Chapitre 5 : Les mots de l'ange
Will aimait Lyra. Il avait toujours aimé Lyra. Sans doute parce que dans son esprit, elle était l'allégorie vivante des valeurs les plus nobles auxquelles il pouvait penser : le courage, l'honnêteté, l'altruisme, la sagesse et la générosité. Il avait craint, à une époque, que ses désirs d'adolescence n'entâchent cet amour, pur comme l'onde d'un lac et enfantin comme ils avaient pu l'être. Quand il l'avait retrouvée dans le Jardin Botanique, il avait d'abord pensé, peut-être un peu superficiellement, qu'elle était devenue la plus belle femme qu'il ait jamais vu. La fine cicatrice sur son front, vestige de l'attaque d'une harpie dans le monde des morts, ne la rendait que plus belle, car il s'agissait d'une preuve suplémentaire de sa bravoure ; l'éclat souvent inquiet de ses iris clairs était une étoile de plus dans son regard céleste. Lyra était l'image idéale de la beauté dans les yeux de son amant, pas seulement pour son physique harmonieux, plein de grâce et d'élégance, mais surtout pour l'aura qu'elle dégageait et qui la faisait resplendir de mille feux.
Le soleil se levait à peine lorsque le jeune homme se réveilla d'un sommeil léger, dans le lit de sa bien-aimée. Ses cheveux étaient nonchalamment jetés sur ses épaules et sa poitrine, ses traits étaient adoucis par la pénombre. A nouveau, il se mit à penser qu'elle était belle, si belle qu'il n'avait rêvé que d'elle pendant des années. Il vola un baiser sur ses lèvres entrouvertes, savourant leur goût sucré et fruité. Puis il écarta ses mèches rebelles de son visage pour pouvoir l'admirer pleinement, et elle frémit sous les draps. Ses grands yeux d'aurore matinale se levèrent vers lui, et lui sourirent. Ils s'épièrent en silence durant de longues minutes, entre gêne et plaisir. Puis Will entoura la taille de Lyra de ses bras, traçant des cercles sensuels sur sa peau nue. Elle sourit et se pencha vers lui pour frôler son cou de ses lèvres, pendant que leurs daemons se pelotonnaient l'un à l'autre à leurs pieds, et se caressaient, et ronronnaient de plaisir.
"Tu n'es pas trop fatiguée ? s'enquit le jeune homme avec tendresse.
- Shh, ne dis rien..., murmura-t-elle en posant son index sur ses lèvres."
Son visage paisible souriait, de ce même sourire qu'ont les princesses endormies. Pourtant elle était bel et bien réveillée, et parlait, et semblait apprécier les sensations que procuraient les doigts de son amant sur sa peau. Ils s'embrassèrent tendrement, et Will renversa Lyra pour mieux l'observer. Ainsi couchée sur le dos, prisonnière de son amant, elle paraissait plus fragile et plus gracieuse. L'inquiétude et la gêne qu'il avait lu dans son regard cette nuit-là avait disparu. Elle ne tremblait plus de se savoir déshabillée dans ses bras, et ne se souciait plus du regard ardent qu'il posait sur elle. Ou plutôt, elle en avait conscience à chaque instant, mais plutôt que de le voir comme quelque chose d'effrayant et d'incertain, elle l'accueillait avec plaisir. La main de la jeune femme caressa la joue de Will, rêveuse.
"Je t'aime, tu sais ? murmura Will. (Elle se redressa pour l'embrasser et l'attira plus près d'elle en retombant avec lui sur l'oreiller.) Oh, ma Lyra..., souffla-t-il en inspirant son parfum familier.
- Will... Tu es lourd. (Il la dévisagea, légèrement soucieux, et elle réprima un gloussement.) Tu es trop tendu, mon amour. Et rassure-toi, je vais bien. En fait, je ne me suis jamais sentie aussi bien, je crois. J'avais un peu peur, c'est vrai. Mais tu ne m'as pas fait de mal, Will, répéta-t-elle. Je t'aime de tout mon coeur... (Elle le renversa pour se pencher vers lui.) Tu le sais, n'est-ce pas ? tu n'avais pas besoin de cette nuit pour savoir que je n'appartiens qu'à toi."
Nouveaux baisers. La fougue, l'amour, la pudeur et le respect s'entrechoquaient dans chaque battement de leurs coeurs. Nouvelles caresses. La sensation de brûlure et de frisson parcourait le dos de Lyra. Nouveaux regards. Des larmes au goût de sel et d'eau claire roulaient sur les joues de la jeune femme.
La main de Will chassa ses perles précieuses de sa peau d'albâtre d'un revers de la main. Quant à Lyra, elle fit de son mieux pour retenir ces pleurs, signe de faiblesse, déclaration d'amour humide. Ils restèrent silencieux, étroitement enlacés dans le lit, jusqu'à ce que la jeune femme ait repris composture. Elle s'excusa en jurant qu'elle ne pleurait pas par honte ou par dégoût ; mais Will le savait déjà. Les larmes de Lyra n'étaient jamais le reflet que d'une chose : de l'espoir, ou de l'absence d'espoir. L'espoir de pouvoir rester comme cela pendant des heures et des heures lui avait arraché ses sanglots, tout comme le souvenir de ces dix années de solitude lui faisait regretter de ne pas avoir abandonné son monde pour suivre Will. Et la seule pensée que ce monde était le leur, et non plus seulement le sien, avait fini par la résoudre à ne plus combattre ce flot rageur d'émotion débordantes.
"Ne me lâche pas, gémit-elle. S'il-te-plaît, reste..."
Le jeune homme, pour toute réponse, l'étreignit davantage et la réchauffa contre son coeur en murmurant des promesses qui, aux yeux de sa bien-aimée, étaient les plus belles paroles qu'elle ait jamais entendues. Il lui parla de ce qu'ils pourraient faire lorsque Métatron ne serait plus qu'un lointain souvenir. Il lui parla de voyages. Il lui parla de vivre toujours comme cela. Il lui parla de ne jamais se séparer. Il lui parla d'amour et, même, de mariage, puisque son monde était plus strict à ce sujet que le sien. Mais, ajouta-t-il en la voyant rougir, ils avaient le temps et, comme ils s'aimaient plus que tout, ce ne serait jamais qu'une formalité. Alors elle s'abreuva de ces mots tendres, qui la faisaient rêver à un futur qu'elle avait cru impossible. Et elle sourit, et son visage baigné de larmes rayonna.
Corvus ne s'était pas vraiment étonné de ne pas trouver Miss Lyra ou M'sieur Will dans la cuisine. Il s'était réveillé tôt, comme toujours. Johnathan dormait toujours paisiblement quand il avait quitté leur chambre. Le garçon avait tout fait pour ne pas troubler son repos, et avait marché sur la pointe des pieds dans le couloir pour laisser Miss Lyra et ses invités dormir. Il n'aimait pas Lord Asriel et Mme. Coulter, certes, mais elle lui avait demandé d'être gentil envers eux. Cela lui demandait beaucoup d'efforts : il devait faire semblant d'oublier que cet homme et cette femme avaient abandonné leur fille, qu'ils avaient tué des enfants et que leur fille avait souffert des années durant de porter le nom de Belacqua, qui pesait sur ses épaules comme un châtiment injuste. Corvus admirait et adorait Lyra : elle était la première grande personne à s'être intéressée à lui, à lui avoir donné un toit et un nom. Jusqu'à l'arrivée de Lyra dans sa vie, ni le garçon ni son daemon n'avaient de nom, ils n'étaient que "le voleur" ou le "petit chenapan". Elle, en revanche, s'était inquiétée de le trouver seul, dans le froid, en haillons, obligé à voler pour se nourir. Sans aucune hésitation, elle l'avait secouru, et avait pris sa petite main tremblante avec douceur, là où tant d'autres n'avaient fait que détourner le regard.
Tout en elle n'était que douceur et chaleur. Elle souriait tout le temps, elle racontait des histoires et elle embrassait les enfants comme s'ils étaient tous les siens. Elle les protégeait, et faisait figure de mère et de bouclier pour tous les enfants d'Oxford. Peut-être faisait-elle tout cela parce qu'elle n'avait jamais reçu l'amour qu'elle attendait de ses parents. Dans tous les cas, elle était un ange, dans la représentation idéalisée que Corvus avait d'elle. Secrètement, il enviait Johnathan d'avoir un lien de sang avec elle, tout comme il avait de la peine pour lui, que ses parents avaient abandonné. Il aurait souhaité avoir une mère comme elle, et il craignait qu'un jour, lorsqu'elle aurait un enfant -un vrai, celui-là- elle n'abandonne Corvus et son frère pour fonder sa propre famille. Cette possibilité remplissait Corvus d'effroi, mais elle était trop douce pour faire une chose pareille. Non, Miss Lyra était la meilleure chose qui soit arrivée au petit garçon. Elle lui avait donné un nom, un foyer, et l'amour d'une mère. Elle lui avait donné une raison de vivre.
"Pine, appela le garçon, tu crois que Miss Lyra aime M'sieur Will ?
- Ça m'a l'air évident, répondit calmement le daemon-corneille. C'est le garçon qu'elle a connu dans un autre monde, et qu'elle allait retrouver au Jardin Botanique le jour du solstice d'été. Comme dans les histoires qu'elle nous raconte le soir avant de dormir. (Le daemon resta ensuite silencieux un moment, cherchant ses mots.) Et lui, il l'aime aussi. Tu as vu comment il la regardait hier pendant le dîner.
- On aurait dit des amoureux, tu crois ?"
Le daemon sourit en roulant des yeux face à l'innocence de son humain. Puis Persépine prit la forme d'une hermine et courut se réfugier près du cou du garçon. Il ne se rendait pas toujours compte de ce genre de détails. Il était perspicace et sensible, mais il ne comprenait pas les gens aussi bien que la musique. Il avait passé beaucoup de temps à penser que les grandes personnes et les enfants riches n'étaient que des monstres d'orgueil ; il n'avait pas cherché à regarder le monde, trop occupé qu'il était à le haïr. Lyra avait changé sa vision des choses, même s'il existait des choses qu'elle ne pouvait pas lui apprendre, qui ne dépendaient que de lui : deviner les pensées des autres, savoir à qui l'on peut faire confiance, en faisaient partie.
"Elle est heureuse quand il est là, fit remarquer le garçon. C'est comme ça que tu sais s'ils sont amoureux ?
- Bah, je sais pas, moi. Toi aussi, t'es content quand elle est là, mais tu n'es pas amoureux pour autant ! le taquina Persépine.
- Arrête un peu avec tes blagues ! répliqua le garçon en l'étreignant. C'est pas pareil.
- J'imagine que l'amour, c'est être heureux avec quelqu'un. Mais qu'il y a des degrés différents.
- Comme quoi ?
- Ben, comme dans une famille. Un papa et une maman s'aiment, mais ils aiment aussi leurs enfants. Mais c'est pas le même amour, sinon c'est pas bien, je crois.
- Tu m'embrouilles..."
Le daemon reprit sa forme de corneille pour picorer les miettes de pain sur la table, pendant que le garçon finissait sa tasse de lait. Ils restèrent silencieux quelques minutes, écoutant simplement le silence de la maison endormie. Corvus se demanda de quoi pouvaient parler les adultes et Miss Lyra, qui occupait une place à part, lorsqu'ils étaient seuls. Ils ne devaient pas parler uniquement de choses importantes, comme le Maître, ou de leur travail, comme Alice et Penny. Il se demanda si les adultes étaient très différents des enfants et, dans ce cas, comment on les différenciait. Après tout, certains enfants étaient aussi grands que des adultes, et des grandes personnes s'avéraient parfois être petites et menues. Alors, si ce n'est pas la taille qui fait d'une "grande personne" un adulte, qu'est-ce que c'était ? Corvus méditait ces pensées curieuses avec une telle passion qu'il n'entendit pas Will et Lyra entrer dans la cuisine. Il ne s'aperçut de leurs présences que lorsque la jeune femme ébourriffa ses cheveux de jais avec tendresse, et sursauta.
"Oh ! bonjour, Miss Lyra ! et vous aussi, M'sieur Will.
- Appelle-moi seulement Will, Corvus. Je trouve que dire 'monsieur', ça fait trop formel. (Le garçon cligna des yeux, étonné, et acquiesça.) Tu as bien dormi ?
- Oh oui ! C'est juste que j'arrivais plus à rester dans mon lit ce matin.
- Je comprends, dit Will en souriant. Qu'est-ce que tu vas faire aujourd'hui ? Après tout, on est dimanche. Lyra m'a dit que tu jouais dehors avec Johnathan et d'autres enfants quand vous pouviez...
- Ah, oui. (Le petit garçon glissa un regard timide à Miss Lyra, sans comprendre pourquoi elle avait parlé de lui à son ami.) On joue avec les autres dans le Jardin Botanique et à Jericho, sauf quand il fait trop froid ou trop mauvais. Miss Lyra dit qu'on pourrait attrapper un rhume. Mais aujourd'hui, il a l'air de faire beau, vous trouvez pas ?
- Si, on dirait bien, lui accorda Lyra en venant s'assoir à table avec eux. (Elle but une gorgée de café avant de continuer.) Si vous voulez sortir, je vous laisserai y aller, à condition de ne pas rentrer trop tard.
- Promis !"
Puis Will et Lyra commencèrent à manger, parlant peu. Mais leurs yeux disaient beaucoup. Ils échangeaient de vifs regards, emplis d'amour et de douceur, que Corvus épiait avec curiosité. Persépine avait raison quand elle disait qu'ils s'aimaient : ils brillaient littéralement d'amour, comme enveloppés par une nuée de poussière chaude. Ce que le garçon ne comprenait pas, c'était : pourquoi l'amour qu'ils portaient l'un à l'autre était-il différent des autres ? Pourquoi étincellaient-ils, eux, et pas les autres ? Pourquoi les yeux de Lyra ne resplendissaient pas ainsi lorsqu'elle regardait les frères Costa, ou ses collègues, ou le Maître ? Les deux amoureux surprirent le petit en train de les observer et le regardèrent, comme s'ils s'attendaient à une question. Il rougit.
"Euh... désolé, je voulais pas être indiscret..., balbutia-t-il. En fait, je me demandais...
- Oui ? fit Lyra pour l'inciter à continuer.
- Je me demandais ce que c'est, l'amour. Comme Isabelle tombe amoureuse sans arrêt, je me disais que c'était pas important, mais..."
Il mentait un peu sur la fin. Isabelle était une fillette qu'il croisait souvent au marché et qui vivait dans les environs de St Giles, et qui, effectivement, prétendait être amoureuse d'un garçon différent chaque fois qu'il lui parlait. Même si elle n'était pas la raison de sa question, elle lui donnait une excuse pour demander à Lyra sans paraître intrusif.
Will et Lyra échangèrent un regard. L'espace d'un instant, ils ne surent que répondre, car "être amoureux" était un concept trop sentimental pour être expliqué. Dans le monde de Will, on l'associait parfois à une simple réaction chimique ; mais au fond, il avait quelque chose de plus profond. On disait que ça avait un lien avec l'apparence physique et le désir, mais alors pourquoi des enfants tomberaient amoureux, eux qui ne comprennent rien au désir et à cette forme d'attirance ? D'abord, Lyra resta silencieuse, incapable de trouver une réponse satisfaisante pour l'enfant. Puis, elle lut dans les yeux de son amant ces mots qu'elle avait déjà entendu de sa bouche : "dis la vérité".
"C'est différent pour tout le monde, Corvus. Quand on aime quelqu'un, c'est simplement qu'on se sent bien avec cette personne et qu'on souhaite qu'elle soit heureuse. On a envie d'être avec cette personne. Et, plus tu aimes quelqu'un, plus c'est difficile à expliquer. Une mère aime ses enfants, parce qu'elle les a élevé et qu'elle les regarde grandir. Un frère et une soeur s'aiment parce qu'ils grandissent ensemble. Tu vois, jusque là, c'est simple.
- Et après ? quand c'est difficile ?
- Eh bien... Quand tu trouves quelqu'un beau ou séduisant, ce n'est pas vraiment de l'amour, mais ça peut le devenir. Quand tu deviens très ami avec quelqu'un, tu l'aimes, mais comme un frère ou une soeur, par exemple. Quand tu t'occupes de quelqu'un depuis longtemps, tu t'y attaches, même s'il n'y a pas de lien du sang. Mais l'amour le plus profond, le plus sincère...
- C'est quand tu tombes amoureux pour de vrai, compléta Will."
Corvus se tourna vers le jeune homme, qui lui adressa un sourire avant de prendre la main de Lyra. Il plongea son regard dans le sien et poursuivit, en sachant parfaitement quoi dire, puisqu'après tout, il n'aimait qu'elle.
"Dans mon monde, une vieille légende raconte qu'il y a très longtemps, les Hommes étaient des androgynes : comme des hommes et des femmes, mais collés. Alors un dieu les a séparé parce qu'ils étaient trop puissants ensemble, et les deux moitiés, l'homme et la femme, ont du se chercher à nouveau pour retrouver l'être qu'ils aimaient plus qu'eux-mêmes. Je pense que tout le monde a une moitié quelque part. Une personne que l'on aime plus que tout au monde malgré les différences, parce qu'on est fait pour cette personne.
- Et quand on l'a retrouvée, enchaîna Lyra, on forme un tout. Exactement comme si on retrouvait un daemon qu'on avait perdu sans savoir qu'il nous manquait. On ne forme plus qu'une seule âme, divisée en deux corps et en deux daemons, qui s'aiment comme s'ils ne formaient qu'un."
Corvus était devenu muet, et son coeur battait la chamade en regardant Will et Lyra se sourire. Ils étaient la moitié l'un de l'autre, à coup sûr, d'après l'histoire du jeune homme. Ils se complétaient, ne se ressemblaient pas, et pourtant ils étaient là, tous les deux, à se tenir par la main et à s'admirer, et leur amour semblait émaner d'eux comme une aura chaleureuse et frissonnante. Corvus le voyait : il distinguait les particules de Poussière tourbillonner allègrement autour d'eux, attirée par la réunion de cet androgyne que l'univers avait voulu séparer. Et le petit garçon sourit à cette vue, heureux de voir sa précieuse Miss Lyra retrouver son âme. Persépine se percha sur l'épaule de son humain, qui passa ses doigts entre ses plumes avec douceur, et ils partagèrent la même pensée : "un daemon n'est pas la seule manifestation de l'âme d'une personne ; son amoureux aussi en est une".
"Eh, M'si... Euh... Will.
- Oui ? fit l'intéressé en émergeant de son rêve éveillé.
- Comme vous êtes la moitié de Miss Lyra, vous avez intérêt à être gentil avec elle. Je vous fais confiance, d'accord ? mais si elle est malheureuse, alors je vais être très en colère."
Les jeunes gens le regardèrent et sourirent. Lyra, attendrie, lui ouvrit les bras pour l'étreindre, et murmura qu'elle ne pouvait pas être plus heureuse qu'en cet instant. Will promit solennellement au petit garçon de protéger sa bien-aimée de toutes ses forces, et le regard qu'elle posa sur lui fut si beau, brillant de larmes et de reflets d'or, qu'il sentit tout son corps trembler de plaisir. Il se dit qu'il aurait pu retomber amoureux d'elle mille fois encore, si chaque cellule de son être n'était pas déjà gorgée d'amour.
Quelques instants plus tard, Johnathan arriva et Persépine expliqua à son daemon, Cara, tout ce qu'ils venaient de se dire. Alors le demi-frère de Lyra fit promettre à Will la même chose que Corvus, et le jeune homme réitéra sa promesse. Lyra embrassa son frère sur le front, et il déclara en rougissant qu'il serait toujours là, de toutes façons, pour la protéger comme elle l'avait fait pour lui. Alors elle le remercia en riant, considérant qu'il serait un jour un vaillant guerrier.
"Aussi fort que Iorek Byrnison ?
- Encore plus fort que Iorek ! Parce que lui, il a une armure, et des griffes, alors que toi, tu devras apprendre à manier des armes comme des extensions de tes bras. On retient toujours mieux ce qu'on apprend que ce qu'on reçoit... que ce qui nous est acquis. Comme pour le combat, pour l'aléthiomètre ou...
- Ou la musique ? proposa Cara.
- Oui, comme la musique..., dit Lyra, amusée."
Lyra s'habillait dans sa chambre, aux côtés de Will, lorsqu'elle entendit les pas de Lord Asriel dans le couloir. Il se réveillait tard, mais elle ne pouvait pas lui en vouloir. Il est difficile de se lever le matin quand on a aucune raison de le faire. La jeune femme voulut l'appeler pour le saluer, mais elle songea qu'elle aurait l'occasion de le faire plus tard, et que, de toutes façons, souhaiter "bonjour" à quelqu'un depuis une chambre, était un peu ridicule. En plus, elle n'était pas encore coiffée, et sa robe n'était pas non plus boutonnée. Debout en face d'une psyché, elle se débattait avec les petits boutons pour trouver leurs places dans le tissu.
"Tss... Il faut vraiment que je pense à mettre les boutons sur le côté, et pas dans le dos, la prochaine fois, marmonna-t-elle.
- Besoin d'aide ?"
Will avait eu moins de mal à se préparer, et venait d'apparaître derrière elle dans le miroir. Il lui demanda d'écarter ses longs cheveux et commença à fermer la robe, sans cesser de caresser son dos et ses épaules avec tendresse. Ses mains adroites eurent tôt fait de cacher le dos de Lyra, et se promenèrent donc dans ses cheveux, cascade dorée aux reflets d'ambre et de feu. Puis elle prit sa main gauche, celle à laquelle il manquait deux doigts depuis leur quête du poignard subtil. Depuis leurs retrouvailles, elle s'était plusieurs fois préoccupée de l'état de cette lointaine blessure, qu'elle avait soignée elle-même pendant des semaines entières. A chaque fois, il lui avait assurée que la plaie était refermée, désormais, et que c'était grâce à la pommade de son père et aux soins attentifs de Lyra. Alors elle lui souriait, tristement, et ce matin-là elle murmura :
"Tu étais allé chercher le poignard subtil pour l'échanger avec mon aléthiomètre, tu te souviens ? C'est ma faute si...
- Je t'arrête tout de suite, l'interrompit-il. Rien ne m'obligeait à y aller. Je voulais le faire. Et puis, deux doigts, ce n'est pas si grave... Je peux toujours écrire, tenir des objets, te toucher. Je n'en demande pas plus.
- ... Comment tu as expliqué cette blessure aux gens de ton monde ?
- J'ai inventé un accident. Les gens de mon monde sont peut-être très malins, mais ils n'ont pas demandé grand-chose. Tant mieux, d'ailleurs. Mary aussi a réussi à les leurrer pour expliquer mon absence, ainsi que la disparition de Sir Charles Latrom. En fait, c'est un peu grâce à sa mort qu'on a pu s'en tirer aussi bien.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Mary a prétendu qu'il m'avait fait chanté au sujet de mon père et de ses recherches, et que j'avais pu m'enfuir grâce à Mary qui m'avait repéré en passant près de chez lui un jour. Elle a voulu avertir la police, mais comme elle craignait pour ma vie, elle a préféré compromettre les recherches sur la matière obscure de Latrom et faire en sorte qu'il baisse sa garde.
- Malin..., murmura Lyra pour elle-même. Mais... les autorités y ont vraiment cru ?
- Eh bien, au début, pas vraiment. Mais Mary s'est arrangée pour que tout s'emboite, pour que toutes les petites erreurs que Sir Charles avait faites se retournent contre lui. De toutes façons, il était mort et ne risquait pas de protester. Et puis, moi aussi, je prétendais que c'était la vérité, et les autorités se sont demandées : pourquoi un garçon qui ne la connaîtrait de rien la défendrai ? Le fait que je ne connaissais pas énormément Mary a joué en notre faveur, en quelque sorte.
- C'est très impressionnant... Je ne crois pas que j'y aurais pensé.
- Et toi ? tu n'as pas eu trop de mal à revenir à Oxford ?
- Un peu. Je me suis sentie seule, les premiers temps, sans Iorek, Serafina et les Gitans. Sans même parler de toi ou Roger. Je faisais des cauchemars nuit après nuit, et je me réveillais toujours en criant. Le Maître a du faire appel à plusieurs médecins pour réussir à calmer mon insomnie et mon anxiété. Et puis, je me suis un peu éloignée des enfants avec qui je jouais en temps normal... Mais au moins, je n'ai pas eu à leur expliquer quoi que ce soit. Encore maintenant, ils pensent que j'avais été enlevée par les Enfourneurs et que les Gitans m'ont trouvée à temps. Ils ne savent pas que Roger est mort après la destruction de Bolvangar. Ils croient qu'il a subi le même sort que les autres enfants. On... Moi et les Gitans, on a pensé que ce serait plus supportable pour sa famille de leur mentir que de leur dire que Lord Asriel s'était servi de lui comme d'une pile...
- Roger devait vraiment être courageux...
- Hihi, pas vraiment, soupira Lyra. Il était assez peureux et pas très malin, mais il m'aurait suivie au bout du monde. Comme je l'ai fait pour lui. C'était mon meilleur ami, quoi.
- Je connais beaucoup de meilleurs amis qui n'auraient pas fait la moitié de ce que tu as fait pour le retrouver ou de ce qu'il a enduré avant de te revoir. (Il marqua une pause, pensif.) Ça t'est déjà arrivé de te demander pourquoi toutes les personnes qu'on aime meurrent si vite ?
- Tous les jours. C'est plus que de la malchance. Roger, Allen, Farder Coram... Mary, ta mère, ton père... On attire les malédictions, on dirait, plaisanta-t-elle avec amertume."
Ils restèrent silencieux un moment, puis un cri de surprise retentit du rez-de-chaussée. Lyra, plus menue et donc plus rapide que Will, se précipita dans les escaliers en reconnaissant la voix des garçons. Elle dévala les marches si vite qu'elle manqua de trébucher ; heureusement, elle était agile, et bondit aisément les dernières marches. Le spectacle qui l'attendait dans le séjour était pour le moins étrange. Un instant, elle crut que les garçons avaient eu peur d'une petite bête ou d'un oiseau à l'extérieur, parce qu'elle ne vit rien. Puis un mouvement se fit dans son dos et elle fit volte-face en frappant là où elle avait senti un corps. Un petit cri lui répondit alors même qu'elle n'avait pas reconnu qui que ce soit. Elle cligna des yeux, incrédule, et s'exclama, entre horreur et plaisir :
"Serafina ?!"
La sorcière reprit une forme visible sous les yeux des enfants, des jeunes gens et de Lord Asriel ; tous échangèrent un regard étonné. Puis Lyra étreignit sa vieille amie et s'excusa de l'avoir presque assomée. Celle-ci massa sa nuque en la rassurant, mais Pan eut le temps de glisser : "Quelle brute, Lyra, où sont passées tes bonnes manières ?".
"Je ne savais pas que tu étais en chemin ! Tu m'as fait peur...
- Je m'excuse. Pour moi qui suis habituée aux petits villages du Nord, Oxford est une ville immense. J'espérais te trouver en personne, et, ne voyant personne, je suis entrée par la fenêtre ouverte. Mais j'ai du faire peur aux deux enfants.
- Nan, n'importe quoi, on n'a pa-pas peur..., se défendit Johnathan en cachant Corvus derrière lui.
- Johnathan, Corvus, voici Serafina Pekkala, reine des sorcières du lac Enara. Elle n'est pas méchante. Même si, à vrai dire... En général, c'est par la porte qu'on entre dans une maison, précisa-t-elle à la sorcière. Que me vaut le plaisir de ta visite ? J'imagine que tu n'as pas volé depuis le pôle par simple courtoisie.
- Tu imagines bien. Une guerre se prépare et... (Elle s'interrompit en voyant les enfants échanger une regard inquiet.)"
Lyra demanda aux enfants de s'habiller pour leur épargner cette conversation. Ils obéirent, visiblement troublés, mais elle leur promit que ce n'était pas aussi grave que la sorcière le présageait. Ils sentirent peut-être le mensonge dans sa voix, mais dans tous les cas ils ne protestèrent pas. Lorsqu'ils eurent disparus dans la cage d'escalier, la jeune femme pria la sorcière de poursuivre.
"Une guerre se prépare à Oxford, et les sorcières de mon clan sont prêtes à se battre.
- Tu parles d'une guerre face à Métatron ? (Elle hocha la tête.) Oh... J'avais encore l'espoir idiot que cette histoire pourrait se finir sans bain de sang. On dirait que je me faisais des idées... Es-tu venue avec tes sorcières ?
- Une centaine d'entre elles arrivent déjà, elles forment l'escorte des navires gitans et des Panserbjorns.
- Quoi ? les Gitans et les Ours en armure viennent aussi ?...
- Serafina, vous croyez vraiment qu'il faudra une telle armée pour défendre Lyra ? demanda Will avec déférence.
- L'armée de Métatron est tout aussi puissante et déterminée qu'il y a dix ans. Si nous faiblissons, en pensant que ce sera simple, ils tueront Lyra. J'espère moi aussi que la bataille sera courte et qu'elle n'aura pas de conséquences sur cette ville. Mais il faut parer à toute éventualité.
- Ce n'est pas une perspective très réjouissante... J'imagine que, dans ce cas, il faudra aussi avertir les habitans d'Oxford..."
Elle avait tant souhaité pouvoir calmer les choses pacifiquement... L'arrivée de Serafina, des Gitans et des Ours en armure trahissait la tension qu'elle n'avait pas su détecter et qui gonflait dans l'air, chargée d'électricité. Elle avait été aveuglée par le retour de Will, par les quelques jours de paix qu'ils avaient pu savourer ensemble. Maintenant les choses se faisaient plus sombres et l'avenir plus opaque. Sans le vouloir, elle sentait la peur monter en elle. Pan, dans ses bras, respirait plus vite et son petit coeur battait à un rythme vif contre sa main. Maintenant les choses se faisaient plus sombres et l'avenir plus opaque. Sans le vouloir, elle sentait la peur monter en elle. Pan, dans ses bras, respirait plus vite et son petit coeur battait à un rythme vif contre sa main. Le daemon et l'humaine étaient infiniement nerveux. Ils étaient terrorisés, malades de peur. Oxford était leur maison ; imaginer qu'une bataille, qu'une guerre puisse y avoir lieu leur était insupportable. Inimaginable.
Lyra essaya de ne pas montrer ses craintes en proposant à Serafina et à Lord Asriel de manger quelque chose. Ils la suivirent sans relever le tremblement presque imperceptible de sa voix. Will, en revanche, lui jeta un regard soucieux. Elle lui renvoya un sourire qui se voulait éclatant, mais, là encore, quelques signes ne trompaient pas. Elle qui savait si bien les repérer chez les autres ne pouvait pas les réfréner pour elle-même. Battements de paupières rapides. Crispations de la comisure des lèvres. Tremblements des mains. Spasmes, frissons dans le dos. Façon de déglutir à de multiples reprises. Inspirations et soupirs marqués. Toutes ces petites choses qui montraient que quelque chose n'allait pas.
Malgré ses efforts, les autres virent parfaitement tous ces détails et, s'ils s'obligèrent à ne pas lui faire de remarque, ils s'inquiétaient eux aussi. Quand Lyra sortit, prétextant qu'elle voulait être la première à rejoindre Iorek Byrnison et les Gitans, Serafina appuya une serviette sur sa bouche, pensive. C'était amusant, car Mary avait exactement la même habitude. Puis, quand elle l'enleva pour parler :
"Lyra... ne vous a pas tout dit, n'est-ce pas ?
- A propos de quoi ?
- De ces dix dernières années ? (Face à leur silence, elle sourit tristement.) Je m'en étais doutée. Ça vaut sûrement mieux pour tout le monde. Si elle ne vous a pas parlé de l'affaire des procès du Magisterium et des enfants de Bolvangar... c'est peut-être qu'elle n'est pas prête.
- Qu'est-ce que c'est, ces histoires ?
- Je suis désolée, Will, mais si Lyra n'en a pas parlé, alors je ne dois rien dire. Tout ce que je peux dire, c'est qu'elle a énormément souffert. Je... Les évènements qui se sont produits à cause du Conseil d'Oblation et du Magisterium en général l'ont profondément marquée. Peut-être qu'elle n'a rien dit parce que la femme Coulter est l'une d'entre eux...
- Marisa ? Qu'est-ce qu'elle a à voir avec... ?
- Vous savez comme moi qu'elle était la chef du Conseil d'Oblation, et un membre très influent du Magisterium. Je ne nie pas le fait qu'elle ait protégé Lyra, mais elle n'en a pas moins tué des dizaines, des centaines d'enfants. A présent, annonça-t-elle en se levant sans leur laisser le temps de répliquer, je dois retrouver mes soeurs. Si les vents nous sont favorables, nous serons bien assez vite de retour à Oxford. D'ici là, au revoir."
Et elle disparut, en volant sur sa branche de sapin, les abandonnant dans la cuisine sans réponse précise. Après un moment de confusion, les deux hommes s'accordèrent pour ne pas parler des mots de la sorcière à Madame Coulter avant de comprendre à quoi elle faisait référence. Will, que l'instinct trompait rarement, monta les sescaliers jusqu'au grenier en quête de silence et, peut-être même d'explications. En épiant les murs et les potres apparentes, il ne remarqua pas le coffre, caché dans un recoin sombre et poussiéreux, fermé à clé, et sur lequel un symbole tortueux et indéfinissable était gravé. Lorsque Kirjava attira son attention sur l'étrange objet, il le détailla, sans pouvoir l'ouvrir ni le forcer, et se contenta de mémoriser la forme de l'Arabesque, comme isait son daemon. Plus tard, en pleine nuit, il se souviendrait d'où il connaissait ce symbole.
C'était le même que celui qu'il avait vu, grifonné par Lyra sur certains de ses cahiers. Il l'avait vue le tracer sans même y faire attention, et maintenant, il ne pouvait s'empêcher de se demander quel était le lien entre un coffre caché et verrouillé dans le grenier et un symbole inconscient.
