Chapitre 5 : Passé Révolu

Un peu plus d'une semaine était passée depuis l'incident avec Ladd et malheureusement, nous n'avions trouvé aucune solution pour renvoyer l'esprit de duel dans son monde. C'est pourquoi nous avions décidé que l'esprit de duel serait hébergé chez Sherry, faute de mieux. La jeune femme avait d'ailleurs également mis la main à la pâte pour tenter de l'aider, mais elle non plus n'avait eu aucun résultat.

Nous nous étions mis d'accord pour ne pas informer d'autres personnes qu'Hélios, les parents de June et Sherry. Nous ne voulions pas semer une panique générale pour un problème que nous pouvions peut-être résoudre nous-même et en vitesse. Laura, Darksky et les autres ne savaient donc rien, et c'était peut-être mieux ainsi, ils avaient bien droit à un peu de tranquillité après tant d'agitation…

D'autre part, je commençais à sérieusement m'inquiéter pour ma sœur. Je ne l'avais pas revue depuis le jour où Ladd avait disparu. Je craignais qu'il ne lui soit arrivé malheur dans le monde des esprits ou que quelque chose de grave ne l'empêche de venir, mais puisqu'Hélios était reparti de son côté, je ne pouvais qu'attendre et espérer que tout cela n'était dû qu'à un décalage de temps entre les deux mondes…

Au loin, j'entendis les cloches de l'église sonner. Il était quinze heures, les jumeaux n'allaient pas tarder à arriver et il avait été décidé que j'irais les chercher à la gare avec Maya pendant qu'Angéla préparerait les chambres avec Ambre. Quant à June, elle devait aider son père dans ses recherches sur le monde des esprits et Asuna l'épaulait, se sentant certainement mal vis-à-vis de Ladd depuis l'attaque du Qliphort. Elle devait certainement penser que, si elle ne s'était pas perdue, le pauvre esprit de duel ne serait pas dans cet état là…

Je me levai de mon lit pour enfiler ma veste et mes chaussures avant de sortir. Dehors, l'air était frais mais pas désagréable puisqu'un beau soleil réchauffait la ville.

Comme toujours, il y avait du monde dans le boulevard où je louais l'appartement mais je ne pouvais pas me plaindre. Ma chambre était suffisamment grande, les soirées n'étaient pas trop bruyantes et j'étais à moins de dix minutes de l'école.

Je repensai soudainement à mon ancienne maison, celle où j'avais grandi avec mes parents et ma sœur. Asuna prétendait que nous étions presque voisins par le passé et amis d'enfance, ce qui signifiait que nous devions avoir l'habitude de faire le trajet ensemble le matin…Et pourtant, une fois de plus, ma mémoire me faisait défaut. Je ne revoyais que des ombres indistinctes en essayant de me remémorer cette époque…

Une grande tape dans le dos me sortit brutalement de mes songes et je me retournai aussitôt pour voir Maya plantée derrière moi, les mains dans les poches, l'air ronchon comme à son habitude. Elle portait son éternel gilet à capuche noir et un pantalon assorti. Le tout associé à sa coiffure cachant partiellement son œil droit lui donnait ce genre rebelle et sombre qu'elle aimait tant arborer en dehors de l'école.

-On ne t'a jamais dit que dormir debout c'est mauvais pour la santé ? Railla-t-elle en guise de salutation.

-Jamais. Mais à force de côtoyer Angéla, tu finir par devenir comme elle à inventer des expressions stupides répliquai-je tout aussi aimablement.

-je te retourne le compliment mais trêve de bavardages, j'aurais vraiment préféré aller les accueillir avec Angéla mais puisque je n'ai pas le choix, autant finir ça rapidement.

Sans même me laisser le temps de répliquer quelque chose, Maya se mit en route et je la suivis en souriant. Elle semblait vraiment de bonne humeur à l'idée de revoir les jumeaux à en juger par les piques qu'elle me lançait…ou bien alors c'était parce qu'Angéla n'était pas là et qu'il lui fallait quelqu'un sur qui se défouler…

La vraie raison pour laquelle nous avions besoin d'être deux pour aller chercher Serena et Satoshi était qu'il n'y avait aucun bus le dimanche et qu'Hélios nous avait bien prévenus qu'ils n'étaient que peu habitués aux transports en commun.

Nous passâmes dans un premier temps par les grandes avenues. Nous mîmes un peu plus de temps que prévu à cause de la foule mais après avoir failli être séparés plusieurs fois et après plusieurs prises de têtes, nous finîmes par arriver à destination.

Il y avait du monde dans la gare à cette heure-ci de la journée, mais l'heure n'était pas la seule raison. Nous lûmes sur le grand panneau d'affichage qu'un problème technique était survenu et avait bloqué les voies pendant plus d'une heure. Tous les trains étaient donc retardés et celui des jumeaux également…

N'ayant rien de mieux à faire, nous décidâmes d'aller acheter quelque chose à boire puis nous trouvâmes un banc non loin du tableau d'affichage pour passer le temps.

-Vive la SNCF, dire que je me suis dépêchée pour arriver à l'heure, au moins avec Angéla je n'aurais même pas remarqué qu'il y avait du retard grommela-t-elle en écrasant sa cannette de coca d'une seule pression de la main.

-Peut-être, mais tu aurais angoissé pendant une heure en pensant aux jumeaux lui répondis-je en finissant mon jus de pomme. De toute façon, combien je te parie qu'elle n'a même pas commencé à faire les chambres de son côté.

Au même moment, le portable de Maya vibra et, avec un sourire sarcastique, elle me répondit :

-Gagné, ça fait une heure qu'Angéla cherche les draps et Ambre est sur le point de craquer.

Je ne pus m'empêcher de rire. Lorsqu'il n'y avait aucun enjeu, Angéla restait fidèle à elle-même, maladroite, naïve mais essayant toujours de faire de son mieux.

-Cette fille est désespérante souffla Maya. Quand vous serez mariés, je te souhaite bien du courage mon pauvre.

-Ma…Mariés ? Bégayai-je en m'empourprant immédiatement.

-Bah, vous ne sortez pas ensemble ? Me demanda-t-elle, légèrement étonnée.

-Qu…Qu'est-ce qui te fait dire ça ? Continuai-je toujours plus gêné.

-De nombreuses choses, tu veux que je te fasse une liste ? Ça nous occupera en attendant je pense.

-N…Non, ça ira, je te remercie…

-Enfin bon, j'imagine que forcer les choses cette fois n'est pas une bonne idée…

La voix de mon amie se brisa et Maya détourna le regard en grimaçant, comme si elle repensait à quelque chose de douloureux. Cependant, ce qu'elle venait de dire avait piqué ma curiosité.

Je ne savais que très peu de chose de la vie d'Angéla avant notre rencontre deux ans auparavant. Je pensais jusque-là que c'était parce qu'il n'y avait rien qui vaille la peine d'être raconté mais les mots de Maya me firent immédiatement penser le contraire.

-Maya…Est-ce que tu ferais référence à cet Aymeric qui s'est allié à Shadow.

La jeune fille aux cheveux noirs comme la nuit rit légèrement. C'était assez rare qu'elle ne me réponde pas par un sarcasme dans la seconde. Je devais certainement avoir touché un point sensible. Voyant cela et n'ayant pas envie de faire remonter de vieilles blessures, je tentai de changer de sujet mais Maya reprit la parole d'un ton nostalgique.

-Tu connais déjà l'histoire Drago, inutile que je te la raconte une seconde fois j'imagine.

-Oui, ce type était le premier petit ami d'Angéla et aussi votre ami d'enfance il me semble.

-Plus ou moins, même si en fait, je crois qu'il n'a jamais vraiment été amoureux d'Angie ; déclara-t-elle en levant les yeux au plafond.

Je fronçai les sourcils, sceptique. La seule fois où Angéla m'avait parlé d'Aymeric, elle me l'avait présenté comme son ex et semblait extrêmement remontée contre lui, lui mettant tous les torts sur le dos, mais Maya était-elle en train de me dire que cet amour était à sens unique ? J'avais du mal à comprendre.

Voyant mon désarroi, elle reprit la parole :

-Vois-tu Drago, Angéla, Ambre, Aymeric et moi avons passé presque toute notre enfance ensemble mais il était évident que ces deux-là avaient fini par se rapprocher, dépassant le stade de la simple camaraderie. C'est au collège que tout s'est passé. Avec Ambre, on s'était mise en tête de clarifier les choses une bonne fois pour toute entre eux. Je m'occupais de ce boulet et elle d'Angéla. Nous avons tout fait pour les faire sortir ensemble et on a finalement réussi, du moins, je le croyais…

Maya jeta la cannette écrasée qu'elle tenait dans sa main directement dans la poubelle, cinq mètres plus loin et ferma les yeux, un sourire triste sur les lèvres.

-Même si Angéla était vraiment tombée amoureuse, Aymeric n'a jamais ressenti de tels sentiments pour elle mais j'étais tellement prise au jeu que je ne voyais rien. Je voulais simplement faire quelque chose pour Angéla, lui rendre ce qu'elle m'a donné il y a longtemps…mais je n'ai réussi qu'à lui faire perdre ce qu'elle-même m'avait donné...

La jeune fille se leva lentement de son siège et mit ses mains dans ses poches avant de tourner la tête et fixer un point au loin dans la gare.

-Pendant longtemps, j'ai cru que mes actions avaient été sans conséquence puisqu'Angie était restée fidèle à elle-même, mais l'année dernière, lorsqu'elle a revu Aymeric, j'ai compris que j'ai été stupide. En voulant l'aider, j'ai failli la détruire.

Je me levai à mon tour et je mis ma main sur son épaule pour tenter de la réconforter et j'ajoutai :

-Maya, laisse-moi te poser une question : pourquoi te sens-tu si redevable envers Angéla ? Qu'a-t-elle pu faire pour que tu te consacres entièrement à chercher son bonheur ? Et ne me réponds pas que c'était de la gaminerie.

Maya ricana et se tourna vers moi, plongeant son regard ébène dans le mien et je pus y lire toute l'affection que la jeune fille portait à Angéla.

-Angie…Angéla…On peut dire qu'elle m'a sauvée déclara-t-elle en baissant la tête avec un léger sourire.

-Elle t'a…Sauvée ? Répétai-je, surpris.

-Avant que nous nous rencontrions en primaire, j'étais seule dans mon coin. Je faisais un peu peur aux autres parce que j'étais plus grande que nos camarades de classe, si bien que j'ai fini par adopter l'attitude qui allait avec. Mais finalement, ça n'a fait que m'isoler encore plus et j'ai passé tout le premier trimestre seule. Et c'est là qu'Angie est arrivée.

Maya marqua une pause et gloussa. Mais contrairement à d'habitude, ce n'était pas ce rire sarcastique qui m'était si familier chez elle mais plutôt un rire franc et sincère à l'évocation d'un souvenir heureux.

-Elle était accompagnée d'Ambre depuis le début de l'année je me souviens et elle m'a défiée dans une série de jeux. En un instant, j'ai perdu non seulement mon image de leader de la classe mais également ma solitude. C'est pour ça que j'ai voulu faire la même chose avec Angie. Tout comme elle a essayé de me sortir de mon isolement, j'ai voulu la sortir de cette impasse avec Aymeric, mais il semblerait que je n'ai pas le même talent qu'elle…

Ce fut à mon tour de sourire. Angéla dégageait vraiment quelque chose de spécial. Durant la guerre, elle avait réussi à faire sortir Darksky de sa coquille également et c'était grâce à elle que j'avais pu m'adapter aussi vite à ce monde.

-Et maintenant, poses-toi cette question : est-ce que tu n'as pas déjà payé ta dette envers Angéla ?

Maya fronça les sourcils, sans comprendre.

-Qu'est-ce que tu racontes ? Tu délires mon pauvre Drago rétorqua-t-elle. Je n'ai jamais rien fait pour elle de particulier.

-Dans ce cas, pourquoi aurait-elle mis sa vie en danger il y a deux ans pour Ambre et pour toi ? Le simple fait que tu sois restée à ses côtés n'est-il pas suffisant ? Ne voulait-elle pas, en te trouvant ce jour-là, trouver elle aussi une amie ?

Maya fit quelques pas en avant sans dire un mot, comme repensant à tout ce qu'elle avait vécu avec Angéla avant de répondre calmement :

-Qui sait. En tout cas, elle m'a donné cette amitié que je n'aurais jamais connue sans elle il y a dix ans, et c'est pourquoi, si je peux faire quelque chose pour elle, n'importe quoi, je le ferai.

Maya se retourna brutalement et posa son doigt sur mon torse en fronçant les sourcils, ayant retrouvé ses airs mécontents habituels.

-Ça vaut aussi pour toi je te signale. Angéla tient énormément à toi et je t'ai dit que je ne m'en mêlerais pas pour vous rapproche cette fois, mais si je vois que tu es nuisible, tu peux être assuré que je t'ouvrirai en deux avant de te jeter dans la Seine, c'est bien compris ?

-O…Oui, compris balbutiai-je en déglutissant, tout à coup effrayé par la jeune fille.

Au même moment, une annonce dans la gare retentit, nous prévenant de l'arrivée du train dans lequel Serena et Satoshi se trouvaient.

Nous en restâmes donc là pour le moment même si je sentais que nous risquions de reprendre cette conversation plus tôt que je ne le croyais et nous nous dirigeâmes vers le quai.

Il y avait toujours autant de monde, s'ajoutant à cela les voyageurs mécontents descendant des trains, rendant les recherches difficiles à travers cette foule compacte mais heureusement, très rapidement, deux têtes familières émergèrent du premier wagon et je leur fis signe pour qu'ils nous voient.

-Serena, Satoshi ! M'exclamai-je.

La jeune fille brune, en me voyant à son tour, afficha un large sourire et traina son frère avec elle pour venir à notre rencontre, l'air vraiment contente de nous revoir.

-Drago, Maya, ça faisait un bail ! S'exclama-t-elle en guise de salutation.

Serena n'avait pas changé depuis les vacances. Elle avait toujours cette coiffure impeccable avec simplement deux longues mèches brunes lui tombant entre ses grands yeux marrons. Son visage, assez adulte pour une fille de son âge était fendu d'un sourire sincère devant nos retrouvailles. Apparemment, elle avait décidé de voyager légèrement, ne portant qu'un sweet à capuche rouge au-dessus d'un tee-shirt rouge et blanc, assorti à un jean noir.

Satoshi, quant à lui, montrait très peu ses émotions, comme toujours. Au contraire de sa sœur, il ne soignait que peu son apparence, les cheveux partant dans tous les sens avec néanmoins les mêmes mèches que Serena, mais bien plus courtes. Son habit était encore plus simple que celui de la jeune fille : un simple manteau noir, un polo bleu marine et un pantalon sombre.

Il était vraiment difficile de croire que ces deux-là avaient réellement grandi dans le quartier oublié de satellite, réputé pour être un lieu de non loi et de misère. En les voyant là, ils ressemblaient à n'importe qui ayant eu une vie ordinaire.

-Un bail…ça ne fait qu'un mois que nous sommes partis Serena lui répondit son frère avec sa froideur habituelle.

-Un mois seulement ? S'étonna la jeune fille. J'ai l'impression que ça fait une éternité que nous sommes partis !

-En tout cas, il y en a qui prennent du bon temps pendant que d'autres se tuent à la tâche ricana Maya.

-En effet, c'est vraiment sympa ! Enchaina immédiatement la brune joyeusement. On a pu faire un bon tour de France que nous n'avions pas eu le temps de faire l'année dernière mais je dois avouer que je ne suis pas mécontente d'en finir !

-Tu es au courant que tu vas aller à l'école maintenant ? S'étonna Maya, les yeux ronds. Angéla aurait tout donné pour être à ta place plus longtemps…

-J'ai toujours rêvé d'aller à l'école depuis que je suis toute petite ! Répliqua Serena, des étoiles dans les yeux.

-Voilà un bien drôle de rêve…Marmonna ma camarade de club, interdite.

Tandis que les deux filles continuaient à parler de toute et de rien, Serena s'émerveillant de tout et Maya étant de plus en plus stupéfaire, Satoshi s'éclipsa de quelques mètres et me fit signe de le rejoindre.

Il était toujours très difficile de déchiffrer les sentiments et les pensées de Satoshi mais cette fois-ci, je pouvais facilement deviner ce qui l'inquiétait.

-Qu'est-ce qu'il se passe Satoshi ? Lui demandai-je, feignant l'incompréhension.

-Drago, j'imagine que tu sais que nous ne sommes pas ici simplement pour passer du bon temps en allant à l'école déclara-t-il sans émotion, les bras croisés sur son torse.

-Hélios nous a dit qu'il partait enquêter de son côté la semaine dernière, oui. Est-ce que vous auriez du nouveau sur le monde des esprits ?

-Pas vraiment. Malheureusement, il semblerait que les portails d'Hélios soient partiellement bloqués depuis quelques temps. Même avec le pouvoir de Luminion, impossible de rentrer ou sortir, seul Hélios peut encore le faire, c'est en grande partie pour ça que nous sommes ici.

Je croisai à mon tour les bras pour réfléchir. Nous n'étions pas plus avancés, Ladd était toujours coincé chez Sherry avec l'incapacité de rentrer dans le monde des esprits…Mais une chose clochait : si notre monde et celui des esprits n'étaient plus reliés par les passerelles d'Hélios, comment le Qliphort avait-il pu s'échapper ? Etait-ce justement le fait que les Qliphort utilisent ce système également qui le déréglait ? Ou bien la cause était-elle vraiment la fusion de nos deux mondes ?

Une pensée me traversa l'esprit et je n'attendis pas une seconde pour poser ma question à Satoshi :

-Est-ce que par hasard, les humains seraient les seuls à ne plus pouvoir entrer dans le monde des esprits ou bien…

-Les monstres sont également prisonniers m'interrompit-il. Des tests ont été effectués à Néo Domino City et les monstres de duel qui, auparavant possédaient une âme comme l'ancien Dragon féérique ou Kuriboh, sont tous redevenus de simples hologrammes.

Je déglutis. C'était donc pour ça que je n'avais plus aucune nouvelle de ma sœur. Elle devait être partie juste avant le dérèglement des passerelles et se retrouvait donc coincée, dans l'incapacité de revenir, même sous forme d'esprit.

Cela ne me rassurait qu'à moitié puisque je n'étais en rien certain qu'il ne lui était rien arrivé là-bas pour autant. J'espérais simplement qu'Hélios savait ce qu'il faisait, il était notre dernier lien entre nos deux mondes…

-Cependant Drago, j'ai réfléchi moi aussi à la question reprit Satoshi de sa voix monocorde. Je pense qu'il y aurait un moyen de forcer l'ouverture d'une passerelle mais pour cela, je dois m'entretenir avec Ladd.

-Ladd ? Tu penses vraiment qu'il aura les réponses que tu cherches ? Il semble totalement désespéré depuis qu'il est ici…

-Il est le seul esprit de duel avec qui je peux communiquer, je ferai avec mais j'ai besoin de réponses sur le fonctionnement du monde des esprits.

-Pas de problème, nous irons le voir dès que vous serez installés ! Lui répondis-je, soudainement très excité à l'idée que cette situation pourrait se débloquer rapidement.

Je vis que le jumeau voulu ajouter quelque chose mais il se ravisa en entendant Maya nous appeler, l'air impatiente, tapant du pied, les bras croisés sur sa poitrine.

-Vous avez fini les tourtereaux, on peut y aller ? Grogna-t-elle avec sa bonne humeur habituelle.

Satoshi prit son bagage et se dirigea vers les filles mais, alors que je m'apprêtais à prendre sa suite, ce dernier déclara :

-Surtout, n'en parle pas à Serena, je ne veux pas qu'elle s'embête avec ces histoires. Elle a enfin l'occasion de réaliser ses rêves, elle n'a pas à s'embêter avec ces histoires.

J'acquiesçai, n'ayant aucune raison de m'opposer à sa demande et, tous les quatre, nous prîmes le chemin de la demeure d'Angéla.

Sur le trajet du retour, j'en profitai par bavarder un peu avec Serena également mais elle préférait s'émerveiller à chaque coin de rue. Dès que nous passions devant un immeuble un peu ancien ou une avenue un peu trop majestueuse, la jeune fille s'arrêtait et des milliers d'étoiles se mettaient à danser dans ses yeux.

-Je n'avais pas réalisé à quel point la ville était jolie la dernière fois ! S'exclama-t-elle alors que nous passions devant le parc des tuileries. Je n'ai toujours connu que les poubelles de Satellite ou la modernité de Domino City mais je sais ce qu'il manquait maintenant ! Plus tard, j'installerai des jardins comme ceux-là dans le quartier oublié aussi !

-La voilà repartie dans ses délires soupira Satoshi en se prenant la tête dans les bras et détournant le regard, gêné.

Je ris légèrement. Serena avait encore cette innocence caractéristique des petits enfants se voyant déjà présidents de la république et pourtant, quelque chose me disait que dans son cas, ce n'était pas que des paroles en l'air. La brune semblait réellement croire ce qu'elle disait.

En ayant grandi dans ce quartier malfamé, elle aurait dû être plus endurcie que n'importe lequel d'entre nous, comme l'était son frère, et pourtant, c'était comme si le temps s'était gelé pour elle, comme si elle vivait dans une autre réalité, comme si elle pouvait entrevoir ce futur qu'elle convoitait tant, un futur radieux pour cette poubelle où elle avait passé toute sa vie…C'était justement parce qu'elle n'avait connu que la misère qu'elle était la plus apte à recréer une ville plus belle pour tous.

Nous arrivâmes finalement chez Angéla vers six heures du soir. La nuit n'était pas encore tombée mais les jumeaux semblaient exténués. Après un tel voyage et une marche aussi longue, cela n'avait rien de très étonnant. J'espérais seulement qu'Angéla avait fini de faire les chambres…

Serena écarquilla les yeux devant la taille de la bâtisse et recula de quelques pas, devenue soudainement blême.

-C'est…C'est ici qu'on va vivre ? Bégaya-t-elle comme effrayée.

-J'ai eu la même réaction la première fois que je suis venue ici aussi, mais on s'y fait vite ricana Maya.

-Et puis, ce n'est pas comme si on avait choisi l'hôtel le plus cher de Domino avec Hélios renchérit Satoshi, les bras toujours croisés sur son torse, l'air fatigué de sa sœur.

-Tu ne m'as pas contredite monsieur le ronchon je te signale, tu as même approuvé ! Rétorqua Serena sur la défensive.

-Ce…Ce n'est pas ce que tu crois, idiote ! Répliqua son frère, montrant pour une fois ses émotions et étant devenu rouge comme une tomate.

Maya éclata de rire et, lâchant un « tsundere » moqueur, sonna à la porte. Moins de vingt secondes plus tard, la porte s'ouvrit mais ce ne fut pas Angéla qui nous accueillit mais un homme âgé d'une cinquantaine d'années, au visage travaillé par l'âge et au crâne déjà bien dégarni, ne possédant que quelques cheveux grisonnant sur les côtés de sa tête, qui n'était autre que son père. Il avait les mêmes yeux bleus que notre amie mais cette joie de vivre et ce malice caractéristique de la jeune fille avaient disparu des siens, ne laissant qu'une grande fatigue.

Son regard, d'abord sévère et assez peu amical se radoucit rapidement en voyant les bagages que les jumeaux avaient avec eux.

-Vous devez être Satoshi et Séréna je présume ? Leur demanda-t-il d'une voix bienveillante contrastant avec son apparence.

-O…Oui ! S'exclama Séréna aussitôt, mal à l'aise. Nous vous sommes très reconnaissants de nous accueillir chez vous !

La jeune fille s'inclina poliment devant le père d'Angéla qui parut surpris devant cette attitude. Evidemment, elle avait oublié que les règles de politesse en France et au Japon n'étaient pas les mêmes mais heureusement, son frère prit le relai.

-Nous nous excusons d'avance du dérangement que nous pourrons occasionner Monsieur Hopper déclara-t-il solennellement.

-Ne vous inquiétez pas les jeunes, c'est un plaisir de vous recevoir leur répondit le père avec un large sourire. Et puis, j'ai pris les paris avec ma femme qu'Angéla ne tiendra pas la semaine donc je compte sur vous pour la rendre folle !

-C…Certainement bafouilla Satoshi, stupéfait par son attitude.

A vrai dire, même moi j'étais assez étonné. Je n'avais pas vu souvent le père d'Angéla, mais chaque fois que je lui avais adressé la parole, il avait fini par partir dans une dispute sans fin avec sa fille, terminant ainsi la conversation sans avoir eu le temps de parler de quoi que ce soit.

Maya cependant ne semblait nullement surprise et affichait même un petit sourire moqueur devant notre étonnement en découvrant la véritable personnalité du père d'Angéla.

Ce dernier nous fit entrer et appela sa fille qui se trouvait à l'étage et notre amie blonde descendit les escaliers en courant. Lorsqu'elle arriva, elle semblait totalement exténuée et avait de la poussière plein le visage. Ambre, qui la suivait, avait l'air en pleine forme au contraire et Maya ne put s'empêcher d'éclater de rire.

-Serena, Satoshi, bienvenus…Haleta Angéla appuyée sur ses genoux et tenant à peine debout.

Les jumeaux la saluèrent avec entrain tandis que Maya et moi allâmes rejoindre Ambre qui semblait désespérée.

-Alors, c'était bien de faire deux chambres à toi toute seule ? Railla Maya en donnant un coup de coude à son amie.

-Fatigant. Il faudra qu'Angéla apprenne à faire un lit un jour lui répondit-t-elle en baillant. Et vous, ça allait les trains ? J'ai vu qu'il y avait eu un incident technique sur les voies.

-Tu connais la SNCF, on ne peut pas leur faire confiance sur les horaires.

Nous reportâmes notre attention sur Angéla et les jumeaux et nous vîmes la jeune fille qui tentait de monter les lourdes valises elle-même malgré les protestations de ces derniers. Son père, quant à lui, était retourné à ses occupations, laissant sa fille se débrouiller avec ses invités.

Après qu'Angéla eut fait tombé la valise de Serena pour la deuxième fois, nous finîmes par aller lui donner un coup de main et les jumeaux furent installés en moins de vingt minutes, même si nous étions à présent tous exténués.

Maya et Ambre rentrèrent rapidement chez elles après ça mais je décidai de rester encore un peu, juste le temps de m'assurer que tout était en place pour les jumeaux et qu'Angéla n'avait rien oublié.

Je regardai une dernière fois si tous les draps et les couvertures étaient en place et sans grande surprise, je vis qu'elle avait oublié de mettre des têtes d'oreiller…

Heureusement, je savais où trouver les draps et je cherchai donc dans l'armoire de la chambre. Cependant, lorsque je pris ce dont j'avais besoin, je fis également tomber une petite boite et son contenu s'étala par terre.

Je me dépêchai de ranger tout ça mais mon regard fut attiré par ce qui semblait être une ancienne photo de classe sur laquelle figuraient Angéla, Ambre, Maya mais aussi ce garçon que j'avais affronté, Aymeric. Intrigué, je regardai rapidement les autres objets et j'écarquillai les yeux en comprenant ce que je venais de trouver.

-Alors comme ça, c'était donc là que je l'avais rangée retentit la voix d'Angéla dans mon dos.

-Désolé, je ne voulais…Répondis-je précipitamment mais la jeune fille m'interrompit.

-On dirait bien…que c'est à mon tour de devoir affronter un passé oublié…Continua-t-elle d'un ton monotone et sans conviction.

La jeune fille s'approcha de moi et se baissa puis commença à ramasser machinalement les objets éparpillés un peu partout sur le sol avec un regard vide. Je la regardai faire, ne sachant pas si je devais l'aider ou m'éclipser pour la laisser seule.

Maya m'avait un peu parlé de ce qu'il s'était passé entre Angéla et ce garçon, mais je n'avais pas assez de détails pour être capable de trouver les mots à ce moment-là, alors je me contentai d'attendre, ne voulant pas la blesser davantage.

Une minute passa ainsi dans le silence le plus total avant qu'Angéla ne finisse de ramasser et ne referme la boite avec un sourire triste.

-Moi qui croyais avoir jeté ce crétin hors de ma vie avant de le revoir l'année dernière…Hélios avait raison finalement, je n'ai jamais pu tourner la page murmura-t-elle, amusée. Cependant…il est temps de nous dire adieu.

Angéla se releva et, d'un seul coup, écrasa la boite d'un violent coup de pied devant mes yeux exorbités par ce geste.

J'entendis de nombreux objets se briser à l'intérieur et la jeune fille grimaça sans pour autant baisser le regard vers ce qu'il restait de ses souvenirs passés puis elle se retourna vers moi et déclara tristement :

-A l'époque j'y ai vraiment cru mais, en y repensant maintenant, j'ai l'impression que ce n'était pas réciproque et qu'il ne me l'a jamais caché. Ce n'était que moi qui étais aveugle et qui refusais de voir la réalité.

-Angéla…

-En voyant les choses de ce point de vue, Aymeric à toutes les raisons du monde de m'en vouloir…Enfin, il n'en reste pas moins un crétin fini pour s'être allié à Shadow mais…j'ai ma part de responsabilités dans cette histoire…

Je vins m'asseoir à côté de la jeune fille pour la réconforter et je mis mon bras sur ses épaules dans un geste protecteur. C'était tout ce que je pouvais faire mais cela eut l'air de faire son effet car je la sentis se détendre aussitôt.

-Drago, est-ce que toi aussi, tu trouves que je suis horrible ? Me demanda-t-elle soudainement.

-Toi ? Horrible ? Pourquoi penserais-je une telle chose ? M'étranglai-je, abasourdi par une telle question.

-J'ai toujours agi dans mon propre intérêt. Il n'y avait pas qu'Aymeric, lorsque je t'ai sauvé ce jour-là à l'aéroport, j'ai pensé qu'en t'ayant à mes côtés, je pourrais retrouver Hélios et lui faire payer. Même l'année dernière, si j'ai voulu obtenir plus de puissance, ce n'était pas pour sauver le monde mais parce que je refusais de perdre Ambre et Maya une deuxième fois. Même lorsque je désobéissais à mon père, c'était simplement parce que je refusais qu'on me commande.

-Et alors ! Rétorquai-je aussitôt.

Angéla s'arrêta net et me dévisagea, surprise mais je n'en restai pas là et je continuai :

-Quelle importance que tu aies agi en pensant d'abord à toi ? N'est-ce pas normal de se soucier de sa vie ? Les faits sont là Angéla : tu as sauvé Ambre et Maya à plusieurs reprises, tu m'as sauvé moi et, même si Aymeric affirme le contraire, tu es certainement la personne la plus généreuse que je connaisse !

-Mais Drago, tu n'as rien écouté de ce que je viens de te dire ? Je…

-Si, j'ai tout écouté mais crois-tu que si tu ne m'avais pas sauvé, je serais aujourd'hui ici en train de te parler ? Crois-tu que si Ambre et Maya ne t'avaient pas rencontrée, elles seraient plus heureuses aujourd'hui ? Crois-tu qu'une personne égoïste et imbue d'elle-même aurait ne serait-ce que levé le petit doigt une seule fois dans sa vie si elle risquait de mourir ?

-Je…

-L'Angéla que je connais est une personne merveilleuse qui ne baisse jamais les bras quelle que soit la situation. Tu es peut-être têtue, inconsciente, désordonnée, rebelle et aveugle mais tu es également généreuse, attentionnée quand tes amis vont mal, tu n'hésites pas à négliger ta propre vie pour celle des autres, tu sais comment détendre l'atmosphère et plus important, tu n'abandonnes jamais. Tu m'as aidé, moi qui n'avais aucun passé ni aucune accroche dans ce monde. Tu ne savais pas du tout qui j'étais mais tu es resté à mes côtés et tu m'as fait découvrir ce monde.

Angéla rougit et détourna le regard et je me rendis compte de ce que j'étais en train de faire mais il était trop tard pour faire marche arrière. Maya avait réussi son affaire apparemment cette fois…

-Angéla, si Aymeric a été assez stupide pour te laisser tomber, libre à lui mais sache que jamais je ne te quitterai.

-A…Attends Drago, est-ce que tu…Bégaya-t-elle, de plus en plus rouge.

-Je t'aime Angéla et quoiqu'il arrive, je serai toujours à tes côtés !

-Mais…Je viens de te dire que…

-Peu importe je te dis ! L'Angéla que je connais n'est pas une fausse Angéla. Tu peux dire ce que tu veux, je sais que rien ne me fera changer d'avis !

-Mais…Et Asuna ? N'était-elle pas…

-Mon amie d'enfance ? Peut-être qu'elle a été plus pour moi il y a longtemps…Mais le Drago qui l'a connue est mort en arrivant dans ce monde. Ma place est ici désormais, avec toi et les autres et elle le sera pour toujours.

Angéla ouvrit la bouche mais la referma aussitôt avant de baisser le regard. Soudain, je vis quelques larmes couler le long de ses joues et je m'apprêtai déjà à me rattraper jusqu'à ce que je voie un léger sourire illuminer son visage en même temps.

-Et moi…qui pensais que tu n'allais jamais le dire…Murmura-t-elle en riant légèrement.

Sans prévenir, la jeune fille releva la tête et posa ses lèvres sur les miennes. Je ne résistai pas et, fermant les yeux, je lui rendis son baiser en la serrant dans mes bras.

Le temps fut comme figé et l'espace disparut tandis que notre étreinte se prolongeait. Il n'y avait plus que nous deux. Les démons, Armageddon, Aymeric, tout avait disparu, ne laissant que cette chaleur apaisante et réconfortante qui se propageait dans tout mon corps.

Finalement, après un temps qui à la fois une éternité et un instant, je sentis les lèvres d'Angéla s'éloigner des miennes et je rouvris les yeux, ayant encore du mal à croire ce qui venait de se passer.

Mon amie avait détourné le regard et regardai le sol, mal à l'aise.

-C…C'était mon premier baiser bafouilla-t-elle.

Pour toute réponse, je lui souris et elle me le rendit. Maya, Ambre et June nous taquinaient tellement souvent avec cette histoire de couple que j'en venais presque à les remercier. Je me sentais vraiment léger, comme si me déclarer venait de m'enlever un poids que je portais depuis bien longtemps.

Quelques secondes plus tard, Serena revint de la salle de bain et s'étonna de nous voir tous les deux dans sa chambre. Nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire et nous nous éclipsâmes sous le regard interrogateur et suspicieux de la jeune fille.

En descendant au rez-de-chaussée, nous croisâmes le père d'Angéla mais étrangement, la jeune fille ne chercha pas à se disputer avec lui, ce qui l'étonna tout autant que moi.

-Ma fille est de plus en plus étrange marmonna-t-il en continuant son chemin.

En arrivant devant la porte d'entrée, Angéla s'arrêta et se retourna vers moi en ayant retrouvé son attitude habituelle, ce qui me rassurait tout de même pour l'avenir. Je n'avais pas envie de perdre celle que j'avais toujours connue à cause de ce que je lui avais dit.

-Bien Drago, à partir d'aujourd'hui, nous sommes officiellement en couple donc je compte sur toi pour ne pas le montrer à l'école !

-Ta logique m'impressionnera toujours lui répondis-je en me prenant la tête dans les mains.

-Je tiens à ma réputation. Depuis que j'ai jeté Aymeric, tout le monde pense que je ne trouverai jamais un autre copain !

-Pourtant, Maya nous voit déjà mariés et avec des enfants lui rétorquai-je, tentant de la mettre mal à l'aise.

-Celle-là, je vais l'étrangler marmonna Angéla en serrant les dents. Elle ne sait vraiment pas tenir sa langue !

-Tenir sa langue ? Répétai-je feignant l'incompréhension.

-Tu n'as rien entendu ! S'exclama-t-elle précipitamment.

-Entendu quoi ?

Nous éclatâmes de rire une nouvelle fois et nous nous séparâmes sur ces belles paroles. Ma plus grande peur venait de se dissiper. Je savais maintenant que, même si je m'étais déclaré, notre relation ne changerait pas le moins du monde et c'était tout ce que je désirais. Cependant, cet événement n'avait fait que renforcer ma conviction de vaincre une bonne fois pour toute Armageddon pour que nous puissions enfin vivre tous en paix. Angéla avait suffisamment souffert à cause de toute ces histoires. Je devais y mettre un terme, le plus vite possible.