Néanmoins, il était parfaitement conscient qu'il ne pouvait guère compter sur sa tutrice : malgré tout son amour et sa bonne volonté, face à l'hostilité des truands de Faillaise, elle restait démunie.

Après avoir nettoyé et rangé sa vaisselle, il souffla la chandelle, puis se dirigea d'un pas précautionneux vers son lit, qui était justement celui près de la porte donnant sur la cour. Runa l'avait occupé autrefois, mais quelque temps après la mort de Grelod, Aventus lui avait proposé d'échanger avec le sien. Cela arrangeait bien la jeune fille qui appréciait cette espace plus intime à droite du foyer, tout près de la chambre de Constance. De son côté, Aventus jouissait d'une position idéale pour ses expéditions nocturnes, en plus d'avoir son copain Samuel pour voisin de lit. Après la mésaventure du soir, cependant, Aventus goûtait beaucoup moins cette proximité d'avec un danger potentiel. Il avait beau se dire que Soren ne laisserait pas l'intrus agir à sa guise, c'est avec une certaine appréhension qu'il approcha de la porte de la cour. À tâtons, il trouva la poignée et l'essaya : la porte était bien verrouillée. Soudain, il sentit une main se poser sur son bras gauche. Étouffant une exclamation, il se déporta vivement sur le côté, au risque de buter sur le bord de son lit.

— C'est moi, Ven, chuchota une voix qu'Aventus reconnut à son grand soulagement comme celle de Samuel.

— Bon sang, ne me fais pas des coups comme ça ! le tança-t-il à voix basse.

Il entendit plutôt qu'il ne vit son ami sourire jusqu'aux oreilles.

— Tu m'as l'air vachement nerveux, ce soir… Tiens, avant d'aller dormir, tu ne veux pas aller pisser ? Moi, je dois y aller.

Aventus comprit qu'après Constance, il n'échapperait pas à un second entretien. Il soupira.

— Je te préviens, je ne pisserai pas des heures !

Samuel, pouffant discrètement, lui saisit à nouveau le bras pour l'entraîner à travers le dortoir. La lueur mourante du foyer leur permettait tout juste de distinguer le contour des lits et des coffres de rangement attenants. À l'approche du cabinet, ils se firent silencieux pour ne pas risquer d'éveiller François ou Beirir, qui dormaient dans le lit à côté. Sans bruit, ils se glissèrent à l'intérieur de ce qui avait été deux ans plus tôt le cachot d'Honorem. Naguère vouée au châtiment et à la réclusion, la pièce avait été réaménagée en simple lieu d'aisances. Sa nouvelle destination était d'autant plus appropriée qu'elle était située juste au-dessus d'un égout se déversant dans le lac. Deux soupiraux étroits avaient été creusés en haut de la paroi donnant sur l'extérieur, apportant un peu de jour à l'ancien cabinet noir, dont on avait chaulé les lambris. Seules les menottes encore fixées au mur témoignaient de son passé sinistre. Une large banquette percée avait été ajoutée au fond, remplacement avantageux des simples seaux couverts que Constance avait recyclés comme pots de chambre pour le dortoir. Les garçons se postèrent de part et d'autre, l'un retroussant sa chemise de nuit, l'autre ouvrant son pantalon, l'obscurité quasi-totale préservant leur pudeur. Avec la petite cour, c'était l'un des seuls lieux où ils pouvaient deviser à mi-voix sans se faire entendre du dortoir, pour autant que personne ne vienne les déranger.

— Alors, on a des problèmes avec la Guilde des voleurs ? s'enquit Samuel.

— Alors, on écoute les conversations ? répliqua Aventus, qui s'en était douté mais objectait pour le principe.

— Oui, car comme Constance, je me soucie de « notre enfant le plus sérieux », ricana-t-il. Raconte-moi donc. Et d'abord pourquoi tu t'inquiètes de savoir si tout est bien bouclé ici.

— Tout à l'heure, on a repéré un type planqué dans la cour. C'est pour ça que j'ai frappé à la porte au lieu de prendre le chemin habituel.

— Ah mince… Ils en ont vraiment après toi ?

— Ouais. J'ai eu le malheur de descendre sur les quais, et ils ont tenté de m'y coincer.

— Qu'est-ce que tu foutais là-bas aussi ?

— Trop long à t'expliquer. C'est Soren qui m'a tiré d'affaire.

— Bien, t'as retrouvé ton gars, finalement. Alors… c'est un vrai assassin ?

Aventus hésita. Samuel ne manquait décidément pas de perspicacité. Il préféra éluder.

— C'est... plus compliqué que ça. Tu ne veux pas qu'on en reparle plus tard, quand les choses se seront calmées ?

Cela lui laisserait le temps de faire le tri dans ce qu'il était judicieux de révéler ou non à ses amis.

— Comme tu veux. Tu restes avec nous, demain ?

— Ouais, t'inquiète. Vous avez fait quoi en mon absence ?

— Pas grand-chose. Hier, on a traîné du côté de la pêcherie, et cet après-midi, on est allés dans les bois se faire des frondes.

— C'est sympa, ça.

— Oui, on comptait y retourner demain ou après-demain selon le temps. Tu pourras t'en faire aussi. En espérant que d'ici là tu auras cessé de nous trouver gonflants, ajouta Samuel, ironique.

— Oui, bon, il fallait bien que je trouve un prétexte pour rassurer Constance.

— D'accord, dis-moi juste pour quelle raison on s'est engueulés ?

— Pff… J'en sais rien. Je te laisse trouver un truc.

Samuel renifla.

— Tu devrais pas, je risque de te trouver un motif bien pourri.

— Ça, je te fais confiance !

— Tu veux qu'on finisse ça « officiellement » par une bagarre ?

— Si ça vous amuse…

— Adjugé, alors. C'est toujours bon de se dépenser un peu, surtout par la froidure qui vient.

— Oui, d'ailleurs, si tu permets, je vais pas tarder à me pieuter, dit Aventus en reboutonnant son pantalon. On pèle ici.

— Tu veux qu'on aille vérifier si le mec de la Guilde est toujours dans la cour ?

À cette idée, Aventus se figea. Dans les propos de Samuel, il n'était pas toujours évident de discerner ce qui relevait ou non de la plaisanterie.

— Sam, en aucun cas je ne mettrai le nez dans cette cour avant le jour, même armé de tous les couteaux du réfectoire. Ces types-là ne rigolent pas.

Samuel resta un instant silencieux.

— Bon, on dirait que c'est sérieux, en fin de compte, dit-il. Pour que tu te mettes à angoisser comme ça…

— Évidemment que c'est sérieux ! Vu comme j'ai mordu l'un d'entre eux, ça m'étonnerait qu'ils lâchent l'affaire facilement.

— C'est vrai ? Ah, faut vraiment que tu nous racontes ça, je suis impatient ! fit Samuel, épaté. Pour cette nuit, t'en fais pas. Notre clé est sous mon matelas, et par précaution, je vais coller des bouteilles vides devant la porte. Si le type arrive à crocheter, il ne fera pas une entrée discrète ! Cela dit, un couteau sous ton oreiller me paraît une précaution utile…

Ainsi firent-ils. Aventus n'en menait pas trop large, mais le fait de se savoir épaulé le réconfortait grandement. En dépit d'une tendance invétérée à taquiner son monde, Samuel était un ami fidèle sur qui l'on pouvait compter – il l'avait prouvé à maintes reprises sous le régime de Grelod. Ayant rapporté de l'office deux bouteilles d'hydromel vides servant de conteneurs multi-usages, Samuel les disposa devant le battant de la porte de la cour. Cela fait, il regagna son lit, non sans gratifier Aventus d'une tape amicale sur l'épaule.

— Bonne nuit, vieux.

— Ouais, bonne nuit.

Tandis que Samuel repliait ses draps au-dessus de sa tête, Aventus rangea sous son oreiller le petit couteau pointu qu'il avait pris au râtelier. Il faudrait évidemment le remettre en place discrètement au matin, de même que les bouteilles, mais il était bon de ne pas se savoir totalement impuissant. Une fois déshabillé, il eut tôt fait de se glisser sous les couvertures – mais malgré sa fatigue, s'endormir lui prit beaucoup plus de temps. Il ne cessait de ressasser les événements et les révélations de la journée écoulée, et les mêmes questions ne cessaient de tourner en boucle dans sa tête. Soren avait-il pincé l'espion ? La Guilde allait-elle engager des représailles ? Était-il en danger ? Mais surtout : pourrait-il devenir un héros ?


Aventus n'était pas le seul à s'inquiéter. Étendu sur le lit miteux de la chambre étroite qui lui avait été assignée au Dard de l'Abeille, Soren songeait aux agresseurs d'Aventus. Que le garçon ait eu des ennuis en s'aventurant sur les quais n'était guère étonnant : les lieux favorisaient les embuscades, et la Guilde des voleurs avait toutes les raisons de les exploiter à leur profit, au détriment des étrangers non avertis. Aventus n'étant pas de ces derniers, Soren devina que l'adolescent avait cherché à regagner l'orphelinat sans se faire voir de lui, passant outre la prudence nécessaire. Ses agresseurs devaient bien se douter qu'il n'était pas une proie rentable. Probablement avaient-ils eu l'envie de tromper leur ennui en le tourmentant quelque peu.

Plus inquiétante était cette intrusion dans la petite cour de l'orphelinat. S'agissait-il d'un simple désir de vengeance de la part du chef de cette bande ? Soren se prit à regretter de l'avoir laissé regagner son repaire sans l'interroger. Mais il ne voyait pas très bien où il aurait pu coincer le malandrin sans alerter les sentinelles à l'entrée du château… hormis sur les quais, où demeurait la menace possible de complices embusqués. Peut-être son amie Mjoll, régulièrement confrontée aux voleurs, pourrait-elle le renseigner sur l'individu ? Justement, l'aventurière et lui avaient programmé une longue excursion sur les bords du lac, le lendemain. Ils comptaient se trouver un endroit tranquille pour déjeuner, effectuer quelques passes d'armes, et peut-être d'autres choses si les circonstances s'y prêtaient – leurs sentiments réciproques étaient déjà en phase, il le savait. Sur cette plaisante perspective, il s'endormit.

Les réponses à ses interrogations devaient venir plus vite qu'il ne l'espérait. Au matin, après une rapide collation, il sortit de l'auberge et s'arrêta longuement au chariot de Marise Aravel, la maraîchère dunmer, lui achetant des provisions pour la journée. Comme il lui restait à peu près une demi-heure avant son rendez-vous avec Mjoll, il décida de faire un tour au marché en attendant. Il n'avait pas fait deux pas dans l'enceinte que Brynjolf, interrompant son boniment habituel – « Élixir de sang de Falmer authentique ! Lisez dans les pensées ! Faites repousser les membres tranchés ! » – vint l'interpeller d'une façon nettement moins tonitruante :

— Psst ! Dovakhiin !

Soren s'arrêta pour faire face au Nordique roux à l'air malin.

— C'est à moi que vous vous adressez ? demanda-t-il pour la forme.

— Je n'en connais qu'un à qui une telle adresse convienne, fit Brynjolf d'un ton affable.

— Et vous, vous devez être le fameux Brynjolf, si j'ai bonne mémoire ?

— Votre mémoire est bonne. Quel bon vent vous amène dans le coin ?

— Une brise un peu fraîche, par les temps qui courent… répondit prudemment le guerrier.

— Je vois. On m'a dit que vous aimiez vous balader sur les quais, le soir… Vous cherchez la fraîcheur ou les ennuis ?

Soren répondit du tac au tac.

— Un garde m'a averti que c'était dangereux, en effet. Je me demande pour qui…

Sans se départir de son sourire, Brynjolf se rapprocha.

— Pas pour « l'Enfant-de-Dragon », je suppose ? insinua-t-il à mi-voix. Méfiez-vous quand même… Un nom, si formidable soit-il, ne vous rend pas invulnérable pour autant.

Soren prit le temps de caresser sa barbe. Cet échange à mots couverts prenait un tour intéressant.

— Ce que vous dites est très juste. C'est même une chose que la Confrérie Noire aurait dû méditer, elle se serait peut-être épargnée un sort bien funeste… Mais je gage que les sociétés de cette bonne ville sont beaucoup plus avisées ?

Brynjolf hocha la tête plusieurs fois. Lui aussi semblait apprécier la conversation.

— Bien, ne tournons pas autour du pot. La « société » que je représente ne cherche pas les embrouilles, d'ordinaire. En même temps, elle n'aime pas trop les interférences ni les atteintes à son image. Encore moins qu'on lui démolisse trois gars d'un coup…

— Rien de trop grave, j'espère ? fit mine de s'inquiéter le héros.

— Un bras et quelques côtes cassées pour l'un, deux rhumes carabinés pour les autres, quand même. Autant de personnel en moins pour les affaires, et pour un bout de temps.

— Je comprends. Mais aussi, quelle idée de mobiliser autant de monde pour traquer un malheureux gamin ! Un gamin un peu imprudent, j'en conviens...

Brynjolf soupira.

— C'était une initiative de Garthar – un nouveau qu'on a ramassé sur la route. Il prétend déjà mener son équipe et il était impatient de faire ses preuves.

Le sourire de Soren s'élargit.

— Ce jeune homme s'appelait donc Garthar… De grâce, Brynjolf, commencez donc par lui donner des leçons d'éloquence ! Outre ses manières déplorables – car il n'a pas cru utile de se présenter – sa conversation est des plus primaires. Tout le contraire de la nôtre.

Brynjolf éclata de rire.

— Ha ha ! Je ne vous le fais pas dire ! Mais il faut le comprendre : quand on se fait mordre la main jusqu'au sang, on n'est pas trop porté aux politesses. C'est qu'il a une sacrée mâchoire, le petit…

— Il faut le comprendre aussi : ce garçon ne demandait qu'à passer sans faire d'histoire, et voilà qu'on lui tombe dessus sans même discuter. J'aurais tendance à invoquer la légitime défense.

Le représentant autoproclamé de la Guilde tiqua.

— « Sans même discuter », dites-vous. Justement : hier, je l'ai interpelé alors qu'il rôdait de façon suspecte autour des étals. Mais il s'est carapaté sans daigner me répondre. Lui aussi aurait besoin de quelques leçons de politesse, ne trouvez-vous pas ?

— Peut-être bien. Mais quant à dire qu'il rôdait, n'êtes-vous pas en train de chercher le mal dans ce qui ne devait être qu'un jeu bien innocent ?

— Oui, bien sûr, « cache-cache tout seul », ironisa Brynjolf. Sauf que ce n'est pas la première fois qu'on le voit se faufiler hors de l'orphelinat pour aller fureter en quête d'on ne sait quoi. En pleine nuit, qui plus est, à une heure où les enfants sont censés être au lit bien sagement.

Soren ne put réprimer un sourire attendri. Il imaginait la consternation d'Aventus quand il lui apprendrait le beau résultat de son entraînement d'assassin.

— Allons, Brynjolf, vous n'avez jamais eu treize ans ? À cet âge, on a la tête pleine de désirs d'aventures en tous genres. On aime à prendre des risques, à se confronter au danger, tester ses limites, que sais-je ? Dans un orphelinat si petit, les occasions de se distraire sont plutôt réduites...

Brynjolf afficha une moue narquoise.

— Si c'est le cas, j'ai tout un tas d'activités très excitantes à lui proposer, qui devraient amplement satisfaire les désirs dont vous parlez.

— Je vois ce que vous voulez dire. Je ne suis pas certain que ça lui plaise cependant.

Le vendeur d'élixir plissa les yeux.

— Qu'en savez-vous ? Vous le connaissez donc si bien, le petit Aretino ? demanda-t-il d'un ton inquisiteur.

— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

— Votre façon d'en parler, et de sourire en parlant de lui. C'est très net. Serait-ce que son bien-être vous préoccupe particulièrement ?

Soren inspira profondément. Mjoll et Aerin l'avaient mis en garde : le maître-voleur était un observateur redoutable. Il allait devoir jouer serré s'il ne voulait pas compromettre Aventus.

— Eh bien, ces tous derniers jours, j'ai en effet eu l'occasion de faire sa connaissance, dit-il en lançant un regard acéré au voleur. Un bon petit gars, vraiment, quoiqu'un peu sombre et caractériel, comme vous avez pu le constater vous-même. Son bien-être me préoccupe, certainement, comme celui de tous les pensionnaires d'Honorem.

Il passa à l'attaque :

— Voyez-vous, Brynjolf, dans mes pérégrinations, j'ai vu trop d'enfants, souvent bien trop jeunes, brutalement privés de leurs parents à cause de cette guerre civile insensée. Étant moi-même orphelin, vous me permettrez de compatir. Vu ce que certains de ces gamins ont enduré, ils n'ont aucunement besoin qu'on vienne en plus les menacer jusque dans leur dernier refuge.

Brynjolf croisa les bras, toisant l'Enfant-de-Dragon.

— Allons, allons, le lyrisme vous emporte, on dirait. Qu'allez-vous insinuer ? Recadrer les mômes qui s'aventurent là où ils n'ont que faire est une chose. Mais à vous entendre, nous irions les terroriser jusque dans leur lit ? C'est parfaitement ridicule. Quel intérêt aurions-nous à faire une chose pareille ?

— C'est à vous de me le dire, répliqua Soren sur le même ton. Vous ou votre ami Garthar, que j'ai surpris assez tard hier soir, tapi dans la cour de l'orphelinat…

Le maître-voleur cilla. Un observateur aussi entraîné que lui-même aurait sans doute pu déceler une nuance de surprise sous son masque désinvolte.

— Tiens donc… Il ne nous en a rien dit. Et qu'aurait-il fait à cette heure et à cet endroit ?

— Très bonne question, à laquelle j'aurais aimé qu'il réponde.

— Il n'aurait pas été jusqu'à s'introduire dans le bâtiment, je pense ?

— Aucunement, l'assura Soren. Raison pour laquelle il vous est revenu en vie.

Brynjolf fit la grimace.

— Inutile de vous la jouer si vindicatif. C'est vous qui semblez réellement avoir besoin de méditer ce que je vous ai dit au sujet des surnoms glorieux. D'autant qu'avant de fanfaronner, vous devriez songer à ce que vous prétendez dissimuler et qui est connu de beaucoup de monde.

— Par exemple ?

— Par exemple, nous avons de très bonnes informations sur l'assassin de la vieille Grelod. Lequel aurait agi sur instructions du jeune Aventus Aretino, déjà rencontré à Vendeaume…

Soren était certain que sa conversation de la veille avec Aventus n'avait pu être épiée. Mais de toute évidence, si la Confrérie Noire avait pu le cibler suite à la mort de Grelod, c'est qu'il avait été repéré par les informateurs de la Guilde. Qui sait s'ils n'avaient pas également surpris ses visites à Aventus sur Vendeaume ? Persister dans les faux-semblants apparaissait de plus en plus délicat.

— Si vous le dites… Mais cet assassin si connu attend toujours d'être appréhendé, il me semble. Je sais que la justice a le cours long, mais quand même…

— Il est vrai qu'en temps normal, nul ne se formalise de pareille broutille, admit Brynjolf. Personnellement, je trouve même l'histoire fort touchante. Maintenant, si cet assassin commençait à poser un problème d'ordre… politique, il ne devrait pas s'étonner de voir cette affaire exposée un beau matin.

Le maître-voleur esquissa un sourire carnassier :

— Un héros de Bordeciel, la tête sur le billot à cause d'une vieille carne que personne ne regrette, quel gâchis, vous ne trouvez pas ?

À sa grande surprise, le héros en question avait la réponse toute trouvée :

— Le billot ? Bah, ce ne serait jamais que la deuxième fois, lâcha Soren avec un sourire désenchanté.

La répartie remit Brynjolf de bonne humeur :

— Ha ha, vous me plaisez bien, vous savez ? Je voudrais vraiment que nous réglions ce différend en bonne intelligence. Il y a sûrement moyen de s'entendre ?

— Dites toujours, fit Soren. C'est vous qui m'avez abordé, après tout.

— En effet. Bon, nous avons des gars hors-circuit pour un temps, et un manque à gagner en conséquence.

— J'ai quelques potions de santé, si vous voulez…

— Trop aimable, mais nous avons déjà ce qu'il faut, et ça n'accélèrera pas de beaucoup la ressoudure des os. Non, il faudrait une compensation d'un autre ordre…

Soren leva les yeux au ciel.

— Combien ? demanda-t-il.

Brynjolf fit mine de réfléchir.

— Voyons, si nous comptons trois hommes immobilisés au moins six semaines, à quarante pièces d'or de la journée, cela nous ferait… un peu plus de cinq mille pièces d'or. Mettons cinq mille.

Le guerrier s'esclaffa.

— Cinq mille, rien que ça ? Vous voulez vous payer Rucheline ou quoi ?

— Pour ça, je devrais monter à huit mille, sourit Brynjolf. Cela ne vous semble pas correct ?

— J'ai pu évaluer le gabarit des trois gaillards. Ils étaient sûrement de taille à maîtriser un gamin de treize ans – en s'y mettant à trois, notez – mais pour le reste, je me demande bien quelles facultés cachées justifient un tarif de quarante pièces de la journée.

Brynjolf secoua la tête.

— Vous raisonnez comme un guerrier en les jaugeant d'après leur gabarit. Chez nous, un bon professionnel s'estime sur des critères très différents.

— Je vous l'accorde, mais sérieusement… quarante pièces ? Des êtres si compétents et exceptionnels… placés sous le commandement d'un Garthar dont vous et moi savons très bien ce qu'il vaut ? Cinq mille… Cinq cent serait encore trop cher payé ! D'autant que sur les trois, d'après ce que vous me dites, un seul a besoin de temps pour se ressouder, les deux autres ont juste besoin d'un mouchoir.

Le maître-voleur sourit de toutes ses dents.

— Bien vu, reconnut-il. Il n'empêche que Maven m'a confié une mission urgente, et il va me falloir louer les bras dont je ne dispose plus.

Soren croisa les bras à son tour.

— Une mission de Maven Roncenoir ? Vous ne devriez sans doute pas m'en parler…

— Rassurez-vous, je ne vous en dirai rien de plus. Si j'en parle, c'est juste pour que vous compreniez qui mène la danse ici, et quelles contraintes reposent sur moi. Autrement, je vous ferais volontiers grâce de ces trois imbéciles.

— Et pourquoi ne mettez-vous pas ce cher Garthar à contribution ? Vous m'avez bien dit que l'initiative venait de lui ?

— Exact. Mais rien ne vous obligeait à intervenir.

— Je vous demande pardon, protesta Soren. Il est dans la nature du héros de répondre au cri de la veuve et de l'orphelin. Surtout quand j'entends leur agresseur parler de leur limer les canines. Je me demande bien ce que cet écervelé peut avoir en tête… Par ailleurs, avant que les choses dégénèrent, j'avais proposé que chacun rentre chez soi tranquillement. Garthar a implicitement refusé cette proposition en ordonnant l'assaut. J'estime dès lors que j'avais toute légitimité et latitude pour riposter. Et aussi vindicatif que vous me trouviez, vous aurez constaté que personne n'est mort.

Brynjolf eut une moue ennuyée.

— Bon, bon, je vais mener ma petite enquête... S'il s'avère que Garthar a déraillé, on fera ce qu'il faut. De votre côté, vous pourriez dire à votre jeune protégé d'arrêter de fouiner et de rendre les gens nerveux ?

Soren sourit.

— J'ai comme dans l'idée qu'il en a terminé avec ça. Je m'en assurerai la prochaine fois que je le croise.

— Vous ferez bien… Allez, je vous laisse à vos occupations… pour cette fois.

— Bien aimable.

Soren allait s'éloigner, mais se ravisant, il se tourna à nouveau vers Brynjolf.

— À propos, il y a une chose que je voulais vous demander, lui dit-il sous cape.

— Quoi donc ?

— Cet élixir, il se trouve vraiment des gens pour vous en acheter ?

Brynjolf se rengorgea :

— Évidemment ! Qu'est-ce que vous croyez ? Je ne perdrais pas mon temps ici autrement.

— Eh bien ! Je serais vraiment curieux d'avoir leur retour…

— Allez faire un tour à la pension là-derrière, dit le maître-voleur en pointant la direction du pouce. Vous y trouverez une de mes meilleures clientes, entièrement satisfaite. Elle saura aussi vous donner entière satisfaction pour peu qu'elle vous ait dans ses petits papiers. Et si vous voulez un flacon, ce sera vingt septims seulement.

Soren leva la main en signe de refus poli.

— Non, merci. En revanche, si vous vouliez du vrai sang de Falmer, je pourrais peut-être vous en fournir.

— Ah oui ? fit Brynjolf, amusé. J'imagine que ça ne doit pas être donné.

— Ah ça… Même si ces malheureuses créatures sont loin de jouir de toutes les qualités que vous prêtez à leur fluide vital, elles n'en sont pas moins sacrément coriaces ! Mais je pourrais vous faire un prix de gros.

— Ha ha ! J'y penserai ! En attendant, tâchons déjà de régler l'affaire qui nous occupe.

Les deux hommes se séparèrent là-dessus, échangeant un signe de tête. Soren poursuivit sa promenade au milieu des étals. Parvenu à celui du bijoutier, il salua ce dernier chaleureusement :

— Bonjour, Madesi !

— Bonjour, Soren, répondit l'Argonien plus fraîchement. Vous avez retrouvé notre jeune ami ?

— Aventus ? Oui, nous avons pu discuter et je l'ai ramené à Honorem hier soir.

Madesi hocha la tête.

— Parfait. Sinon, vous êtes en affaire avec Brynjolf, à présent ?

La question directe désarçonna quelque peu le guerrier.

— En affaire, c'est beaucoup dire…

— Vous devriez vous méfier, il n'est pas le genre de commerçant honorable que vous fréquentez d'habitude…

Soren comprit que son échange informel avec le maître-voleur avait pu laisser une désagréable impression aux témoins oculaires. Il devait dissiper le malentendu au plus tôt :

— Ne vous inquiétez pas, Madesi, dit-il à l'Argonien sur le ton de la confidence. Je sais parfaitement à qui j'ai à faire. Mais c'est au sujet d'Aventus, justement. Hier soir, il s'est risqué sur les quais, où un cinglé de la Guilde lui a tendu une embuscade, juste là derrière, un peu après que vous soyez parti. J'ai dû intervenir de façon énergique.

— Je vois, fit le bijoutier, dont les traits squameux se détendirent. Cela aura évidemment généré des tensions…

— Vous pouvez le dire ! C'est Brynjolf qui m'a interpellé à ce sujet. L'intérêt de traiter avec quelqu'un comme lui, voyez-vous, c'est qu'il préfèrera toujours la négociation avantageuse au conflit. Alors même si ce genre de tractations ne m'enchante pas, je n'ai d'autre choix que d'en passer par là pour le bien des enfants.

— Je comprends. Prenez garde, malgré tout, l'avertit Madesi. Il pourrait tenter de vous embobiner dans une de leurs machinations…

— On verra bien, fit Soren, fataliste. Ah ! Je dois vous laisser, mon cher Madesi. Bonne journée à vous !

Car il venait d'aviser devant le temple de Mara un sourire éclatant surmonté de deux yeux d'or sous une cascade de cheveux blonds.


(à suivre...)