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Chapitre 6
Devant le trône
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Cinq nains en armure scintillante entrèrent dans le bordel. Pinnoe connaissait tous ses clients par coeur et, d'ordinaire, les Nains qui n'étaient pas des habitués préféraient venir seuls et entrer par la porte de derrière. Ceux-là n'étaient sans doute pas venus en tant que clients… Il y avait un nain de la garde royale dans l'une des chambres de l'étage, peut-être étaient-ils venus pour lui ?
- Bonjour, dit-elle néanmoins avec un doux sourire et une voix sucrée. Que puis-je vous offrir pour vous plaire ?
Celui qui devait être leur chef s'avança vers elle d'un pas rigide. Il était visiblement mal à l'aise de se trouver en pareil endroit.
- Au nom de la Reine, nous sommes à la recherche d'une fille d'Homme répondant au nom de Pinnoe.
La maîtresse de maison ne put empêcher son sourire de se crisper légèrement. Ses doigts cherchèrent machinalement les quatre lignes rosâtres et bosselées qui creusaient sa joue. Elle prit quelques instants pour les dévisager tous les cinq.
- Elle ne travaille pas aujourd'hui, finit-elle par dire. Je suis désolée. Puis-je vous offrir autre chose ?
Le Nain toussota et s'avança encore davantage vers elle. L'éclat de détermination qui brillait dans ses yeux indiquait à quel point il était hors de question pour lui de sortir bredouille.
- La Reine vous fait convoquer, dit-il.
Ce fut au tour de Pinneo de se raidir. Cette fois elle retint sa main d'aller encore tâter les reliquats de ses vieilles blessures. Elle ne savait qu'en penser.
- La Reine Dishera Cheveu-d'Or convoque sous la Montagne une patronne de maison de passe avec une réputation notoire ?
Le Nain soupira. Il retira son casque et planta ses yeux sombres dans ceux de la fille d'Homme.
- J'ai reçu pour ordre de trouver une femme qui répond au nom de Pinnoe et de la ramener auprès de la Reine, expliqua-t-il lentement. Nous accompagnerez-vous ou faudra-t-il qu'on vous force ?
Elle cilla, puis poussa un nouveau sourire sur son visage.
- Je viens, bien sûr, dit-elle, feintant une confiance en elle qui lui manquait cruellement. Laissez-moi juste un instant pour passer un habit plus convenable…
En effet, sa robe plus que légère risquait d'attirer plus d'un regard sur le chemin au travers de Lacville. Elle esquissait à peine un premier pas vers un boudoir attenant que les cinq gardes lui emboitait déjà le pas. Apparement, on craignait qu'elle ne prenne la fuite… Elle les laissa donc entrer avec elle dans la petite pièce où elle se changea sans même prendre la peine de se glisser derrière le paravent - puisqu'ils tenaient à la garder à l'oeil, pourquoi les en priver ? Ceux-ci n'en parurent néanmoins pas ravis, et le plus jeune détourna même le regard en rougissant fortement.
A présent vêtue d'une robe plus simple et les cheveux rapidement regroupés dans une longue tresse, Pinnoe héla l'une de ses filles pour lui demander de tenir le boutique en son absence.
- Nous pouvons y aller, à présent, annonça-t-elle finalement.
Revenir à Erebor n'était pas qu'une simple promenade pour Pinnoe. Vingt ans s'étaient écoulés depuis qu'elle en était sortie en courant, larmes et sang se mêlant sur son visage et ses bras. Elle avait alors juré que plus jamais elle n'y retournerait. Mithrandir, cet oiseau de malheur, avait sans doute eu raison, une fois de plus. Elle s'était détournée de son bonheur qui devenait cauchemar. Le magicien avait raison. Poursuivre serait aller droit à leur malheur.
Mais on ne refusait pas une convocation royale, n'est-ce pas ? Oh, les cinq Nains qui l'escortaient avaient bien raison de craindre qu'elle ne s'enfuie ! Elle en mourrait d'envie. Il y a vingt ans, la Reine l'avait presque tuée, de ses mains nues, si elle l'invitait dans Erebor aujourd'hui… Pinnoe craignait que ce soit pour lui annoncer quelque terrible nouvelle. Même après toutes ces années, son coeur se serrait d'angoisse à l'idée qu'il puisse être arrivé quelque chose à Thorin.
Lorsqu'elle vit les gigantesques portes de la Montagne, son estomac se tordit douloureusement. Elle se mordit les joues alors qu'une terreur irrationnelle lui donnait envie de hurler. Entrer dans les entrailles de la Montagne fut encore pire : l'air chaud l'enveloppa jusqu'à l'étouffer. Elle continuait de marcher vers le trône tant redouté, avec la sensation inexorable qu'elle mourrait sans doute aujourd'hui.
La Reine Dishera était assise sur le siège royal. Grandiose, elle dardait un regard acéré sur la femme que ses soldats avaient ramenée. Elle se rappelait de la menue silhouette d'une enfant, les cheveux ras et les os saillants. Le temps était parvenu à en faire une femme : elle paraissait plus grande et mieux nourrie, et sa longue natte brune luisait comme une tresse de soie.
Pinnoe s'agenouilla devant la Reine. Elle n'avait pas reçu de grande éducation, mais elle avait passé suffisamment de temps en compagnie de Nains pour savoir comment se comporter dans sa situation : avec le plus de déférence possible. Aussi ne dit-elle pas un seul mot, attendant que celle de plus haute lignée soit celle qui débute le dialogue.
Mais elle ne le fit pas. Le silence était interminable et pesait comme une chape de plomb sur les épaules de Pinnoe.
Puis Dishera se leva. Pinnoe fixait le sol sous elle, mais elle sentait le regard de la Reine la traverser de part en part. Un claquement de doigts retentit comme une explosion sonore dans l'immense pièce silencieuse. Avant même que ses échos ne se meurent, tous les gardes présents étaient sortis. Il ne restait plus que les deux femmes.
Dishera saisit le menton de la patronne de maison close et la força à lever les yeux vers elle. Elle détesta immédiatement ce visage. Certes, ce n'était plus le visage émacié de la gamine efflanquée que son mari avait aimé, mais celui-ci, bien que plus rond et plus mature, lui ressemblait encore trop.
Elle déplaça sa main sur cet odieux visage. Ses doigts se posèrent sur cette joue et ses ongles s'alignèrent parfaitement sur les quatre lignes qui ne la défiguraient décidément pas assez. Elle aurait dû frapper plus fort ! Elle aurait dû lui crever les yeux et lui planter une dague dans le coeur !
Soudain elle réalisa que cette fille la dévisageait en retour. Deux points de lumière verte, brillants comme des émeraudes. Elle repoussa le visage, un peu trop brutalement, mais elle n'en tira pas un son, pas même un soupir de surprise.
- Suis-moi, cracha-t-elle en s'éloignant.
Pinnoe écarquilla les yeux de surprise. La Reine s'éloignait rapidement, aussi se releva-t-elle précipitamment pour la rattraper au pas de course.
- Je pensais que tu m'oserais pas venir, siffla la Reine sans un regard en arrière.
- Ma Reine ! protesta la femme qui fut immédiatement interrompue.
- Je ne suis pas ta reine !
- Si, ma Reine, corrigea la fille d'Homme, vous l'êtes.
Elle trottinait derrière la Naine qui marchait au travers de couloirs tortueux sans se préoccuper des difficultés que pouvait avoir son invité de grande taille. Quelque part au fond d'elle se trouvait le secret espoir de la perdre dans les galeries à tout jamais. Elle détestait le son de sa voix, elle était trop douce et trop claire. Elle haïssait l'entendre l'apeller "sa Reine". Comment osait-elle ? Elle n'était qu'une humaine, elle avait bien un Roi qui lui était propre, quelque part !
- Vous êtes la Reine pour tous les habitants de Lacville, continua Pinnoe. Vous et le Roi sous la Montagne avaient tant fait pour nous. Malgré la reconstruction de la ville, aucun régent ne s'est prononcé, et le monarque est si loin, il n'a que faire de nous. Vous m'avez convoquée, je n'avais pas le droit de refuser.
La Reine pila et lui fit face, furibonde. Elle la trouva grande, trop grande pour lui plaire. Elle pointa un doigt mauvais vers sa face.
- Tu avais le droit de fuir comme le vermisseau que tu es, grogna-t-elle.
Pinnoe accusa le coup. Elle baissa les yeux et joignit les mains. Dishera elle-même ressentit un vague sentiment de culpabilité face à sa propre aggressivité. Mais elle avait tous les droits d'être en colère, elle en était certaine.
- Combien de fois l'as-tu revu ? demanda-t-elle.
La femme leva les yeux vers elle. Son visage exprimait une forte incompréhension qui faisait encore grimper le niveau d'agacement de la Naine.
- Thorin, éclaircit-elle, combien de fois l'as-tu revu depuis la dernière fois que toi et moi nous sommes rencontrées ?
Pinnoe hésita. Ah, cette maudite vermine humaine !
- Aucune.
Dishera se figea. Son doigt accusateur monta encore plus haut vers le visage tremblant.
- Tu mens, siffla-t-elle avec lenteur.
- Non, ma Reine, je vous le jure… Je ne l'ai pas revu une seule fois, même de loin, ces vingt dernières années.
Il était évident que la Naine ne pouvait pas croire ce qu'elle entendait. Pinnoe se pinça les lèvres et serra ses doigts encore plus fort.
- Je sais qu'il est sorti d'Erebor plusieurs fois, dit-elle, pour voir ses compagnons qui ont choisis de vivre dehors. Dwallin m'en parlait à chaque fois comme de journées mémorables. Mais jamais il n'est venu à moi, et jamais je ne suis allée à lui.
Dishera baissa enfin sa main. Le poids de l'injustice qu'elle portait à cette pauvre fille la prit à la gorge. Comment était-ce possible ?
- En vingt ans, murmura-t-elle, pas une fois… Il est plus que temps de tourner la page.
- Ma Reine, je…
- Silence !
Dishera haletait. La colère et la jalousie l'étouffaient. Elle haïssait cette fille si fort que sa simple présence lui était physiquement difficile à supporter. Elle se détourna et pointa du doigt une grande porte d'or.
- Le Roi Thorin est très malade, dit-elle comme si les mots lui déchiraient la bouche.
Le visage de Pinnoe se décomposa. Elle regarda la porte, puis la Reine. Elle se rengorgea avec difficulté. Elle imaginait la raison pour laquelle la Reine l'avait fait demander et pourquoi elle semblait malgré tout si froide à son égard.
- Il m'a réclamée ? demanda-t-elle d'une toute petite voix.
- Oh non, fit la Reine, il n'aurait jamais osé.
Elle fit un geste sec et laissa la fille plantée là, devant cette porte. Au fond de son coeur traînait un espoir fou, celui que cette trainée choisisse de ne pas entrer dans la chambre et sorte une fois de plus de sa Montagne.
