Amorphe dans son lit aux draps rêches, Sakura rêvait les yeux ouverts. Elle rêvait à la vie qu'elle aurait eu si il n'y avait pas eu cette foutue guerre. À son gentil mari et ses beaux enfants. À sa belle mort sur un champs de bataille en protégeant la volonté du feu et ce village à qui elle devait tout. À qui elle avait tout donné. Et pour qui elle s'était sacrifiée.

Parce que cette vie dont elle rêvait, ne resterait qu'un rêve. Parce qu'elle n'aurait ni mari, ni enfant. Elle n'était pas stupide. Personne ne voudrait d'elle. Pas dans son état. Toutes ces conneries sur la beauté intérieure, ça n'existait pas chez les ninjas. Parce qu'avec la mort qui nous attendait à chaque tournant, on vivait juste ce qui nous plaisait, sans s'embarrasser. Et une femme défigurée, c'est embarrassant.

Alors elle se contentait de rêver, dans ce grand lit, en se rappelant encore et encore la multitude de cicatrices et d'abominations qui recouvraient son corps disloqué. La seule lueur d'espoir qui lui permettait de ne pas sombrer dans la folie, là, tout de suite, était l'idée de revoir bientôt Naruto et Neji. Ils venaient lui rendre visite le soir, après leur tour de garde dans la forêt. Tous deux étaient de grands ninjas et avec la guerre qui venait à peine de s'achever, les patrouilles étaient fréquentes.

Un doux sourire étira ses lèvres coupées. Neji et Naruto. Les deux soleils de sa vie. Pour le blond, elle n'était pas surprise. Mais elle ne connaissait pas bien Neji avant qu'il ne la retrouve. De plus, les deux garçons s'étaient violemment battus lors de l'examen chûnin et leur partenariat lors de la mission pour retrouver Sasuke n'était pas assez fort pour permettre une amitié durable. Qu'ils se supportent ainsi, rigolent ainsi, relevait presque du miracle.

Doucement, Sakura finit par sombrer dans un sommeil agité, peuplé de hurlements, de fer chauffé à blanc et de scalpel à la lame brillante. Elle se réveilla quelques heures plus tard, pas vraiment plus reposée que lorsqu'elle s'était endormie. Elle sursauta en se rendant compte qu'Idate se trouvait près d'elle et changeait ses bandages. Il lui fit un petit sourire en la voyant réveillé puis reprit son travail.

Il partit au bout d'une demi-heure avec une recommandation de boire le plus possible pour réhydrater son corps. Sakura acquiesça mollement. Comme si elle en était capable. Elle avait si peu bu et mangé durant son emprisonnement qu'elle n'en ressentait plus le moindre besoin.

Une infirmière vint la voir un peu plus tard, alors que le soleil entamait sa descente, pour lui demander si elle voulait bien recevoir ses visiteurs. Sakura eut un grand sourire, sans penser une seconde qu'ils n'avaient pas vue son apparence. Elle se redressa sur son lit puis tenta de se lever en grimaçant légèrement. Elle se mit debout en se tenant à son lit et attendit que les deux garçons arrivent.

Son apparence ne lui importait plus. Ses cheveux courts étaient ébouriffés et son sourire était affreusement tordu par les cicatrices. De grosses cernes violettes mangeaient son visage et assombrissaient ses yeux verts. Les bandages ne recouvraient plus que sa poitrine et son bassin, tels des sous-vêtements. Le reste de son corps était désormais à l'air libre pour que les plaies purulentes puissent sécher et cicatriser.

Enfin, la porte s'ouvrit. Le sourire de Sakura s'agrandit encore en voyant les visages rayonnants de ses deux amis. Qui changèrent brutalement d'expression en la voyant. Neji devint littéralement gris cendre tandis que Naruto devenait verdâtre. Neji dû courir aux toilettes et on entendit distinctement qu'il vomissait. La blond agita les yeux frénétiquement, sans savoir où les poser. Il pénétra dans la salle de bain et saisit Neji par le bras. Tous deux se précipitèrent vers la porte. Alors qu'ils s'apprêtaient à la franchir, ils se tournèrent vers Sakura dont le visage s'était figé. Naruto bredouilla "Désolé Sakura, tu es trop- pardonnes-nous." Puis ils s'enfuirent en courant.

Sakura resta immobile après leur départ. Son visage avait viré au cendre alors qu'elle avait cessé de cligner des yeux. Les larmes dévalaient ses joues balafrées. Un gémissement s'échappa de ses lèvres desséchées.

Elle tomba à genoux, tous ses espoirs, ses rêves, brisés. Alors c'était ainsi. L'apparence comptait toujours plus que tout le reste. Lorsqu'Idate la trouva, quelques heures plus tard, elle n'avait pas bougé, ses joues toujours mouillées de larmes amères. Il la releva doucement et la porta jusqu'à son lit. Catatonique, Sakura se laissa faire.

Le visage inexpressif, les yeux vides, elle prenait conscience de tout ce qui lui était arrivé ces deux dernières années. On l'avait impliquée dans une guerre dont personne ne connaissait l'origine véritable, elle avait été kidnappée, torturée, et alors qu'elle pensait aller mieux, on lui retirait tout ce qu'elle avait reconstruit dans les larmes et le sang, piétinant, détruisant minutieusement chaque parcelle de ce presque bonheur si chèrement reconquit.

Avec le dégoût et le rejet de Naruto et de Neji, c'était tous ses rêves de petits bonheurs et de brefs moments de joie qui partaient en fumée. Dans un village en reconstruction où l'on pleurait encore les morts, une femme mutilée serait pestiférée. Après tout, n'était-elle pas le seul souvenir tangible d'une guerre meurtrière qui avait détruit les esprits et les corps ?

On ne l'aimerait pas. Son visage rappellerait trop cette guerre qu'on préférerait oublier. Que lui restait-il alors ? Passer sa vie dans une petite cahute en bordure de ce village qui ne voudrait pas d'elle, jusqu'à ce qu'on oublie jusqu'à son nom et même son existence ? Non. Elle ne voulait pas ça. Alors elle avait deux options. La fuite ou la mort.

Doucement, alors que le soleil disparaissait derrière la montagne des Hokage, Sakura sombra dans la folie, un sourire sardonique plaqué sur son visage ravagé.


Ce chapitre six aura été long à paraître, et j'en suis navrée. Mais il représente un tournant important de cette histoire alors je devais le peaufiner. Je le dédicace à Lusaphira, qui m'aide un peu plus à chacune de nos discussions.

A bientôt pour le chapitre sept, je vous embrasse,

Amako.