Élisabeth eut un imperceptible soupir, elle ne sut démêler ses impressions. Elle se sentait surprise et soulagée. En se retournant elle croisa le regard de Victor, quelque chose passa en un éclair à travers leurs yeux. Puis elle remonta lentement les escaliers. Elle avait croisé un instant les yeux de la créature, bleus pâle comme un ciel d'été sans nuages.
Victor remonta les marches et dit à sa créature de le suivre . Arrivés au palier du premier étage, Élisabeth tourna vers la gauche dans le sombre couloir. Son appartement constitué d'une chambre, d'un salon et d'un cabinet de toilette était le premier. L'appartement d'Alphonse, identique au sien y faisait suite. Après un geste timide à l'adresse de Victor, Élisabeth entra chez-elle. Victor et sa créature tournèrent à droite, la disposition des lieux était symétrique au côté gauche de l'étage. Le premier appartement était le sien. Son jeune frère Ernest, un adolescent de 17 ans, logeait au deuxième étage où se trouvaient de même les chambres des invités occasionnels. Victor l'emmena jusqu'à la porte du second appartement. Il l'ouvrit et l'y fit entrer.
- Voila dit-il après une inspiration. C'est ici que tu logeras, tu ne seras pas enfermé, je te demanderai seulement de ne pas sortir jusqu'à ce que j'ai réglé certains détails concernant ton séjour parmi nous. Par exemple tes vêtements dit-il en désignant ce qu'il portait. La Créature regardait Victor avec une expression sereine et esquissa un sourire que Victor fit mine de ne pas remarquer.
- Maintenant tu vas te coucher et te reposer. Demain matin je viendrai te parler.
Puis il sortit en laissant sa créature seul dans la pièce.
Il la parcourut du regard et vit le lit de la chambre, à l'évidence beaucoup trop petit pour lui. Mais il n'avait jamais dormi dans un lit, bien qu'il en connût la fonction. Il sortit d'abord de sa besace ses trois livres qui n'étaient autres que Le Paradis Perdu de John Milton, Les vies des hommes illustres de Plutarque ainsi que Les souffrances du jeune Werther de Goethe. Il avait lu ces livres plusieurs fois et en connaissait des passages entiers. Avant de se dépouiller de ses habits de fortune il retira d'une de ses poches quelques objets qu'il avait ramassés : des cailloux de forme ou de couleur assez originales parmi lesquels un galet plat et noir en forme de losange, Un autre était d'un jaune lumineux, strié de raies grises, le dernier des galets, d'un rouge profond, prenait légèrement la forme d'un cœur. Fouillant dans une autre poche Il y trouva aussi un certain nombre de noisettes. Une vieille pièce de monnaie qu'il avait ramassée non pour sa valeur mais pour son éclat et motif, une fleur desséchée et une plume dont la coloration était une alternance de bleu et de noir. Il déposa livres et objets sur la petite table de la chambre. C 'était là, tout ce qui lui appartenait. Alors il retira ses haillons, déposa l'épais matelas de laine et la couverture sur le sol. Il sortit au dernier moment le journal de Victor, qu'il plaça à côté de lui en se couvrant partiellement de la chaude couverture. Ce n'était plus ni la terre humide, ni les branches de pin de la forêt, le vent ne soufflait pas et il ne ressentait plus le froid; il en était protégé. Il s'endormit presque aussitôt.
Élisabeth et Victor mirent du temps à s'endormir mais fatigués physiquement et émotionnellement ils finirent par sombrer dans un sommeil agité. En songe Élisabeth se revit elle-même lorsqu'enfant, ayant perdu ses parents, elle fut acceptée au sein de la famille par la douce Caroline et Alphonse. Elle avait toujours pressenti qu'un jour elle devrait reproduire ce geste pour quelqu'un d'autre, quel qu'il fut.
Le lendemain, tôt dans la matinée, en se réveillant, Victor avait déjà décidé de la façon dont il allait agir. Il alla frapper doucement à la porte d'Élisabeth.
- Élisabeth, c'est Victor, je t'attends en bas, dans le salon, viens vite, il y a des choses à faire et à dire, nous déjeunerons après.
Puis il y descendit et sonna les domestiques.
- Convoquez tout le monde, y compris le jardinier et le palefrenier. J'ai à vous faire part de choses importantes.
Quand toute la maisonnée fut rassemblée, Victor, rejoint par Élisabeth prit la parole: -Mes amis, vous êtes tous ici depuis des années. Vous avez pour la plupart connu ma défunte mère, certains même m'ont vu naître. Vous avez vu grandir Élisabeth, qui deviendra bientôt Madame Frankenstein, et avez toujours manifesté fidélité et dévouement à mon père. Je sais combien vous avez été affectés par la mort brutale du pauvre petit William ainsi que par la perte de Justine.
- Je souhaite maintenant faire appel à votre discrétion. Voici ce dont il s'agit: la dernière fois que je suis allé à Ingolstadt, mon professeur s'intéressait à un jeune homme qui était victime d'un problème de croissance.
Nous avions vu ensemble cette personne et j'avais moi aussi été pris d'un vif intérêt pour son cas. Le hasard a fait que, lors de ma descente à Genève j'y ai trouvé mon professeur venu rencontrer un de ses collègues, et qu'il était accompagné du jeune homme en question, dont la prise en charge par l'Université posait des problèmes financiers. Vous savez qu'à partir d'un certain age l'être humain cesse de grandir et de se développer. Or, chez ce patient cela ne s'était pas produit et il avait continué à grandir en hauteur et proportionnellement en largeur. Puis, sans raison apparente le phénomène avait cessé. Mais l'homme atteignait à présent près de huit pieds de haut. Cette croissance incontrôlable avait affecté les os de son visage, lui donnant un aspect non pas effrayant mais si difforme qu'il inspirait pourtant au moins un sentiment de gêne et parfois de peur instinctive. Cela en contradiction avec son caractère doux. Il avait parfois une telle honte de ce qu'il était devenu qu'il s'enfuyait comme s'il voulait échapper à lui-même et errait dans la nature comme un animal sauvage, sale, affamé et en haillons. Il venait juste d'être retrouvé après une de ses fugues. Mon professeur m'invita à venir voir le malheureux. Je fus alors pris d'une grande pitié et leur proposais de m'en occuper. En effet, je l'ai ramené ici hier. Il occupe la chambre à côté de la mienne. Vous ne le verrez pas tout de suite, il faut d'abord le rassurer et le rendre un peu plus présentable afin que vous, surtout, mesdemoiselles, ne vous mettiez pas à hurler et à fuir en le rencontrant. Vous verrez comme il sait être aimable. En outre d'une très grande force, il pourra vous rendre bien des services.
- Marie, je vais vous donner ses mesures pour des vêtements convenables. Jeanne, vous préparerez un plateau pour son déjeuner, je le lui monterai. Ilse, préparez plusieurs brocs d'eau chaude, vous les lui apporterez dans une demi-heure. Merci à tous,maintenant, au travail.
Quand le personnel fut parti, il se tourna vers Élisabeth qui n'avait rien dit jusqu'à présent.
- Qu'en penses-tu, ais-je bien fait ? Puis elle répondit:
- Je le pense, avec la grâce de Dieu tout devrait s'arranger. Après cette version que tu as servie aux domestiques, dis-moi la vérité.
Victor alors lui raconta la fable qu'il avait imaginée. Puis il monta à l'étage, frappa à la porte de la chambre où logeait sa créature et entra.
Ce dernier s'était déjà levé et, la couverture attachée à sa taille, debout devant la fenêtre il contemplait le paysage alpin se déployant devant lui. Des buissons mêlés de bruyère et de genêts égayaient de leurs fleurs mauves et jaunes les bords du chemin où s'attardaient des lambeaux de brume Au pied de la montagne s'étendait une forêt qu'il avait parcourue une semaine plus tôt. Victor lui fit part de ce qu'il avait convenu avec les domestiques:- Ceci est la version à laquelle tu te tiendras. Je reviens de suite t'apporter de quoi manger et je prendrai ensuite des mesures pour des vêtements. Il faut brûler ces haillon dont tu était couvert. En attendant je vais te donner une de mes longues houppelandes et une des culottes de mon père, qui devrait à peu près convenir bien qu'elle ne te couvrira les jambes qu'à peine jusqu'aux genoux. Tout à l'heure la petite bonne viendra t'apporter de l'eau chaude pour enlever la saleté et la terre qui te souille, dit-il en observant son état lamentable. Il continua:
- Quand tu l'entendras frapper à la porte, enfermes-toi dans la seconde pièce jusqu'à ce qu'elle soit partie. Je ne veux pas que l'on te voies ainsi. Il réfléchit un instant puis ajouta:
-Pour tes pieds, comme il n'y a évidemment pas de chaussures à ta pointure, j'irai à Lausanne y commander des bottes en prétextant que c'est pour un mannequin du prochain carnaval. Voilà, j'espère que cela te convient. Il donna son assentiment. Comment aurait-il pu faire autrement ? Il s'était donné entièrement à Victor et Élisabeth.
Victor revint ensuite avec un assortiment de nourriture qu'il posa sur la petite table après avoir frappé à la porte et ressortit rapidement. Ce fut son premier vrai repas. Il n'avait jamais jusqu'alors mangé en quantité suffisante et encore moins ces derniers temps. Il s'empressa de manger ce que Victor avait apporté pour lui, surtout la viande, les charcuteries et le fromage, délaissant les légumes. Victor attendit environ une heure après s'être assuré que la domestique avait bien apporté l'eau chaude et que sa créature se soit lavée avant d'entrer à nouveau dans sa chambre. Il rapportait une des culottes d'Alphonse, et, par miracle, elle était assez large pour lui, bien qu'elle ne lui arriva en effet qu'à mi cuisses. Il s'approcha ensuite de lui avec une toise de couturière et prit sans un mot des mesures sur sa silhouette efflanquée. Après lui voir demandé de se baisser il remarqua la blessure à l'épaule qui était bien réelle. Victor l'examina. La plaie avait cicatrisé mais cela avait mit du temps. Il passa derrière son dos et lui dit froidement:-La balle est toujours logée dans ton épaule, elle ne l'a pas traversée, en souffres-tu?
- Non.
En scientifique Victor pensa, sans états d'âme: Cela eut été pire si elle l'avait traversée. Non seulement la plaie aurait été plus importante mais il n'aurait pas pu la soigner seul comme il l'a fait. Elle se serait infectée bien plus gravement. Il aurait pu en mourir ou tout au moins perdre l'usage de son bras. Mais ce n'était pas le cas.
Il lui donna la houppelande et ressortit, emportant les plats laissés sur la petite table et avec les mesures, heureux d'en avoir terminé. La Créature revêtit la houppelande. Il avait l'esprit brumeux et ne savait que penser. Quelques jours plus tôt, il avait dormi sur un lit de feuilles et maintenant il se trouvait dans une maison, au milieu de ceux qu'il avait tant fui...
