PRISONNIÈRE DES BOIS

CHAPITRE 6: LEGOLAS


Les voix de l'éternité.

Legolas ouvrit les yeux sur le plafond de sa chambre baignée dans la douce lumière des torches et la chaleur d'un feu qui se mourrait paisiblement dans l'âtre. Le crépitement des bûches n'était plus qu'un son lointain, semblable à un vague souvenir que l'on oubliait doucement ou à l'écho d'un rêve fragile disparaissant peu à peu avec le réveil. Repoussant les draps blancs de soie de son torse à découvert, il se passa une main dans les cheveux et se gratta la tête avant de se redresser en soupirant. Sa tête lui faisait mal la fatigue le pesait, aussi bien dans l'âme que dans le corps.

La nuit avait été rude, en partie à cause d'un nouvel assaut des araignées qui avait nécessité beaucoup d'hommes sur le terrain. Par chance, ils n'avaient perdu aucun individu ce soir-là, comme cela pouvait parfois arriver, bien que cela reste un fait fort heureusement rare.

Puis l'ellon avait été gagné par l'insomnie. Une insomnie qu'il avait contractée sans raison apparente, au cœur même de la nuit, le soutirant de la beauté et de la sérénité d'un sommeil sans rêve qu'il avait tant souhaité, tant espéré. Legolas ne rêvait plus depuis longtemps, sans qu'il sache réellement pour quelle raison et, certaines fois, cela lui manquait cruellement. Il avait été tenté de sortir, mais cette idée l'avait rapidement quitté. Après avoir passé sa nuit dehors dans le sang et la mort, au milieu des cris d'agonies et des plaintes déchirantes de bêtes monstrueuses, le prince avait préféré rester dans son lit, qu'importe qu'il réussisse ou non à dormir. Le silence l'avait aidé à oublier, à se détacher de tout, l'étiolant presque.

Il avait alors pensé à une multitude de choses, et, il se devait de l'avouer, aux prisonniers qui séjournaient dans les cellules du palais. Leur cas l'intéressait fortement sinon l'obsédait totalement. Comme convenu avec Assylana, l'héritier de Thranduil avait bel et bien fait convoquer des guérisseurs qui, il l'espérait, avaient fait le nécessaire tant pour la jeune femme que pour son frère. Mais c'était surtout la braconnière qui avait accaparé ses songes, cette nuit-là. Il y avait quelque chose d'étrange, d'indescriptible et d'indiscernable dans son attitude, et plus encore dans sa façon de regarder les gens, de les étudier et parfois de les toiser.

Elle était comme un animal apeuré, méfiant, un de ceux dont il fallait d'abord rassurer avec patience avant de réussir à en tirer quoique ce soit.

Le prince se souvint de ses yeux, grands et bleus, qui l'avaient défié sans crainte, sans peur mais qui avaient aussi été capable de s'abaisser pour demander de l'aide, de la compassion... Legolas se remémora les paroles que lui avait dit sa mère, une fois : « La plus grande force, Legolas, ce n'est pas de savoir tout faire tout seul, c'est de savoir quand demander de l'aide. » La braconnière l'intriguait, mais d'une façon particulière, telle une nouvelle espèce à étudier, à comprendre, comme si elle venait d'un monde totalement différent du sien. Ce qui, au fond, n'était pas si éloigné de la réalité.

L'elfe soupira une nouvelle fois et se demanda ce qu'aurait pensé sa mère d'Assylana et de Doran. On avait connu Hellana non pas uniquement comme l'épouse de Thranduil, mais comme une elleth indulgente, juste et réfléchie, qui avait la capacité de voir au-travers de son éternel sourire ce que les mots ne pouvaient pas exprimer ou cherchaient à dissimuler. Il était presque impossible de lui mentir ou de lui cacher quoique ce soit. Il s'agissait presque d'un don, d'un pouvoir accordé par les divinités.

Le temps, cependant, ne permettrait pas au prince d'avoir la réponse à sa question, pas plus qu'il ne ramènerait les morts à la vie. Hellana était morte depuis des années, partie pour un monde meilleur, et son absence était toujours douloureuse, et le vide qu'elle avait laissé toujours aussi profond, toujours aussi creux. On prétendait que tous les elfes étaient amenés à se retrouver un jour sur Valinor, la terre de leurs ancêtres, après avoir répondu à l'appel... mais pour le moment, cette notion semblait très désœuvrée et dérisoire pour le prince.

Combien de temps cela faisait-il que Legolas n'avait pas côtoyé d'humains ? Lui-même ne saurait le dire. Leur courte vie ne leur permettait pas d'acquérir la sagesse elfique, certes, mais certains d'entre eux devaient bien gagner à être connus. Ce n'était pas possible qu'ils soient tous comme le prétendait Thranduil, tous des êtres indignes de tout, faibles, stupides et inconscients. Legolas refusait d'y croire.

L'héritier du Roi se mit de nouveau à songer aux prisonniers, s'interrogeant sur la façon dont ils avaient passé leur nuit au fond de leur cellule humide, sur un sol trop dur pour être confortable, au cœur d'un silence trop lourd pour être supportable. Il songea à Assylana, se questionnant sur son état, s'il s'était amélioré et si elle s'était résolue à manger comme il le lui avait demandé. L'ellon tenta de se remémorer le son de sa voix qui l'avait marqué autant que sa force.

Cette jeune femme était décidément trop maigre pour être qualifiée à proprement dit de « jolie » – son frère avait déjà meilleure allure. Certes ses muscles lui forgeaient un corps agréable à regarder, mais ses cheveux trop longs le camouflait et la faisaient paraître plus mince qu'elle ne l'était déjà, lui conférait une silhouette presque sauvage. Elle était comme un loup, un animal d'une grande prestance mais un loup sans sa meute, solitaire et donc fragile, vulnérable. Un animal qui ne vit pas mais qui survit pour justement trouver une meute à rejoindre, pour trouver un but à son existence.

Sa voix est magnifique mais lasse, comme si elle était dénuée de tout espoir, de toute croyance. Elle nous ressemble sur ce point : elle croit que la vie n'a plus rien à lui offrir, elle croit qu'elle a déjà tout vu, tout connu et qu'il ne lui reste plus rien à apprendre. Seule la mort est pour elle quelque chose de nouveau. Mais elle se trompe, c'est indéniable.

Mais comment pouvait-il l'affirmer avec une telle certitude ?

Lui-même ne pouvait se l'expliquer, il semblait le savoir d'instinct et cela lui suffisait pour cesser de se tourmenter avec cette question.

Nouveau soupir, persistance du mal de tête.

Le prince se leva et s'habilla avant de quitter ses appartements avec précipitation, visiblement énervé par toute cette histoire qui lui prenait de plus en plus la tête.

Oo°oO

Legolas aimait prendre ses repas en compagnie des autres elfes, dans l'animation chaleureuse de leurs éclats de voix, leurs éclats de rires. Thranduil préférait que son fils prenne ses repas avec lui, mais il tolérait le souhait de son unique héritier avec lequel il partageait néanmoins quelques-uns de ses dîners.

Ce jour-là, quand le prince entra dans la grande salle, les brides de conversations étaient aussi audibles que des rumeurs, et elles ressemblaient davantage à un bruit parasite que l'on aurait tendance à vouloir chasser en se secouant l'oreille de l'index. Sans même comprendre les mots que les elfes s'échangeaient à voix basse, l'ellon sut d'emblée que la discussion tournait majoritairement autour des prisonniers et cela le mit mal à l'aise. Assurément, personne n'ignorait l'événement. Comment auraient-ils pu ?

Legolas se laissa choir comme une masse sur un banc, au bout d'une table très peu fréquentée et s'efforça de ne pas plonger la tête dans ses mains – il avait un statut et une attitude à faire valoir. Le mal de tête persistait – une bonne grosse migraine – et une sensation de nausée vint l'envahir. Manger n'était peut-être pas une bonne idée, un morceau de lembas pourrait suffire, mais plus tard. Il congédia d'un geste de la main la jeune elfe blonde qui voulait lui apporter son repas, comme tous les jours. Il ferma les yeux l'espace d'une seconde, se concentrant avec force pour essayer de faire taire la douleur qui l'assaillait avec une persévérance qui avoisinait dangereusement l'obsession.

Un elfe d'une imposante stature vint prendre place en face de lui, et Legolas se retint de tiquer quand il découvrit avec amertume le capitaine de la garde elfique.

— Quelque chose ne va pas, Legolas ? s'enquit le garde avec respect.

Le prince n'avait jamais réussi à aimer cet elfe, quoiqu'il ait pu faire. Plus vieux que Legolas de bien des centaines d'années, il n'avait rien de particulièrement détestable aux yeux de ses semblables, il imposait et exigeait le respect qu'il méritait. C'était un individu froid et dur, intransigeant et sans pitié quand il s'agissait de faire respecter la loi. Il faisait partie de ceux qui avaient vu et essuyé plus de guerres que l'esprit aussi vif soit-il ne pouvait se souvenir. Un à qui la mort ne faisait plus rien, qu'il ait à la donner ou non.

— Une mauvaise nuit, sans plus, répondit laconiquement l'intéressé.

— Si vous faites référence aux araignées, je vous le concède : elles sont un vrai poison. Des mesures d'urgence doivent être mises en place rapidement. Vous l'avez vu vous-même, elles s'approchent de plus en plus du palais… Sans compter ces maudis villageois qui ne nous obéissent plus.

« Nous » ? Parce que les Hommes t'obéissaient, autrefois ? songea Legolas en grimaçant. Ils obéissaient aux règles, ils obéissaient à la peur, ce n'est pas la même chose… Jusqu'à ce que la volonté de vivre devienne plus forte que la peur elle-même.

La formulation de cette pensée amena le prince à se rendre compte qu'Assylana n'était en réalité pas si courageuse qu'il l'avait cru au premier abord. Mais il ne put aller plus loin dans ses réflexions, son interlocuteur enchaînant presque aussitôt.

— Je ne comprendrai jamais pourquoi votre père les a autorisés à venir s'installer ici. La Terre du Milieu est suffisamment grande pour qu'ils puissent aller ailleurs, reprit l'autre, une pointe de dégoût dans la voix.

— Mon père doit avoir ses raisons et elles ne vous concernent en rien. Laissez ces gens tranquilles, ils ne vous ont pas menacé.

— Et que faites-vous de ces braconniers que j'ai ramenés de la forêt ? Ils volaient sur nos terres, Legolas !

— Ils ne vous ont pas attaqué, je le maintiens. On ne tue pas des gens pour si peu. Non, silence, intima le prince en levant une main tandis que son camarade en face de lui voulut ajouter quelque chose. Je ne dis pas qu'ils seront épargnés, ils paieront pour leurs méfaits car la règle s'applique à tout le monde.

Le Capitaine grogna mais n'ajouta rien.

Voyant qu'il n'était visiblement pas le bienvenu, il se leva et s'apprêta à partir quand Legolas se souvint d'un point qu'il lui parut important de souligner :

— Oh, une dernière chose, Almeran. Vous avez accompli votre travail comme il se doit : les prisonniers sont enfermés et incapables de commettre le moindre autre délit quel qu'il soit, de cela je vous suis reconnaissant et je n'ai rien à redire. Mais à partir de maintenant, je vous interdis de relever la main sur eux, me suis-je bien fait comprendre ?

Almeran hocha férocement la tête, essayant de paraître impassible même s'il fulminait à l'intérieur. Il ne put toutefois s'empêcher de cracher avec mépris :

— Vous ne savez rien du monde qui vous entoure, Legolas. Vous n'avez vu aucune guerre telle que j'en ai vu moi-même. La mort siège partout depuis une éternité. Pourquoi vous efforcez-vous à vouloir protéger ces gens qui ne feraient pas la même chose pour vous ? Montrez-vous au village, et regardez si les individus qui y croupissent ne voudront pas vous faire la peau ! Si nous laissons un seul de ces individus revenir en vie des prisons, sain et sauf, ce trou à rats n'hésitera pas à se rebeller contre nous s'ils nous estiment trop magnanimes. Cette gamine, elle nous parle déjà de haut, elle se croit invincible et…

— Nous ne sommes pas un peuple barbare, Almeran ! coupa Legolas en abattant sa main sur la table avec violence. On ne frappe pas par simple plaisir de démontrer sa puissance. De plus, ce n'est pas à vous de prodiguer une quelconque sentence, cela ne relève pas de votre domaine de compétences ! Les prisonniers sont déjà suffisamment faibles, vous les avez vous-même vus de vos propres yeux. Vous parlez de guerre, je vous écoute avec joie, mais tuer des…

Non, ils ne sont pas innocents, se remémora l'ellon en se stoppant au milieu de sa phrase l'espace d'une seconde.

— Vous vous figurez porte-parole de l'éternité, mais vous n'êtes qu'une voix parmi tant d'autres, reprit-il enfin d'une voix plus calme. J'ai beau être plus jeune, je vous rappelle que j'ai moi aussi vécu plus d'une vie humaine et vu une guerre qu'on ne peut négliger. Si l'éternité vous fatigue, vous n'en êtes qu'au début. Quant à ce qu'a pu vous dire Assylana, les mots ne sont que du vent. Si vous avez peur du vent, méfiez-vous de la tempête.

Les mots ont effectivement une certaine influence, constata l'elfe en son for intérieur.

Il suivit le Capitaine de la garde des yeux tandis que celui-ci le quittait, jusqu'à ce qu'il disparaisse entièrement de sa vue et de la pièce. Legolas retint un soupir de soulagement et ignora avec toute la force mise à sa disposition le silence soudain qui s'était abattu sur la pièce et les multiples regards orientés dans sa direction, interrogateurs et étrangement impatients. On aurait presque dit qu'ils étaient déçus d'être ainsi laissés sur leur faim, dans leur position de témoins silencieux d'une discussion qu'ils estimaient inachevée. Le fils de Thranduil dût faire preuve de retenu pour ne pas trembler ni s'enfuir à toute jambe comme un lapin devant un renard.

Pour se redonner contenance, il leva la main pour demander son repas.


Coin réponse:

Luna Shadow: Ne t'inquiète pas, les vacances me font aussi lâcher prise (mais genre beaucoup !).
Ravie que le tout t'ait plu ! ^^
Il faut comprendre Assy aussi, les elfes ne sont pas des êtres qu'elle a l'habitude de côtoyer, elle essaye de les découvrir sous un jour qu'elle ne leur connait pas (encore).
Assylana est un prénom qui est complètement issu de mon imagination. J'aime beaucoup donner des prénoms dérivant de choses "existantes" à mes personnages. Donc si tu veux, "Assy" viendrait de la position dans laquelle j'écris (assise) et d'un de mes personnages: Alana. Alana que tu peux retrouver sur ma fiction dans le fandom Hobbit, pour m'auto faire de la pub.

Le moment du cerf avec Thranduil reste un truc qui m'a fait rire (bien que ce ne soit pas drôle à proprement parler, je ris pour rien). En toute franchise, je pense que son cerf est unique, ta proposition reste toujours d'actualité ;).

Le "long" chapitre n'est pas encore d'actualité, peut-être quand la fiction sera plus avancée, je ne sais pas...

Bisous-bisous,
Lhenaya