Mauvaise Pioche
1.
Cachée à l'orée du bois, elle leur était invisible. Voir sans être vue, c'était un peu sa spécialité. Le soleil doré du printemps ne cachait absolument rien de la scène à laquelle elle assistait, et elle ne savait toujours pas si c'était une bonne nouvelle ou non.
Elle ignorait pourquoi elle était revenue, et pourquoi à ce moment-là, mais elle ne s'était pas vraiment attendue à revoir le ranch habité. Ce n'était pas le genre de Jack de se poser aussi longtemps, surtout pour jouer aux paysans. Pourtant, il était toujours là, à s'occuper des chevaux, à vérifier si les poulets et les lapins allaient bien, et à regarder les premières pousses du potager sortir de terre. Elle qui l'avait connu bien avant ça, elle ne pouvait pas y croire. Ce n'était pas lui.
Il avait même troqué son habit de taverne pour quelque chose de plus fonctionnel. Son jean était protégé par un dessus de pantalon en cuir, et son bandana semblait plus grand que celui dont elle se souvenait. En ce début d'après-midi, au lieu de cuver son whisky à l'étage d'une taverne mal famée, il était en train de brosser ses mustangs, leur parlant à l'oreille. Qu'est-ce qui avait pu lui arriver pour qu'il change à ce point-là ? Allait-elle encore le reconnaître quand elle lui parlerait... ? Avait-elle un intérêt à lui parler, désormais ? Ils devaient sûrement être bien trop différents maintenant. Ils ne s'entendraient plus comme à la belle époque.
Déçue et perplexe, elle baissa la tête et se détourna, s'apprêtant à repartir dans les ombres de la forêt quand quelque chose attira son regard. Elle lança de nouveau son regard scrutateur vers le ranch, croyant avoir rêvé. Mais c'était bien réel. Jack n'était pas seul.
Étant trop loin, elle ne pouvait pas entendre ce qu'il disait, mais son sourire était bien trop flamboyant pour passer inaperçu. En face de lui, un autre homme, habillé sensiblement de la même façon. Malgré la tignasse qu'il avait plus ou moins dompté, il portait un chapeau presque identique à celui de Jack. Il avait le même dessus de pantalon de cuir, les mêmes bottes, la même chemise. En lieu et place de la veste de Jack, cet homme-là avait préféré un poncho de laine colorée, et contrairement à son hôte, il portait une arme au côté. Un long sabre, bien qu'en y regardant de plus près, il s'agissait d'un pistolame. Rien qu'on ne puisse trouver à Piltover, mais la jeune femme était intriguée. Comment Jack pouvait-il admettre quelqu'un d'armé sur sa propriété ?
Le mystérieux inconnu fit un pas vers Jack, lui répondant par un grand éclat de rire. Laissant la brosse à chevaux sur le côté, ce dernier s'approcha également, jusqu'à pouvoir le prendre dans ses bras et... Le cœur de la jeune femme sembla s'arrêter... Les deux hommes s'embrassèrent.
Elle ignorait combien de temps s'était passé entre le moment où son cerveau avait planté et le moment où elle avait enfin pu fermer la bouche qu'elle avait entrouverte, mais ils étaient toujours en train de se rouler un énorme patin. Les yeux écarquillés, elle se pinça le bras. C'était bien réel, tout comme la douleur diffuse du pincement qui résonnait dans ses muscles. Incapable de bouger et se sachant toujours invisible, elle resta là, immobile et silencieuse, témoin d'un spectacle qu'elle n'aurait jamais cru voir un jour.
2.
Un jour viendra où Yasuo devrait reprendre la route, mais il préférait ne pas y penser. L'hiver était passé, sa blessure était totalement guérie, et le printemps lui ouvrait les portes d'un voyage plus agréable et plus facile. C'était le moment idéal pour s'en aller, cependant il ne pouvait s'y résoudre. Comment trouver la force de quitter ce ranch, ce havre de paix, lorsque les bras de Jack l'entouraient ainsi ? Il lui rendit son baiser avec une passion presque désespérée, refusant de penser au moment inéluctable où tout devrait prendre fin.
Défaisant sa ceinture, Yasuo déposa son épée sur le sol, avant de plaquer Jack contre le mur extérieur du ranch avec un nouveau baiser. Son chapeau devenu gênant tomba sur le sol, bientôt suivi par un poncho qui devenait beaucoup trop chaud, compte tenu des circonstances. Bien plus à l'aise, Yasuo glissa alors ses doigts dans les vêtements de Jack, passant ses mains sous sa chemise qu'il déboutonna sans attendre. C'est en sentant son cœur battre la chamade dans sa poitrine que Yasuo sut qu'il ne pourrait pas attendre de rentrer. Il ne faisait pas froid, de toute façon. Ils pouvaient le faire ici, dehors. L'idée n'était d'ailleurs pas sans l'exciter.
Jack étant désormais torse nu, les mains du Ionien coulèrent jusqu'à sa ceinture, qu'elles dénouèrent. C'était impossible de manquer la bosse qu'il y avait juste en-dessous, celle que Yasuo ne pouvait s'empêcher de caresser à travers le tissu, Jack soufflant un peu plus bruyamment à chaque passage. Ce dernier était étonnamment passif, ce qui ne gênait pas l'autre le moins du monde. Le bretteur abandonna les lèvres de son amant, se glissa dans son cou, avant d'entamer une descente vertigineuse le long de son torse.
Désormais à genoux, Yasuo se prit à jouer avec les nerfs de Jack. Il attendait que ce dernier vienne glisser ses doigts dans ses cheveux, retirant ce qui les retenait avant de refermer ses poings dans l'agonie de l'impatience. C'est exactement ce qui arriva, une fois que Jack fut fatigué des chastes baisers de son amant. N'en pouvant plus d'attendre, il lui intima dans un murmure de passer aux choses sérieuses. Ce que fit Yasuo, après lui avoir lancé un petit sourire joueur.
Sa langue s'était bien déliée en quelques mois, d'autant plus qu'elle n'avait jamais été vraiment engourdie. Il avait été de plus en plus difficile pour Jack de se retenir, de profiter de ces attentions sans tout gâcher en se libérant un peu trop tôt. Il ignorait si c'était seulement une question de technique, ou si quelque chose d'aussi incertain que les sentiments entraient en jeu, mais Jack, en fouillant ses souvenirs, peinait à trouver quelqu'un qui arrive à la cheville de Yasuo. Il ne s'était jamais attaché à ses conquêtes, et les professionnelles, aussi douées soient-elles, faisaient ça toujours de manière mécanique. Presque... académique. Yasuo avait un style bien à lui, qui n'avait rien à voir avec tout ce que Jack avait connu avant. La comparaison était tout simplement impossible.
« Je... arrête... »
Yasuo obéit, non sans un regard complice et un peu narquois. Il avait conscience du petit pouvoir qu'il avait sur Jack dans ces moments-là, et ça ne faisait que l'exciter davantage.
Ce dernier était parti s'asseoir sur un banc non loin, poussant ce qui s'y trouvait pour y poser ses fesses. Le suivant du regard, le bretteur s'était redressé, et avait entrepris d'ouvrir sa chemise.
« Tu vas vraiment resté habillé... ? » lui lança-t-il.
« Pourquoi pas ? C'est pas comme si on pouvait aller jusqu'au bout ici... » répondit Jack.
Éclatant de rire, le Ionien sortit un petit flacon de sa poche, à la grande surprise de son amant. Un large sourire s'étira alors sur le visage de ce dernier.
« Je vois. »
Il retira alors ses bottes de ce geste brusque, mécanique et peu classe qui permet de garder les mains occupées. Elles étaient d'ailleurs en train d'aider Yasuo à retirer son pantalon, ce dernier étant revenu quémander un peu d'attention. Il ne fallut pas plus de cinq minutes pour que les deux hommes ne soient totalement nus, et que le Ionien ne vienne s'asseoir à califourchon sur Jack. L'attente était devenue insoutenable. Le désir s'était totalement emparé de lui, le plongeant dans la folie. Alors qu'il l'embrassait en lui mordant les lèvres, Yasuo guida Jack jusqu'à le sentir en lui, le remplissant d'un sentiment de plaisir, de plénitude.
Nonobstant leur passion dévorante et le violent désespoir qui se dissimulait dans leurs gémissements, ils réussirent à tenir plus de cinq minutes. Vu les circonstances, c'était un miracle.
Mais pour Evelynn qui n'avait pas pu quitter les yeux de la scène, c'était une torture.
3.
Les chevaux avaient fini par réclamer leur attention, une fois leur partie de jambes en plein air terminée. Au moment de jouir, Jack avait eu une sensation bizarre, comme s'ils étaient épiés. Il n'avait pas voulu inquiéter Yasuo, et n'avait donc pas déclenché son pouvoir, mais maintenant qu'ils étaient rhabillés et que le Ionien était trop occupé à rabattre le troupeau de bœufs vers leur enclos, il n'allait pas se priver.
Jack ferma les yeux, et sentit une présence un peu trop proche et surtout un peu trop familière. Il rouvrit les paupières en lâchant un juron, et disparut. Non loin d'elle, Evelynn entendit le bruit de cartes qu'on battait, mais avant qu'elle ne puisse s'enfuir, Twisted Fate était déjà là.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? » lui demanda-t-il d'une voix sèche.
« Je peux te poser la même question, mon lapin... D'après ce que je vois, tu ne t'ennuies pas ! »
Impossible de manquer l'amertume dans le ton glacial d'Eve. Elle avait sûrement tout vu, la garce.
« Ce ne sont pas tes affaires. On n'est plus ensemble, que je sache. Et laisse-moi me souvenir... C'est toi qui est partie. »
Elle parut outrée. « Seulement parce que tu m'as dit que je n'étais rien pour toi ! Tu ne m'aimais pas ! »
« Je ne crois pas me rappeler que tu aies beaucoup insisté pour rester. Tu ne devais pas m'aimer beaucoup plus, tu crois pas ? »
« T'es vraiment qu'un connard, Jack ! Je me casse. »
Evelynn fit quelques pas dans la forêt, tournant le dos à Jack. Mais ce dernier n'était pas le genre d'homme qu'on laisse en plan sur une conversation à moitié terminée. Il voulait avoir le dernier mot. Il l'avait toujours.
« Pas bouger ! »
Il lui lança une carte dorée, l'immobilisant sur place.
« Où crois-tu aller ? Tu n'es pas venue si loin pour repartir si vite. Je pense que nous avons pas mal de choses à nous dire. »
« Je n'ai rien à te dire, Jack ! » Evelynn se débattait contre le sort, mais il n'y avait rien à faire. Elle était piégée. « Et fais attention, si tu commences à sortir tes cartes, tu ne sais pas sur quoi tu vas finir empalé ! »
Jack ne put réprimer un petit sourire. « Si seulement tu savais sur quoi je m'empale en ce moment... »
« Je crois en avoir assez vu, je n'ai pas besoin des détails ! »
« Pourtant, tu es restée jusqu'au bout, non ? Tu as tout vu, avoue. »
Eve ne pouvait rien répondre. Il avait raison. Elle était restée jusqu'à la fin, même si ce qu'elle avait vu lui avait retourné l'estomac.
« Je te savais pas comme ça... Tu me dégoûtes ! »
La carte commençait à ne plus faire effet, et permit à la jeune femme de lancer un magnifique crachat. Il aurait sûrement explosé sur les santiags de Jack si ce dernier ne s'était pas écarté.
« Et qu'est-ce que tu sais de moi, Eve ? Vas-y, je t'écoute. » La voix de Jack s'était faite plus calme, et plus lasse aussi.
Le sort était cette fois complètement dissipé, mais Evelynn ne semblait plus vouloir s'en aller.
« J'en sais sûrement plus que ce connard que tu gardes chez toi ! C'est qui, d'abord ? »
« Ça ne te regarde pas. Et permets-moi d'en douter... Il n'est pas du genre à penser que le monde tourne autour de lui. Pas comme toi. »
« Laisse-moi rire ! Je suis restée des années avec toi ! »
« Et je n'ai jamais été aussi heureux que maintenant que tu n'es plus là. Conclusion ? »
« C'est de la connerie ! Si Graves savait... ! Que tu te tapes des mecs... »
Encore une fois, Jack ne put s'empêcher de rire.
« Si tu savais ! Graves en sait bien plus que toi. Même lui me connaît mieux que toi, et je ne parle pas seulement de la théorie, si tu vois où je veux en venir. »
« Est-ce qu'il y a quelqu'un ou quelque chose sur Runeterra que tu n'as pas encore baisé !? »
« Mes chevaux ? Je veux bien passer mon tour, sois la bienvenue ! »
« … Quoi ? »
Evelynn n'était pas sûre de savoir où Jack voulait en venir.
« Tu es prête à tout pour arriver à tes fins, non ? Moi au moins je me limite à ce qui reste humain. »
« C'est petit, ça. Comme ta bite. »
Mort de rire, Jack ne put s'empêcher d'applaudir lentement. « Quel sens de la répartie, je suis impressionné. Ah, Eve... Je me suis parfois dit que tu me manquais. Tu es une femme drôle, dynamique et pleine de ressources. Je t'ai vraiment aimé, tu sais. Au début. Et puis t'as commencé à me prendre pour un con, et ça, c'est impardonnable. »
« Me fais pas rire, tu ne m'as jamais aimé, jamais... ! »
« Comment tu peux le savoir ? T'étais dans ma tête ? Ce n'est pas parce que je dis rien que je ne le pense pas. » Il poussa un léger soupir.
« Et ce mec, alors ? » demanda Evelynn. « Tu vas me dire que tu l'aimes, t'es sérieux là ? »
« Et pourquoi pas ? »
